1949-11 L’affaire Rajk [Fejtö]

L’affaire Rajk est une affaire Dreyfus internationale

par François Fejtö

Publié dans la revue Esprit en novembre 1949. (F. Fejtö est alors démissionnaire de la direction du bureau de presse de l’ambassade de Hongrie à Paris).

C’est au noble justicier qui crie au truquage de prouver que le procès fut truqué, et non aux juges qui ont enregistré les aveux publics des accusés, de prouver l’évidence… Si Dreyfus avait avoué, il n’y aurait pas eu d’affaire Dreyfus.
A. WURMSER (Lettres Françaises, 19 sept. 1949)

Pourquoi Rajk ne se comporte-t-il pas comme Dimitrof ou Dreyfus ?… Le fait est que Rajk a fait des aveux et c’est à ceux qui posent cette question d’y répondre.
P. COURTADE (Action, 6 oct. 1949)
Écrivains hongrois, dénonçons cet aventurier tel qu’il est au peuple, avant que la littérature moderne de l’Occident, avec une compréhension tout « humaniste », n’en fasse un héros… Montrons ce croquemitaine afin que même les générations futures s’en détournent avec horreur.
SANDOR NACY (Szabad Nép, 21 sept. 1949)

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DE LA MÉTHODE À SUIVRE

Pour éclaircir le procès qui vient de se dérouler à Budapest, on doit le replacer dans son contexte historique. Nous sommes d’accord avec Henri Blanc, qui, dans Information et Documentation (24 septembre 1949), a exposé l’interprétation officielle du procès en soulignant qu’on ne pouvait comprendre l’importance que les communistes y attachent « si l’on n’a pas saisi comment ceux-ci l’intègrent dans leur vision générale de l’histoire contemporaine ». Mais il faut aussi noter que ce procès a suscité des remous dans les milieux les plus variés. S’il est nécessaire d’examiner la façon dont les communistes l’intègrent dans leur vision générale, cet examen doit être complété et contrôlé par l’étude des événements réels qui ont conduit au procès ; et cette étude peut nous conduire à nous demander si la façon même dont les communistes ont intégré le procès dans leur vision historique est scientifiquement justifiable, car il s’agit d’une vision de l’histoire, qui, comme toute vision de ce genre, est déterminée par des conditions réelles de l’existence humaine.

La confrontation de la vision communiste et des faits nous semble d’autant plus s’imposer dans le cas du procès Rajk que nous avons des doutes. Plus que des doutes, des certitudes, qui sont en contradiction catégorique avec les faits « constatés » au cours du procès et intégrés par ses commentateurs dans « la vision générale communiste (1) de l’histoire contemporaine ». Ces certitudes matérielles, que nous devons au fait de connaître plusieurs des condamnés de Budapest et les circonstances qui ont précédé leur arrestation et l’ont déterminée peut-être, nous les exposerons plus tard. Nous nous bornons ici à attirer l’attention sur quelques aspects du procès, susceptibles de faire naître des doutes même chez ceux pour qui Rajk, et ses « complices », et l’évolution de la vie hongroise, sont complètement étrangers. Nous leur ferons remarquer que le procès de Budapest, à l’instar des procès de Moscou dont il descend en ligne directe, n’a rien de commun avec les procès politiques – celui de Laval par exemple, ou même plus anciens – qui n’ont jamais eu lieu dans les pays non communistes. Il suffit de lire les comptes rendus sténographiques de ces procès orientaux (2) pour voir que le langage qu’y emploient juges, accusés, procureurs, défenseurs, est essentiellement différent de celui auquel la juridiction occidentale, même révolutionnaire, nous a habitués. Tout y paraît obscur et mystérieux. On lit et relit et on ne saisit toujours rien. Le pourquoi des crimes qu’on avoue, le pourquoi des aveux mêmes, présentent une énigme psychologique. Tout, dans ces procès, semble contradiction et absurdité. L’on ne comprend guère l’attitude des accusés qui font visiblement le jeu de l’accusation, se dévoilent comme des êtres absolument ignobles, des êtres sans excuses, et qui, en même temps, glorifient le Parti qu’ils avouent avoir trahi, l’exaltent d’une façon qui ne peut être attribuée qu’à des hommes sincèrement et entièrement dévoués à une cause. Ensuite, tous ceux qui ont pu assister au procès de Budapest affirment avoir été frappés par le caractère « parfait » du déroulement du procès, qui n’a été troublé par aucun incident, où tout marchait toujours comme sur des roulettes… On observera aussi qu’en comparaison avec les procès de Moscou de 1936-1938, celui de Budapest a été caractérisé par un perfectionnement plus grand encore de la mise en scène et par l’accablement plus complet des accusés. On avait vu encore un Boukharine essayant de replacer son procès sur le terrain politique, malgré les efforts manifestes de l’accusation pour l’en empêcher, et de ne se reconnaître qu’une culpabilité relative, de tendance plutôt que de fait, et qui ne relevait aucunement du droit commun ; Boukharine pouvait encore parler « d’opposition à la ligne générale du Parti ». Les accusés de Budapest ne tentèrent aucune justification de cet ordre. Rajk, dans ses aveux, souligna qu’il considérait le trotskisme, non pas comme une tendance de la politique communiste, mais seulement comme une activité sans principe autre que la volonté de saper l’unité de la classe ouvrière. Rajk, comme ses « complices », confessa avoir organisé un complot « titiste » en Hongrie, mais ne manquait aucune occasion pour souligner que ce n’était point en homme ayant certaines convictions, mais uniquement comme simple mouchard et espion qu’il avait travaillé au service de Tito, lui-même espion et agent impérialiste depuis toujours. Toute conviction, toute sincérité, toute honnêteté a été exclue par les accusés eux-mêmes des mobiles de leur action. C’est l’infamie pure, absolument inhumaine et sans grandeur, malgré son caractère d’absolu, que le tribunal de Budapest devait condamner dans les personnes de Rajk, Pálffy, Justus, et de leurs coaccusés. Or, l’existence de cette infamie pure et absolue, étant donné ce que nous savons des accusés de Budapest, ne peut être admise que par des mentalités infantiles. Rajk, tel qu’il se démasquait dans ses aveux, serait un monstre, et un monstre d’une lucidité telle qu’il n’en peut exister dans la réalité. Il faut donc supposer qu’on l’obligeait à se transformer devant le tribunal d’homme réel en un être mythique, à se dépeindre non pas tel qu’il était réellement et pour sa propre conscience, mais tel qu’on croyait nécessaire qu’il parût aux yeux du monde.

L’on voit donc, que par des considérations purement psychologiques, on aboutit à l’hypothèse de l’existence d’un mensonge fondamental, ou, si l’on veut se servir, pour la même chose, d’un mot moins choquant, d’un mythe. Pourtant, la vision communiste du monde, dans laquelle on a intégré ce mythe, se réclame du marxisme, c’est-à-dire d’une conception par excellence antimythique de la réalité [3]. L’intérêt donc de l’examen du procès Rajk dépasse celui qu’on pourrait attacher à l’étude d’un cas spécial de l’histoire contemporaine.

À la lumière de ce qui précède, le lecteur comprendra le plan suivant lequel nous allons analyser le procès Rajk. L’interprétation officielle du procès nous a servi de point de départ. Nous en faisons grâce aux lecteurs d’Esprit, qui – en attendant la parution de mon ouvrage – pourront se rendre compte de cette interprétation par l’examen direct du Livre Bleu. Nous nous bornons ici à confronter les données officielles aux faits, tels que nous les connaissons, pour tenter, en conclusion, un essai d’explication relatif aux événements atroces dont nous venons d’être les témoins.

LES AVEUX DE BUDAPEST

Ni preuves, ni témoignages

« Chaque personne possédant ne serait-ce qu’une parcelle de bon sens, d’objectivité et d’impartialité – a dit, dans son réquisitoire, le procureur général, M. Alapi – doit reconnaître qu’au procès, à la suite de l’audition des accusés et d’un grand nombre de témoins, à la suite aussi de la confrontation de nombreux faits et de preuves irréfutables, qui vient d’avoir lieu, une lumière éclatante a éclairé la vérité ! » Telle est la thèse officielle de Budapest, servant de base aux condamnations sévères que l’on sait, et aux commentaires publiés dans la presse kominformiste du monde entier. Parlant du principal accusé, Ladislas Rajk, M. Wurmser dit [4] qu’il « avoue ce qu’il ne peut nier matériellement, ce qu’il n’a aucune raison morale de nier, ce qu’il est dans l’impossibilité de nier parce que ses juges le connaissent pour ce qu’il prétendait être et pour ce qu’il est ». Il y aurait donc concordance absolue entre les aveux, les preuves, les divers témoignages. Cette thèse a ceci de faible, qui saute aux yeux de « chaque personne possédant ne serait-ce qu’une parcelle de bon sens, etc. », que l’étude attentive de l’ensemble du procès ne permet pas de découvrir une seule, une unique preuve matérielle, qui aurait été produite. Ce qui est, avouons-le, assez curieux dans le cas d’activités criminelles si importantes, si étendues dans le temps et dans l’espace. Pourquoi donc le procureur, dans son réquisitoire, et le Tribunal, dans le verdict, se réfèrent-ils à des preuves qu’ils avaient omis de produire ? Je ne sais. Bornons-nous à constater qu’il n’y a point eu de preuves, seulement des aveux, et des témoignages. Quant à ces derniers, on ne peut pas ne pas remarquer :
I) Qu’ils ont été faits – si l’on en excepte trois dont les dépositions étaient insignifiantes – par des détenus qui ont comparu devant le tribunal entourés de gardiens armés, et que :
2) Leurs témoignages accablants sont très fragmentaires, ne concernent que certains épisodes, en général insignifiants, de la vie des accusés. Par contre, aucun témoin à décharge n’a été cité devant le tribunal, ce qui donne également à réfléchir, car il s’agissait de se prononcer sur des hommes qui, au cours d’une existence politique d’au moins une vingtaine d’années, s’étaient attaché l’amitié, s’étaient attiré l’estime et le respect de milliers de personnes, et non des moins importants. Des amis intimes de Rajk, par exemple Charles Olt, l’actuel secrétaire général du Conseil de la présidence de la République Jules Schöpflin, ministre à Stockholm, Michel Károlyi, ancien ministre à Paris, Peter Mód, ancien premier conseiller à la Légation de Paris, le général Szalvai, qui, sous le pseudonyme de Tchapaiev, avait commandé le bataillon dans lequel Rajk avait combattu en Espagne, sont restés muets. Pourtant, ces hommes-là, et des centaines d’autres, Dieu sait qu’ils auraient pu faire entendre des dépositions infirmant point par point et les affirmations contenues dans les aveux de Rajk, et les témoignages qu’on avait produits. La même chose vaut, par exemple, pour Justus. Celui-ci, on le sait, était l’un des amis et collaborateurs les plus intimes, au sein de la fraction de gauche du Parti social-démocrate, de M. Szakasits, actuellement président du Présidium de la République hongroise, ainsi que de M. Marosán, ministre de l’Industrie légère, de Szalai, professeur de sociologie à l’Université de Budapest, etc. Ces personnalités auraient pu parler de l’activité fiévreuse déployée par Justus en vue de la fusion de son Parti avec le Parti communiste, fusion dont il était, sur le plan théorique, le principal artisan. Or, ils se sont tus. Se sont tus également tous ceux qui pouvaient dire des choses favorables aux autres accusés.
En fin de compte, au procès de Budapest, il n’y a eu ni preuves ni témoignages dignes de ce nom, et les 80 % au moins des faits « établis » par l’acte d’accusation, reposent tout simplement, sans aucune confirmation provenant d’autres sources, sur les aveux des accusés. L’affirmation, donc, de M. Wurmser – je ne cite que lui, mais je pourrais citer n’importe quel autre commentateur kominformiste, car tous se servaient du même argument – cette affirmation relative à l’impossibilité matérielle pour Rajk (et les autres accusés) – de nier quoi que ce soit, se réduit en réalité à dire que les accusés ont avoué parce qu’ils n’ignoraient pas que les juges savaient ce qu’ils allaient avouer. Ce qui, évidemment, n’est pas très fort et renferme une contradiction « in se ».

