1951 Staline, la linguistique et l’impérialisme russe [Laurat]

Première mise en ligne par le Centre de recherches en histoire et épistémologie comparée de la linguistique d’Europe centrale et orientale (CRECLECO) / Université de Lausanne. Nous n’avons pas repris les notes, dont les points d’encrage étaient absents.


Avant-propos

Le 20 juin 1950, la Pravda publiait, sous le titre «Du marxisme en linguistique », un long article de Staline dont la presse communiste occidentale s’empressa de soumettre à ses lecteurs la traduction intégrale. La presse non communiste enregistra le fait sans y attacher trop d’importance. Dans la mesure où elle éprouvait le besoin de le commenter, elle se bornait à exprimer des doutes, d’ailleurs justifiés, sur la compétence linguistique de Staline, en considérant son intervention comme l’un des nombreux incidents qui jalonnent l’épuration perpétuelle dont la science, la littérature et l’art sont l’objet en U.R.S.S.
L’invasion de la Corée du Sud, survenant quelques jours après, fit surgir des préoccupations bien plus graves, et l’on ne tarda pas à oublier le nouveau titre de gloire que Staline s’était acquis en linguistique.
C’est ainsi que la véritable signification, essentiellement politique, de l’article de Staline ne fut point remarquée. L’opuscule qu’on va lire se propose de mettre à nu les causes profondes de l’opération, lesquelles se situent dans la ligne générale de l’expansion soviétique, de plus en plus imprégnée de chauvinisme grand-russien. L’article de Staline marque la mise au pas de la linguistique soviétique, qui sera désormais au service intégral de la soif de domination de l’impérialisme culturel russe. Le lecteur nous excusera d’avoir consacré une place qui pourrait sembler excessive à des problèmes de linguistique pure. Nous ne l’avons cependant fait que dans la mesure où l’évocation de ces problèmes était indispensable pour faire comprendre les besoins et les intentions pratiques de l’impérialisme stalinien.
En exposant cet aspect de l’article de Staline, aspect qui, à notre connaissance, n’a été remarqué par aucun des commentateurs, nous croyons faire oeuvre utile pour la défense de l’Occident démocratique contre le despotisme totalitaire.

L. L.

Staline juge et condamne son propre régime

«La discussion a tout d’abord mis en lumière l’existence, aussi bien dans les organismes centraux… que dans ceux des républiques, d’un régime inapproprié… La moindre critique formulée à l’égard de la situation…. voire les plus timides tentatives de critique… étaient poursuivies et étouffées par les milieux dirigeants… Pour une attitude critique…. pour la moindre désapprobation, des collaborateurs et des savants éminents… furent révoqués ou rétrogradés. Les dirigeants n’étaient pas nommés à des postes responsables en fonction de leurs qualités professionnelles, mais en fonction de l’adoption inconditionnelle de la doctrine…
Il est universellement reconnu qu’aucune science ne peut se développer ni prospérer sans la lutte des opinions, sans la liberté de la critique. Mais cette règle universellement reconnue était ignorée et foulée aux pieds de la manière la plus grossière. Il s’est formé un groupe fermé de dirigeants infaillibles qui, se mettant à l’abri de toute critique possible, ont établi le règne de l’arbitraire et de la pagaïe…
Comment cela a-t-il pu se produire ? Cela s’est produit parce que le régime du bon plaisir… cultive l’irresponsabilité et encourage de pareils scandales. »

De qui est ce texte? L’on serait tenté d’attribuer cette critique impitoyable du régime bolcheviste à quelque «hitléro-trotskiste » ou « boukharino-fasciste », en un mot à un ressortissant de cette faune que la presse stalinienne qualifie aimablement de « vipères lubriques » et que l’administration stalinienne envoie directement, sans même importuner les tribunaux, en Sibérie. Mais cette condamnation sans appel n’émane ni de Trotski, ni de Boukharine, ni de Zinoviev, ni de Radek — la «vipère lubrique » dont elle porte la signature s’appelle… Staline, et le journal coupable de l’avoir imprimée est l’organe central du Parti bolchevik de l’U.R.S.S., la Pravda (numéro du 20 juin 1950, p. 3 et 4).
Il est vrai que la condamnation prononcée par Staline contre son propre régime est moins générale que le texte ci-dessus ne le laisse supposer. Elle ne porte que sur ce qui se passait, depuis un quart de siècle environ, dans le domaine plutôt restreint de la linguistique soviétique. Pour en mettre en relief la valeur générale, il nous a suffi, dans les passages qu’on vient de lire, de remplacer par des points de suspension les mots ou membres de phrase où Staline fait une allusion plus directe à la linguistique.
Mais les tares dénoncées par Staline se retrouvent dans toutes les branches de la science soviétique, dans tous les domaines, dans toutes les administrations et à tous les échelons de l’U.R.S.S. tout entière. Qu’il s’agisse des Soviets ou du Parti bolchevik, des syndicats ou des services de l’Etat, de l’enseignement ou des sports, de l’industrie, de l’agriculture ou du commerce – partout les milieux dirigeants étouffent la critique jusque dans ses velléités les plus timides, partout les responsables, si haut placés qu’ils soient, sont révoqués ou rétrogradés pour la moindre désapprobation, parfois ils disparaissent même sans qu’on n’entende plus jamais parler d’eux, comme ce fut le cas, au printemps 1949, de Vozniessenski, haut dignitaire du régime et rapporteur du Plan quinquennal en 1946. Partout, dans la vaste Russie, les dirigeants sont nommés à des postes responsables sans égard pour leurs qualités professionnelles et essentiellement en fonction de leur souplesse, de ce que Staline appelle l’«adoption inconditionnelle de la doctrine», laquelle consiste à encenser le « Père des Peuples ». Les «groupes fermés de dirigeants infaillibles », le « règne de l’arbitraire », le « régime du bon plaisir» — c’est cela le système stalinien que le monde occidental abhorre, dont il ne veut à aucun prix. L’on ne s’attendait pas à ce que Staline vînt épauler aussi puissamment, et en personne, tous les griefs articulés contre son régime.
Pour s’exprimer en des termes aussi crus, susceptibles d’être utilisés contre tout ce qui se passe en U.R.S.S. et dans le mouvement communiste du monde entier, Staline a dû avoir des raisons sérieuses. Avant de les examiner, rétablissons le principal passage cité ci-dessus dans son intégralité :

« La moindre critique formulée à l’égard de la situation dans la linguistique soviétique, voire les plus timides tentatives de critiquer la soi-disant « doctrine nouvelle » de la linguistique étaient poursuivies et étouffées par les milieux dirigeants de la linguistique. Pour une attitude critique envers l’héritage de N. Marr, pour la moindre désapprobation de la doctrine de N. Marr, des collaborateurs ou des savants éminents de la linguistique furent révoqués ou rétrogradés. Les dirigeants n’étaient pas nommés à des postes responsables en fonction de leurs qualités professionnelles, mais en fonction. de l’adoption inconditionnelle de la ‘doctrine’ de N. Marr. »

Staline ne s’en prend pas seulement au régime autocratique institué par les linguistes se réclamant de N. Marr, mais à N. Marr lui-même. Celui-ci fut fêté pendant un quart de siècle comme un pionnier sans égal, comme le fondateur non seulement de la linguistique soviétique, mais de la linguistique marxiste en général. La revue scientifique de l’Internationale communiste, Pod znamienem marksisma («Sous la bannière du marxisme»), publia dès son numéro 3 (janvier 1926) une longue étude de près de cinquante pages de N. Marr «De la genèse du langage». Toutes les chaires soviétiques, tous les manuels, et même l’Encyclopédie soviétique célébrèrent ses mérites en des termes on ne peut plus dithyrambiques.
Or voici que Staline annule par quelques traits de plume tout ce qui était proclamé vérité absolue au cours de cinq lustres :

«Non, vraiment, s’écrie-t-il, épargnez-nous le «marxisme» de N. Marr. N. Marr voulait effectivement être un marxiste, il s’efforçait de l’être, mais il n’a pas réussi à le devenir. Il n’a été qu’un simplificateur et un vulgarisateur du marxisme.»

