1957-09 Préface à « Marxisme et liberté » [Dunayevskaya]

préface à la première édition

Devant la lutte constante de l’homme pour la liberté absolue, menée de chaque côté du rideau de fer, on peut parler, aujourd’hui, d’un véritable complot dont le but pervers serait d’iden­tifier le marxisme, théorie de libération, à son contraire, le communisme, théorie et pratique de l’esclavage. Cet ouvrage se propose de restaurer l’essence originale du marxisme, « naturalisme ou humanisme conséquent », selon les termes mêmes de Marx.

Jusqu’à présent, les racines américaines du marxisme sont restées cachées. Il est connu, mais non de tous, que Marx aida les Nordistes pendant la guerre de Sécession. Il est encore moins connu que les chemins des abolitionnistes et de Marx se croisèrent alors. Enfin, on ignore tout à fait que, sous l’im­pact de la guerre civile aux U.S.A. et des luttes ouvrières pour la journée de huit heures, Marx remania complètement la structure de son œuvre théorique majeure, Le Capital. Le présent ouvrage présente la première analyse de ces faits. Notre époque se caractérise par « une lutte pour l’esprit humain ». A moins de puiser sa force dans la notion de rapports radicalement nouveaux entre l’homme et la machine, entre >l’homme et l’homme, cette lutte est vaine. L’actualité du marxisme réside justement en ceci : jamais un philosophe n’a eu un concept plus élevé de l’humanité; jamais, cependant, une conception philosophique n’a été aussi profondément enracinée dans la notion clef de la nécessité première de toute société humaine : travailler et produire. Que la bombe H mette en péril la survie même de la civilisation n’y change rien. La réponse au problème n’est pas dans les manchettes de journaux, mais dans la production. C’est ce qui confère à la pensée de Marx son actualité. Les problèmes qu’il posait, il y a un siècle, font l’objet, actuellement, de luttes concrètes à l’usine et dans la société.

Le fondement philosophique du marxisme ne fut pas pleinement compris avant le développement de l’Etat totalitaire. Aujourd’hui seulement, on peut comprendre que Marx ne rejeta pas le communisme de son époque par un esprit humanitaire

e siècle, qui aurait accompagné ses théories économiques scientifiques. Sa prédiction de la chute inévitable du capitalisme et de l’apparition d’un ordre humain nouveau n’avait rien d’un matérialisme vulgaire : Marx sut prévoir que les ouvriers rechercheraient leur universalité et leur épanouissement dans leur rôle social de producteurs. Simple refus de la propriété privée, le communisme ne pouvait pas être en tant que tel — avertissait Marx — « le but du développement humain, — la forme de la société humaine ». Le marxisme est une théorie de libération ou il n’est rien. Marx eut pour souci majeur la liberté de l’humanité, le gaspillage de vies humaines, loi générale absolue, inévitable du développement capitaliste. Le communisme russe s’appuie sur le même principe moteur que le capitalisme : verser au travailleur le minimum, en extirper le maximum. C’est « le Plan »… Pour Marx, c’était la loi de la valeur et de la plus-value. Il prédisait que le libre développement de cette loi engendrerait la concentration du capital « entre les mains d’un seul capita­liste ou d’une seule compagnie de capitalistes ». Il prédisait également le glissement actuel vers le capitalisme d’Etat. Non qu’il eût des dons de prophète, mais il retraça toutes les étapes du développement social suivant la méthode dialectique. On ne saurait comprendre les grands ouvrages théoriques de Marx si l’on part avec le préjugé selon lequel la méthode spécifique de la dialectique hégélienne est une absurdité. La véritable absurdité consisterait à présenter la méthode comme preuve de la théorie. Celle-ci ne peut être prouvée que par la pratique, par l’évolution concrète de la société. Cet ouvrage couvre donc l’évolution du machinisme, de la révolution industrielle jusqu’à l’automation actuelle. Nous avons traité trois courants majeurs de pensée : 1. l’évo­lution de l’économie politique anglaise, les doctrines révolutionnaires françaises et la philosophie idéaliste (hégélienne) allemande, en fonction du développement de la société au cours de la période 1776-1831; 2. le développement du mar­xisme, du vivant de Marx et après, en fonction des luttes de classes, à l’époque de la guerre de Sécession, de la Commune de Paris, de la première guerre mondiale et de la révolution russe; 3. la méthodologie marxiste, appliquée aux problèmes soulevés par le mouvement vers le capitalisme d’Etat d’un côté, la liberté absolue de l’autre. L’union de la théorie et de la pratique, qui caractérisa la période de maturité de Marx (1843-1883), reste le défi de notre époque. Deux mouvements poussèrent l’auteur à écrire ce livre : 1. celui des ouvriers américains; 2. celui des ouvriers de l’Allemagne de l’Est. Tous deux se situèrent entre 1950 et 1953, au moment de la guerre de Corée et de la mort de Staline. Les ouvriers américains, en particulier ceux des mines et de l’automobile, commençaient à se heurter aux réalités de l’automation; la pro­ductivité ne fut plus une question de revendications salariales; les ouvriers exigeaient de meilleures conditions de travail, réclamaient un mode de vie tout à fait nouveau. A la même époque, les ouvriers de l’Allemagne de l’Est défièrent le régime communiste par leur soulèvement du 17 juin 1953. Quelques semaines plus tard, éclatait la révolte des camps de travail forcé de Vorkhouta, en Russie même. Le glas de la fin pro­chaine du totalitarisme russe sonnait au fond des steppes de la Sibérie et au cœur même de l’Europe.Tous, du philosophe dans sa tour d’ivoire à l’homme de la rue, se posent cette question : est-ce que l’homme peut être libre à notre époque totalitaire? Les révoltes de 1953, puis la révolution hongroise de 1956 ont répondu par l’affirmative aux générations futures. Les luttes des Noirs dans la période 1956-1957 ouvrent, elles aussi, le chemin d’une nouvelle société. La « petite guerre » de Suez faillit nous précipiter dans la troi­sième guerre mondiale. Mais des deux côtés de l’Atlantique, l’homme, face à la crise mondiale, s’est mis en quête d’une philosophie nouvelle.