Le mouchard Rajk

Il ne reste donc, pour celui qui veut se faire une idée objective du procès, que l’examen des aveux. Nous avons à les confronter avec eux-mêmes, et avec des faits qui nous sont connus. C’est un travail fastidieux, mais on ne saurait s’y soustraire, si l’on désire voir clair. Commençons par ceux de Rajk, qui sont les plus importants et les plus amples.
Notons d’abord un facteur « subjectif » : celui du ton de ces aveux qui n’était pas sans frapper ceux qui assistaient au procès, ou se sont mis, comme moi-même, le soir du 16 septembre, à l’écoute de la Radio de Budapest, qui a diffusé très audiblement l’enregistrement fait au cours de la séance, du même jour, du Tribunal. Je me permets de me citer [5] : « Ce Rajk-là ne parlait pas spontanément. Il parlait plutôt comme quelqu’un qui récite une leçon. Entre le juge et lui s’entamait un dialogue comme entre un examinateur et un étudiant qui passe son concours. « Ici vous avez sauté un passage », l’interrompit une fois le juge. « je sais, j’y reviendrai tout de suite » répondit Rajk très docilement. Tout sentiment, toute émotion étaient absents de sa voix. Elle sonnait sourdement, avec la calme patience d’un savoir abstrait, impersonnel. Si encore, si une seule fois, elle avait exprimé un brin de repentir ou de révolte ! Si une fois seulement, elle avait changé de ton, en laissant passer la vibration d’une émotion, d’une passion quelconques ! Mais elle restait toujours égale.
– « Votre profession ? » – lui demanda le juge au début de l’interrogatoire.
– « Instituteur payé à l’heure », répondit l’ex-ministre des Affaires étrangères. Aurait-il oublié qu’il n’a jamais été instituteur, qu’il a fait, comme moi, ses études de professeur à la Faculté des lettres de Budapest, et seulement en 1929-30 donné des leçons particulières pour gagner quelque argent ? Cependant, depuis 1930… Il aurait dû répondre simplement, en accord avec le reste de ses aveux, que pendant dix-huit ans il exerçait le métier peu glorieux de mouchard et d’espion professionnel.
« N’est-il pas vrai que votre grand-père s’appelait encore Reich ? » lui demanda à la fin de la séance le juge. Rajk acquiesça. En effet, il descend d’une famille allemande, établie depuis de longs siècles en Transylvanie et complètement magyarisée. Ce fut son père qui, suivant la mode de l’époque, changea son nom en Rajk, d’une consonance hongroise. Rajk aurait pu dire, évidemment, que ce procédé n’a rien d’extraordinaire en Hongrie. Il aurait pu invoquer les exemples de son ancien collègue Révai, ministre actuel de l’Éducation populaire, qui s’appelait Lederer ; de Gerö, ministre des Finances, qui s’appelait Singer ; de Farkas, ministre de la Défense, qui s’appelait Feldman, de Rákosi, qui ne s’appelait pas toujours ainsi… Mais Rajk, vraiment bon enfant, ne dit rien qui fût susceptible de troubler le Tribunal. Au contraire, il approuva le juge lorsque celui-ci le qualifia de « germanique ». Il ajouta même, pour éviter tout malentendu, qu’il était « aryen ». Mot qui, en Hongrie, a un sens nettement antisémite et nazi. Non, vraiment, il n’a laissé échapper aucune occasion de se rabaisser. Parfois, le président du Tribunal lui-même paraissait s’impatienter devant la faconde avec laquelle Rajk s’étendait sur tous les détails de son activité monstrueusement criminelle, et l’interrompait. – « Pourtant cela aussi est important » protestait Rajk qui, visiblement, voulait aller jusqu’au bout de sa prose soignée qui – surtout lorsqu’il s’agissait de mettre en cause, à travers lui-même, la « bande titiste » – sentait une minutieuse préparation.
Passons maintenant à l’analyse détaillée des aveux du principal accusé. Il dit avoir été arrêté une première fois en 1931, date à laquelle, pour ne plus être inquiété par la police, il se serait fait indicateur. En effet, je sais que Rajk adhéra en 1931 au mouvement, alors fondé, des étudiants communistes. Mais, justement, je l’ai vu, au cours de cette année, jour après jour. Son arrestation, même si elle n’avait duré que vingt-quatre heures, n’aurait pu m’échapper. Mais supposons qu’elle m’ait échappé et que Rajk dise à présent la vérité. Il s’agirait donc là d’un tournant décisif dans son existence. Revenu d’un court séjour de Paris, où, jeune étudiant, il avait acquis certaines notions théoriques du marxisme, il dit avoir été arrêté à un moment où il était en train de distribuer à la Faculté des lettres des tracts communistes. (Ces tracts existaient, en effet, nous les avons rédigés et polycopiés ensemble.) Voici donc Rajk à la police. Heureusement pour lui, il avait un parent, nommé Louis Bokor, qui était alors commissaire de police (mais non pas de la police politique). Apprenant son arrestation, Bokor intervient immédiatement auprès du préfet de la police avec lequel il dit avoir été amicalement lié et obtient de celui-ci la mise en liberté de son jeune neveu égaré, à condition que celui-ci prenne l’engagement – un engagement écrit – de servir d’agent de renseignement à la police dans les mouvements communistes ou crypto-communistes auxquels il serait appelé à participer. Rajk accepte cette proposition et signe l’engagement, en présence de Bokor et d’un inspecteur nommé Borszéki, qui, tous les deux détenus en ce moment, viennent, entre deux gardiens armés, confirmer au cours du procès avoir assisté à cette scène.
Il faut nous arrêter ici, car il s’agit d’un fait d’une importance capitale pour Rajk, dont toute la carrière de mouchard et d’espion aurait été déterminée – d’après lui, et l’acte de l’accusation qui fait sienne son affirmation – par la peur que la police, en produisant ce document écrit, ne le démasquât devant ses camarades. Cette peur, elle se conçoit, on en a d’autres exemples dans l’histoire de la criminologie. Pourtant… pourtant, il y a dans cet aveu des éléments assez troublants, invraisemblables même. Par exemple, pour quiconque connaît un peu la psychologie des hommes appartenant à la classe d’un Bokor, capitaine de la Police hongroise (rang social de beaucoup supérieur à celui d’un commissaire de police en France), il est inconcevable qu’il ait consenti qu’on fît de l’un de ses proches parents, si peu d’attachement qu’il éprouvât pour lui, un mouchard. Le fait d’avoir distribué quelques tracts communistes (sans appartenir effectivement au Parti, car l’adhésion de Rajk, d’après ses propres aveux, ne s’était faite qu’à une date ultérieure) lui aurait attiré, au grand maximum, une peine de prison de deux mois. Même pas. En intervenant dans cette affaire, Louis Bokor serait certainement parvenu à faire libérer son beau-frère, quitte à lui donner, devant le préfet de police, une paire de claques familiales. Pourquoi alors se dégrader soi-même en acceptant que son parent se fît indicateur, métier que son utilité n’empêchait point d’être profondément méprisé par les policiers eux-mêmes ?
Voyez ce jeune Rajk, qui a si terriblement peur de quelques mois de prison, lui qui – pour « donner le change à ses camarades et mieux servir la police » – ne verra pas d’inconvénient à se laisser emprisonner au moins quatre fois, pour 4 mois, 6 mois, 3 ans puis à se faire blesser trois fois en Espagne, interner en France et en Hongrie, puis à être condamné à mort, etc. Vraiment, il se sera tué de peur d’être piqué par une mouche.
Revenons à l’engagement écrit de Rajk. Il a existé, puisqu’il le dit et que Bokor et Borszéki le confirment. L’on sait même ce qu’il en est advenu. Rajk aura la surprise, en été 1947, d’en revoir la copie photographique aux mains de Rankovitch, ministre de l’Intérieur yougoslave à qui les Américains l’avaient remise, pour lui faciliter l’établissement d’une liaison « de service » avec l’ancien mouchard, devenu entre-temps ministre de l’Intérieur du gouvernement hongrois. Les archives de l’ancienne police horthyste, dit Rajk, ont été emmenées par ses chefs en fuite en Allemagne, où les Américains s’en emparèrent. L’original du document serait donc aux mains des Américains. Fait évidemment aussi difficile à prouver que son contraire. Cependant, on se rappelle qu’il y a un an et demi environ, la presse hongroise annonça que les Archives de l’ancienne police avaient été découvertes intactes, dans des wagons se trouvant… à Prague, et que l’un des collaborateurs intimes de Rajk, alors ministre de l’Intérieur, le général Tömpe (ancien combattant d’Espagne) a été dépêché dans la capitale tchécoslovaque pour les rapatrier. Après quoi les services de Rajk, sous sa direction personnelle, procédèrent hâtivement au dépouillement des archives. De nombreuses personnalités, dont les liaisons particulières avec la police horthyste purent alors être découvertes, furent arrêtés. Les Américains auraient donc fouillé à Prague les Archives, avant de les remettre – scellées comme elles avaient été en 1945 – aux autorités hongroises ? Étrange histoire !
Fions-nous cependant à ce que dit Rajk. Quelle raison aurait-il de nous induire en erreur, en faisant des révélations sur des faits que la Police hongroise – actuelle – ne pouvait apprendre que de lui-même puisque, évidemment, les Américains se gardaient, aussi bien que les Yougoslaves, de dévoiler le passé d’un homme qui leur rendait de si grands services ; Bokor et Borszéki, au courant de son histoire, n’avaient aucun intérêt à mettre en cause un homme si puissant qu’ils pouvaient facilement faire chanter : quant au Yougoslave Brankov qui, au cours du procès, a joué un rôle aussi suspect qu’important, il dit bien avoir eu vent de « quelque chose » au sujet de documents compromettants sur Rajk, en possession de Rankovitch, mais enfin l’on ne saurait supposer que Rajk, même dénoncé par cet « agent double », se serait vu dans la nécessité d’avouer avoir pris l’engagement de servir d’indicateur. Le ministre des Affaires étrangères de Hongrie aurait pu repousser avec indignation une accusation qui n’eût été fondée que sur les dires de deux policiers et d’un Yougoslave traître à Tito qu’il prétendait avoir servi. Rajk ne parlait donc de cet engagement que parce qu’il voulait en parler, « avec une entière liberté », suivant le procureur général.
Donc, une fois indicateur, Rajk s’est mis honnêtement au travail. Son premier fait d’armes secoue la Hongrie en 1932 : en effet, il réussit à livrer dix-sept de ses camarades, étudiants marxistes, à la police. Ma femme et moi, nous étions parmi eux. À la suite de cette affaire, j’ai été condamné à un an, ma femme à trois mois de prison. Malheureusement pour Rajk, notre témoignage – s’il avait pu avoir lieu à Budapest – aurait été absolument accablant, non pour le Rajk de 1932, mais pour celui qui vient de s’imputer des crimes qu’il n’avait pas commis. Ah ! pourquoi son défenseur ne s’est-il pas montré assez curieux pour consulter les archives de police de 1932, dont l’étude lui aurait permis de constater – ce dont tous les dix-sept accusés d’alors ne tardèrent pas de s’apercevoir dès les premiers instants de l’interrogatoire qu’ils ont subi – à savoir que notre groupe a été dénoncé par une jeune fille de Nagykanizsa, qui figurait, à notre procès, en octobre 1932, comme principal témoin de l’accusation et qu’ainsi, Rajk, même s’il avait été réellement à la solde de la police, comme il l’affirme, n’a pu rendre aucun service à celle-ci. Cela, je ne suis pas seul à le savoir, comme aussi le fait que Rajk, arrêté avec nous, et sollicité effectivement par son parent Bokor, non pas de se faire mouchard (car telle n’était pas la bassesse de cet individu), mais de se désolidariser de nous autres, « cette canaille communiste avec laquelle tu n’as rien de commun », ait eu pour seule réponse de lui cracher à la figure. À la suite de quoi Rajk fut battu pendant des heures par les inspecteurs. Nous l’avons vu portant les traces de ces coups. Était-ce pour nous donner le change ?
Là, je prends Rajk en flagrant délit de mensonge. Et ce n’est pas tout. Il dit être entré en contact, en 1931, avec un de nos camarades de classe, nommé Stolte, qui, soupçonné d’être agent provocateur, sera, en 1934, exclu du Parti. Or, ce Stolte, je le connaissais aussi bien que Rajk. Il était le chef de notre organisation et avait pris, devant la police, par lâcheté, une attitude ignoble, en accablant ses camarades, en premier lieu moi-même, pour mieux s’en sortir. Mais ce que Rajk oublia de dire au Tribunal, c’est que c’était lui, Rajk, qui avait découvert après notre libération les agissements suspects de Stolte et que c’était lui, Rajk, qui l’avait fait exclure du Parti.
Sortant de la prison, donc, Rajk continue son travail, et non sans succès, car il réussit – en 1933 – à « donner » à la police ceux de ses anciens camarades du mouvement universitaire qui échappèrent (pourquoi donc ? puisque Rajk les avait connus tous comme membres de notre organisation en 1932 aussi bien qu’en 1933) à la première poursuite, celle de 1932. Par la suite, dit-il, il ne pouvait plus continuer ce même genre d’activité au profit de la police, ayant été exclu – en raison de ses deux arrestations – de la Faculté des lettres. Si j’avais été le défenseur de Rajk, j’aurais évidemment attiré l’attention de l’honorable Tribunal sur le fait que c’était à la demande de la police que Rajk, ainsi que nous tous, ses prétendues victimes, fûmes exclus de l’Université ; et que la police, maîtresse absolue dans cette Hongrie de Horthy, aurait bien pu « fermer les yeux » dans le cas où Rajk, son agent, aurait osé franchir le seuil de ce grand bâtiment de Muzeum-Körut dont l’entrée nous fut désormais interdite. Elle préféra briser la carrière universitaire de son agent, le contraignit – qu’en pensait son oncle ? – à se déclasser en ouvrier du bâtiment, pour qu’il la servît dans ce nouveau milieu. Pas commode, cette police de Horthy !
Heureusement pour elle, Rajk n’avait rien de rancunier ; au contraire, il fit preuve d’une docilité exemplaire. N’ayant pas réussi à dépister – en qualité de membre directeur de la section de propagande de la jeunesse communiste – l’imprimerie clandestine recherchée âprement par la police (cette imprimerie que je me rappelle pourtant avoir visitée en sa compagnie, et dont d’ailleurs, a priori, ayant par fonction affaire avec elle, il ne pouvait pas ignorer l’emplacement), il eut plus de succès en 1935, quand, s’inscrivant au Syndicat du bâtiment, très noyauté par les communistes, il put y accéder à une fonction importante. En effet – dit-il – suivant les instructions de M. Sombor-Schweinitzer, chef de la police politique, il désorganisa une grève importante du bâtiment en provoquant, contre tout bon sens et malgré l’interdiction de la police, une grande manifestation des ouvriers en grève qui permettait à Sombor d’arrêter plus de 200 grévistes et de briser la grève. Beau succès, évidemment. Dommage, seulement, que l’on n’ait eu recours au témoignage des chefs de ce Syndicat (notamment de ceux d’entre eux qui ne furent pas arrêtés lors de l’épuration, fin août 1949) ; ils diraient certainement, ce qui est d’ailleurs un fait notoire, que cette manifestation fut ordonnée par le C.C. du Parti, et que Rajk n’a fait qu’exécuter (non sans protestation) l’ordre qui lui avait été donné ; et finalement, que cette manifestation n’était pas unique dans son genre, les dirigeants du Parti communiste s’étant efforcés alors de contrecarrer, par toute une série de grèves et de manifestations violentes, la politique du gouvernement de Jules Gömbös, admirateur de Mussolini, qui prit des mesures draconiennes en vue d’écraser complètement les syndicats libres et communisants.
À ce moment, un nouvel épisode de la vie de Rajk commence : il quitte la Hongrie pour la Tchécoslovaquie, avec la mission de découvrir le réseau clandestin, par le truchement duquel du matériel de propagande communiste était introduit en Hongrie.
J’ai naturellement accepté cette mission – dit Rajk – qu’aurais-je pu faire d’autre ? Mais mes efforts n’ont pas été couronnés de succès. Aussi, n’ai-je rien fait pour réussir. Non par conviction, mais du fait des circonstances…
– Pourquoi dites-vous que vous n’aviez pas pu faire autrement ? interrompit alors le président. Dans la Tchécoslovaquie d’alors, la situation était tout autre qu’en Hongrie… Si vous aviez bien voulu, une fois sorti du rayon d’action de la police hortbhste, arrivé en territoire tchécoslovaque, vous auriez pu.
– Non, lui répondit Rajk, ce n’est pas ainsi que je juge de la situation, vu que je n’ai pas voulu me démasquer en tant que membre du P.C. hongrois, et que la police aurait pu facilement me démasquer devant les communistes hongrois.
– Donc vous avez agi ainsi [dit le président, ayant le souci, évidemment, de mettre les points sur les i] afin de continuer à vous dissimuler devant le Parti communiste ?
– Oui – répondit Rajk.
– Vous pouvez maintenant continuer.
En effet, laissons continuer ce pauvre homme qui s’est vu dans l’impossibilité d’échapper, même en terre étrangère, à la Police hongroise, sans le moindre doute quant à la foi que ses camarades auraient ajouté à un document qui leur aurait été livré par une police qui pourtant s’était efforcée, en usant souvent de moyens bien plus raffinés, de jeter le trouble dans les rangs du mouvement illégal ! Non, Rajk était convaincu que les communistes, ses amis, croiraient la police plutôt que lui, leur camarade éprouvé. Assez simple d’esprit, l’idée ne l’a pas effleuré non plus de se débarrasser de la double vie honteuse qu’il devait mener depuis cinq ans, en abandonnant le mouvement pour de bon, et en cherchant tout simplement, en Tchécoslovaquie, en France, ou enfin en Espagne, où la Police hongroise lui demandera de se rendre afin de désorganiser la brigade hongroise, à se faire une existence autre que celle de révolutionnaire professionnel ou de mouchard, à l’instar des milliers de ses compatriotes qui s’expatrièrent au cours de ces années. Pourtant, s’il avait servi jusqu’alors la police, comme il la servira plus tard, ce n’était jamais pour gagner de l’argent. Cela, il ne l’a jamais dit, peut-être, parce qu’il lui aurait été difficile d’expliquer alors pourquoi tous ses amis, toutes ses connaissances devaient le voir, durant toute son existence d’avant la Libération, mener une vie extrêmement misérable, et ne subsistant pauvrement que grâce au travail de ses mains. Qu’est-ce que cela aurait pu faire à un Rajk, travaillant à Paris comme garçon dans un restaurant, ou comme manœuvre aux Halles, que M. Hetényi ait découvert sa vraie identité à ses anciens camarades ? Si c’était vraiment la peur d’être démasqué qui expliquait ses dix-huit ans de mouchardage et d’espionnage continuel, force est de constater (hélas ! le président du Tribunal et le défenseur de Rajk ont omis de le faire) que la peur de Rajk était bien irraisonnable, et en contradiction certaine avec l’attitude, indéniablement courageuse, même s’il n’eût agi en l’espèce que du courage d’un desperado, d’un aventurier, qu’il témoignait dans maintes circonstances de sa vie.

Rajk en Espagne

Par exemple, en Espagne. Il est vrai que, dans ses aveux, il ne parle que du travail « démoralisant » qu’il a fait au sein du bataillon dont il était commissaire politique en essayant par exemple de faire exclure du Parti un de ses supérieurs, l’officier L. Haas, action qui a eu pour suite, en juin 1938, avant la bataille d’Ebro, sa propre exclusion. Encore une fois Rajk qui, aux dires du procureur Alapi, à l’instar de tous les accusés, « se défendait avec une entière liberté », s’accusait d’une façon qui permet de mettre en question ses facultés mentales. Je me réfère, à ce sujet, à une déclaration faite par Drago Nechitch, l’instructeur de l’École militaire supérieure des Brigades internationales de Pozorubio, et qui suivait de près l’activité de son élève et camarade Rajk. Nechitch, qui s’est déclaré « prêt à témoigner devant tout tribunal », affirme [6] que Rajk « était dans l’impossibilité matérielle de commettre les crimes dont il s’accuse » dans la période où ils ont mené la même existence. Rajk – dit-il – fut envoyé à Pozorubio « en récompense de ses faits d’armes. Il avait dégagé son bataillon, encerclé par les franquistes, à Brunete, alors que certains officiers l’avaient abandonné, ce pour quoi ils furent d’ailleurs jugés. Il reçut à Pozorubio le perfectionnement théorique militaire et politique réservé aux officiers et commissaires politiques des Brigades. Comment pouvait-il, ainsi qu’il le confesse aujourd’hui, renseigner la police de Horthy du front ou de l’école de Pozorubio ? Cela était strictement impossible. Nous vivions sous une surveillance très stricte et même lorsque nous nous rendions en permission à Madrid ou à Albacète, nous étions suivis. C’est une invention infâme ». D’autres témoignages confirment celui de Nechitch.
« Si l’instruction des Hongrois était la meilleure, au point de vue connaissances militaires et éducation démocratique également », ce fut le mérite – si l’on en croit Étienne Kovács et Jean Florian, auteurs de Champions hongrois de la liberté, livre publié en français à Budapest en 1946 (p. 64-65) – « du commissaire politique Firtos, de son vrai nom Ladislas Rajk… »
Un ancien combattant d’Espagne, vivant en France, Louis Walder, m’a fait un récit qui en tous points concorde avec les déclarations de Nechitch ; il ajouta que Rajk fut trois fois blessé durant la guerre. Au moment de la rupture du front par les franquistes à Segre, les brigades internationales retirées du front suivant un ordre émanant du président Negrin, le 9 septembre 1938, stationnaient à Palafrugel, en attendant le rapatriement dans leur pays d’origine. Des instructions sont alors arrivées du Parti, invitant ses membres qui se trouvaient dans les Brigades à s’engager de nouveau comme volontaires, en entraînant les éléments les plus dévoués afin de couvrir, en appuyant les opérations menées par la division Lister de l’année régulière espagnole, l’évacuation de la population civile de Catalogne. La moitié environ des Brigades ont donné suite à cet ordre. Parmi les volontaires se trouvait Rajk, infirme à la suite de ses trois blessures. La brigade, composée de volontaires venant des pays fascistes (Italiens, Yougoslaves, Allemands, Polonais, Grecs, Hongrois, etc., les combattants originaires des pays démocratiques ayant pu déjà rejoindre leurs patries), prit position à La Garriga, où elle est restée pendant vingt-quatre heures sans armes et sans munitions, en face d’un ennemi disposant des armes les plus modernes, ainsi que de tanks, mais qui ne voulait pas risquer le combat contre des troupes dont il connaissait la valeur combative, mais dont il ignorait la faiblesse.
C’est le lendemain matin seulement, après l’arrivée d’un camion apportant des caisses de munitions et d’armes que les volontaires avaient ouvertes en se servant de canifs, d’outils de fortune et dont ils avaient arraché les planches à mains nues, que Tchapaïev ordonna aux deux blessés qu’étaient Rajk et son ami András Tömpe, de quitter immédiatement le front. Malgré leurs protestations, il les avait obligés, sous les yeux de Walder et devant les autres combattants, à monter sur un camion vide qui les amena à La Junquera, village situé en face de Perthus, à quelques kilomètres de la frontière où se trouvaient déjà des centaines de soldats égarés, attendant le passage des réfugiés civils en France, pour quitter, les derniers, le sol espagnol. Rajk et Tömpe n’avaient donc aucunement déserté, comme l’avouait Rajk au procès, mais avaient quitté le front de la Garriga sur l’ordre exprès de Tchapaïev.
Quant à son « exclusion » du Parti, la vérité est qu’ayant protesté contre l’attitude de Haas qui préférait mener la bonne vie à l’arrière du front tandis que ses camarades se battaient, Haas, qui avait de l’influence sur ses camarades officiers communistes, a réussi à faire infliger à Rajk la peine disciplinaire « d’être provisoirement suspendu ». Le Parti, d’ailleurs, après quelque temps, est revenu sur cette décision : Rajk fut réintégré avec excuses et honneurs, et ce fut le tour de Haas d’être exclu. De tout cela, Rajk ne se souvient plus, ni de ses blessures d’ailleurs.

Rajk au camp du Vernet

Mais par contre il « se défend librement » en affirmant avoir fait parmi ses camarades hongrois et yougoslaves, dans les camps de Saint-Cyprien, de Gurs, du Vernet, où il fut successivement interné, « une propagande trotskiste », y avoir espionné pour Deuxième Bureau et avoir été libéré à la suite de l’intervention d’un officier de la Gestapo. Or voilà ce que dit Nechitch sur cette période de son existence [7] :
Au camp de Saint-Cyprien (Pyrénées-Orientales), où nous avons été internés d’abord, pour deux mois, à Gurs ensuite, nous menions une vie strictement disciplinée. Nous étions groupés par nationalité dans les baraquements. Notre correspondance était censurée à l’entrée comme à la sortie par les hommes de confiance de chaque groupe national. Comme commissaire politique, Rajk avait la responsabilité suprême chez les Hongrois. C’est lui qui enseignait notamment l’histoire du Parti communiste de l’URSS comme base de l’éducation politique. Il n’y avait et ne pouvait y avoir de trotskiste ni d’opposants politiques au communisme parmi nous. Je n’ai connu qu’un non-communiste, socialiste yougoslave, qui était un combattant antifasciste honnête, il fut mis an quarantaine pour la seule raison qu’il n’était pas communiste (du Parti ou « sans Parti ») ; la vie lui fut rendue impossible et il fut interné à part par les autorités françaises du camp. Lorsque les gardes françaises voulurent disloquer le camp, la directive fut de s’y opposer et Rajk se distingua dans les bagarres auxquelles donna lieu l’application de cette directive.
Après la signature du pacte germano-soviétique, le général Gamelin vint lui-même nous rendre visite et offrit aux Brigades internationales d’être incorporées dans l’armée française. Si Rajk avait été trotskiste, ç’aurait été pour lui le moment de disloquer les Brigades et de se dresser contre la ligne du Parti, alors que chacun était troublé par l’annonce du pacte. C’est lui, au contraire, qui apporta la nouvelle au groupe hongrois et rapporta la décision, conforme aux ordres supérieurs, de rester internés dans le camp.
Rajk peut-il avoir été libéré sur l’ordre d’un officier allemand comme il le déclare ? C’est impensable.
Deux mois avant la déclaration de guerre de l’Allemagne à l’URSS, l’ordre de disloquer le camp fut donné et les directives du Parti furent d’accepter d’être envoyés en Allemagne ou de profiter du fait que les Allemands rapatrieraient les hommes d’origine allemande.
Au camp du Vernet, le général Da Bchevitch et Fadil, le premier aujourd’hui pro-russe et le second héros de la résistance yougoslave, étaient avec Rajk qui les qualifie aujourd’hui de trotskistes. Ils se sauvèrent à cette époque. Tous les autres sont sortis du camp et Rajk en fit autant, sur l’ordre du parti. Tout est donc entièrement faux dans les « aveux » de Rajk portant sur cette période.
Louis Walder confirme entièrement ce témoignage, en précisant que, dénoncé auprès des surveillants français du camp, avec une dizaine d’autres communistes de toute nationalité, comme étant parmi les éléments les plus dangereux, Rajk fut envoyé pour quelque temps dans un camp de représaille où il devait casser des cailloux ; travail au cours duquel il s’est cassé le bras dont il avait de la peine à se servir à cause de sa blessure qui n’était pas entièrement guérie.