A la condamnation explicite de son propre régime, Staline ajoute par ce dernier alinéa la condamnation implicite la plus féroce qu’on puisse imaginer, une condamnation qui l’atteint lui-même directement et personnellement! Dans ce pays totalitaire, où rien, depuis 1926 , ne peut se faire sans l’approbation personnelle de Staline, où l’on organise périodiquement; à intervalles de plus en plus brefs, des épurations «idéologiques» atteignant toutes les branches de la science et des arts, jusqu’à la peinture et à la musique, dans ce pays où savants, littérateurs et artistes sont réduits à un rôle d’automates rabâcheurs des thèses officielles, seules admises, il aurait donc été possible qu’une doctrine aussi hérétique, contenant des formules jugées «erronées et non marxistes» par Staline, pût monopoliser pendant un quart de siècle toutes les chaires, tout l’attirail scientifique et pédagogique, tous les encouragements officiels, toutes les décorations et tous les honneurs ?
De deux choses l’une : ou bien Staline a toléré pendant cinq lustres la diffusion de ces thèses nocives, tout en les sachant hérétiques, et alors sa condamnation du 20 juin 1950 retombe de tout son poids sur lui-même; ou bien Staline ne s’est aperçu de cette hérésie qu’au bout de vingt-cinq ans, et alors il faut se demander, premièrement de quel droit il accable les disciples de Marr qui, moins «coryphées de la science» que lui, ont quelque excuse d’être restés fidèles à une doctrine admise, voire imposée, et, deuxièmement si, en général, il est qualifié pour porter un jugement aussi péremptoire en une matière où sa compétence ne paraît point à toute épreuve.
Signalons que, dès le premier alinéa de son article, intitulé «Du marxisme en linguistique», Staline déclare:

«Un groupe de jeunes camarades m’a demandé d’exposer dans la presse mon opinion sur les questions de linguistique, notamment en ce qui concerne le marxisme en linguistique. Je ne suis pas linguiste et ne puis, évidemment, satisfaire pleinement ces camarades.»

Ce qui veut dire qu’appelé à traiter du marxisme en linguistique, Staline se déclare incompétent en linguistique. En ce qui concerne sa compétence marxiste, elle est plutôt douteuse. A l’âge de soixante et onze ans, il n’a pas publié un seul volume enrichissant la théorie marxiste en quelque domaine que ce soit. Ses divers écrits, auxquels seul le titre d’Œuvres complètes tend à donner un peu plus d’éclat, ne sont consacrés qu’à des questions de tactique et de stratégie politiques. Aucune analyse de l’économie, de son fonctionnement et de ses tendances, aucune étude de la structure de la société moderne, aucun ouvrage philosophique n’est jamais sorti de sa plume. Aucun des grands théoriciens marxistes du XXe siècle n’a jamais éprouvé le besoin de le citer. Rosa Luxembourg, assassinée en janvier 1919, ne pouvait évidemment guère se référer à lui. Mais Karl Kautsky, Otto Bauer et Émile Vandervelde ne sont morts qu’en 1938 (Staline avait alors cinquante-neuf ans) et Rodolphe Hilferding en 1940. Leur esprit théorique toujours en éveil aurait assurément réagi, ne serait-ce que pour le contredire, si Staline avait produit quelque chose de tant soit peu remarquable. Même les théoriciens et historiens les plus en vue du bolchevisme : Boukharine, Préobrajenski, Riazanov, Trotski, ne se sont jamais référés à lui, car Staline n’a pu accéder à sa réputation artificielle d’aujourd’hui que grâce à leur disparition plutôt violente.
L’on ne saurait mieux caractériser son indigence doctrinale que ne le fait Boris Souvarine :

« Comme la plupart des bolcheviks moyens dont il est le type représentatif, Staline ne connaissait guère Marx qu’à travers Lénine et empruntait la lettre formelle du marxisme sans en pénétrer l’esprit vivant. Ayant admis comme un dogme une fois pour toutes le mélange de vérités conditionnelles et d’erreurs vérifiées composant le bolchevisme, version russe approximative du marxisme, il mit sa volonté inflexible au service de cette croyance » .

La caractéristique ci-dessous que donne Souvarine d’un des opuscules de Staline est valable pour tous les écrits du chef bolcheviste :

« Dans cette laborieuse compilation où des phrases démarquées alternent avec les citations, on cherche en vain la pensée critique de Lénine. Tout ce qui est vivant, relatif, conditionnel et dialectique dans l’oeuvre mise à contribution devient passif, absolu, affirmatif, impératif et catégorique dans ce manuel à usage de catéchisme, d’ailleurs parsemé de contresens » .

Pour que Staline se décidât à publier ce factum massif qui occupe une page et demie de la Pravda et, avec deux annexes, vingt-quatre pages de la revue Bolchevik (n° 12, juin, et n° 14, juillet 1950), il lui fallait de toute évidence un autre motif que l’humble sollicitation d’un « groupe de jeunes camarades ». Il ne paraît pas non plus vraisemblable, comme le supposait un journal autrichien, qu’il ait voulu se créer un alibi en vue de l’imminente agression contre la Corée du Sud
(25 juin), à l’instar de Guillaume Il en juillet 1914 : un article sur la linguistique n’est-il pas aussi innocent qu’une croisière ?
En apparence, l’article de Staline fut provoqué par une discussion entre linguistes, ouverte le 9 mai 1950, et à laquelle la Pravda consacrait chaque mardi deux pages supplémentaires. Après l’intervention de Staline, la Pravda publia encore deux articles de discussion à là date du 27 juin, et le 4 juillet l’étalage des mea culpa clôt le débat. L’intervention de Staline était donc destinée à mettre un terme aux divergences qui s’étaient fait jour entre les linguistes soviétiques et qui — cela ressort des controverses — avaient voué la linguistique soviétique, depuis quelque temps déjà, à une crise des plus graves. S’il ne s’était agi que de problèmes purement théoriques, Staline, dont l’esprit est sollicité par des préoccupations plus terre à terre, n’aurait certes pas éprouvé le besoin de trancher le débat.
Les qualités scientifiques — tant sur le plan de la linguistique que sur celui du marxisme — lui faisant défaut, c’est donc pour des motifs essentiellement pratiques, en sa qualité de chef politique, que Staline a cru devoir se prononcer, et c’est là qu’il faut rechercher la cause de son intervention.
Derrière la controverse apparemment doctrinale, se dessinent des causes beaucoup plus concrètes et tangibles. Mais, pour les saisir, il convient tout d’abord d’examiner de plus près la théorie linguistique de N. Marr, cible et victime de cette discussion.