Le théoricien, aujourd’hui plus que jamais, ne peut s’en remet­tre à sa propre inspiration. La théorie exige une adaptation constante des idées à la lumière des actions et des pensées des ouvriers. Ainsi, je commençai à préparer les éléments de ce livre sur la transformation de la Russie, Etat ouvrier, en son contraire, c’est-à-dire en une société à capitalisme d’Etat, lorsque la deuxième guerre mondiale éclata. Maints spécialistes, qui partageaient ou ne partageaient pas mes opinions, contribuèrent à mon travail. A l’origine, cet ouvrage était une analyse marxiste du capitalisme d’Etat. Il ne prit sa forme actuelle de Marxisme et Liberté que dans la période 1950-1953, avec l’apparition du nouveau mode de production et des révoltes qui s’ensuivirent. Nous vivons à une époque d’absolus, à la veille de la fin de toute tyrannie, à la veille de la libération



absolue; il est donc impérieux de réaliser une union nouvelle entre la théorie et la pratique; ce besoin, à son tour, dicte une nouvelle méthode d’écrire; en tout cas, il dicta la méthode suivie dans la rédaction du présent ouvrage.
Je parcourus le pays, présentant oralement les idées de ce livre à des groupes d’ouvriers de l’automobile, de la métallurgie, à des mineurs, à des étudiants. Leur apport fut précieux; ils exprimèrent, dans leur propre langage, en s’appuyant sur des expériences personnelles, leur vision des choses; j’y gagnai une compréhension nouvelle des faits. C’est ainsi qu’un mineur de la Virginie occidentale, tout modeste à propos de sa compréhension du « marxisme », dépouilla la liberté de son enve­loppe abstraite et lui donna une signification concrète : « J’ai écouté ce que vous avez dit sur Marx, dit-il. Je ne peux pas m’exprimer comme lui mais je sais bien de quoi il parle. Ce matin, il devait être 6 heures moins le quart, je traînais encore au lit. Je regardai par la fenêtre et me dis :  » Mon vieux, tu dois te lever et descendre, que tu le veuilles ou pas.  » Je n’en soufflai mot à ma femme; mais dans mon for intérieur, je me suis dit :  » Et tu te prétends un homme libre?  » » Ces premiers entretiens finis, je rédigeai un premier texte, puis le soumis à l’étude de quelques-uns de ces groupes; après trois mois, je faisais taper leurs commentaires; après les avoir exa­minés attentivement et avoir remanié mon premier manuscrit, j’entrepris une deuxième tournée de discussions intensives, dont quelques-unes sont rapportées ici. Ce n’est qu’à la fin de ces entretiens individuels que j’entrepris la rédaction présente de Marxisme et Liberté.

Je désire donc dédier cet ouvrage aux ouvriers de l’automobile et de la métallurgie, aux mineurs, aux étudiants qui ont tant contribué à la rédaction de ce livre. Ils sont mes co-auteurs.

Raya Dunayevskaya, Détroit, Michigan, mai 1957.

P.S. En relisant les épreuves, l’auteur prit la liberté d’ajouter quelques notes sur les événements (tel le discours de Mao Tsé-toung, De la Contradiction) qui eurent lieu entre l’impression de cet ouvrage et sa publication. R. D., septembre 1957.

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