Rajk dans la résistance hongroise

Continuez Rajk ! – dirons-nous avec le président du Tribunal du Peuple de Budapest, si patient, si placide, si peu méfiant. Grâce donc à l’aide de la Gestapo, vous rentrez, à travers l’Allemagne, en Hongrie – non sans mécontenter d’abord un espion américain, Noël H. Field, qui venait vous voir (l’entrée de ces camps était donc aussi facile aux Américains qu’à la Gestapo, dans cette France de Vichy ?) de la part de ses supérieurs de Washington (comment ceux-ci savaient-ils donc en 1941 que vous étiez mouchard professionnel, puisqu’ils ne verront le « Document » qu’après 1945 ?) pour vous demander de rentrer en Hongrie et d’y travailler, au sein du Parti communiste hongrois, au profit de l’impérialisme américain. Ce Field [8], vous avez repoussé son offre, en lui disant simplement qu’il vous était possible, sans son aide, de regagner votre pays, en vous engageant comme travailleur volontaire pour l’Allemagne. Pourquoi, aussi, lui auriez-vous révélé qu’ayant établi des rapports sûrs avec la Gestapo, vous n’aviez plus besoin des États-Unis d’Amérique ? Enfin vous êtes rentré en Hongrie. En août 1941, vous vous êtes présenté « tout naturellement » comme vous aimez le répéter, à la police, chez ce Peter Hain, dont vous demanderez (ah ! mais cela encore vous oublierez de le dire) avec tant d’acharnement l’extradition aux Américains, et que vous ferez pendre, comme criminel de guerre qu’il était, en 1946. Mais alors, ce que vous dites frôle le comique. Car, quel est le service que Hain demandera à cet indicateur d’envergure que vous prétendez avoir été ? Celui d’introduire un de vos camarades, qui est rentré avec vous en Hongrie, Imre Gayer, dans le mouvement communiste clandestin. Ce que Rajk fit, « naturellement », sans difficulté, permettant ainsi à Gayer de faire un excellent travail pour la police ; car c’est en effet à la suite des délations de celui-ci que Peter Hain put arrêter en 1942 les dirigeants les plus actifs du « Mouvement pour l’Indépendance » clandestin, dont Ferencz Rózsa, qui mourut à la suite des tortures qu’on lui fit subir, et Zoltán Schönherz qui fut condamné à mort et pendu. Seulement… seulement à l’égard de Rajk, Peter Hain s’est comporté en même temps avec une balourdise et une méchanceté incroyables. « Selon toute évidence dans le but d’éviter que je puisse être soupçonné au cas où le travail de Gayer conduirait à des arrestations », Peter Hain fit interner Rajk en octobre 1941. Quand l’affaire Rózsa-Schönherz éclata [9], on ne pouvait « naturellement » épargner à Rajk de le traduire également devant le Tribunal qui « évidemment » ne pouvait pas ne pas le condamner à moins de six mois de prison, comme aussi sa peine purgée, on ne pouvait point ne pas le reconduire au camp d’internement dont il n’est sorti qu’en octobre 1944. Il a passé donc, sans interruption, trois ans en prison et au camp : pensez qu’il peut y avoir des juges et des avocats qui ne trouvent rien d’extraordinaire à voir une police utiliser de cette étrange manière un de ses meilleurs indicateurs, en l’empêchant, à force de vouloir toujours lui éviter d’être démasqué, d’être de la moindre utilité !
Mais ce n’est pas tout. Rajk sort donc de prison en octobre 1944. Il revoit Hain qui lui demande de s’infiltrer au sein du « Front hongrois » (mouvement de résistance antinazi), mais hélas ! là encore il n’eut pas de chance car « le contre-espionnage militaire, ayant découvert le réseau militaire du Front hongrois, m’a arrêté avant que j’aie pu développer aucune activité au profit de Peter Hain ». On se demande qui était le plus maladroit : de Peter Hain, qui n’a su avertir à temps les services du contre-espionnage de l’armée, ou de Rajk, qui, comme l’on sait, aussitôt après sa sortie de la prison, est entré en clandestinité, a repris son travail de dirigeant du Parti communiste illégal, réorganisé en août 1944 [10], et fut délégué au côté du publiciste Kállai, par son parti, pour le représenter au sein du Comité directeur du Front national de l’Indépendance. Il côtoyait dans ce comité, en dehors de Jules Kállai, son successeur au siège du ministère des Affaires étrangères, M. Szakasits, son président ; M. Zoltán Tildy, ancien président de la République hongroise, Émeric Kovács (du Parti national paysan, qui se trouve actuellement à Paris) ; on se demande pourquoi il ne les avait pas trahis à ses commettants ? Surtout que, si l’on en croit l’actuel ministre des Affaires étrangères de Hongrie (Jules Kállai, op. cit., p. 255-256), le rôle qu’il a joué dans ce mouvement n’était pas sans importance : c’était en effet Rajk qui, au nom du Parti communiste hongrois, avait conduit les négociations avec un homme de confiance du Régent qui, dans un moment d’affolement devant l’avance rapide des troupes soviétiques et renseigné sur un projet des Allemands concernant la formation d’un cabinet composé uniquement de « croix-fléchées », pensait à en appeler aux socialistes et aux communistes, et à inviter les ouvriers, en leur donnant des armes, à défendre l’indépendance du pays. Mais le Régent, ayant eu des renseignements plus optimistes (d’ailleurs faux), est vite revenu sur ce plan et sous l’influence de certains de ses conseillers archi-réactionnaires, conçut un nouveau plan visant à provoquer des émeutes ouvrières communistes, et à regagner, par la répression brutale de celles-ci, la confiance des Allemands. « Le mérite de ce que le Parti communiste a découvert et déjoué cette infâme provocation… revient en premier lieu à la vigilance de L. Rajk » – dit M. Jules Kállai. Nous ne savons pas, par d’autres sources, si ce récit est exact ; il semble bien l’être ; cependant Rajk, dans ses aveux [11], passe avec la rapidité d’un éclair sur cette période de son existence, en disant que, comme les autres chefs de la résistance militaire, en décembre 1944, il s’est fait arrêter par le contre-espionnage. S’il ne parle point de la torture qu’il avait subie alors et qui avait laissé des traces sur son crâne, il avoue avoir été déféré devant un Tribunal militaire, à Sopronköhida (sur la frontière autrichienne), n’échappant à la condamnation à mort que grâce à l’intervention, en dernière heure, de son frère Endre, commissaire du gouvernement croix-fléchée. Celui-ci, à huis clos, se portant garant des bons sentiments de Ladislas à l’égard du régime nazi, obtint qu’on transférât son affaire à un tribunal civil qui, à cause de l’approche de l’armée rouge victorieuse, n’eut pas le temps de s’en occuper, mais fit évacuer Rajk avec les autres prisonniers politiques en Bavière, où il fut interné quelque temps, puis libéré par les Américains. À ce propos je me borne à remarquer que Rajk n’ayant pas été militaire, le fait que le tribunal militaire ait constaté son incompétence quant à son affaire, comme à celles d’un certain nombre d’autres inculpés, n’a rien d’extravagant et ne demandait pas d’explications de l’ordre de celles que Rajk a données devant le Tribunal.

Rajk ministre et traître

Nous analyserons plus brièvement la partie du récit de Rajk qui a trait aux quatre dernières années de son activité. Après son retour dans le pays, il remplit dans le Parti et au gouvernement des fonctions de plus en plus importantes, qui lui auraient permis d’être de grande utilité aux services d’espionnage américains et yougoslaves qui sollicitèrent sa collaboration, en le menaçant toujours de le démasquer en cas de désobéissance. Les services qu’il confessa avoir rendus à ces organisations sont d’ordres variés et les aveux qu’il fit à leur sujet incitent souvent à rire. Ainsi avoue-t-il avoir informé le lieutenant colonel Kovács (qui d’ailleurs, dans une déclaration donnée à la presse, vient d’affirmer ne l’avoir jamais rencontré), membre de la mission militaire américain, sur… les élections de 1945 – élections qui eurent lieu en toute liberté, en présence de centaines d’observateurs étrangers. Un autre Américain, Himmler, lui demandera de faciliter au Parti des Petits Propriétaires et aux socialistes de droite, la tâche d’évincer du gouvernement les communistes. Il le promit et agit en conséquence, n’en déplaise à M. Ferencz Nagy, qui, dans ses Mémoires écrits le lendemain de sa fuite en Suisse, présente – conformément à la vérité – Rajk comme le plus acharné, parmi les leaders communistes, à combattre l’influence, dans le pays et au sein du gouvernement, du Parti des Petits Propriétaires. En effet, à partir de cette date-là, de 1946, le rôle du critique des aveux devient plus facile. Il s’agit de faits non plus clandestins, mais notoires aux yeux de tous ceux qui ont suivi avec quelque attention l’évolution de la politique hongroise. Rajk s’attribue exactement le contraire de ce qu’il a fait. L’écrasement de l’opposition paysanne et socialiste ? Il dit l’avoir contrecarrée, C’est lui qui l’a réalisée, suivant les instructions du Bureau politique du Parti, comme c’est lui qui a organisé ces élections de 1947, qui avaient pour but d’affaiblir et les socialistes et les Petits Propriétaires, etc. Et n’est-il pas étrange que personne ne lui ait demandé pourquoi en 1947, il ne s’est pas emparé du pouvoir en chassant Rákosi, et les autres communistes derrière lesquels – on ne l’ignore point – il n’y avait pas de masses (si l’on ne compte pas l’armée rouge occupante, mais qui affichait une attitude de neutralité absolue à l’égard de la politique intérieure hongroise). Il était alors, en tant que ministre de l’Intérieur, maître de la Police et de l’Administration, son complice Pálffy avait la haute main sur l’Armée, et, au Parlement, les non-communistes avaient une majorité écrasante. Même s’il n’était pas assez intelligent pour s’apercevoir de l’arrivée du « moment psychologique », ses maîtres américains ne peuvent être supposés dépourvus de tout sens politique…
Non, ceux-ci préférèrent le passer à Tito, leur représentant principal dès 1943, comme Rajk ne tardera pas à l’apprendre, pour les pays balkaniques. Donc, à partir de l’été 1947, Rajk travaille pour Tito, en favorisant, par l’intermédiaire de ses complices Pálffy, Szönyi, Szalai, l’emploi d’éléments chauvins et antisoviétiques à des postes importants, en facilitant la propagande réactionnaire dans le pays et en procédant à la création de toute une série d’associations (de femmes, de jeunesse démocratique, de collèges populaires) dont le but était de préparer le terrain pour la création d’un bloc balkanique. Notons que toutes ces associations étaient patronnées par tous les chefs communistes et que jusqu’en 1948, la Yougoslavie a été considérée par tous les dirigeants communistes hongrois comme un modèle à suivre, comme le pays placé à l’avant-garde de la marche vers le socialisme, etc. Notons aussi que Rajk se contredit curieusement lorsqu’il attribue à Tito le projet de restaurer, dès 1945, le capitalisme en Yougoslavie, comme dans les autres démocraties populaires. Car ne dit-il pas d’abord [12] que Tito n’avait pris de mesures socialistes « que sous la pression des masses laborieuses yougoslaves » pour affirmer quelques minutes plus tard que Tito, au dire de Rankovitch, ne voyait aucune difficulté à faire « marche arrière » vers le capitalisme, étant donné que « dans tous ces pays, ayant pris le chemin de la démocratie populaire, les anciennes forces réactionnaires possédaient encore une telle force que l’on pouvait compter sur leur triomphe » ? Si cette dernière affirmation est vraie – et elle l’est, malheureusement – alors pourquoi avoir « cédé à la pression des masses laborieuses », au lieu de faire appel sans tarder aux forces de la réaction que l’on estime justement comme étant plus grandes, et au lieu de combattre férocement (procès Mikhaïlovitch, etc.) et d’affaiblir ces dernières ? Qu’à cela ne tienne ! Ce qui importe, c’est d’avoir livré à l’agent de Tito – Brankov – des secrets d’État tels qu’une… carte administrative de la Hongrie, d’avoir élaboré avec Rankovitch, au cours d’une rencontre clandestine qui les avait réunis en octobre 1948, dans la Hongrie du Sud (il est strictement impossible qu’une telle rencontre ait pu avoir lieu à cette date entre Rajk et Rankovitschsans le consentement de Gerö et de Rákosi), le plan d’un coup d’État qui n’a échoué, malheureusement pour Rajk et pour le bonheur de l’humanité, que grâce à la sagesse politique et à la vigilance des chefs du Parti, auxquels au cours de sa déposition, Rajk ne manqua pas de rendre un ultime hommage. Cet hommage d’ailleurs dut paraître trop gênant pour les dirigeants de la Hongrie, car il ne figure point dans les comptes rendus [13], pourtant presque intégraux, publiés dans la presse hongroise, ni dans le Livre Bleu sur l’affaire Rajk ; de la même façon les journaux hongrois, sans exception, écrivirent que tous les accusés du procès avaient fait appel à la Cour de cassation, et s’étaient associés à la demande de grâce formulée par leurs avocats,
cachant à leurs lecteurs que Rajk (comme en font foi les comptes rendus envoyés par tous les correspondants étrangers) a refusé et de faire appel et de demander la grâce, fait qui probablement n’était pas prévu au scénario du procès et par lequel cet homme brisé, après s’être, pour des raisons et dans des buts qui restent à élucider, complètement déshonoré aux yeux du monde, semble avoir voulu manifester son désir d’en finir, au moins par une mort rapide, et sans faire appel à la clémence de ceux qui l’obligèrent à s’avilir.

Les autres aveux

Nous voici à la fin de la critique des aveux de Rajk. Nous faisons grâce aux lecteurs d’une analyse aussi détaillée des aveux des autres accusés. Ceux, parmi eux, qui voudront la faire, n’ont qu’à étudier le Livre Bleu de Budapest, diffusé en langue française par la Légation de Hongrie à Paris. Ils verront sans doute que les aveux de Pálffy, de Szalai, de Justus, etc., ne sont pas moins absurdes que ceux de Rajk. Ah, ce général Pálffy, qui, en été 1944 [14], entreprend d’organiser des groupes d’action armés antifascistes, avec quelle arrogance s’était-il présenté devant le Tribunal en se déclarant « fasciste de toujours, fasciste par conviction » ! Szönyi, qui, durant toute la guerre, a été tenu en évidence par la police helvétique comme l’un des staliniens les plus actifs et les plus dangereux, confesse avoir été trotskiste et espion américain. Trotskiste et espion, ce Szönyi fanatique, qui avait mené dans la colonie hongroise de Suisse, une guerre impitoyable contre les diplomates hongrois en dissidence, établis dans ce pays, diplomates qui, eux – qu’on entende à ce sujet l’ancien ministre Bacázs Bessenyei qui demeure en France – étaient vraiment en rapport avec les Américains et les Anglais [15] et voulaient épargner à la Hongrie – ce que Szönyi ne leur pardonnait guère – l’occupation soviétique ! Pour ne donner qu’une seule preuve de la façon bâclée et médiocre dont les aveux de Szönyi ont été conçus, malgré la collaboration qui devait lui être assurée de la part des auteurs du procès, je citerai le passage suivant de sa confession :
PROCUREUR DU PEUPLE : Il y a dans votre déposition un passage où vous dites que les Américains avaient organisé certains groupes de citoyens d’autres pays de démocratie populaire, les faisaient retourner dans leurs pays et les chargeaient d’espionner. Dans quels États les organisations américaines d’espionnage avaient-elles organisé de tels groupes et avec lesquels étiez-vous en liaison ? Dans l’affirmative, nommez-nous vos relations.
SZÖNYI : En ce qui concerne la Tchécoslovaquie, je sais de façon concrète que le centre de renseignement américain y a constitué une organisation secrète de ce genre ; je le sais nommément de Pavlik. Je suis resté en relation avec Pavlik après mon retour en Hongrie et je l’ai rencontré.
PROCUREUR : Vous étiez en relation avec ce Pavlik ?
SZÖNYI : Oui. En outre, je sais de Pavlik que, déjà pendant son séjour en Suisse, il était en relations étroites avec Kopecky, représentant pour la Suisse du gouvernement tchécoslovaque de Londres de l’époque…
PROCUREUR : Avec Kopecky ?
SZÖNYI : …qui n’est pas identique avec le ministre de l’Information du Parti communiste tchécoslovaque.
PROCUREUR : Et dans d’autres pays ?
SZÖNYI : Quant à d’autres pays, j’ai connaissance d’un groupe de ce genre pour l’Allemagne.
PROCUREUR : Quelles étaient ces personnes ?
SZÖNYI : Je n’ai connaissance que d’une personne, du nom de Politzer.
PROCUREUR : Est-ce cette Fraulein Politzer dont vous avez parlé sous cette désignation ?
SZALAI : Oui [16].
Or, des amis de Szönyi viennent de m’informer que les deux noms de Pavlik et de Politzer désignaient la même, la seule personne, Politzer, un Juif hongrois de Slovaquie, dont Pavlik était le nom de militant ; Szönyi doit le savoir mieux que quiconque, étant donné qu’il était l’un des meilleurs amis de Pavlik-Politzer, dont d’ailleurs depuis un an environ ses connaissances suisses (communistes !) sont sans nouvelles.
Et trotskiste, mouchard, le jeune Szalai, neveu de l’actuel secrétaire d’État à la Justice Jules Hajdu, qui allait à l’âge de quinze ans partager la vie des ouvriers (lui fils de bourgeois aisés) à la libération desquels il avait décidé de consacrer toute son existence ! Et que dire des aveux de « Justus le fourbe », comme se permettait de l’appeler Madeleine Jacob [17] dont les comptes rendus, par leur écriture équivoque, étaient plus délibérément insultants que ceux de ses autres confrères kominformisants – Justus à propos de qui M. Serge Karsky avait noté dans Le Monde (22 septembre) qu’il semble « avoir été promu au rôle de bouffon crapule » (paroles terriblement accusatrices, que P. Courtade déforma consciemment en disant dans l’Humanité du 23 septembre que Karsky avait qualifié Justus de bouffon crapule, comme si dire de quelqu’un qu’on l’oblige à jouer un rôle infâme équivalait à dire qu’il était infâme). Que dire de ses aveux suivant lesquels il avait été mouchard, lui, si constamment vexé et persécuté par la police ; et qu’il formait encore dernièrement des groupes clandestins trotskistes, lui dont chacun savait qu’il passait tous ses loisirs à perfectionner sa science du stalinisme, employait toute son énergie à vaincre les réserves multiples et les doutes qu’il avait conservés à l’égard de l’efficacité des méthodes staliniennes ! Non, la farce est trop grossière et l’intervention de Brankov, cet être dégoûtant, qui a étalé durant des heures entières tout ce qu’il prétendait savoir des liaisons intimes existant entre le gouvernement yougoslave et les Américains d’un côté, les Yougoslaves et leurs « agents hongrois » de l’autre, ne modifie guère l’impression définitive qu’on acquiert à l’étude du procès et qui confirme d’une façon irréfutable (ici, le mot est à sa place) le soupçon qu’on pouvait éprouver dès la lecture de l’acte d’accusation, d’être en face d’une comédie monstrueuse et absurde, dont les organisateurs ont tout mis en œuvre pour cacher la vérité et sur les inculpés, et sur les raisons qui les ont conduits au banc des accusés. L’on peut dire sans exagérer que tout, dans les aveux, était faux, que donc les accusés avaient été amenés à mentir sciemment et à leur propre détriment. Il faut donc poser la question de savoir – si l’on peut savoir – dans quel but ce procès a été organisé ; pourquoi on a cru nécessaire d’inculper Rajk et ses coaccusés, et non pas d’autres qui auraient pu – si tel était le but final du procès, comme on est induit à le penser – exposer le « mythe Tito » de la même manière, en se déshonorant aussi complètement que Rajk en tant qu’agents du titisme ; et pourquoi, enfin, Rajk et ses coaccusés ont pu consentir à s’accuser de crimes qu’ils n’ont pas commis, à contribuer à la construction d’un édifice de mensonge appelé à tromper des millions de gens à travers le monde, d’un édifice dont ils n’ignoraient pas qu’il serait pour eux le lieu de la mort la plus atroce : celle de la vilenie, du déshonneur absolus…
L’on ne peut tenter une réponse à ces questions sans intégrer le procès Rajk dans le milieu géographique et historique dont il vient de surgir, tel un monstre archaïque qui d’une façon inattendue et brutale occuperait le champ de notre vision. Qu’est-ce qui se passe, en effet, dans cette Hongrie dont le traître-mouchard-espion-conspirateur-assassin Rajk était, il y a cinq mois à peine, le ministre des Affaires étrangères, figurant comme troisième sur la liste nationale des candidats du Front populaire aux élections du 15 mai, et considéré comme le chef communiste sinon le plus puissant, certainement le plus populaire ?