II / L’accusé Marr et sa théorie du langage

NICOLAÏ IAKOVLIÉVITCH MARR, d’origine caucasienne, s’était signalé dès 1888 — étant encore étudiant à Saint-Pétersbourg — par des recherches originales sur les idiomes peu connus de Transcaucasie parlés entre la mer Noire et la mer Caspienne. Les nombreux dialectes et langues de cette région s’étaient dérobés jusqu’alors aux efforts des linguistes tendant à leur assigner une place dans l’une ou l’autre des grandes « familles » indo-européenne, sémitique, ouralo-altaïque, etc. Marr leur découvrit une frappante parenté avec quelques idiomes épars qui, eux aussi, échappaient à toute tentative de définition et de classification. Ces idiomes, séparés les uns des autres par des milliers de kilomètres, sont le basque, l’albanais, le tchouvache (sur les bords de la Volga), le verchik (Asie centrale). Marr y rangeait aussi l’étrusque, mais, depuis que celui-ci semble quelque peu connu , cette hypothèse ne paraît plus pouvoir se soutenir, de même que des doutes sont permis en ce qui concerne l’appartenance de l’albanais à ce groupe d’idiomes isolés.
Dès avant l’autre guerre, Marr s’était fait un nom comme spécialiste des langues du Caucase. Quoi que les linguistes pussent penser de ses hypothèses quant aux rapports de ces langues avec le basque, l’étrusque ou l’albanais, sa réputation était solidement assise en ce qui concernait sa connaissance de l’évolution et des connexions réciproques des langues caucasiennes, qualifiées par lui de «japhétiques» — d’où le nom de «théorie japhétique» qu’il donna au début à son système . Mais ce terme est de beaucoup antérieur à la naissance de la vraie doctrine « marriste » et ne s’y rattache guère. Et c’est bien le système théorique original de N. Marr qui était en cause dans le débat de mai-juillet 1950, et non point ses vues particulières sur les idiomes « japhétiques » du Caucase.
Profondément impressionné par la Révolution d’octobre 1917, M. Marr se convertit au marxisme, et il s’efforça, dès lors, d’en appliquer les principes à la linguistique. L’entreprise méritait sans aucun doute d’être tentée. La linguistique officielle du premier quart de notre siècle n’attachait pas une valeur suffisante au langage en tant que fait social; il est vrai que A. Meillet, l’un des plus grands savants de notre époque, y insistait dès 1906, mais il prêcha pendant longtemps dans le désert. Sans être marxiste, Meillet recommandait une méthode qu’aucun marxiste n’eût désavouée et qui se rapproche de la conception matérialiste de l’histoire. « Il est probable, a priori, écrivait Meillet , que toute modification de la structure sociale se traduira par un changement des conditions dans lesquelles se développe le langage… S’il est vrai que la structure sociale est conditionnée par l’histoire, ce ne sont jamais les faits historiques eux-mêmes qui déterminent directement les changements linguistiques, et ce sont les changements de structure de la société qui seuls peuvent modifier les conditions d’existence du langage. Il faudra déterminer à quelle structure sociale répond une structure linguistique donnée et comment, d’une manière générale, les changements de structure sociale se traduisent par des changements de structure linguistique » .
Ayant épousé la doctrine marxiste, N. Marr s’efforça d’appliquer de façon conséquente, comme principe directeur, ce qui n’avait été qu’indication intuitive chez A. Meillet. Attribuant, à l’instar de Frédéric Engels , la langue à la superstructure se modifiant sous l’influence de la base économique, Marr tenta de relier l’évolution du langage à celle de l’économie, à l’activité productrice de l’homme, au travail. L’idée marxiste de la division de la société en classes l’incita à rechercher dans quelle mesure et comment les antagonismes sociaux agissent sur l’évolution et sur la structure du langage. Dans ce domaine encore, Meillet avait fait les premiers pas , mais c’est sans aucun doute sous l’influence de Marr qu’il écrira en 1932 : « L’unité des langues indo-européennes traduit l’unité d’une aristocratie » .
Enfin, interprétant la méthode dialectique avec une rigidité toute léniniste, Marr s’insurge contre l’idée d’une transformation évolutive du langage et y substitue la théorie des «bonds révolutionnaires», selon laquelle les langues sont sujettes à des mutations brusques, conséquences de révolutions économiques et sociales.
S’inspirant de ces idées directrices, Marr remonta jusqu’à la préhistoire. Ses travaux sont consacrés en grande partie à l’origine ou, pour employer sa propre expression, à la «paléontologie du langage». Il estime que pendant des dizaines, voire une centaine de milliers d’années, les humains n’avaient que la main et le geste pour se communiquer leurs sentiments et leurs pensées. Ce n’est qu’au cours d’une longue évolution que l’homme préhistorique serait devenu capable de s’exprimer par la bouche, et ce n’est que peu à peu que ses moyens articulatoires auraient acquis la souplesse nécessaire pour énoncer des sons de plus en plus différenciés. Au début, cependant, ces sons étaient encore bien différents de ce qu’on appelle aujourd’hui le langage humain : vagues et diffus, des syllabes plutôt que des sons distincts, ils servaient à désigner les notions tout aussi vagues et diffuses qui peuplaient le cerveau de l’homme primitif. A cette époque lointaine, dit Marr, tous les individus n’étaient d’ailleurs pas en mesure de proférer ces sons rudimentaires ; la minorité qui avait déjà appris à les articuler s’assura ainsi un pouvoir quasi illimité sur la majorité voyant dans cette aptitude une sorte de magie, l’influence d’êtres invisibles et tout-puissants.
Étant donné l’état primitif des moyens de transport et de communication, Marr s’inscrit catégoriquement en faux contre toute idée et toute théorie d’une monogenèse du langage humain. Selon lui, il y eut au début un nombre infini d’idiomes primitifs constitués par un petit nombre de phonèmes rudimentaires, qu’il croit déceler dans certaines appellations de tribus dont les traces survivent jusque dans les langues modernes. C’est en s’agglomérant entre tribus ou hordes voisines que ces phonèmes auraient peu à peu, par un processus simultané de fusion et de différenciation, donné lieu à la formation de langues proprement dites. Ce long et laborieux processus se serait effectué en fonction du développement de la base économique (technique, organisation sociale du travail, domination de la nature par l’homme) et de la structure sociale correspondante (antagonisme de classes), et sous l’impulsion des révolutions, sociales et autres, engendrées par la dialectique de cette évolution. Pour Marr, il est indubitable qu’il ne pouvait être question, à cette époque, de langues nationales ; la masse du peuple parlait une autre langue que la minorité d’exploiteurs et d’oppresseurs. En se fondant sur certaines survivances grammaticales découvertes dans le géorgien et dans l’arménien, il croit que généralement la masse du peuple parlait une langue de type plus arquaïque, tandis que les classes régnantes, accédant à une culture plus raffinée et puisant davantage dans le matériel linguistique d’ores et déjà accumulé, développaient la langue et la transformaient en un instrument plus approprié à leur usage et à leur domination.
Les contacts entre ces tribus, peuplades et peuples, les guerres et les conquêtes aboutirent à des fusions et à des croisements entre leurs idiomes. Selon Marr, les langues modernes ne sont pas issues en éventail — comme l’affirment la majorité des linguistes — d’une ou de plusieurs « langues mères »; elles lui apparaissent au contraire comme les résultats de croisements et de fusions incessants. Ainsi, par exemple, il lui semble absurde de vouloir rechercher une langue indo-européenne « commune » qui aurait donné naissance aux différents groupes roman, slave, celte, germanique, etc., une telle langue commune n’ayant, selon lui, jamais existé. De même les langues romanes modernes (français, italien, espagnol, etc.) ne lui paraissent pas issues du latin, mais les produits de la révolution que fut la conquête romaine, génératrice de croisements linguistiques.