L’ARRIÈRE-PLAN DU PROCÈS RAJK :
LA SITUATION EN HONGRIE

« L’année du tournant », tel est le titre d’un recueil d’articles et de discours que Mathias Rákosi, « le chef sage et bien-aimé du peuple hongrois », comme on le qualifie sans cesse dans la presse magyare, a publié en 1948 : il s’agit de l’année 1947, qui vit la création du Bureau d’information, et qui marqua, en effet, pour la Hongrie, comme pour les autres démocraties populaires, un tournant décisif, caractérisé et par l’aggravation de la « lutte des classes », à l’intérieur des pays [18] et par la modification de leurs rapports avec la puissance protectrice, l’Union Soviétique. Il y a lieu de croire, d’ailleurs, que c’est la transformation intérieure que nous devons enregistrer qui est en fonction directe de la modification des relations extérieures, et non pas inversement. Les porte-parole du Parti communiste hongrois (dénommé provisoirement, depuis juin 1948, date de la fusion des P.C. et P. Soc. Dém., Parti des Travailleurs hongrois) ne s’en cachent point. Ainsi dans une étude très remarquée, publiée dans la revue du Parti, Társadalmi Szemle (Revue sociale [19]), après avoir passé en revue les succès ayant permis à la Hongrie de se transformer, de démocratie bourgeoise, noyautée par les communistes, en une véritable et franche dictature du prolétariat, Joseph Révai faisait remarquer que son Parti, dans la lutte qu’il avait menée en vue de « la socialisation » de la démocratie populaire, « avait commis beaucoup d’erreurs »… « Nous devons constater – poursuivait-il – que pour l’éclaircissement de notre évolution, l’initiative et l’aide décisives nous sont venues du Parti communiste (bolchevik) de l’URSS et de l’enseignement du camarade Staline. » Et Révai d’ajouter que c’étaient justement les deux réunions du Bureau du Kominform – celles de l’automne 1947 et de l’été 1948, dont les « débats » ont fait comprendre aux dirigeants hongrois que le modèle définitif, dont doit s’inspirer toute transition vers le socialisme, est fourni par l’Union Soviétique, et que la voie de la démocratie populaire « ne peut différer que dans certaines de ses formes accidentelles et non pas dans l’essentiel, de celle adoptée par l’Union Soviétique [20] ».
Ce langage est absolument clair. Il permet de comprendre la réelle signification de tout ce qui est arrivé en Hongrie depuis le « grand tournant » : de la fusion, précipitée des deux partis ouvriers, jusqu’aux élections du 15 mai 49, à la promulgation de la Nouvelle Constitution et au procès Rajk. Il est arrivé à la Hongrie ce à quoi la Yougoslavie socialiste, mise en demeure en même temps et de la même manière, s’était soustraite, en affirmant, de façon qui fit scandale, son droit à continuer sa marche vers le socialisme en se fiant non pas aux conseils impératifs venant « d’en haut », mais au bon sens de ses chefs, qui, tout communistes qu’ils sont, entendent tenir compte des conditions locales. Je ne préjuge pas qui a raison devant l’histoire : des chefs kominformistes, qui ont pris position en faveur de la direction centrale de tous les pays situés dans l’orbite de l’URSS ou de Tito (et ses pareils dans les démocraties populaires) qui ont mis à jour des tendances particularistes. Ce qui nous importe, c’est de situer le débat sur son véritable terrain et de le débarrasser de cette phraséologie mythique, qui d’un côté ne voit qu’une URSS impérialiste, colonisatrice, ennemie de toutes libertés, et de l’autre un Tito « terroriste fasciste, décidé à livrer tous les peuples balkaniques à l’exploitation sanglante des impérialistes américains [21] ». La Hongrie (comme la Yougoslavie et les autres démocraties populaires) se trouvait l’an dernier à une croisée de chemins menant l’un vers une forme particulière – plus proche de la mentalité occidentale – du socialisme démocratique, et l’autre, vers une organisation politique, économique et sociale, toute pareille à celle de l’URSS Les chefs communistes hongrois, à l’instar des dirigeants polonais, tchécoslovaques, roumains, bulgares et albanais, en reconnaissant les « erreurs » qu’ils avaient commises en croyant à la possibilité de poursuivre une politique relativement indépendante et particulière, ont accepté de s’engager sur la seconde voie. Ils ont abjuré toute velléité d’originalité et consenti à considérer l’évolution de l’URSS comme un modèle valable absolument pour tous les domaines de l’activité nationale. De ce fait, l’aspect général de la Hongrie a subi des transformations très significatives.

ESSAI D’EXPLICATION

La critique des aveux nous a montré que ceux-ci, dans leur ensemble, doivent être considérés comme contraires à la vérité. Tout ce qu’ont confessé les accusés de Budapest, « tous les faits établis par Monsieur le Procureur » – suivant les paroles de Rajk – et qui ont été pris en considération par le Tribunal pour le prononcé du verdict, sont, si l’on fait abstraction « des questions de détail de moindre importance et presque négligeables », et qu’on ne pense qu’à l’essentiel (comme l’a souligné, dans sa dernière déclaration, Rajk, mais – fait remarquable – dans un sens apparemment à l’opposé de celui que nous prêtons à ces paroles), sont faux et archifaux. Aucun d’eux (Brankov, que nous estimons être un agent provocateur, y compris) n’a commis les crimes qu’ils s’imputent. À ce sujet, nous pouvons être absolument catégorique.
D’autre part, nous avons évoqué le tableau de la situation réelle en Hongrie : depuis l’été de 1948, la tendance dominante est à la transformation radicale de la structure politique, économique, sociale, juridique et culturelle de ce pays, suivant les règles qui se dégagent de l’évolution soviétique, prise pour modèle absolu ; brisant l’élan de réforme et de réveil qui caractérisait l’atmosphère hongroise entre 1945 et 1948, la brusque progression de cette tendance a suscité une vague de peur et de mécontentement, qui, d’après nos renseignements, a gagné jusqu’aux cadres les plus sûrs du Parti unifié. Notons encore que si, jusqu’à l’éclatement de l’affaire Rajk, l’on ne pouvait rien savoir d’exact sur l’apparition, au sein du Parti hongrois, d’une tendance, d’une fraction s’opposant, sinon systématiquement, au moins dans certaines questions de détail, à la « nouvelle politique » inaugurée par le Kominform – quoique des bruits concernant « une rivalité » entre Rajk et Rákosi, une « opposition » au sein du Comité central, aient circulé en Hongrie depuis plus d’un an – il est certain que, dans des formes variées, cette résistance communiste aux nouvelles directives du Kominform s’était dessinée dans presque tous les pays d’Europe centrale et orientale, et qu’elle se cristallisait – moins, peut-être, par des contacts réels, que par une sorte de simplification inhérente à toute pensée, à toute tendance politique – autour de Tito. Or – jusqu’à ce qu’on nous prouve le contraire – nous devons admettre que Tito ne se distingue en rien du stalinien, tel que ce type d’homme politique s’était manifesté et s’était pensé jusqu’à 1947. Son « crime », si crime il y a, se réduit à ne pas avoir voulu suivre les dirigeants du Kominform sur le chemin de la nouvelle politique élaborée fin 1947-début 1948, et d’avoir réussi à imposer ses vues « hérétiques » en Yougoslavie et à se maintenir en dépit de tous les efforts concentrés du Kominform.
Tels sont les faits. D’autre part, il serait ridicule de supposer que Rajk et ses coaccusés aient été mis sans raisons extrêmement sérieuses dans l’obligation de faire de faux aveux, de se déshonorer complètement, de se faire condamner sévèrement (de se condamner, eux-mêmes) – car par exemple n’a-t-on pas vu Rajk dans sa dernière déclaration réfuter avec force son avocat qui (qu’aurait-il pu faire d’autre pour faire un semblant de défense ?) avait invoqué, en sa faveur « les circonstances coercitives qui déterminèrent ses actes [22] » – en affirmant « pour éviter et exclure tout malentendu, que tout ce que j’ai fait et commis, je l’ai toujours et d’abord fait et commis de ma propre détermination avec une entière liberté de jugement ? » Il nous paraît donc nécessaire de conclure que Rajk et ses coaccusés « avaient fait et commis » certaines choses, des choses qui, d’un côté ne couvrent pas ce qu’ils ont confessé, et de l’autre, sont, selon toute évidence, en rapport avec le « titisme », c’est-à-dire une tendance de résistance communiste à la politique du Kominforra, s’inspirant d’appréciations opposées à celles des dirigeants kominformistes quant à l’efficacité des moyens employés en vue du triomphe de la nouvelle politique, ou quant à la possibilité et l’utilité « in se » de cette dernière.
Il serait malhonnête de ma part de prétendre que je pourrais établir avec certitude la « matérialité » des faits et gestes dans lesquels cette « résistance » de Rajk et de ses coaccusés s’était concrétisée et qui sont réellement à l’origine de leur mise en accusation et de leur condamnation. Le jour viendra, peut-être, où le secret percera. Je ne saurais fournir au lecteur aucune révélation sensationnelle à ce sujet, n’ayant pu assister aux délibérations du Bureau politique du Parti communiste hongrois, ou autre, qui précédèrent ou suivirent les arrestations, ni aux entretiens que Rajk pouvait avoir à Moscou, où – d’après les renseignements de Tito qui y a fait allusion dans un discours du 3 octobre dernier [23] – il aurait été convoqué, d’abord en 1948 « pour faire amende honorable », après son arrestation ensuite, dans l’espoir, toujours d’après Tito, qu’auraient eu les dirigeants du Kremlin de l’amener à composition dans la capitale soviétique où fut monté le procès de Budapest [24]. Mais je peux cependant énumérer certains éléments qui permettront de conjecturer des hypothèses, des présomptions, dirais-je, éclairant le fond véritable du procès et concordant avec ce que nous avons pu conclure d’ores et déjà, à la suite de la confrontation des aveux avec la situation véritable de la Hongrie.

Le titisme de Rajk

Passons d’abord, pour mener à bien notre démonstration et « pour éviter et exclure tout malentendu [25] », à la question, de savoir si Rajk était « réellement titiste » ou non, en entendant par titisme une forme de résistance communiste, qui, à l’instar de Tito, refuse d’admettre, pour la politique d’un parti communiste donné, la direction du Kominform. Nous avons quelques raisons de croire, d’un côté, que Rajk n’éprouvait aucune sympathie personnelle pour Tito et sa conduite, et que, de l’autre côté, il n’a opposé aucune résistance systématique, ni organisée, à la nouvelle politique incarnée dans son pays par le triumvirat de Rákosi, Gerö et Farkas. Nous avons appris, de source qui nous paraît digne de foi, que, lors du voyage de Tito, en 1947, en Hongrie, un incident eut lieu qui eut pour suite une « petite » crise politique en Hongrie et un refroidissement durable entre Rajk et les Yougoslaves. En effet, c’est seulement sur l’insistance de Rákosi (et, me disait-on à Budapest, de certains éléments soviétiques) que Rajk a cédé alors au ministre de l’Intérieur yougoslave qui avait exigé que la police yougoslave participât massivement à la protection du maréchal. Depuis cette date-là, avant même la publication de la fameuse résolution du Kominform, Rajk avait exprimé à plusieurs reprises, devant des intimes, son antipathie à l’égard des dirigeants yougoslaves qu’il estimait être trop « brutaux, orgueilleux et chauvins ». Aussi, se rappelle-t-on qu’il fut l’un des premiers, en Hongrie, à. dénoncer le schisme titiste, en juin 1948, et il le fit non sans violence. Non seulement publiquement, mais aussi au cours de conversations privées, et dans des missives confidentielles, adressées à des personnalités en qui il pouvait avoir une entière confiance et qui étaient loin d’être aussi hostiles à Tito que les communistes « kominformistes » de Hongrie, il a continué, je peux l’affirmer, jusqu’à la veille de son arrestation, de désapprouver l’attitude « intransigeante » des dirigeants yougoslaves et d’exprimer l’espoir que l’affaire yougoslave se réglerait par une solution permettant « aux éléments ayant plus de bon sens et de compréhension que Tito », de prendre le dessus en Yougoslavie.
Mais, il ne s’ensuit nullement qu’indépendamment de Tito et du titisme, sur le plan strictement hongrois, dans des questions concrètes, Rajk ou quelques-uns de ses collaborateurs n’aient pu, dans le secret des délibérations du Bureau politique et du Comité central, manifester une certaine opposition à la « nouvelle politique » ; ni même que, en s’inspirant de considérations purement réalistes, dans un intérêt économique ou politique, ils n’aient pu se faire écho du désir de modifier la politique adoptée par le Kominform à l’égard de la Yougoslavie, par une réconciliation avec Tito dont ils auraient jugé impossible d’entraîner la chute par des moyens préconisés par les chefs du Kominform – tendance ou désir qui ont pu être considérés comme dangereux et absolument condamnables par ces derniers.

Rajk oppositionnel

Et en effet, les bruits auxquels nous avons déjà fait allusion concernant « l’opposition » de Rajk, et qui étaient trop persistants pour n’avoir pas de fondement sérieux – surtout depuis que Rajk a été obligé de se démettre, en octobre 1948, de son poste de ministre de l’Intérieur – vont dans le sens de ces suppositions, aussi bien que toute la campagne de propagande déclenchée en Hongrie après l’arrestation de Rajk et renouvelée avec une vigueur accrue à la veille de l’ouverture du procès, campagne qui était axée entièrement sur le thème de l’antisoviétisme des personnalités incriminées. Il est aussi incontestable que, lorsqu’en octobre 48, on apprenait brusquement et sans explication que Rajk, remplacé au ministère de l’Intérieur par Jean Kádár, homme de confiance de Rákosi et de Gerö, accédait au ministère des Affaires étrangères, l’on savait qu’une crise venait d’avoir lieu dans les sphères supérieures du Parti, sans que personne parmi les non-initiés ait pu se rendre compte de quoi il s’agissait véritablement. Nous croyons savoir pourtant qu’au centre de la crise se trouvait le problème de la réorganisation de la police, sinon suivant le modèle, au moins suivant la volonté soviétique. Après l’arrestation de Rajk, les journaux hongrois – probablement dans le but de « donner le change » aux cadres inférieurs, auprès desquels il jouissait d’une très grande popularité – mentionnèrent, parmi les crimes les plus graves de Rajk, celui d’avoir, à la demande de Tito et contrairement à la décision du Comité central, ordonné la dissolution des organisations du Parti au sein de la police. La date de cette dissolution, pourtant, n’a pas été précisée par les journaux ; et ni l’acte de l’accusation, ni Rajk dans ses aveux, n’y reviennent plus. Et pour cause ! Car on a dû trouver plus sage de ne pas trop insister sur ce point, étant donné que les cadres supérieurs du parti n’étaient pas seuls à se rappeler que Rajk avait procédé à cette dissolution à la veille des élections de 1947, conformément à la décision du Parti, et au grand scandale des social-démocrates qu’il avait amenés, par son acte arbitraire, à crier devant tout le pays leur indignation et à réclamer sa démission ; étant donné aussi qu’il l’avait fait pour la seule raison que, dans la police, la section social-démocrate s’était beaucoup trop renforcée au détriment de la section communiste, ce qui représentait un terrible danger pour les chefs communistes de la police – Gábor, Péter, etc. – auxquels la troupe commençait à échapper. Rajk fit donc dissoudre toutes les organisations de parti au sein de la police, tout en permettant, peu après, la reconstitution « en douce » de la section communiste, et en maintenant l’interdiction quant aux autres. Fait d’armes d’un machiavélisme insigne, ou plutôt d’une brutalité dont – interrogé au sujet de cette dissolution – il aurait pu se vanter, s’il n’avait évité avec soin de mentionner tout ce qu’il a fait, durant une existence de lutte, pour son Parti. Non, ce qui est plus vraisemblable, ce qui est presque certain, c’est que le conflit qui avait opposé Rajk à la majorité (?) du Bureau politique au moment de sa destitution, au sujet de la police, avait pour origine la manifestation, de la part de Rajk, d’opinions analogues à celles qui conduisaient Tito, dans la même question, mais avec des conséquences toutes différentes, à résister au Kominform.
Il se peut qu’en dehors même du problème policier, qui a une importance centrale dans les pays de l’Est, dans un certain nombre d’autres questions encore, Rajk et ses principaux coaccusés (en liaison, ou, ce qui nous semble plus probable, indépendamment des uns des autres), se fussent opposés également à la nouvelle politique. Il y a lieu de supposer, par exemple, que dans la question de la liquidation des koulaks, Rajk ait exprimé, au sein du Bureau politique ou du Comité central, son idée qu’il n’était aucunement besoin d’imiter servilement les méthodes soviétiques à l’égard d’une paysannerie par trop docile. N’a-t-on pas vu en Hongrie, après la publication de la résolution antititiste du Kominform, des milliers de koulaks offrir de leur plein gré leur propriété à la collectivité, pourvu qu’ils ne fussent pas chassés de leurs habitations et anéantis physiquement ? Rákosi, dans un discours d’une rare violence, a dénoncé alors « la ruse des koulaks », qui ne cherchaient, par cette apparente soumission, qu’à s’infiltrer dans les kholkoz pour mieux les désorganiser par la suite. Ce discours ne pouvait plaire à Rajk. Il se peut qu’il se soit fait également le porte-parole des experts économiques qui essayaient d’obtenir des Russes des allègements sur les paiements de réparations, et signalaient les dangers que comportait pour le plan triennal la rupture économique totale avec la Yougoslavie. Ces interventions pouvaient attiser encore la rancune qu’éprouvaient à son égard des dirigeants soviétiques.
Il aura pu émettre aussi quelques doutes sur l’efficacité des méthodes stakhanovistes introduites en Hongrie, en dépit de la protestation des masses ouvrières, communistes y compris. Et enfin, sur le plan culturel, Rajk, cet ancien émigré en France et combattant en Espagne, ne pouvait pas voir d’un bon œil l’activité de ceux qui tendaient à une rupture totale avec l’Occident. Sans vouloir entraver la diffusion de la culture soviétique, il pouvait croire qu’il y avait assez de place en Hongrie, après l’élimination de la traditionnelle influence germanique, pour la diffusion des œuvres classiques et progressistes de l’Occident. J’ai déjà mentionné qu’il était d’accord, sur ces points, avec Joseph Révai et qu’il était intimement lié avec le philosophe George Lukács. Comme celui-ci, Rajk condamnait les simplistes, aux yeux desquels toute la culture occidentale est infectée de capitalisme et d’impérialisme. Il se faisait aussi le protecteur naturel de tous les exilés qui, sur l’invitation du Gouvernement, rentraient en Hongrie. Il leur procurait des postes, encourageait leurs activités.

La tendance Rajk

Mais disons franchement que ce sont là plutôt des conjectures qui, aussi vraisemblables qu’elles soient d’après ce que nous savons du caractère de Rajk (et ce que nous avons dit plus haut, concerne aussi bien que lui, Szönyi, et, à un degré moindre, Pálffy) et de son activité politique, sont loin d’être certaines. Mais ce qu’on peut affirmer avec plus de certitude, c’est d’abord que malgré toute la prudence, malgré toute la discipline avec lesquelles il s’exprimait, en ne portant jamais devant les masses ses inquiétudes et ses critiques, sa popularité ne cessait de croître. La discrétion n’est pas un trait marquant du caractère hongrois ; les discussions du Comité central finirent par s’ébruiter dans le pays. Dans le Parti, on commençait à le regarder comme le rival de Bákosi, à le considérer comme le chef virtuel d’un communisme hongrois, non pas antistalinien, mais réclamant une certaine indépendance à l’égard de Moscou et la prise en considération des conditions locales, différentes de celles de l’URSS et des autres démocraties populaires. Il est évident que cette popularité croissante de Rajk a pu être considérée, par Rákosi et les dirigeants du Kominform, comme très dangereuse. La « tendance Rajk », si peu organisée qu’elle fût encore, pouvait conduire en Hongrie à une crise analogue à celle du schisme titiste en Yougoslavie. Ou bien le Kominform devait changer sa « ligne » et faire des concessions à l’opinion communiste des pays satellites, ou bien, au contraire, il devait procéder, selon les méthodes employées en URSS contre toute opposition, à la liquidation brutale de toute résistance, en profitant de cette épuration pour s’assurer l’obéissance sans réserve des communistes hongrois. C’est cette dernière solution qui aura été adoptée.
Mais n’anticipons pas. Nous avons parlé de la possibilité d’une modification de la politique du Kominform à l’égard de la Yougoslavie et par conséquent des autres démocraties populaires. Rajk, par hasard, n’aurait-il pas émis des suggestions allant dans ce sens ? D’abord, au sein du Bureau politique du Parti hongrois seulement. Ensuite… Et supposons, que Rajk ait suggéré là une suprême tentative de conciliation [26] entre la Yougoslavie et le Kominform ? Il y a trois éléments, dans la documentation dont nous disposons, qui vont à l’appui de cette hypothèse. Le premier se trouve dans les aveux de Pálffyl ; parlant des instructions données par Rankovitch à Rajk relativement au coup d’État qu’il eût aimé voir se réaliser en Hongrie, au printemps 1949 au plus tard, Pálffy déclare que le scénario aurait prévu, après l’arrestation de Farkas, Rákosi et Gerö, la publication d’une proclamation « qui tout d’abord se masquerait et se camouflerait en proclamant bien haut des sentiments amicaux envers l’Union Soviétique, mais qui soulignerait déjà l’alliance étroite avec la Yougoslavie ; et on devait faire figurer dans cette proclamation que la Hongrie s’offrait comme intermédiaire pour régler les soi-disant différends entre l’Union Soviétique et la Yougoslavie [27] ».
Le second élément, c’est le passage du discours de Tito paru dans Le Monde le 5 octobre dernier, que nous avons déjà cité, mentionnant la convocation de Rajk en octobre 1948 à Mosou, où – si notre supposition s’avérait juste – il serait allé pour être réprimandé à cause d’une suggestion qu’il aurait faite, de la meilleure foi du monde, au Bureau politique hongrois, ou au bureau du Kominform, mais dont la réalisation aurait été déconseillée par l’un ou l’autre de ces organismes. Le troisième élément, qui se prête à soutenir notre hypothèse, est le suivant : simultanément avec Rajk, et en dehors de Szalai, Szönyi et de Pálffy – dont on peut supposer qu’ils se seraient prononcés en faveur d’une éventuelle proposition de réconciliation émise par Rajk, d’autant plus facilement qu’ils avaient pris au sérieux cette amitié envers la Yougoslavie, qui figurait jusqu’à fin 1947 comme premier point au programme officiel de la politique extérieure hongroise [28] – étaient incarcérés précisément ceux des anciens combattants en Espagne, qui avaient favorisé au cours des années précédentes avec le plus d’ardeur le rapprochement hungaro-yougoslave [29]. L’on peut donc présumer que parmi ces vieux militants toute tentative entreprise en vue d’une réconciliation avec les Yougoslaves a pu trouver un écho favorable ; j’irais même plus loin, en disant que, s’il me paraît improbable que Rajk eût pu se laisser aller à faire davantage qu’émettre une suggestion au Bureau politique du Parti hongrois, ou en saisir les responsables du Kominform, il ne paraît pas exclu que l’un ou l’autre de ses collaborateurs intimes, les plus engagés entre 1945 et 1948 dans la voie de l’amitié hungaro-yougoslave, aient fait plus encore, soit en affichant devant des auditoires déjà plus larges leur sympathie inaltérée pour Tito et leur approbation de sa politique, soit en maintenant avec les Yougoslaves – par exemple, par l’intermédiaire de Brankov, qui, passant au Kominform fin 1948, les aurait trahis (si cette supposition était confirmée, elle éluciderait le rôle aussi obscur qu’important joué par Brankov dans le procès), soit en organisant effectivement (et toujours au su de Brankov, mais à l’insu de Rajk qui leur aurait certainement déconseillé de le faire) une sorte de mouvement, à demi légal, à demi clandestin, tendant à créer un titisme hongrois. Il nous paraît peu probable de ne pas tenir la vérité dans le filet de toutes ces présomptions. Ajoutons encore ceci : de tous ces faux aveux sur de prétendues activités d’espionnage, on doit conclure à la faiblesse fantastique du contre-espionnage hongrois et soviétique travaillant en Hongrie, car les Yougoslaves peut-être moins, mais les Américains et les Britanniques certainement, avaient mis en place de nombreux agents en Hongrie, mais justement pas ceux qui ont été obligés par les organisateurs du procès à confesseur en avoir été. Il se peut qu’au nombre des collaborateurs de Rajk, ou de Pálffy (avec lequel, d’ailleurs, on sait qu’au moins ces temps derniers celui-là n’était pas particulièrement lié), ou de Szönyi, ou de Szalai comme d’ailleurs, selon toute vraisemblance et selon plus de vraisemblance même, parmi les collaborateurs les plus zélés de Rákosi, de Gerö et de Farkas, se soient trouvés quelques vrais agents de puissances étrangères ; de cette infiltration, les savants mécaniciens du procès ont dû rendre responsables ces accusés, en appelant au sentiment de responsabilité personnelle que ceux-ci, justement parce qu’hommes intègres, sincères, dévoués corps et âme, mais pas du tout initiés à l’atmosphère de la cour de Moscou, donc prédestinés à devenir les victimes du premier venu des véritables courtisans, ressentaient dans toute sa profondeur.

Où sont les organisateurs ?

Mais avant d’étudier leur technique, il faut encore nous demander qui sont les vrais organisateurs. Tito, dans son discours du 4 octobre (Le Monde, 5 octobre, p. 2), a d’abord déclaré que l’affaire Rajk avait éclaté à Budapest parce que s’y trouvent les éléments les plus corrompus et parce que le peuple hongrois, mécontent, est pour de nombreuses raisons dans de mauvaises dispositions à l’égard de l’URSS ; et que Laszlo Rajk a été choisi comme principal accusé parce qu’il avait le moins affaire avec les Yougoslaves et s’était tenu tranquille. Et Tito a ajouté que « c’était dans la capitale soviétique qu’avait été monté le procès de Budapest ». Nous voulons bien le croire, eu égard à la ressemblance que celui-ci montre avec ceux de Moscou de 1936-38, au fait aussi qu’il renouvelle « une tradition [30] » dont le procès de Piatakov, après celui de Boukharine, était la dernière manifestation. Et, chose frappante, pour une fois, quant au rôle joué par les Soviétiques dans le procès de Budapest, l’on peut constater une concordance entre Tito et les Kominformistes. Dans le numéro de fin septembre de l’organe du Bureau d’information communiste, paraissant à Bucarest, l’auteur et l’éditorial sur le procès de Budapest souligne, sans mâcher les mots, que « c’était la vigilance du peuple révolutionnaire, mais surtout la sage clairvoyance du Parti bolchevik et de son génial chef, le camarade Staline, qui ont permis de découvrir à temps les viles manœuvres des impérialistes [31] ». Dans cette même feuille, d’ailleurs, le camarade Gerö, parlant des enseignements que l’on peut tirer du procès, affirme que l’importance de celui-ci réside surtout dans le fait d’avoir « justifié d’une façon éclatante la résolution de juin dernier du Kominform »… qui « avec une prévoyance toute stalinienne a constaté que la clique anticommuniste et nationaliste de Tito et de ses compagnons avait pris le chemin de la trahison, du banditisme impérialiste ». L’éditorial du journal des Syndicats hongrois, Népszava, du 2 octobre, par ailleurs, reproduit une déclaration de Rákosi, faite au lendemain du procès, constatant avec force que « si notre patrie a échappé de justesse au désastre de redevenir le champ des aventures sanglantes des impérialistes, nous en sommes redevables à la protection de la puissante Union Soviétique, du sage Staline bien-aimé, ce grand ami du peuple hongrois ». Ces affirmations se passent de tout commentaire, permettant d’établir, sans le moindre doute, l’identité des véritables organisateurs du procès qui ne siègent pas à Budapest.

LE « MÉCANISME » DU PROCÈS

Où la condamnation précède le procès

Du moment que nous avons pu éclaire les circonstances réelles, le conflit véritable, qui étaient la source de « l’éclatement » de l’affaire Rajk – ainsi que l’identité de ses instigateurs – de ses auteurs, pourrais-je dire, car il s’agit là effectivement d’une création imaginaire, d’une « pièce montée », d’une œuvre artistique d’un genre spécial, la conduite du reste de notre enquête, relative aux aspects techniques du procès, à sa signification, à sa place dans l’histoire contemporaine, se trouve singulièrement facilitée. Désormais, nous avançons sur un terrain déjà éclairé. Nous avons affaire avec un procédé en quelque sorte « traditionnel » ; à peu près le même procédé qui a déjà été employé, au grand étonnement du monde, dans les procès de Moscou de 1936-1938, probablement par les mêmes spécialistes. Je crois que le mérite, ou le crime si vous voulez, d’avoir divulgué le premier le secret de cette technique revient à l’auteur de Yoghi et le Commissaire. En tout cas, le résultat de notre enquête semble confirmer certaines de ses hypothèses.
Tout comme au cours des derniers procès de Moscou, examinés par cet auteur, on peut dire qu’au procès de Budapest également, il n’y eut qu’un rapport lointain entre les actes effectivement commis par les accusés – qui relèvent tout simplement d’une tendance opposée à celle des vrais dirigeants de la politique communiste – et les crimes qu’ils ont été appelés à s’imputer publiquement. La clef du procès de Budapest nous est donnée dans les dernières déclarations de Rajk et Justus. Rajk a dit – nous citons intégralement sa déclaration, telle qu’elle a été publiée en traduction française dans le Livre Bleu [32], car elle est capitale et nous y reviendrons souvent :
LE PRÉSIDENT : La dernière parole appartient aux accusés. László Rajk approchez-vous.
RAJK : Monsieur le Président, Honorable Tribunal du Peuple ! Au sujet des activités constituant les chefs d’accusation, j’ai déclaré et reconnu tout, aussi bien pour le détail que pour l’essentiel, lors de l’instruction et lors de mon interrogatoire devant le Tribunal du Peuple ! Je n’ai rien à y ajouter ; toutefois, j’éprouve le besoin de faire, si ce n’est qu’en passant, quelques remarques au sujet de certains points de vue et certaines questions qui ont été soulevés en cours d’audience.
Et tout d’abord, avant que le Tribunal du Peuple ne prononce son verdict, je dois affirmer, pour éviter et exclure tout malentendu, que tout ce que j’ai fait et commis, je l’ai toujours et d’abord fait et commis de ma propre détermination, avec une entière liberté de jugement. Les différentes circonstances accessoires et les autres circonstances coercitives auxquelles j’ai fait allusion au cours de mon interrogatoire, n’ont joué qu’un rôle secondaire ou tout à fait insignifiant. Sous ce rapport, il est indiscutable que, dans une certaine mesure, je suis aussi devenu l’instrument de Tito ou plutôt de la politique de Tito, de ce Tito qui a suivi les traces de Hitler, qui a continué dans les Balkans et l’Europe orientale la politique de Hitler, et derrière lequel se dissimulent, comme chefs et comme maîtres, les impérialistes américains.
Pour terminer : je suis complètement d’accord quant à la plupart des faits établis par Monsieur le Procureur. À ce propos je ne pense naturellement pas aux questions de détail de moindre importance et presque négligeables, mais à l’essentiel. C’est pourquoi je déclare dès maintenant que, pour ce qui est de moi, quel que soit le verdict du Tribunal du Peuple, je tiens ce verdict pour juste.
Paul Justus de son côté, dans sa déclaration beaucoup plus longue et plus obscure encore a dit notamment (33) :
Si je jette un regard en arrière, sur la carrière que j’ai parcourue, je vois une cause commune et fondamentale à tous les crimes que j’ai commis, et ce sont mes convictions trotskistes. Je suis devenu un ennemi juré du mouvement communiste sous l’influence de la littérature trotskiste et par mes relations avec les chefs trotskistes internationaux, ennemis du mouvement communiste. Pendant près de vingt ans, mon activité politique a été imprégnée du poison trotskiste. Déjà pendant les années 1930, je me suis allié à différents groupes et fractions qui combattaient le mouvement communiste illégal d’alors. Cela a fait de moi, dès ce moment-là, l’allié de la police, avant même d’en devenir effectivement l’agent… Au cours de mes voyages à l’étranger, j’ai calomnié la démocratie populaire hongroise et ses chefs. Je me sens criminel dans mon travail de sape contre la démocratie populaire hongroise, je me sens criminel dans mon activité d’espion poursuivie pour le service secret français.
La culpabilité, que les accusés ont été amenés à se reconnaître, n’était point un composé « de détails sans importance et presque négligeables », c’est-à-dire de leurs actes véritables, ayant pour mobiles leurs convictions profondément révolutionnaires, ni des rapports véritables et conscients qu’ils entretenaient avec des êtres véritables ; elle résidait dans les faits et les rapports auxquels, dans l’optique stalinienne de l’histoire, le développement de la tendance qu’ils étaient censés représenter, aurait pu donner naissance. Merleau-Ponty, dans son Humanisme et terreur [34], dit que dans ces procès, qui doivent donc être considérés comme « une phase de la lutte politique… », « s’exprime la violence de l’histoire ». Nous reviendrons sur son interprétation, en nous bornant ici à accepter, relativement au procès de Budapest, la validité du terme de « violence », tout en suspendant notre jugement sur celle, ajoutée, de « l’histoire ». Il y a eu violence, certainement, comme nous venons de le montrer : la vérité, telle qu’elle est présumée être selon toute théorie de connaissance réaliste, le marxisme y compris, a été violentée et n’a pu l’être que consécutivement à un viol des consciences humaines, forcées à se penser selon une optique qui, disons-le en anticipant sur ce qui va suivre, n’est pas réaliste, n’est pas matérialiste, mais mythique et mensongère. Osera-t-on affirmer qu’il est logiquement possible que quelqu’un ait été l’allié, l’instrument de la police, avant même de le devenir effectivement, par le simple fait d’avoir eu des convictions dont on sait d’ailleurs qu’elles avaient été en Hongrie au moins aussi férocement persécutées que les activités staliniennes ?

L’éclatement de l’homme

Il y a donc lieu de dire que, dans le procès de Budapest, on n’a pas affaire à un procès « régulier » dans lequel la découverte d’agissements criminels, une enquête judiciaire menée dans des formes traditionnelles, précède le jugement et la condamnation. Non : ici, c’est la condamnation qui est à l’origine de la procédure, la condamnation d’une tendance que, pour des raisons valables, ou non, on considère comme pouvant conduire à l’affaiblissement d’une puissance, d’une politique, d’une conception ; – et tout ce qui suit : interrogatoires, aveux, réquisitoire, plaidoirie, dernières déclarations, commentaires, est organisé de façon à permettre et la condamnation juridique des personnes dont la culpabilité a été décidée – donc leur liquidation – et l’écrasement idéologique et physique des opinions par lesquelles ils sont jugés avoir péché contre la puissance, la politique, la conception en question. Les accusés de Budapest – comme ceux de Moscou – sont des « criminels politiques objectifs » (disons plutôt, des objets de crimes) et non des « criminels politiques subjectifs », comprenant par cette expression des personnes qui agissent sciemment contre le mouvement auquel ils appartiennent. On aboutit, par cette distinction violente entre l’homme réel et ce qu’on l’oblige à représenter « objectivement », à une scission de la personnalité humaine, à une aliénation, à un déchirement, en comparaison desquels tout ce qu’ont produit dans ce genre les esclavages, les religions, les métaphysiques, les systèmes d’exploitation les plus durs, ne sont que des idylles innocentes. Cette scission, cette aliénation, ce déchirement – cette humiliation suprême – se reflètent dans tous les aveux, et particulièrement dans les dernières déclarations des accusés les plus profondément marxistes et intègres. Ainsi, voit-on Rajk proclamer, usant du droit des accusés à une dernière déclaration, que « tout ce qu’il a fait et commis », « il l’a toujours et d’abord fait et commis de sa propre détermination, avec une entière liberté de jugement », s’affirmant donc, lui, prisonnier du plus raffiné et du plus cruel des esclavages intellectuels, comme ayant été toujours un homme libre : ce qui est vrai, terriblement vrai, car c’était un homme libre, magnifiquement libre, c’est un héros, et l’un des plus sincères, des plus honnêtes de notre temps, lui qui, une fois convaincu de la vérité du marxisme et acquis à la classe ouvrière, avait affronté de sang-froid, en dominant un cœur généreux et sensible, et avec une sérénité digne des hommes les plus purs de l’antiquité, tous les dangers mortels d’une existence révolutionnaire, la torture et la prison en 1932, en 1933, la guerre d’Espagne de 1936 à 1939, l’internement en France de 1939 à 1941, l’internement en Hongrie d’octobre 1941 à octobre 1944, la torture et l’arrestation en décembre 1944. Et c’est encore vrai, car j’admets parfaitement de lui que c’était toujours en homme libre et librement résolu, d’une façon dans laquelle « les différentes circonstances accessoires et les autres circonstances coercitives » – tous les moyens dont les organisateurs du procès ont pu se servir pour faire pression sur lui – « n’ont joué qu’un rôle secondaire ou tout à fait insignifiant [35] » qu’il s’est décidé à entrer dans le jeu de ses accusateurs, à accepter comme « indiscutable [36] » leur thèse. Je le cite encore : « Dans une certaine mesure, je suis aussi devenu l’instrument de Tito ou plutôt de la politique de Tito, de ce Tito qui a suivi les traces de Hitler, qui a continué dans les Balkans et l’Europe orientale la politique de Hitler, et derrière lequel se dissimulent, comme chefs et comme maîtres les impérialistes américains. » Notez l’ombre du doute que cet homme brisé, mais témoin effroyablement, inhumainement (ici le mot de Madeleine Jacob est à sa place !), inhumainement conscient de l’éclatement violent de son être, a tenu, malgré tout, à exprimer, par les quatre mots : dans une certaine mesure, qui constituent, il est permis de le croire, son appel au jugement de la postérité. Notez aussi que ces quelques quatre mots prononcés avec poids constituent une réfutation sans appel des propres aveux de Rajk, en même temps que l’expression d’« un certain » sentiment de culpabilité. Car, ou bien Rajk a été ce traître monstrueux, ce mouchard depuis dix-huit ans, ce conspirateur et comploteur, corps et âme dévoué à Tito et aux impérialistes américains, tel que le présentent ses aveux effroyables, mais alors comment pouvait-il dire qu’il n’était devenu « l’instrument de Tito ou plutôt de la politique de Tito » que « dans une certaine mesure » ? D’un simple geste hautain, il a donc tout retiré de ce qu’il a préalablement avoué et confirmé. En même temps, il faut bien souligner que ces paroles, si elles constituent la négation pure et simple de la figure monstrueuse que Rajk s’est donnée jusqu’alors au cours du procès, admettent pourtant une certaine culpabilité. C’est-à-dire qu’elles admettent ce qui selon toute probabilité était le point de départ du procès et son seul fondement politique, ou bien son prétexte : le fait que Rajk a fait certaines choses qui, aux yeux de ses accusateurs, et à la suite de presque quatre mois de détention et de pressions d’ordre divers, à ses propres yeux, ont pu être interprétées comme favorisant « dans une certaine mesure » la politique de Tito. N’oublions pas que, comme le Roublev de Victor Serge, il a refusé de faire appel et de demander la grâce à des gens qui l’avaient peut-être convaincu de la nécessité de son sacrifice (Rajk ayant été toujours l’homme capable de se sacrifier même pour une politique qu’il jugeait mauvaise, pourvu qu’elle fût décidée par son parti), mais qu’il ne pouvait pas ne pas mépriser. Il reconnaît donc être devenu, dans une certaine mesure, l’instrument de Tito ou plutôt de la politique de Tito… C’est là l’expression du sentiment de culpabilité, de la conviction sur sa culpabilité, que les organisateurs du procès ont su, selon leur technique éprouvée, inculquer à cette âme pure que son ignorance des véritables aspects de la politique stalinienne, de la technique policière soviétique inclinait à devenir la dupe, la victime, de ces méthodes. C’est pourquoi, dans sa dernière déclaration, dont visiblement chaque mot a été pesé par lui, il s’est déclaré, sinon quant « aux questions de détail sans importance et presque négligeables » (c’est-à-dire toute son existence personnelle, héroïque et intègre) mais quant « à l’essentiel »… « d’accord avec la plupart des faits établis par Monsieur le Procureur [37] » et il a dit que « pour ce qui est de moi, quel que soit le verdict du Tribunal du Peuple, je tiens ce verdict pour juste… ».