« Où que la langue indo-européenne ait pris naissance, écrit Marr, elle n’était parlée que par une classe régnante déterminée , et, selon toute apparence, cette classe régnante n’a pas diffusé une langue indo-européenne concrète, toute faite, une langue mère commune qui n’a jamais existé, mais une nouvelle forme linguistique typologique, qui marque la transition entre les langues japhétiques préhistoriques et les langues indo-européennes historiques. Où que ce nouveau parler eût été implanté par cette classe régnante, que ce fût en Asie ou aux confins de l’Europe, c’est sur place que s’y élabora, avec la population autochtone, dans les conditions offertes par leur arsenal japhétique préhistorique, telle ou telle langue concrète d’ores et déjà pleinement indo-européenne… par voie de croisement avec les langues japhétiques préhistoriques qui subsistaient comme survivances… En Europe occidentale, ce processus s’accomplit deux fois: la première fois sur la péninsule des Apennins, la seconde fois dans des régions plus éloignées du foyer générateur des normes indo-européennes primaires et où les langues préhistoriques I’emportaient encore, et c’est précisément ainsi que naquirent les langues romanes modernes dont le type particulier est plus proche de la nature archaïque de la langue préhistorique, malgré la formidable pression culturelle et politique de I’Etat romain. C’est pourquoi on trouve encore aujourd’hui, par exemple dans la langue française, plus d’éléments tenant des langues japhétiques que des vieilles langues indo-européennes…

Si, en partant de la langue, on crée la notion du groupe indo-européen, on a affaire à un phénomène d’origine sociale : la famille indo-européenne est une formation nouvelle, née au cours de deux ou plusieurs croisements des mêmes tribus japhétiques possédant déjà des langues complètement élaborées, des types parfaits du langage humain, dans lesquels se développait une partie des particularités indo-européennes » .

Marr a tracé un arbre généalogique du langage, que nous reproduisons page 25. Cet arbre indique et les commentaires de Marr précisent que cette évolution est caractérisée par deux tendances principales :
— évolution vers une perfection de plus en plus grande, chacun des stades successifs (langue cinématique, stade monosyllabique, stade agglutinant, stade flexionnel) marquant un progrès sur le précédent, progrès déterminé essentiellement par le développement de la base économique, par la consolidation de la domination de l’homme sur la nature ;
— évolution de la multiplicité à l’unité, le nombre des langues tendant à se réduire jusqu’à ce que naisse « la langue unique, commune à tous les hommes et qui couronnera théoriquement tous les stades précédents ».

A ce sujet, N. Marr souligne avec force le rôle de l’élément conscient en matière de création linguistique. Dans un de ses livres, La Théorie japhétique (1928), il écrit (p. 21) :

« La future langue universelle unique sera d’un type nouveau, particulier, jusqu’ici inexistant, au même titre que l’économie future, la future société sans classes, la future civilisation sans classes… Et la théorie japhétique ne peut concevoir la langue future autrement que comme une langue artificiellement créée, avec cette différence que l’activité créatrice dans cette sphère culturelle devra perdre son caractère traditionnel et inconscient d’autrefois, qui aura de plus en plus à céder la place à une intervention toujours plus consciente ; la passivité héréditaire devra se transformer — en produisant sa propre antithèse — en une activité sociale dirigée et planifiée par la technique du travail créateur de l’humanité sur la base de faits concrets. »

Dans son autobiographie, publiée par le journal Ogoniok (1927, n° 27), Marr écrit :

« L’inévitable fusion des langues dans l’avenir a posé un nouveau problème et assigné un rôle nouveau à la linguistique ; celle-ci ne devra plus se borner à explorer

«L’arbre généalogique» des langues selon N. Marr

Sommet futur (en formation) :
La langue universelle artificielle



le passé, mais s’occuper de l’avenir en s’imposant la tâche de prendre pleinement conscience du processus d’évolution du langage et de le diriger. »

Enfin, dans sa préface à un ouvrage de l’espérantiste soviétique E. Drézen , N. Marr s’exprime ainsi :

«Dans beaucoup de milieux, malheureusement aussi dans des milieux scientifiques, le problème d’une langue internationale artificielle suscite des sourires, et dans le meilleur des cas une indifférence imméritée ; le terme même d’« artificiel » provoque des doutes. Cela provient dans une certaine mesure de ce que les langues dites naturelles apparaissaient jusqu’ici à beaucoup de gens comme un don de la nature et non comme une création artificielle de la société au même titre que les monuments de la civilisation matérielle… Pour nous autres adeptes de la linguistique nouvelle, la création collective en matière de langage… ne fait aucun doute, pas plus qu’il n’est douteux que l’humanité s’acheminant vers l’unification de l’économie mondiale et vers la société sans classes ne pourra pas ne pas prendre des mesures artificielles, scientifiquement élaborées, pour accélérer ce processus mondial. »

Sans être espérantiste actif, Marr suivit avec intérêt et sympathie — sa préface ci-dessus citée le prouve — les efforts des espérantistes. A la différence des nombreux projets de langues universelles, l’esperanto est la seule langue internationale pratiquement appliquée, effectivement parlée par des centaines de milliers de personnes dans le monde entier, disposant d’une riche littérature (ouvrages originaux et traductions) d’année en année plus abondante. C’est pourquoi Marr voyait dans l’esperanto le meilleur banc d’essai pour cette partie de sa doctrine, « une accumulation de matériaux pour la création de la langue unique de toute l’humanité ».
Nous avons dû nous étendre plus particulièrement sur cet aspect de la doctrine de Marr, car c’est lui qui a déterminé pour une très large part — on le verra par la suite — les attaques de Staline.

III / Une doctrine mal décantée

La doctrine de N. Marr, dont nous avons retracé au précédent chapitre les points essentiels , séduit à première vue par la rigueur de sa logique et par son apparent réalisme, celui-ci consistant à rattacher le langage et son évolution au développement économique et aux modifications de la structure sociale. En envisageant le problème sous cet angle, plus que négligé jusque-là par la plupart des linguistes, le savant caucasien ouvrait des horizons nouveaux et orientait les recherches linguistiques vers des régions à peine explorées. En combinant son immense érudition avec la méthode nouvelle que lui avait révélée la Révolution d’octobre, Marr aurait pu, effectivement, asseoir la linguistique sur des bases nouvelles, plus solides.
Il n’y réussit cependant point — ce n’est pas seulement notre avis personnel, mais celui de maints spécialistes infiniment plus qualifiés que nous-même (nous n’englobons évidemment pas Staline dans ce nombre). Marr échoua pour deux causes: d’une part, parce que, se jetant dans ses nouvelles recherches avec le zèle du néophyte, il avait tendance à appliquer la méthode marxiste d’une manière par trop absolue et à faire entrer de force les faits dans son système préconçu, au lieu de fonder son système sur des faits dûment vérifiés; d’autre part, parce que la variante léniniste du marxisme dont s’inspirait Marr le prédisposait à la rigidité et au schématisme que tous les continuateurs de Marx reprochent à Lénine et à ses disciples .
Si utile qu’il soit de se demander dans quelle mesure l’évolution du langage est conditionnée par le développement économique et dans quelle mesure la phonétique, le vocabulaire, la morphologie et la syntaxe des différentes langues peuvent être influencés par les conditions concrètes dans lesquelles les humains organisent leur travail et se groupent en société pour se procurer leurs moyens de subsistance, la chose devient absurde quand on veut établir un déterminisme rigide entre tel ou tel stade de la production matérielle et tel ou tel type du langage (amorphe, agglutinant, flexionnel), et plus absurde encore lorsqu’on veut voir dans ces différents types des étapes successives une sorte de hiérarchie où les formations économiques plus primitives donneraient naissance à des langues de structure tout aussi primitive — mais quel critère appliquer pour juger du caractère plus ou moins primitif d’une structure linguistique ? A en croire l’arbre généalogique établi par Marr, les langues monosyllabiques ou synthétiques (comme le chinois) correspondraient à un niveau économique extrêmement bas, et on se demande en vain pourquoi le chinois est resté à ce stade jugé primitif malgré l’évolution ultérieure de l’économie chinoise ; pourquoi le hongrois et le finnois, langues agglutinantes, n’ont pas atteint le stade flexionnel (considéré par Marr comme supérieur), en dépit du haut niveau de productivité atteint par ces nations.
De telles schématisations sont d’autant plus sujettes à caution qu’il est loin d’être sûr que le chinois représente un type tellement archaïque ; certains linguistes croient tenir la preuve que cette langue possédait autrefois des flexions, et l’évolution de l’anglais (de même que, dans une mesure moindre, celle du français) tend à rapprocher cette langue, autrefois flexionnelle et d’origine incontestablement indo-européenne, d’un type amorphe voisin du chinois. Or, selon Marr, le type amorphe ou synthétique correspondrait au communisme primitif, le type flexionnel à la société divisée en castes ou classes, et le type agglutinant se situerait entre les deux, marquant les débuts de la division sociale du travail . La transition des langues japhétiques vers les idiomes indo-européens, notamment, serait liée à «la découverte des métaux et à leur large utilisation dans l’économie».
Une telle interprétation mécanique et caricaturale de la conception matérialiste de l’histoire, reliant directement et schématiquement la superstructure à la base, ne peut évidemment être prise au sérieux. Là où A. Meillet pose la question des rapports entre la structure linguistique et la structure sociale, laquelle ne se rattache que par de nombreux chaînons intermédiaires à la base économique, N. Marr s’efforce de construire de toutes pièces, abstraitement (les données concrètes faisant défaut) et sans tenir compte des innombrables autres facteurs, une action directe, quasi impérative, de la structure économique sur la structure linguistique.
L’affirmation que les langues de la période préhistorique et même des débuts de l’histoire écrite furent des langues de classe, et que les différentes classes d’un peuple parlaient des langues différentes, paraît également fort contestable. Elle peut, bien entendu, se soutenir dans la mesure où la division de la société en classes est due à des guerres de conquête par lesquelles des tribus victorieuses réduisent les vaincus à l’esclavage ou les exploitent par d’autres procédés. Selon Karl Kautsky, les premières sociétés divisées en classes se sont constituées de cette manière, et non point à la suite de la division du travail et des fonctions au sein de la société primitive . Dans ces conditions, chacune des deux classes devait évidemment avoir sa propre langue. Mais ce n’est pas ainsi que l’entendait Marr, qui, en bon bolchevik, se serait bien gardé de s’inspirer des écrits du «renégat Kautsky» (Lénine dixit), d’autant moins que cette thèse de Kautsky est en contradiction avec ce que Frédéric Engels avait développé dans son Anti-Dühring et dans son Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat. Ce qui n’empêchait point Marr de se mettre lui-même en contradiction avec Engels, puisqu’il affirmait que le langage est un phénomène de classe dès son origine, alors qu’Engels estimait — en accord avec Marx — que la société primitive, celle précisément où naissait le langage, était une société sans classes. Que la plupart des langues de l’époque historique aient un caractère de classe, du moins dans une certaine mesure, c’est incontestable; mais, de même qu’il serait excessif de ne voir en elles que des langues de classe, il serait abusif de faire totalement abstraction de cet élément social d’importance fondamentale.
L’hypothèse de Marr selon laquelle l’homme primitif n’aurait été capable, au début, d’articuler que quelques sons diffus, peut paraître plausible, et rien ne permet de l’écarter a priori, mais elle n’est après tout qu’une hypothèse. C’est aller un peu loin que d’affirmer en partant de cette hypothèse que ces sons primitifs, au nombre de quatre, auraient été : SAL, BER, ROCH, YON, et d’axer presque exclusivement les recherches sur une « paléontologie du langage » s’efforçant de retrouver ces quatre syllabes dans les racines, voire les désinences de tous les idiomes.
Enfin, si tout n’est point à rejeter dans la théorie des croisements et des «bonds révolutionnaires» (encore qu’il importe de ne pas oublier qu’à l’échelle historique un tel « bond » peut durer plusieurs siècles), il est assurément excessif de repousser l’idée de la communauté d’origine des langues, au moins de celles relevant des grandes «familles» d’ores et déjà définies. L’existence de l’indo-européen commun est suffisamment attestée ; d’autre part, il est difficile de parler de véritables « croisements » dans l’évolution de la phase romane primitive vers les différents idiomes romans d’aujourd’hui . Sans épouser la thèse mystique du linguiste suisse Arnold Wadler, qui affirme l’existence d’une langue jadis commune à toute l’humanité en reliant cette idée à des considérations théosophiques sur l’Atlantide , la plupart des linguistes occidentaux sont aujourd’hui de plus en plus convaincus de l’existence de connexions originelles, donc profondes et non point accidentelles, entre les grands groupes (indo-européen, sémitique, ouralo-altaïque, etc.).
Il est curieux et significatif que certains de ces linguistes occidentaux, de renommée internationale, se réclament de la doctrine marxiste et s’inscrivent catégoriquement en faux contre les théories prétendument marxistes de Marr. Ils n’ont pas attendu l’article de Staline du 20 juin 1950 pour se prononcer contre Marr.
Ainsi, par exemple, M. Marcel Cohen, communiste de la plus stricte obédience, a réussi à trouver dès 1928 des éléments communs à deux groupes d’idiomes aussi éloignés les uns des autres, tant géographiquement que que l’Océanie et la Méditerranée. En 1935, le même auteur précise, dans un cours professé à la Sorbonne, la parenté entre les familles sémitique et chamitique ; dans une conférence faite à la même époque à la Commission scientifique du Cercle de la Russie neuve, il qualifie la famille sémitique de «partie de l’ensemble plus vaste chamito-sémitique». M. Marcel Cohen n’a jamais hésité à combattre les théories de Marr.
M. Paul Rivet, dont on connaît les attaches avec le parti moscoutaire dit «socialiste unitaire», adopte lui aussi une orientation absolument opposée à celle de Marr, tout en partant de l’idée marxiste que la langue et son évolution sont conditionnées par des causes «évidemment sociales» . Sa démonstration des concordances lexicales entre le sumérien d’il y a 5 000 ans et les langues océaniennes d’aujourd’hui, ainsi que les commentaires dont il l’accompagne, indiquent clairement qu’il ne partage pas la conception selon laquelle il n’y aurait aucune origine commune des langues. Contrairement à Marr, aux yeux de qui les idiomes de chacune des familles linguistiques aujourd’hui connues ne remonteraient pas à une souche commune, M. Paul Rivet croit pouvoir trouver des relations même entre ces différentes souches ; il se rapproche ainsi de l’idée de la monogenèse au moins partielle, si âprement combattue par Marr.
«En résumé, écrit-il, du Japon à la Tasmanie, de la Méditerranée et de l’Afrique à l’Amérique, on peut suivre pas à pas les multiples étapes, presque exclusivement maritimes, des membres d’une seule et même famille linguistique, dont le centre de dispersion paraît avoir été l’Asie méridionale ou l’Insulinde» .
Dans sa thèse de doctorat, rédigée en 1928 et publiée en 1930 , M. Aurélien Sauvageot, marxiste lui aussi, ne met aucunement en doute l’existence d’une langue ouralo-altaïque jadis commune; il en doute si peu qu’il va jusqu’à admettre que «la langue ouralo-altaïque a connu au début du mot une occlusive dentale sourde» (p. 65). Et il termine son étude par cette considération affirmant une «parenté originelle» et diamétralement opposée aux thèses de Marr :

« Nous ne croyons pas qu’il soit possible de trouver entre deux ou plusieurs groupes d’idiomes totalement étrangers les uns aux autres un ensemble de « coïncidences » aussi considérable et aussi développé que l’ensemble des rapports lexicaux présentés ici » .