La dialectique de l’aveu

Les accusés de Budapest ont succombé à la violence policière de leurs adversaires d’autant plus facilement qu’ils croyaient tous sincèrement et avec vénération être des staliniens. Types héroïques, et manquent de toute malignité, de toute arrière-pensée, de toute méfiance à l’égard du Parti pour lequel ils avaient une dévotion sans borne, ils se sont sentis convaincus par la logique stalinienne d’être devenus « dans une certaine mesure… » les instruments « de Tito ou plutôt de la politique de Tito » et, à travers ceux-ci, de l’impérialisme américain, considéré par eux comme l’incarnation de toutes les forces antisocialistes et antiprogressistes. C’est à partir de cette conviction qu’on leur avait implantée, qu’avec une logique irrésistible les accusés de Budapest ont été amenés à rendre – comme l’avait fait par exemple Boukharine [38] – « le dernier service qu’ils pouvaient rendre au Parti après leur défaite politique »… en soutenant, de leur mieux, l’accusation qui s’efforçait de les faire passer « pour des incarnations du démon » et d’empêcher « que le peuple les prît pour des hommes politique de bonne foi en désaccord avec le gouvernement ». Sinon, dans cette Hongrie, dont le peuple, d’après Tito [39] et d’après nos propres renseignements confirmés par les observations de beaucoup de journalistes, de voyageurs et de réfugiés qui ne cessent d’arriver en France, « a pour de nombreuses raisons de mauvaises dispositions à l’égard de l’URSS », ils auraient été considérés par l’immense majorité comme les protagonistes de l’indépendance hongroise. (Ils le sont d’ailleurs, notons-le en passant, parce que peu de gens sont dupes de la propagande officielle.) Non, il fallait que ces hommes « jouent le rôle d’agents payés par des puissances étrangères [40] » – sinon payés par ces puissances, au moins les servant pour n’importe quelle autre raison, à préciser au cours du procès – « de contre-révolutionnaires, qui n’avaient pas agi par conviction (sauf un Pálffy à qui, pour brouiller les cartes, on a permis de se présenter comme « fasciste convaincu »), mais pour gagner de l’argent (c’est le cas de Szalai ou de Szönyi), ou pour tout autre mobile satanique [41]. Il fallait donc que les accusés se démasquent comme étant, comme ayant été, durant toute leur existence, le contraire de ce qu’ils étaient véritablement, de ce qu’ils savent avoir été, c’est-à-dire non pas des révolutionnaires fanatiques et dévoués, mais tout simplement des traîtres, agents de traîtres, enfants de traîtres et progéniteurs de traîtres. Parmi tous les accusés de Budapest, c’était le plus jeune qui paraissait aussi comme le plus vieux, le plus écrasé, le plus humilié de tous ; c’est lui qui, peut-être dans l’exaltation d’un désespoir accru par son âge, par l’épuisement d’une vie aussi courte que remplie d’épreuves, a joué ce rôle infâme avec le plus de perfection et le plus de véhémence. Après avoir complété ses aveux en répondant à des questions « supplémentaires » du procureur, il a atteint un degré d’abaissement qui dépasse de mille lieues les hallucinations les plus abominables de Franz Kafka :
LE PROCUREUR DU PEUPLE : Lors de votre démobilisation du service de travail, avez-vous reçu une certaine somme d’argent ?
SZALAI : Oui.
PROCUREUR : Combien ?
SZALAI : J’ai reçu 1 000 pengös.
PROCUREUR : Voilà bien la seule occasion où une somme d’argent ait été donnée par les chefs du service de travail à un conscrit de ce service, au moment de sa démobilisation. Depuis que je suis procureur, c’est la toute première fois que j’en entends parler. Et les autres qui servaient dans votre compagnie, en ont-ils aussi reçu ?
SZALAI : Je n’en sais rien [42].
PROCUREUR : C’était en quelque sorte le prix du sang.
SZALAI : Il ne peut être question de prix du sang, parce que cette somme n’était pas souillée de sang, mais il est certain que j’ai reçu ces 1 000 pengös en récompense de mon attitude de traître.
PROCUREUR : C’était le prix de la trahison. Au Parti communiste hongrois, vous avez travaillé avec des personnes que vous aviez dénoncées vous-même. Dites, comment avez-vous pu les duper ?
SZALAI : En leur dissimulant mon attitude de traître.
PROCUREUR : Il suffisait de la dissimuler ?
SZALAI : Je faisais du bon travail pour gagner leur confiance.
PROCUREUR : Quant à ce bon travail… Était-ce une sorte de jeu hypocrite ?
SZALAI : Un jeu hypocrite. Du bon travail…
PROCUREUR : C’était une tromperie.
SZALAI : Une tromperie.
PROCUREUR : Une trahison.
SZALAI : C’était une trahison.
PROCUREUR DU PEUPLE : Voilà donc votre activité. Je n’ai pas d’autre question à poser [43].

La culpabilité a absolue

Non, on n’a vraiment pas d’autres questions à poser à Szalai. Ni, d’ailleurs, aux organisateurs du procès. Car, ce qu’ils ont fait, la violence « historique » qu’ils viennent de commettre sur des âmes humaines, s’explique parfaitement quand on situe ce procès dans leur « optique », si brillamment analysée par M. Merleau-Ponty – optique qui n’a rien de commun avec « les distinctions abstraites de la pensée libérale [44] » ni, d’ailleurs, rien d’autre de commun avec la réalité des personnes mises en jugement que de les violenter, que de violer et obnubiler leurs consciences en les rendant responsables, en les forçant à se rendre responsables de crimes que, même en rêve, elles n’auraient pas commis. « L’optique » est claire, en effet – cette « vision de l’histoire contemporaine », qui se reflète dans ce procès, n’a rien de mystérieux. Pour elle, il n’y a rien de plus naturel, ni de plus nécessaire que d’étouffer dans l’œuf toute velléité d’opposition, en l’identifiant avec un « travail de sape » volontaire contre le Parti et le mouvement ouvrier international, si bien intentionnée soit-elle, et conforme aux idées marxistes, et aux idéaux du socialisme, et à la ligne politique même du Parti, au moins celle qui a été suivie jusqu’à la « nouvelle ligne ». Dans cette perspective qui relève, pour se servir d’un mot amer de Manès Sperber, plutôt d’une conception policière de l’histoire que du matérialisme historique, être oppositionnel équivaut à être mouchard, espion, agent de l’étranger, chauvin, cosmopolite, etc. Ainsi, Merleau-Ponty constatait déjà, en citant un article de Cogniot publié dans Commune en 1938 [45], que, vu dans cette perspective, « ce qui définit le mouvement trotskiste, c’est un véritable caractère de criminalité pénale méritant la réprobation de n’importe quelle démocratie conséquente du monde, c’est-à-dire de n’importe quelle démocratie résolue à lutter contre le fascisme. […] Quiconque protégeait les inculpés du procès de Moscou s’est rendu complice de toutes les attaques qui sont lancées à l’heure actuelle par le fascisme contre la paix et contre l’existence des travailleurs du monde entier ». C’est exactement ainsi que devait juger de son activité Paul Justus, en disant [46]: « Si je jette un regard en arrière, sur la carrière que j’ai parcourue, je vois une cause commune et fondamentale à tous les crimes que j’ai commis, et ce sont mes convictions trotskistes. » C’est encore Merleau-Ponty qui rappelle une polémique qui eut lieu entre Georges Friedmann et Politzer [47]. Le premier ayant exprimé en 1938 des regrets « que le Comité central n’eût pas évité à quelques-uns au moins des oppositionnels “la logique de la lutte” qui les a conduits à cette déchéance », Politzer répondait que, puisque derrière l’opposition il y a le capitalisme et Hitler, Friedmann regrette en fait que le Comité central n’ait pas fait de concessions à l’impérialisme nazi. N’est-ce pas presque dans les mêmes termes – en remplaçant le mot « nazi » par le mot « américain » que s’exprime Rajk, en s’accusant d’être devenu, à travers Tito – de ce Tito qui a suivi les traces de Hitler [48] – l’instrument de l’impérialisme américain. Pálffy [49] lui aussi déclare voir maintenant clairement « quelles conséquences aurait entraînées l’exécution de nos plans : au lieu d’une édification paisible, ç’aurait été une guerre civile sanglante ; au lieu de l’élévation du niveau de vie, la misère qui règne dans les pays marshallisés ; au lieu de la liberté des travailleurs, la domination oppressive et inhumaine d’une bourgeoisie revenue au pouvoir ; au lieu de l’indépendance, l’exploitation économique et la domination politique des États-Unis, sans compter que ces effets auraient été doublés par l’influence de Tito, agent de l’Amérique, de telle sorte que le peuple hongrois aurait souffert d’une double oppression. Et enfin, au lieu de la paix et de l’avenir socialiste, le peuple hongrois aurait joué le rôle de chair à canon dans une nouvelle guerre antisoviétique pour le profit des capitalistes américains et leur plan d’hégémonie mondiale. Voilà ce qui serait arrivé si notre activité avait été couronnée de succès ». Ce même accusé [50] qui, tout en assumant la responsabilité de ses propres crimes dont il déclarait ne point vouloir « minimiser la gravité », constata cependant avec quelque regret « que les principaux criminels, les auteurs moraux et les élaborateurs du projet, leurs organisateurs et dirigeants – les fauteurs de guerre de l’Amérique impérialiste, et Tito, Rankovitch, Kardelj, Djilas, qui sont parfaitement d’accord avec eux – ne se trouvent malheureusement pas ici, au banc des accusés [51] ». Szalai [52] déclara avoir été « complice de ces espions, de ces assassins et traîtres qui, sous le masque du diplomate, ont accompli leurs actions néfastes, pendant de longues années, en Hongrie, contre la République populaire hongroise ». Et ce fut à Justus [53] de dire, à la fin du procès, une nouvelle et dernière fois, qu’il savait « par expérience personnelle que dans cette lutte, ils [les titistes] servent avec empressement l’impérialisme américain, et l’impérialisme américain les aide. Je sais aussi par expérience personnelle qu’ils utilisent sans scrupules tous les ennemis du peuple et tous les moyens contre les démocraties populaires, à commencer par la calomnie jusqu’à la terreur sans frein et sans limite ». On ne s’étonne donc pas que, résumant tout ce qui venait d’être dit par les accusés, le procureur Alapi [54] ait proclamé que « ce ne sont pas simplement Rajk et ses complices qui sont assis, là, au banc des accusés, mais aussi leurs incitateurs étrangers, leurs maîtres impérialistes de Belgrade et de Washington », et qu’il ait annoncé enfin sans ambages ce qui, dans l’optique moscovite, dans l’appréciation kominformiste de l’histoire, constitue la véritable raison et la seule justification possible du procès, notamment, que [55] : La bande de Rajk était antisoviétique, car elle considérait – de plein droit d’ailleurs – que l’Union Soviétique était la protectrice et la gardienne suprême de notre paix et de notre indépendance. Et de même, ils étaient antisoviétiques parce qu’ils étaient les ennemis de l’indépendance du peuple hongrois et de la paix. Toute l’évolution politique de la démocratie populaire hongroise démontre que celui qui est ennemi de l’Union Soviétique est aussi l’ennemi du pouvoir des travailleurs hongrois, ainsi que de l’indépendance et de la paix du pays, ce qui l’amenait à conclure (56) qu’il va de soi que ces conspirateurs, qui avaient pour but la restauration du capitalisme, l’établissement d’une dictature sanglante de type fasciste, la trahison de l’indépendance de la patrie et la colonisation pour le compte des impérialistes, aient voulu concentrer toutes leurs forces à affaiblir et à désagréger cette force politique, ce grand Parti qui a été en Hongrie l’organisateur des victoires du peuple travailleur et dont la conscience politique et l’ardeur au combat ont brisé toutes les manœuvres de la réaction intérieure et extérieure. Les plaidoyers n’ont fait que confirmer cette thèse, dont la lecture attentive permet d’ailleurs d’entrevoir tout le « mécanisme » de la logique des auteurs du procès. L’on voit que, suivant cette logique, le point central, le point capital du credo communiste est – on se souvient des mots prononcés récemment par Vorochilov à Bucarest – un internationalisme considéré comme « le développement sans borne et sans réserve à l’égard de l’Union Soviétique ». Vorochilov a ajouté que celui qui prononce le mot de socialisme sans mentionner en même temps l’Union Soviétique est un traître au socialisme, à la démocratie et un ennemi de la paix. On ne peut pas aimer son propre pays, l’indépendance de son pays, la liberté de son pays, sans éprouver un amour ardent, sans témoigner une obéissance aveugle envers l’Union Soviétique. Celui donc qui manifeste ne serait-ce qu’une ébauche de geste, de pensée, de velléité contraire à la volonté des dirigeants soviétiques, est nécessairement l’ennemi de son pays, le fossoyeur de l’indépendance de son peuple et ce n’est que par cette haine, cette hostilité fondamentale qu’il éprouve à l’égard de la liberté de ses propres concitoyens que s’explique son opposition à l’Union Soviétique. Cette opposition implique tous les crimes du monde, contre le progrès et la paix ; comme l’obéissance à l’Union Soviétique est le signe, le symbole de toutes les vertus pacifiques et progressistes. Telle est la doctrine, telle qu’elle a été incarnée, telle qu’elle a été révélée par le procès de Budapest au cours duquel on a fait, au détriment complet de la vérité, passer les accusés comme des hommes n’ayant pu avoir pour leur trahison d’autres mobiles qu’une corruption sans borne, une traîtrise absolument méprisable, la vilenie pure.
À la lumière de cette doctrine énoncée au procès (en laissant de côté, provisoirement, toute question relative à l’origine de cette doctrine et aux justifications qu’on pourrait tenter en sa faveur), tous les détails du procès s’éclairent crûment. Comme au cours des derniers procès de Moscou [57], « le procureur se donne très précisément pour tâche de démontrer que les accusés sont des criminels de droit commun. Mais sur ce plan, il n’y a pas même une ébauche de démonstration : pas un fait quant au sabotage, et, quant aux conversations avec les états-majors étrangers, quelques discussions de principe entre les opposants et un article d’un journal japonais. Considéré sous l’angle du droit commun, le procès de Boukharine est à peine ébauché ». Le procès de Rajk n’est pas plus précis sous cet angle. Le procureur de Budapest n’a pas trop insisté, non plus, sur les « preuves (58) », car des preuves – nous l’avons vu – il n’y en avait point (59). Fait remarquable, il n’a soufflé mot non plus sur les faits, les découvertes, les dénonciations, qui avaient permis à la Police hongroise de dévoiler cette nouvelle « grande conspiration », et pour cause, car la mise en jugement, la condamnation véritable, a eu lieu avant la construction des faits, des découvertes et des dénonciations ; la conspiration, la traîtrise, toutes les activités criminelles dont se sont accablés les accusés, furent inventées après leur arrestation, au lieu d’avoir été commises par eux avant celle-ci ; on a donc jugé inutile (laissant percer par là le secret de l’artifice, maladresse qu’ils éviteront peut-être de commettre la prochaine fois) de constituer artificiellement une suite d’événements qui, n’ayant jamais eu lieu, il leur était impossible de reconstituer [60]. Au moment de l’arrestation de Rajk et de « sa bande », la presse hongroise a parlé de « flagrant délit », justifiant l’incarcération des députés Rajk, Szönyi, Justus, Pálffy, dont l’immunité parlementaire n’avait pas été respectée. On n’a plus entendu parler depuis de « flagrant délit ». Et en effet, comment aurait-on pu en reparler, puisque, pour être flagrant, un délit digne de ce mot se doit d’abord d’avoir été commis, et que les accusés n’avaient rien commis de publiquement avouable et discutable !
Pas de preuves, pas de délits. Des aveux seulement. Et quels aveux ! À leur propos, après Kœstler, Merleau-Ponty, Victor Serge, Sperber, je ne pourrais ajouter aux hypothèses esquissées par eux que l’énumération de faits précis qui semblent les confirmer. La torture ? L’on ne saurait tenir son emploi pour exclu, dans certains cas, au cas surtout d’une résistance trop prolongée à la persuasion. Le fait d’ailleurs de la « disparition » de certaines personnalités qui auraient dû figurer au banc des accusés – celle de Laszlo Marschall, par exemple, qui s’était distingué, en 1944, lors des combats de rue de Paris – semble montrer que des « pressions physiques », peut-être maladroitement employées, conduisent à l’exécution quelque peu prématurée de certains futurs accusés, condamnés d’avance, et qui résistèrent trop opiniâtrement. Mais la torture physique, seule, n’aurait guère produit « de résultats heureux », quand on avait affaire à un Rajk, habitué à ce genre d’épreuves, et qui a enduré les plus atroces avec le courage indomptable des vrais croyants. Une pression exercée sur les accusés, en se servant de leurs sentiments de famille, de leur pitié pour leurs femmes, leurs enfants, leurs pères, pris comme otages (61) ? Cette hypothèse n’est pas à rejeter non plus, surtout quand on sait que la femme de Rajk, et son enfant de quelques mois, à la venue duquel il a témoigné d’une joie, d’une fierté émouvante, ont « disparu » de son appartement dès le lendemain de son arrestation et que leurs parents en restent sans nouvelles, si l’on ne considère comme telle le fait que Mme Rajk ait été mentionnée dans l’acte d’accusation, comme ayant été placée par son mari à la tête de l’Association démocratique des femmes hongroises au sein de laquelle elle aurait fait, en suivant les directives de son époux, une propagande… nationaliste et titiste. Justus, lui aussi, a une femme et une fille qu’il chérissait ; de la situation familiale de Pálffy, de Szalai, j’ignore tout sauf qu’ils sont mariés ; il n’y a pas de raison de supposer que la peine morale de savoir menacés leurs femmes et leurs enfants, et l’espoir de les sauver par leur docilité, fussent étrangers aux humiliés de Budapest. Mais cette torture, non plus, n’expliquerait tout ; elle ne peut être considérée que comme l’un des moyens mis en application par des gens qui veulent éliminer toute possibilité de rétractation (62) de la part des objets de leur technique. Ils ne peuvent les priver de toute volonté, de toute idée personnelle : ce serait les tuer, or, il faut qu’ils soient condamnés vivants. Il leur faut donc, pour s’assurer le maximum de probabilités que permet une matière humaine, employer, non pas un seul moyen, mais toute une technique compliquée de moyens différents quant à la forme, mais servant les mêmes fins. Ainsi, certains experts nous ont affirmé qu’ils tiennent pour probable l’emploi conjugué de drogues et de l’hypnose. Nous faisons toute réserve sur cette hypothèse, attendant des preuves concrètes de la possibilité d’interventions de ce genre dont les conséquences n’empêcheraient pas les personnes les ayant subies de se tenir debout (même en penchant constamment leur tête à droite, comme on a vu faire Rajk au cours du procès, mais jamais auparavant), de parler distinctement (quoique apparemment comme quelqu’un qui récite une leçon), de répondre aux questions qu’on leur poserait en les interrompant (quoique les réponses données par les accusés de Budapest, à l’exception du seul Brankov qui semblait entièrement maître de ses facultés mentales, aient été toujours embarrassées, évasives, ayant quelque chose d’anormal, semblables à des propos prononcés au réveil d’un rêve) : cependant nous ne repoussons pas a priori cette hypothèse non plus. Dans cet univers « plein de naïveté et de l’horreur des vieux contes de fées de la Russie (63) », dans cet univers de violence illimitée, dirions-nous plutôt, dont relèvent les procès du genre de celui de Budapest, tout est possible, toutes les hypothèses sont permises, y compris celle, chuchotée par certaines gens miraculeusement échappées au purgatoire de Sibérie, suivant laquelle, à l’égard de certains accusés du genre « vieux militant » désabusé, rongé par des doutes, épuisé par « une longue vie de lutte (64) », on se servirait d’un procédé leur permettant, en cas de « bonne conduite », de ne les condamner à mort que « pour la forme », et de les envoyer, en grand secret et en leur faisant changer le nom et l’identité, en Sibérie, en Chine, ou ailleurs, où, loin des leurs, ils pourraient « par n’importe quel travail utile au peuple travailleur (65) », sinon se racheter aux yeux de leurs anciens camarades, du moins continuer une existence à laquelle, malgré tout, suivant un mot de Goethe « par la douce habitude de vivre » ils resteraient attachés. Cela non plus n’est point impossible. J’ai entendu affirmer de la bouche de personnes que je crois incapables de mentir, qu’elles ont connu des hommes condamnés à mort, et que tous leurs amis, leurs parents même croient avoir été exécutés depuis fort longtemps, qui vivraient à présent « tranquillement » dans des coins perdus de la Sibérie, d’où ils ne seraient de temps en temps conduits en des lieux voulus que pour servir de preuves à d’autres incarcérés qu’on ne les dupe point par des promesses fallacieuses.
Tout ce que nous venons de dire peut exister. Mais, toute la conduite du procès, doute l’attitude des accusés quand ils s’accablent eux-mêmes, des passages entiers de leurs aveux et de leurs déclarations (où nous avons pu percevoir, au milieu de tant de mensonges imposés ou consentis, une note de sincérité, une lueur de vérité) le prouvent : le principal moyen, la « drogue », la torture essentielle, la véritable « arme secrète » employée dans la préparation du procès de Budapest, comme des procès analogues, est d’ordre idéologique et psychologique. Ce moyen, le voici : on abuse de la bonne foi des accusés et de leur ignorance de la réalité véritable du stalinisme. Ils y voient une forme du marxisme et du léninisme adaptée aux circonstances mondiales présentes, à la terrible sévérité de la lutte de classes. Par une démonstration monstrueuse, s’appuyant sur cette foi et sur cette bonne foi, on les persuade, selon l’optique qu’ils sont censés partager, qu’ils croient sincèrement partager, qu’ils sont devenus, sans s’en douter, « objectivement » – ce qui veut dire « inconsciemment » dans notre langage – des criminels, les alliés de leurs ennemis, leurs instruments involontaires. Une fois cette conviction inculquée, ils sont pris dans son engrenage, ils doivent consentir à tout ce qu’on leur demande, pour réparer leurs fautes aux yeux de leurs véritables juges – non pas les personnages falots qui faisaient partie de la Chambre spéciale de Budapest, mais la postérité, leur propre conscience – pour rendre au moins un dernier grand service au Parti dont les chefs ont jugé leur action néfaste et indigne d’un révolutionnaire professionnel. Leurs adversaires, parce que vainqueurs – ce mot effroyable est de Georges Lukács – ont toujours, ont nécessairement raison : ils leur permettront de sauver l’unité, l’homogénéité, l’honneur du Parti qu’ils ont reconnu avoir menacé, ne serait-ce que « dans une certaine mesure ». Pour cela, eux qui, aux yeux des membres du Parti, et peut-être du peuple tout entier, représentent l’opposition à la nouvelle politique, ils se présenteront comme des êtres absolument infâmes, démoniaques, ne méritant ni estime, ni pitié, n’ayant jamais rien fait, ni même tenté, d’honorable, d’honnête, d’utile au mouvement. C’est ce qu’ont fait tous les accusés de Budapest, Rajk à leur tête. Les uns ont manifesté du repentir, comme Pálffy et Justus. Les autres, comme Rajk et Szalaï, une froideur méprisante : même si l’intelligence de la monstruosité du crime que l’on avait commis à leur égard leur faisait défaut, leur cœur diaboliquement troublé devait tressaillir du pressentiment de la vanité, de l’inefficacité et de l’absence de signification du sacrifice auquel ils avaient donné leur consentement. Ils étaient devenus d’autant plus facilement victimes de la « logique impitoyable » émanant de « l’optique stalinienne » de l’histoire, qu’aucun d’entre eux, en s’opposant à certaines visées du Kominform, n’entendait s’opposer à l’URSS elle-même, encore moins faire le jeu de Tito ou des impérialistes. Je suis convaincu que si seulement un d’entre eux, en comprenant le vrai sens du procès, avait déjoué la ruse de ses persécuteurs et, en rompant l’atmosphère de sortilège qui régnait dans la grande salle du Syndicat des métallurgistes, avait crié la vérité à la figure de ces fantoches de juges, l’avait criée au public rassemblé, trié au volet, mais au milieu duquel étaient cependant assis quelques hommes ayant un jugement sain et des oreilles qui écoutent, la face du monde, tout l’aspect de l’histoire contemporaine aurait changé. Nous respirerions aujourd’hui, la classe ouvrière internationale serait délivrée d’un charme néfaste, un nouveau printemps de la liberté pourrait se préparer dans les cœurs.