Quelques années plus tard, M. Sauvageot s’attaquera directement, et en termes dépourvus de toute équivoque, à la doctrine de Marr. En ce qui concerne l’analyse « paléontologique », il écrit :

« Or ici il faut parler franc et dire que les analyses proposées par Marr n’emportent aucunement la conviction; elles sont même souvent faciles à réfuter… Si on compare des syllabes découpées au petit bonheur, au lieu de rapprocher les uns des autres des groupes de son, des désinences, des suffixes, attestés par une longue tradition philologique, c’est encore du formalisme et sous la forme d’hypothèses qui n’expliquent plus rien, tellement elles sont vagues et incertaines. Seulement, après avoir lu d’un bout à l’autre ces contradictions confuses qui occupent aujourd’hui plusieurs volumes édités avec soin, on se demande avec perplexité où est là dedans le marxisme qu’on nous avait promis. Eh bien ! il faut en prendre notre parti. En dehors de quelques citations plus ou moins bien choisies et de quelques affirmations non prouvées, du marxisme on ne trouve pas de trace » .

« La linguistique marxiste, précise M. Sauvageot, en est encore à ses débuts. Nous percevons ses premiers balbutiements. La bruyante publicité faite autour du japhétisme ne doit pas nous tromper sur la valeur du marxisme en tant qu’hypothèse de travail en linguistique. La faillite du japhétisme ne doit pas être imputée au marxisme. On serait plutôt en droit d’affirmer que, si Marr avait été davantage et plus authentiquement marxiste, il n’aurait pas commis l’erreur fondamentale qui a faussé toutes les démarches de sa pensée. Ma seule conclusion, à l’adresse de mes confrères de l’U.R.S.S. et d’ailleurs, sera celle-ci : il faut faire enfin de la linguistique vraiment marxiste, authentiquement marxiste » .

Certaines phrases de la citation ci-dessus ressemblent étrangement à ces passages, déjà cités, de l’article de Staline :

« N. Marr voulait effectivement être un marxiste, il s’efforçait de l’être, mais il n’a pas réussi à le devenir… L’introduction du marxisme dans la linguistique : telle est, à mon avis, la voie qui permettrait d’assainir la linguistique soviétique. »

Pour ces affirmations faites le 20 juin 1950, Staline est, une fois de plus, encensé et traité de « génie » par toute la presse communiste, russe et occidentale. On se demande en vain pourquoi cette presse ne traite pas avec une déférence au moins égale M. Aurélien Sauvageot, qui disait la même chose, presque mot pour mot,
seize ou dix-sept ans avant Staline. En U.R.S.S., le « génie » semble se révéler surtout par des découvertes plutôt tardives. Et comme on a pris, là-bas, l’habitude d’attribuer toutes les inventions et découvertes à des Russes, M. Sauvageot sera sans doute traité un jour de… plagiaire de Staline. On oubliera simplement de dire qu’il est plagiaire par anticipation.

IV / Le débat dans la Pravda et l’intervention de Staline

La controverse autour de la doctrine de N. Marr débute dans la Pravda du 9 mai 1950 par ce chapeau émanant de la rédaction :

«Vu l’état insatisfaisant où se trouve la linguistique soviétique, la rédaction juge nécessaire d’ouvrir dans les pages de la Pravda une libre discussion afin de surmonter, par l acritique et l’autocritique, la stagnation dans le développement de la linguistique soviétique et de donner une orientation juste au travail scientifique ultérieur dans ce domaine. »

On a tout d’abord l’impression qu’il ne s’agit là que d’une nouvelle phase de l’épuration idéologique qui, après s’être abattue à tour de rôle sur les autres sciences, sur la littérature et sur les arts — sans même épargner la musique et la peinture, — finit par atteindre la linguistique. Mais cette impression se dissipe au fur et à mesure qu’on suit la controverse, et l’intervention personnelle de Staline, exceptionnellement massive, fournit la preuve que l’opération déborde singulièrement le cadre d’une épuration pure et simple.
Le point de départ est donc la constatation de l’état insatisfaisant et de la stagnation, officiellement avoués, de la linguistique soviétique. Tout au long du débat, pendant deux mois, il n’est question que de stérilité, confusion et de crise.
L’académicien I. Mechtchaninov, chef de file des disciples de Marr, trouve que le «principal défaut» de la linguistique soviétique réside dans « le retard des travaux théoriques des linguistes sur les tâches pratiques, relatives à l’évolution culturelle et linguitique des nations de l’URSS» (Prvda, 16 mai).
Selon le professeur Filine, secrétaire scientifique du présidium de l’Académie des sciences de l’URSS, cette stagnation «se traduit avant tout par le retard frappant de la théorie linguistique sur les nécessités du développement ultérieur de la culture linguistique de la nation soviétique, par l’absence des indispensables généralisations du développement historique et de l’état présent des langues , par le désarroi notoire de nos linguistes et par leur impuissance à résoudre les questions les plus importantes de la linguistique». (Pravda, 30 mai.)
Le professeur Filine était, jusqu’à l’intervention de Staline, partisan de la théorie de Marr. A plus forte raison, les adversaires de cette théorie, jusque-là brimés par les «marristes», trouvaient-ils que tout n’allait pas pour le mieux dans la meilleure des linguistiques. L’académicien Vinogradov, anti-japhétiste acharné, fait, dans la Pravda du 6 juin, des constatations en tous points identiques à celles de son antagoniste Filine.
Et l’antimarriste Tchikobava, professeur à l’Université de Tiflis, s’exprime ainsi :

«La théorie japhétique de N. Marr, fondée sur I’analyse des éléments (sal, ber, roch, yon), n’a trouvé et ne trouve aucune application dans l’édification culturelle des nationalités de l’U.R.S.S. Tout ce qui se fait de positif dans ce domaine (élaboration de grammaires et de dictionnaires tant pédagogiques qu’historiques, la fixation des normes de la langue littéraire, etc.) s’effectue sans aucun rapport avec la théorie de N. Marr, pour la simple raison que l’analyse des éléments ne peut être d’aucun secours pour la solution de ces tâches urgentes» (Pravda, 9 mai).

Un autre adversaire de la doctrine de Marr, le professeur Tchornykh,de l’Institut pédagogique régional de Moscou, écrit :

«La stagnation ou le ‘figement’ en tels points de la linguistique se répercute on ne peut plus défavorablement sur l’élaboration d’autres points et même, dans une certaine mesure, sur l’enseignement scolaire de la langue maternelle et sur la ‘pratique de la langue’ – à savoir l’élaboration des langues nationales ». (Pravda, 20 juin.)

A la lumière de ces constatations, où l’accord est parfait entre partisans et adversaires de Marr, on commence à comprendre de quoi il retourne : la linguistique soviétique s’est montrée incapable de faire face à ses tâches pratiques. Nous en traiterons plus loin et plus en détail, car c’est là la raison véritable et tangible de l’intervention de Staline. Restons-en pour l’instant à ce débat bizarre où les deux écoles qui s’affrontent s’accusent mutuellement, usant de la morne terminologie bolcheviste vieille de trente ans (même en matière de terminologie, ces linguistes distingués ont été incapables d’innover !) de « déviations bourgeoises », de « formalisme», de «cosmopolitisme», voire de «velléités racistes». Ainsi, par exemple, le professeur Tchikobava, dans son article déjà cité, reproche à «quelques continuateurs de la théorie japhétique» d’interpréter la hiérarchie des langues établie par Marr comme une «classification raciste», et le professeur Tchornykh abonde dans le même sens, tandis que les partisans de Marr estiment que leurs adversaires se rapprochent dangereusement de l’impérialisme américain en se refusant à condamner le comparatisme, méthode spécifique de la linguistique occidentale, qualifiée par eux de « bourgeoise » et de « capitaliste ».
En même temps — ce qui ne manque pas de sel, mais cadre avec les tendances générales actuelles du régime stalinien, — on accuse la théorie de Marr d’avoir incité les linguistes soviétiques à négliger « les résultats de l’histoire passée de la science patriotique dans le domaine de la linguistique ». En formulant cette accusation, l’académicien V. Vinogradov précise :

« C’est pourquoi même les questions de la priorité de la philologie russe du passé, qui, dans beaucoup de domaines de la recherche linguistique, a dépassé de loin la linguistique bourgeoise d’Europe occidentale, n’intéressent pas les continuateurs de N. Marr… Dans aucun autre secteur des humanités soviétiques, l’esprit nihiliste à l’égard des résultats de la philologie russe d’avant la révolution n’est aussi répandu que dans celui de la linguistique ». (Pravda, 6 juin.)