Faiblesses des hommes

J’avoue que je l’espérais, je l’espérais un peu, mais sachant que j’espérais contre tout bon sens, contre ma propre raison. Car j’ai connu les principaux accusés. Je les ai connus, et je dois le dire avec une tristesse infinie, je savais qu’aucun d’eux ne possédait à la fois ces deux vertus : la profondeur intellectuelle et le courage indomptable, sans l’association desquels il ne leur était pas possible d’aller jusqu’au bout de leur propre pensée, de deviner la machination sordide qu’on ourdissait autour d’eux, et de la dénoncer au monde ouvertement. Ils ne l’ont fait que par des procédés indirects : les allusions obscures de Rajk dans sa dernière déclaration ; l’exagération qu’il a mise à exalter les chefs du Parti complices de son humiliation suprême ; son refus, dont le sens ne pouvait être déchiffré que par ceux qui, comme moi, le savaient pur et innocent, de satisfaire à la demande de ses bourreaux, exigeant qu’il aille jusqu’au bout de son auto-avilissement en leur demandant une grâce dont il savait – et ils n’ignoraient pas qu’il le savait – qu’il leur était impossible, même s’ils le voulaient, de la lui accorder. Non, Rajk est un héros, et je m’incline profondément devant sa figure humiliée, en lui demandant publiquement pardon d’avoir parlé [66] de son cas, dans un moment de rage impuissante et de colère insupportable, comme « d’un moment de la honte et de la démission de la conscience humaine ». C’est un héros, oui, je l’affirme en dépit du malaise que j’éprouve à me servir de ce mot pathétique, car tel je l’ai vu et connu toujours malgré les divergences politiques qui ne cessaient entre nous depuis 1935, date de ma séparation avec le Parti communiste (qui n’a pas mis fin à notre amitié). Mais c’est un héros trop engagé dans l’action, trop peu « intellectuel », point stupide mais pourtant plutôt borné, trop entier, manquant trop de finesse, de perspicacité, de profondeur intellectuelle pour tirer des conclusions idéologiques et systématiques de son expérience politique, pour comprendre qu’il se méprenait sur le sens du stalinisme, pour discerner la signification du titisme, et pour devenir, d’oppositionnel et de résistant « malgré lui », ce qu’il était : un oppositionnel et un résistant véritable, ayant le courage de proclamer une vérité qu’attend le monde et dont jusqu’à présent il ne nous a été donné d’entrevoir que des aspects fragmentaires, par trop négatifs et destructeurs, jetant le désespoir plutôt que levant de nouveaux espoirs. Par contre, Justus, qui est un esprit fin et cultivé, un penseur quelque peu brouillon et manquant de vigueur, de foi véritables, mais non pas de profondeur, est un homme nerveux, faible physiquement, trop sentimental, trop intellectuel, le contraire d’un « dur », et aussi trop plein de doutes, avec une mauvaise conscience, d’ancien trotskiste repenti, résigné aussi à l’impossibilité « de trouver autre chose » que le stalinisme tel qu’il est, ou l’impérialisme tel qu’il est. Le cri libérateur ne pouvait pas plus venir de lui que d’un Szönyi, bureaucrate plutôt qu’héros ou intellectuel, ou de Szalai, trop inexpérimenté, trop peu cultivé. La vérité sur le procès ne pouvait être dite à Budapest.

Les« avocats »

J’ai donc dû entreprendre la tâche, pourtant ingrate, prématurée aussi peut-être, ou trop tardive, ou inopportune, que sais-je ? de la dire telle que ma conscience la dicte, et que l’étude des documents du procès ainsi que des circonstances qui l’ont précédé et suivi, la confirment. Cette vérité, les accusés, pour les raisons que nous venons de citer, ont refusé de la dire, en acceptant tous de jouer le rôle d’un Dreyfus qui se serait avoué coupable pour sauver l’honneur et le prestige de l’Armée qui l’avait mis au banc des accusés. Mais les défenseurs de Budapest auraient pu, sinon catégoriquement et ouvertement, du moins par des allusions, par des révélations fragmentaires, par l’invocation de circonstances atténuantes de quelque valeur, par exemple en rappelant les grands services rendus au Parti par leurs clients, nous aider à la soutenir par de nouveaux arguments. Mais, je dois finir ce chapitre en stigmatisant leur attitude ignoblement lâche. Ces avocats [67] ont fait montre sans exception d’une conduite dont Pierre Courtade pouvait dire à juste titre dans l’Humanité qu’elle mettait en lumière le rôle qu’est appelée à jouer la défense dans la justice socialiste : « celui d’aider le Procureur et les Juges, en coopération étroite et constructive avec ces derniers, à compléter leur travail ». Je ne sais pourquoi, dans quel sens, Courtade se sert encore des mots « justice » et « socialiste », mais sous cette réserve, je dois dire que son diagnostic correspond à la réalité. Je prie le lecteur de lire les plaidoyers, reproduits dans le Livre Bleu [68] pour se rendre compte du degré de bassesse que peuvent atteindre des hommes effectivement libres, car, en leur espèce, il ne s’agit pas d’accusés détenus depuis de longs mois, soumis à tout un système de pressions. Trouvera-t-il des mots exprimant son indignation à l’égard du défenseur de Rajk, Elek Kaszó, qui osait [69], en disant avoir « quelque expérience dans la matière », ainsi parler de l’attitude prise par son client devant le Tribunal : « Au cours de toute la déposition, continuellement et sans le moindre tressaillement de la voix… l’inculpé se défendait, et même, il se défendait de toute son énergie, car chaque fois qu’il en avait la possibilité, il mettait en relief les circonstances coercitives qui déterminèrent ses actes et qui doivent être absolument prises en considération, dans le sens de l’atténuation du jugement. » Me Kaszó aurait été le seul à ne pas apercevoir que Rajk ne s’était nullement défendu [70], et qu’au contraire il s’était accusé, il n’avait fait que de s’accuser avec toute son énergie ? Me Kaszó, ce défenseur de « genre nouveau » si cher à Courtade, commença son plaidoyer en constatant, en acceptant comme prouvé, que « les crimes de Lazlo Rajk ne sont pas ordinaires » et, comme prouvée aussi leur explication, par le fait (!) qu’après avoir signé son engagement d’indicateur, « comme le docteur Faust de Goethe, il n’a pu, lui non plus, se libérer du diable ». Même ignominie chez le défenseur de Pálffy, qui n’excuse l’activité criminelle de son client que par « l’influence extraordinaire » qu’avait exercée sur lui Rajk [71] ; chez celui de Szönyi [72] qui commença en constatant que « le représentant de l’accusation a démontré, au cours des débats, la matérialité des faits incriminés, imputés à Tibor Szönyi. Devant les aveux complets de l’accusé, soutenus par les autres données des débats, j’entends ne pas discuter cet état de fait » ; chez celui de Szalai [73] qui proclamait que « András Szalai est coupable : il a lui-même reconnu ses crimes » ; chez celui de Justus qui s’est permis de demander en toute innocence, « s’il est possible de trouver quelque chose à la décharge de cet accusé [74] ? »
Me Kaszó, le défenseur de Rajk, a cependant prononcé une phrase que le lecteur, avec l’auteur de ces lignes, ne saurait désapprouver. Il a dit [75] être dans l’obligation de prendre la parole au cours d’un « des plus grands procès criminels de l’histoire de la Hongrie ». Il aurait pu appuyer même davantage la plume jusqu’à affirmer qu’il s’agissait là de l’un des plus criminels procès de l’histoire, [et nous n’y contredirions point].

Rajk et Mindszenty

« Quelqu’un dit : c’est scandaleux, c’est une affaire Dreyfus », a écrit, à propos du procès Rajk, M. Wurmser (76). Je ne sais pas qui avait osé prononcer, en sa présence, ce terrible verdict sur les criminels, sur les traîtres de Budapest. Mais, ce que je sais, c’est que le crime de Budapest dépasse de loin celui qu’on a tenté de perpétrer, dans cette France de Zola et de Jaurès, contre un homme, mis au pilori, privé de sa liberté, torturé, condamné, emprisonné, déshonoré, mais qu’on n’a pu empêcher, qu’on n’a même pas pensé à empêcher d’user de son droit, de son devoir, de son ultime liberté de crier son innocence. C’est ce qu’on vient de faire avec les accusés de Budapest, avec Rajk, Szönyi, Szalai, Justus et Pálffy en particulier. Ils ne se sont pas comportés comme Dimitrof ou Dreyfus, non parce que, comme le dit Pierre Courtade, gratuitement je le souligne, sans s’appuyer sur aucune preuve, aucune présomption même de preuve [77], contrairement à Dimitrov qui « n’avait pas incendié le Reichstag, à Dreyfus qui n’avait pas écrit le bordereau, Rajk a effectivement préparé l’assassinat de Rákosi et le renversement du pouvoir populaire », mais parce qu’ils avaient été convaincus, par des hommes qui abusaient du plus pur, du plus profond de leurs sentiments, qu’en proclamant leur innocence de fait, en dénonçant la terreur qu’on leur faisait subir, ils nuiraient à l’Unité du Parti, à la Cause du Socialisme.
On ne peut s’empêcher d’évoquer une autre image à propos de ce procès. Il n’y a pas si longtemps, on a vu à Budapest un prince de l’Église catholique se défendre devant le Tribunal du Peuple avec une étrange mollesse, une humilité qui étonnait venant d’un homme connu comme ayant été toujours courageux et intransigeant, mollesse et humilité qui laissaient supposer sinon l’emploi à son égard de moyens de pressions inusitées dans le monde occidental, du moins l’écroulement d’un homme qui avait cru sincèrement à son inviolabilité. Ceux qui ont étudié les documents de son procès ont pu constater que, dans son affaire, il y avait des preuves écrites, sinon de son activité, au moins de ses sentiments, de ses intentions hostiles au gouvernement, qu’une partie au moins de ses actes incriminés avait été effectivement commise par lui ; si l’on a pu l’amener à se reconnaître une culpabilité relative, et à ne pas placer son procès sur son véritable terrain : celui de l’opposition fondamentale de l’Église à la pratique et aux visées d’un gouvernement marxiste, il a pu cependant affirmer devant le Tribunal en élevant solennellement la voix, « qu’en toute conscience, et grâce à Dieu, il n’avait jamais été et il n’était pas l’ennemi du peuple hongrois [78] ». Le cardinal Mindszenty a pu aussi affirmer que ses intentions avaient toujours été bonnes et honnêtes, en accord avec les principes de son Église à laquelle il disait sa loyale fidélité. Il a beau avoir été présenté par la propagande au peuple hongrois sous l’aspect d’un être diabolique, monstrueux, lâche, etc. : lui-même, au moins, ne s’était comporté que comme un homme brisé, humilié, désemparé qui lutte pourtant pour sa vie, et n’a pas été forcé de mettre le masque d’un Démon. Pierre Courtade ment donc encore une fois quand, à l’appui de sa thèse suivant laquelle il serait absurde de supposer que les accusés aient avoué « pour prendre un service au Parti », il écrit : « Peut-on imaginer en effet qu’un cardinal ait décidé de se sacrifier à la cause du marxisme-léninisme [79] ? », et affirme que « Mindszenty a avoué, tout comme le “communiste” Rajk. » N’est-ce pas Courtade qui écrit, dans le même article, que Rajk restait « hautain, cynique » ? Le cardinal, on le sait, était triste et humble. Leur attitude était toute différente, surtout du fait que le cardinal, confronté avec des notes, des lettres, des projets de lettres de son écriture, ne pouvait pas ne pas reconnaître certains faits. Mais il a essayé de se défendre contre l’interprétation tendancieuse et exagérée donnée à ces faits par ses juges, tandis que Rajk a tout avoué, a donné mille précisions de détails sur des faits qu’il n’avait jamais commis, et qui, faux ou vrais, ne pouvaient être connus de la Police que par lui-même. Non, Mindszenty n’a pas avoué comme Rajk, le Prince de l’Église fut mieux traité que le communiste, car sa dignité fut plus respectées que celle de l’ancien ministre des Affaires étrangères de Hongrie. On a humilié Mindszenty, on l’a peut-être brisé ; mais humilié ou brisé, il restait identique à lui-même ; on a bafoué l’homme, mais on n’a pas atteint le prêtre. Là fut d’ailleurs l’échec du procès Mindszenty. Tandis que le crime qu’on vient de commettre sur les personnes de Rajk, Szönyi, Szalai, Justus, est beaucoup plus atroce encore, le plus atroce qui puisse être commis contre un homme vivant : car absolument innocents des crimes qu’on les obligeait à assumer, ayant conservé le maximum de pureté d’âme qu’on puisse garder au contact de la vie politique, ils ont été forcés de se reconnaître librement comme les criminels les plus ignobles, les êtres les plus sales qu’ait produit l’histoire de l’humanité, en « se roulant dans la boue », comme dit M. Courtade, en remplaçant justement les preuves absentes par la bassesse incompréhensible de leur attitude devant le Tribunal.