Les citations que nous venons de produire résument tout l’essentiel de ce débat qui, pendant près de deux mois, occupe 18 pages, soit 216 colonnes, de la Pravda, ce qui pourrait faire un gros volume d’au moins 400 pages. Nous passons sur les aspects purement linguistiques de la controverse, évidemment susceptibles d’intéresser les spécialistes, mais qui n’entrent pas dans le cadre de cet opuscule et qui n’étaient pas non plus de nature à préoccuper Staline. Nos deux chapitres précédents, exposant et critiquant la théorie de Marr, permettent de se faire une idée suffisante des points traités par les linguistes soviétiques. Il est à peine besoin de dire que, de part et d’autre, la controverse fut menée à grand renfort de citations de Staline et, subsidiairement, de Lénine, Marx et Engels, et même de Paul Lafargue. Bien que ce procédé soit une seconde nature de tout bolchevik qui se respecte, il devient ridicule quand il s’agit d’une branche de la science où les auteurs invoqués n’ont jamais fait preuve d’aucune compétence particulière. Lénine et Staline ont bien traité de la question nationale (Staline se bornant à démarquer les opinions changeantes de Lénine), mais ils n’ont glissé dans leurs articles ou brochures que fort incidemment des considérations relatives aux langues. On trouve dans quelques écrits de Marx et d’Engels des réflexions sur les langues et sur le langage, mais, si polyglottes qu’ils fussent et si pertinentes que paraissent encore aujourd’hui certaines de leurs réflexions, ils ne se sentaient pas assez armés pour en traiter systématiquement, contrairement à Adam Smith, qui écrivit une Dissertation sur l’origine des langues , dont il convient de souligner, compte tenu des connaissances rudimentaires de son époque, l’étonnante lucidité.
Mais ce recours intempestif et obsédant aux citations de Marx, Engels, Lénine et Staline ne s’explique pas seulement par la mentalité de tout bolchevick, qui ne se sent réellement à l’aise et tout à fait «dans la ligne» que s’il peut appuyer sa propre thèse sur une affirmation, même accidentelle et tirée par les cheveux, d’un des grands «chefs» dont les portraits ornent les tribunes des congrès et les pancartes des manifestations. Les hommes qui se sont affrontés dans cette controverse ne sont pourtant pas des enfants ; ils savent juger de la valeur d’une citation et n’ignorent point qu’une référence produite sans rapport avec le sujet ne prouve rien. S’ils se sont néanmoins prêtés à ce jeu puéril, c’est qu’ils éprouvaient le besoin de se créer un alibi. Tout en discutant de la «paléontologie» du langage, des «quatre éléments», de la hiérarchie des systèmes linguistiques, des mérites respectifs de la grammaire comparée et des «croisements» japhétiques, ils guettaient du coin de l’?il l’éventuelle réaction de Staline, qui — aucun d’entre eux ne l’ignorait — ne pouvait juger qu’en profane de toutes ces questions, mais dont ils sollicitaient le quitus en se réfugiant d’avance, les uns et les autres, sous sa haute autorité.
Le 20 juin, Staline rendit sa sentence redoutée et, à l’instar de Dieu le Père, fit asseoir à sa droite les adversaires et à sa gauche les partisans de Marr.
Avec son esprit de séminariste habitué à réciter le catéchisme, Staline procède par questions et réponses. Les questions posées par «un groupe de jeunes camarades» et auxquelles il s’empresse de répondre avec tant de complaisance cadrent si bien avec ce qu’il veut dire qu’il est permis de supposer que ces questions ont été formulées sur commande.
La première question porte sur un point qui n’avait pas été effleuré tout au long de la controverse, car partisans et adversaires de Marr s’accordaient là-dessus. Elle s’énonce ainsi : «Est- il exact que la langue soit une superstructure au-dessus de la base ?» Et Staline de trancher :

«Un marxiste ne peut considérer le langage comme une superstructure au-dessus de la base ; confondre le langage avec la superstructure, c’est commettre une grave erreur.»

La réponse à cette seule question accapare deux colonnes de la Pravda et trois colonnes de la traduction, d’ailleurs fort médiocre, publiée par les Lettres françaises. Les arguments de Staline rappellent les célèbres controverses byzantines sur le sexe des anges, et nous avouons n’avoir aucun goût pour de tels exercices. En affirmant que le langage ne relève pas de la superstructure, Staline se met en contradiction avec Engels, sans doute par ignorance, sinon il aurait éprouvé le besoin d’expliquer le pourquoi de son désaccord. Pour Engels, la langue faisait partie de la superstructure au même titre que la charpente politique ou culturelle : parlant des limites de la conception matérialiste de l’histoire et de l’action d’autres facteurs encore que du facteur économique, il estime que celui-ci ne suffit point à lui seul pour expliquer des phénomènes de superstructure tels que l’ascension de l’État prussien, l’existence de chaque État nain allemand du passé et du présent, ou la coupure de la langue allemande en deux branches aussi distinctes que celle du Sud et celle du Nord . Peu importe d’ailleurs que Staline ait raison ou non contre Engels ; retenons simplement que son insuffisante connaissance des écrits d’Engels ne le qualifie nullement pour donner à qui que ce soit des leçons de marxisme.
Les explications de Staline ne semblent d’ailleurs pas avoir été ressenties comme entièrement satisfaisantes par ses fidèles eux-mêmes, car, dans la Pravda du 4 juillet, il reprend la question, pour s’en tirer finalement par cette réponse de Normand

«En bref, il ne faut attribuer le langage ni à la catégorie des bases, ni à la catégorie des superstructures.»

Les anges de Byzance, paraît-il, n’avaient pas de sexe non plus.

Passons à la deuxième question : «Est-il vrai que le langage ait toujours été et qu’il soit resté un phénomène de classe, qu’il n’existe pas de langue non liée à une classe, de langue unique et commune à la société, à la nation dans son ensemble ?»
Dans sa réponse, Staline condamne la thèse de Marr selon laquelle le langage est, depuis son origine, lié à une classe sociale déterminée, et il s’inscrit en faux contre l’existence de langues de classe en général. En ayant traité dans notre critique des conceptions de Marr, au chapitre précédent, nous ne croyons pas devoir y revenir. Bornons-nous à indiquer que, pour étayer son affirmation partiellement juste, Staline se sert d’arguments qui montrent la « valeur » de sa science. Ainsi, fort de toute son infaillibilité, il proclame (Pravda, du 20 juin) :

«Les dialectes et les jargons représentent des dérivations de la langue nationale commune à tout le peuple, dérivations sans aucune autonomie linguistique et condamnées à végéter. Penser que les dialectes et les jargons pourraient devenir des langues indépendantes capables d’évincer et de supplanter la langue nationale, c’est perdre la perspective historique et s’écarter des positions du marxisme.»