« ON NE DOIT RIEN CACHER AU PROLÉTARIAT »

L’exposé officiel de l’affaire Rajk, tel qu’il a été présenté au public français par MM. Courtade et Wurmser, a quelque chose d’infiniment séduisant. Il présente incontestablement un ensemble cohérent, harmonieux, concordant avec une conception générale de l’histoire contemporaine et soutenu par l’autorité d’un mouvement international extrêmement puissant qui, aux yeux d’innombrables gens, incarne les meilleurs espoirs de l’humanité. Comme dans ce « Gesamtkunstwerk » conçu par Wagner, tout y est intimement lié et admirablement conditionné. La vision générale se porte garante de la véracité des faits ; ceux-ci, de leur côté, et dans leurs moindres détails confirment la justesse de la théorie générale qui a l’avantage, d’ailleurs, d’être une théorie incarnée, mise à chaque instant en pratique, par toute une série d’organisations au pouvoir ou luttant pour le pouvoir. Par contre, si l’on met en doute ne serait-ce qu’un seul fragment de cet ensemble – par exemple l’objectivité de certains aveux – le tout menace de s’écrouler, le reste des aveux aussi bien que la certitude qu’on a pu avoir de la bonne foi des juges, et même, que la confiance accordée à la conception de l’histoire dans laquelle l’affaire Rajk, pour être comprise, doit être intégrée. On ne saurait être en désaccord avec M. Wurmser lorsqu’il dit, dans Les Lettres Françaises (29 septembre) que « pour que le procès Rajk soit incompréhensible, il faut imaginer Rajk innocent. Et bien sûr que le procès qu’on étudie en tenant a priori pour établie cette absurde hypothèse, ne peut plus être alors qu’un procès absurde ». Hélas ! M. Wurmser a raison, davantage même qu’il ne le pense. Si l’on croit à tout ce qui a été dit à Budapest, tout est clair. Mais si l’on est privé de la grâce de la foi, pour une raison ou une autre, non seulement le procès devient une machination absurde, organisée dans des buts obscurs, par des moyens incompréhensibles, mais aussi toute notre vision de l’histoire se trouble, nous nous réveillons dans un monde étrangement confus, au milieu d’un chaos de faits et d’idées, où toutes les certitudes deviennent douteuses, tous nos attachements ébranlés, toutes nos vieilles amitiés dispersées. Nous nous trouverons en face d’une tâche qui nous paraîtra écrasante : celle d’assumer le rôle d’un Robinson intellectuel qui, seul survivant d’un naufrage presque universel, avec les moyens extrêmement limités sur comporte son terrible esseulement, doit se construire une raison, une explication qui ne pourra être qu’hypothétique, que fragmentaire, qu’infiniment fragile, et combien impuissante en comparaison d’une vision du monde solidement étayée de raisons raisonnantes, organisées et atomiques…
Je connais un homme, pour qui j’ai beaucoup d’estime et de respect ; un homme d’esprit et surtout de cœur, qui a passé toute une vie à lutter pour la révolution hongroise. Cet homme, en apprenant l’énormité des crimes que reprochaient à Rajk son ami, des personnes à qui le liaient tout son passé, toutes ses idées politiques, m’a dit simplement : « Maintenant je n’ai qu’à creuser une fosse et à m’y coucher. » Évidemment, c’eût été aussi une solution. D’autant plus que nous vivons à une époque où il se trouve facilement des hommes qui se chargent de vous débarrasser sinon de votre vie, du moins de votre liberté, dès que vous leur manifestez votre désaccord. Vous n’avez qu’à vous livrer en leur pouvoir et tout rentre dans l’ordre. Il apparaîtra que vos doutes étaient dus au fait que – inconsciemment peut-être, mais qu’à cela ne tienne – vous étiez les complices des coupables, criminels vous-mêmes, « traîtres à votre pays et au socialisme », comme le dira l’un des experts en cette matière, M. Pierre Courtade, dans l’Humanité. Vous apprendrez les notions d’une psychanalyse toute nouvelle, politico-balkanique, qui enseigne que vous pouvez être criminel sans vous en douter ; comme il arrive à d’autres de se croire coupables de crimes qu’en réalité ils n’ont jamais commis.
« Au fond – m’a dit quelqu’un – même si Rajk est innocent, sera-t-il le premier innocent à être pendu ? » Et un autre : « N’est-ce pas chose normale dans une révolution ? Lui-même, Rajk, n’a-t-il pas accepté, comme en font foi ses aveux, d’entrer dans le jeu de ses accusateurs ? » Et un troisième, quatrième, n-ième : « Et même si tout cela était faux, qu’est-ce que cela prouve ? Rákosi, Gerö et les autres du Kominform, ce ne sont ni des imbéciles, ni des sadiques. S’ils ont machiné cela, c’est qu’ils en ont eu besoin. L’imbécile, c’est toi, avec ta sentimentalité petite-bourgeoise. Monsieur veut monter sa petite affaire Dreyfus ! La guerre, c’est la guerre. Il faut avoir le courage d’accepter les défauts de son Parti. Ou bien on n’a qu’à passer, avec armes et bagages, au camp adverse. C’est du beau travail ! »
Que le lecteur me pardonne de lui avoir soumis les considérations précédentes, qui n’ont rien à faire avec le fond de la question qui nous préoccupe. Mais il n’était peut-être pas inutile d’évoquer l’ambiance subjective, dans laquelle la décision de faire le procès du procès a pris naissance. Que personne ne pense que cette décision ait été prise de cœur léger, et sans la conviction profonde qu’il y a moyen de rester fidèle aux principes du marxisme, de travailler honnêtement et efficacement à l’avènement du socialisme, sans se rendre complice, même si ce n’était que par le silence qu’on garderait par égard à je ne sais quels intérêts et raisons d’État supérieurs, d’une politique qui, à Budapest et ailleurs, étouffe la liberté et tue des innocents [80].
La suprême vertu de l’enseignement de Marx, à mes yeux, réside dans son impératif catégorique de lucidité, de fidélité à la vérité. C’est ainsi que l’avait compris Lénine également qui, répondant à une question de l’économiste Eugène Varga qui se demandait s’il avait bien fait d’avoir exposé en pleine sincérité, dans un petit livre publié après la chute, en 1919, de la première République des Soviets en Hongrie, les difficultés rencontrées par cette révolution – a dit sans hésitation :
« Vous avez absolument, mais absolument bien fait. L’on ne doit rien cacher au prolétariat… »
Oui, le mensonge, la fiction, le mythe, sont à l’opposé des fondements moraux, des conditions vitales du socialisme. La vérité est l’oxygène sans lequel il ne saurait vivre. Et justement parce que je suis convaincu que le monde a autant besoin du socialisme que celui-ci a besoin de la vérité pour renaître, je ne m’abstiendrai pas de plaider en faveur de ce que je crois être la vérité.

François FEJTÖ

Notes 

[1] En écrivant « communistes », nous ne visons que ceux d’entre eux qui suivent les mots d’ordre du Bureau d’information ; nous ne croyons pas que l’explication officielle du procès de Budapest soit essentielle à une vision communiste authentique – bien au contraire.
[2] Le gouvernement hongrois vient de publier un Livre Bleu sur le procès Rajk, dont nous recommandons la lecture.
[3] Le marxiste doit tenir compte de la vie même, des faits précis de la réalité… (Lénine dans V.I. Lénine. J. Staline : la Révolution russe de 1917, p. 17-18. ESI, Paris, 1938.)
[4] Lettres Françaises, 29 septembre, p. 5.
[5] Quelques remarques sur les aveux de Rajk (Information et Documentation de l’AFP, 24 septembre).
[6] Franc-Tireur, 22 septembre 1949.
[7] Franc-Tireur, id.
[8] Quant à Field, dont Szönyi, qui se dit s’être mis à son service, parle plus largement que Rajk, nous en apprenons des choses étranges qui sont à vérifier : il aurait été l’un des collaborateurs les plus intimes du communiste américain Browder, envoyé par celui-ci en Suisse, où sous le couvert d’une activité de bienfaisance (voir Livre Bleu, p. 150) il s’était livré à des activités qui lui permettaient de rendre de très grands services à l’Internationale communiste. Plus tard, avec Browder dont il avait partagé les vues politiques, Field, paraît-il, tomba en disgrâce et fut exclu du Parti ; mais au moment où – si le récit de Rajk quant à sa visite au camp est exact – il vit Rajk, il était encore au service de Moscou, il ne pouvait donc nullement solliciter ce prisonnier, ni d’ailleurs Szönyi, qu’il connut en Suisse, dans le but d’en faire des espions américains. Dans le cas même où Field aurait plus tard « mal tourné » – qu’en sait-on ? – il est ridicule d’en rendre responsables Rajk ou Szönyi.
[9] Voir sur cette affaire le livre de Jules Kallai, actuel ministre des Affaires étrangères de Hongrie : le Mouvement pour l’Indépendance hongroise, Budapest, 1948, p. 145 et 146, qui dit que Rözsa et Schönherz ont été arrêtés au cours d’une longue série de rafles organisées par la police dans les milieux syndicaux et socialistes, à la suite desquelles 6oo résistants hongrois ont été incarcérés…
[10] Champions hongrois de la liberté, op. cit., p. 10. Voir aussi, pour le rôle éclatant que Rajk jouait dans la Résistance hongroise, le livre de Jules Kallai : le Mouvement pour l’Indépendance hongroise, op. cit., notamment p. 242, où il attribue à « Laszlo Rajk, secrétaire général du Parti communiste hongrois, l’élaboration des principes servant de base à la coopération politique et militaire des deux partis ouvriers ».
[11] Voir Livre Bleu, p. 43-44.
[12] Compte rendu des aveux de Rajk, Népszava, 17 septembre, p. 1.
[13] Quoique le vice-ministre de la défense, M. Nógrády, s’y fût référé dans un discours prononcé le 25 septembre (v. Népszava, 27 septembre, p. 4), dans lequel il disait, en faisant allusion à Rajk et à ses coaccusés, que « même ces ennemis acharnés du peuple ont dû reconnaître que la raison de leur échec n’était autre que l’amour et la confiance puissamment accrus du peuple hongrois à l’égard de notre Parti, le camarade Staline, et l’Union Soviétique ».
[14] Champion…, op. cit., p. 10. Voir aussi J. Kallai (op. cit., p. 231) sur l’importance de l’organisation de résistance militaire dirigée par Pálffy et le capitaine Solyom.
[15] Voir Antal Ullein Reviczky : Guerre allemande, paix russe, Neuchâtel-Paris, 1947. Voir aussi le passage élogieux sur l’activité de Szönyi en Suisse, du livre de Jules Kallai, op. cit., p. 225.
[16] Livre Bleu, p. 166-167.
[17] Libération, 21 septembre. Notons d’ailleurs que Madeleine Jacob a délivré à la presse hongroise un ahurissant certificat de bonnes mœurs (voir Népszava, 27 septembre, p. 4) en affirmant notamment que « la défense a pu faire valoir, au cours du procès, tous ses droits. Sans aucun doute, tous les accusés ont fait leurs aveux sans qu’aucune contrainte, aucune pression aient été exercées sur eux. Les ennemis de la démocratie populaire hongroise ont répandu dans les pays occidentaux le bruit suivant lequel tout le procès était inutile vu que « le verdict a déjà été prononcé » avant qu’il ne commence. Or, le verdict du Tribunal du Peuple a refusé cette calomnie, en ne condamnant à mort que trois des huit accusés et en infligeant, après mûre réflexion, une peine de détention à vie à deux, et de neuf ans de prison à un parmi eux ».
[18] Voir Après le verdict, par Joseph Révai, qui en citant Staline, affirme que cette évolution est nécessaire, étant donné que « la lutte de classes au lieu de cesser, s’aggrave encore sous la dictature du prolétariat ». (S. Szabad Nép, 26 sept. 49).
[19] Mars-avril 1949.
[20] Idem.
[21] Éditorial de Népszava, 28 septembre, p. 1.
[22] Livre Bleu, p. 279.
[23] Livre Jaune yougoslave, p. 9.
[24] Tito ne répondait, hélas ! pas à la question que suscite tout naturellement sa déclaration : de savoir pourquoi il était plus difficile pour Rajk de s’incliner politiquement, que de se déshonorer et de se faire condamner. Si ç’avait été par « lâcheté » et par « crainte » que Rajk n’avait pas pris ouvertement position pour Tito, comme celui-ci semble le penser, il lui aurait suffi de se comporter comme ses collègues Rákosi et Révaï, et de crier avec les loups.
[25]Paroles de Rajk, Livre Bleu, p. 294.
[26] La fameuse rencontre à Paks avec Rankovitch est niée par les Yougoslaves. La signification des « aveux » de Rajk sur ce point pourrait être cherchée dans notre interprétation.
[27] Livre Bleu, p. 92. C’est nous qui avons souligné les dernières lignes.
[28] V. Éditorial de Rákosi, dans Szabad Nép, 19 octobre 1947, disant notamment : « Ce sont les Yougoslaves qui, parmi tous les autres peuples du bassin danubien, jouissent de la plus forte sympathie parmi nous. Cette sympathie ne reflète pas seulement l’admiration et le respect qu’avait éprouvés la démocratie hongroise devant le spectacle de l’héroïque combat mené par le peuple yougoslave aux forces barbares du fascisme, mais aussi notre reconnaissance et gratitude envers cette Yougoslavie libérée et son chef, le maréchal Tito, qui ont su jeter le voile sur les souvenirs atroces des massacres de la Bacska, et les autres crimes innombrables, commis envers eux par le régime Horthy et nous ont tendu, les premiers, la main de la réconciliation et du pardon. »
[29] L’on ne sait pas le sort dévolu à certains parmi les anciens camarades d’Espagne et collaborateurs de Rajk, dont le nom n’avait pas été prononcé au cours du procès, tels que les frères Seres et Tömpe, le général Szalvai (Tchapaïev). Par contre, l’on sait que François Munich, cet ancien secrétaire de Bela Kun qui s’était distingué, lors de la disgrâce de son patron, par son ignoble attitude de dénonciateur, a échappé encore cette fois-ci à la poursuite en désavouant publiquement Rajk.
[30] Kœstler : le Yoghi et le Commissaire…, p. 210.
[31] Cité dans Népszava, 28 septembre 1949, p. 4.
[32] Livre Bleu, p. 294-295.
[33] Livre Bleu, p. 302-303.
[34] Humanisme et terreur, 1947, p. 33.
[35] Livre Bleu, p. 294.
[36] Livre Bleu, idem.
[37] Livre Bleu, idem.
[38] Kœstler : le Yogi et le Commissaire, p. 209.
[39] Discours rapporté par Le Monde, 5 octobre, p. 2.
[40] Kœstler, op. cit., p. 209.
[41] Merleau-Ponty, op. cit., p. 34.
[42] Il serait facile d’établir que tous les camarades de Szalvai ont reçu la même somme, ce qui n’a rien d’extraordinaire, étant donné que certains chefs de compagnies du service de travailleurs obligatoires, hostiles à la politique du gouvernement, se sont comportés envers les hommes qu’ils étaient appelés à torturer et progressivement à exterminer, avec une humanité, dont il existe, dans la littérature d’après la Libération, maintes preuves et témoignages.
[43] Livre Bleu, p. 178-179.
[44] Merleau-Ponty, op. cit., p. 34.
[45] Merleau-Ponty, op. cit., p. 34.
[46] Livre Bleu, p. 302.
[47] Merleau-Ponty, op. cit., p. 34.
[48] Livre Bleu, p. 294.
[49] Livre Bleu, p. 295.
[50] Livre Bleu, p. 301.
[51] Livre Bleu, p. 300.
[52] Livre Bleu, p. 301.
[53] Livre Bleu, p. 303-304.
[54] Livre Bleu, p. 258.
[55] Livre Bleu, p. 268.
[56] Livre Bleu, p. 268-269.
[57] Merleau-Ponty, op. cit., p. 31.
[58] Merleau-Ponty, op. cit., p. 32 : « car ils n’ont guère insisté sur les “preuves” », etc.
[59] Ce n’est que M. Courtade qui se permet de parler aussi gratuitement que catégoriquement, de « preuves et de témoignages irréfutables » qui auraient contraint les accusés d’avouer (Action, 6 octobre, p. 3).
[60] Courtade (Action, octobre, p. 3) dit « qu’il n’est pas vrai » que la découverte de la conspiration ait été soudaine. Il y a plus d’un an que Rajk était soupçonné. Plusieurs mois avant son arrestation on lui avait retiré le ministère de l’Intérieur. Ce qui est vrai ; mais Courtade omet d’ajouter en faussant par là le sens même de ses propos antérieur que Rajk, lorsqu’on « lui avait retiré le ministère de l’Intérieur, a été nommé ministre des Affaires étrangères, ce qu’on n’aurait peut-être point fait si on l’avait soupçonné d’être un espion.
[61] Kœstler, op. cit., p. 210.
[62] Une fois, une seule fois, nous sommes d’accord avec Pierre Courtade quand, après avoir dit de Rajk qu’il est « un criminel mais non pas un imbécile », il écrit : « Croit-on sérieusement que le gouvernement hongrois aurait couru le risque politique et moral qu’un seul de ces huit hommes tout à coup se lève, déclare qu’il a été drogué, et d’accusé se transforme en accusateur ? » Non, ce risque-là, Pierre Courtade, vous avez raison, on ne l’a pas couru !
63. Kœstler, op. cit., p. 208.
64. Idem, p. 209.
65. Propos de Justus, Livre Bleu, p. 304 : « Je sais que je ne peux, par des paroles, réparer ce que j’ai fait ; c’est pourquoi ma dernière demande sera qu’on me donne encore le moyen de réparer, au moins partiellement, par n’importe quel travail utile au peuple travailleur hongrois ce que j’ai commis, contre lui. »
66. Information et Documentation, 24 septembre 1949.
67. M. Stephen White, dans un étrange compte rendu publié dans l’édition parisienne du New-York Herald Tribune (30 septembre), a tenté sinon de justifier, du moins d’expliquer l’atmosphère suspecte du procès. Il s’est servi de l’argument suivant lequel la « tárgyalás » hongroise est un phénomène bien balkanique et policier, et n’a rien de commun avec un « trial » régulier des USA. M. White se trompe d’ailleurs, ou plutôt il a été induit en erreur par ses informateurs, car des procès semblables à celui de Rajk n’ont rien de « coutumier » en Hongrie. J’ai vu Rajk devant un tribunal de Horthy, en 1932, et je vous assure que, quoique trouvé coupable par la police et le juge d’instruction, et malgré la torture à laquelle on l’avait soumise, il s’est défendu avec verve et éloquence, en se déclarant courageusement communiste et ennemi du régime tout en niant les faits précis qui lui avaient été reprochés. Ce n’est pas dire que le régime de Horthy n’était pas policier et antilibéral et brutal ; mais sa brutalité (après les excès de la terreur contre-révolutionnaire de 1919-1920) connaissait des bornes, respectait certaines formes. White lui-même, d’ailleurs, dans l’analyse détaillée qu’il fait des aveux, se permet de faire certaines distinctions et d’exprimer certaines réserves qui infirment singulièrement sa thèse générale, suivant laquelle « Rajk and his associates were guilty of the charges brought against them by the Hungarian government ». Car, s’il admet que, par divergence de vues politiques, ou par ambition, Rajk et ses amis ont projeté de renverser le régime communiste de Hongrie, il prétend être moins convaincu de leur collusion avec Tito (quoique, après tout, cela ne lui semble pas tellement improbable), et qualifie de « ridicule » la partie des aveux relatives aux rapports établis entre le chef de l’OSS américain Dulles et les principaux accusés. Mais je me demande ce qui est le plus ridicule, les révélations de Rajk et Co sur le travail de sape de l’espionnage américain, ou bien l’explication esquissée par M. White de cette partie des aveux, exprimant l’opinion que, dans l’atmosphère générale d’espionnite qui règne dans un pays balkanique comme la Hongrie, Rajk et ses amis pouvaient sincèrement croire qu’ils travaillaient la main dans la main avec les espions américains, sans que ces derniers s’en fussent douté le moins du monde. Ah ! ces balkaniques, ils sont vraiment des monstres de naïveté ! C’est ce M. White qui sert à Courtade et Wurmser et Co de « témoin impartial » qui, ayant assisté au procès, s’est rendu à l’évidence. Mon Dieu ! quel génial témoin et quelle lumineuse évidence !
68. Op. cit., p. 279-293.
69. Op. cit., p. 279.
70. Courtade même dit de Rajk : « Il avoue, mais il ne s’excuse pas », restant « hautain » (Action, 6 octobre, p. 3).
71. Livre Bleu, p. 286.
72. Do, p. 282.
73. Do, p. 289.
74. Do, p. 292.
75. Do, p. 279.
76. Lettres Françaises, 29 septembre, p. 1.
77. Action, 6 octobre, p. 3.
78. Livre Noir, édition hongroise. Pb. 1949, p. 155.
79. Action, 6 octobre, p. 3.
80. F. Fejtö, Les « aveux » de Paul Justus, Populaire, 24-25-9.

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