Ne signalons qu’en passant l’inadmissible confusion des dialectes et des jargons, et parlons des dialectes. Point n’est besoin d’être linguiste de métier pour savoir que la plupart des langues nationales sont précisément des dialectes qui ont supplanté d’autres dialectes, et même d’autres langues. C’est ainsi que le français s’est substitué au provençal, tombé aujourd’hui en désuétude à tel point que M. Albert Dauzat, à propos de son éventuel enseignement à l’école, a pu écrire à juste raison et avec la compétence qu’on lui connaît :

«Quel provençal, quel languedocien enseignera-t-on ?»

De toutes les grandes langues nationales de notre époque, seul fait exception à cette règle l’allemand littéraire, qui ne correspond à aucun dialecte allemand. Et c’est cette «simple langue écrite» — comme l’appelle A. Meillet — qu’on est en droit de qualifier de langue de classe puisqu’elle fut, à l’origine, la langue de la bourgeoisie qui colonisa les régions de l’Est, et ensuite celle de la bureaucratie des chancelleries de Bohême et de Saxe . C’est encore A. Meillet qui — il ne se targuait pas d’être marxiste ! — donne à Staline une leçon de marxisme en montrant le caractère de classe du français moderne :

«Le parler d’une région centrale, qui est celui des chefs du pays et où la civilisation a son centre, devient intégralement la langue commune» .

Et le breton est-il, oui ou non, une langue de classe ?

« Du jour où la langue, le dialecte local est abandonné par la classe cultivée, il est voué — je ne dis pas à la disparition — à la déchéance sociale » .

En écrivant cela, M. Albert Dauzat montre, dans l’alinéa précédant ce passage, que le breton n’est plus la langue que de certaines classes sociales (essentiellement les paysans) de la Bretagne. Il rejoint ici la théorie, formulée dès 1906 par l’un des plus grands théoriciens marxistes du XXe siècle, Karl Renner, des «nations complètes» et des «nations incomplètes». Ce que nous venons de dire du breton fut vrai aussi, jusqu’à la veille de l’autre guerre, pour le flamand. Ainsi que le soulignait très justement le député social-démocrate allemand Hugo Haase à la tribune du Reichstag (séance du 30 mars 1917), la bourgeoisie flamande, à Anvers et à Gand, à Bruges et à Ostende, s’était francisée, de sorte que le flamand était devenu la langue des seules classes laborieuses des villes et des campagnes . Dans ces conditions, on est en droit, sans évidemment tomber dans les exagérations de M. Marr, de parler de « langues de classe », et des savants étrangers à la doctrine marxiste comme A. Meillet et M. A. Dauzat, et des savants marxistes comme Karl Renner et Otto Bauer — que Staline traite de «sociaux-fascistes » — rivent le clou au «léniniste» Staline.
En affirmant que les dialectes sont des «dérivations» des langues nationales, Staline semble s’imaginer que le français littéraire (et c’est valable aussi pour le russe, l’italien, etc.) serait le phénomène primaire et originel, et qu’après coup seulement Picards et Wallons, Champenois et Saintongeois, Bourguignons et Lorrains se seraient ingéniés, sans doute par vice et pour tuer le temps, à inventer leurs parlers régionaux respectifs. Staline s’est-il rendu compte de l’énormité et du ridicule de son affirmation, ou quelqu’un l’en a-t-il averti au risque de sa vie? Toujours est-il que le Père des peuples a brusquement changé d’avis : il affirme exactement le contraire dans la Pravda du 2 août 1950 (après six semaines de réflexion!) en constatant que le dialecte de Koursk- Orel a fourni la base de la langue nationale russe, et celui de Poltava-Kiev la base de l’ukrainien. Après quoi le lecteur ébahi peut se demander si les dialectes ne sont que des «dérivations» d’une langue nationale, ou si cette dernière est la « dérivation » d’un dialecte; il est obligé de trouver la première affirmation aussi «géniale» que la seconde, et la répétition de l’une ou de l’autre peut le conduire en Sibérie, selon l’humeur changeante du chef vénéré.
Il faut cependant convenir que Staline dit parfois des choses justes. Dans certains cas en effet, et pour des causes d’ordre politique ou historique, certains dialectes quelque peu aberrants ont été érigés en langues nationales littéraires et officielles, s’opposant aux langues dont ils étaient originellement des composantes (mais non point des «dérivations» !) et coexistant ensuite avec elles comme langues nationales à part. Tel paraît bien le cas du néerlandais en face de l’allemand, et tel est le cas du slovaque par rapport au tchèque, du slovène vis-à-vis du serbo-croate, du bessarabien (qui s’écrit même en caractères cyrilliques) comparé au roumain. Et, pendant le règne de Hitler, maints Suisses alémaniques caressèrent l’idée de faire de leur dialecte, incompréhensible pour les Allemands comme pour les Autrichiens, une langue littéraire indépendante afin d’enlever au troisième Reich tout prétexte à annexion. Mais Staline se gardera bien de mentionner cet exemple susceptible d’étayer — dans une certaine mesure — sa thèse ahurissante : au moment où les Suisses redoutaient tout de la part de Hitler, Staline, lui, n’avait rien à refuser à ce même Hitler…
A la question suivante : «Quels sont les traits caractéristiquess d’une langue ?», Staline répond par des banalités qu’il est inutile de résumer ici. Les échantillons cii-dessus reproduits de son «érudition» nous dispensent d’insister.
Nous arrivons, enfin, à la dernière question : «La Pravda a-t-elle eu raison d’ouvrir une libre discussion sur les problèmes de la linguistique ?»
Il était vraiment inutile de se faire poser une telle question. La Pravda, dit Staline, a eu raison, évidemment, puisque tout ce qu’elle fait est commandé par Staline. Si elle a ouvert la discussion, c’est parce que le chef génial, ne se contentant pas de la tolérer, l’avait ordonnée !
Nous avons déjà reproduit, au premier chapitre, une partie essentielle de la réponse de Staline. Après avoir condamné la dictature exercée (avec sa propre approbation) depuis des années par les partisans de Marr sur leurs adversaires, Staline anathématise la théorie même de Marr dans tous ses points essentiels :

– l’idée (remontant à Engels) que le langage relève de la superstructure
– le caractère de classe du langage
– la répudiation, par Marr, de la linguistique occidentale, dont la méthode historico-comparative apparaît à Staline supérieure à la méthode de Marr;
– la condamnation, par Marr et ses disciples, de l’idée de langues mères communes à une ou plusieurs familles de langues .

Personnellement, nous ne prenons à notre compte ni la doctrine de Marr, ni sa «réfutation » par Staline. Nous exposons.
Staline profère, en outre, cette menace à peine dissimulée contre l’académicien Mechtchaninov, chef de file des marristes, en le mettant nommément en cause :

« Si je n’étais pas persuadé de l’honnêteté du camarade Mechtchaninov et des autres dirigeants de la linguistique, je dirais qu’une telle attitude équivaut à un sabotage. »

Or le délit de « sabotage professionnel » entraîne la peine de mort en vertu des décrets du 23 janvier 1931 et du 7 avril 1932… Fort heureusement, N. Marr est mort depuis 1934.
Dans les interventions de Staline, il n’est pas question des tâches pratiques dont le non-accomplissement fut à l’origine du débat. Staline sait que, les marristes une fois rappelés à l’ordre, ces tâches pratiques trouveront leur solution. Il n’a pas besoin de s’abaisser à des détails indignes d’un «coryphée de la science»; il lui suffit d’avoir ajouté un nouveau fleuron à sa couronne abondamment garnie: après l’économie, la sociologie, la philosophie, la littérature et les arts, voici le tour de la linguistique.

laurat-staline

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