1957 Lettre à « Noir & Rouge » [Péret]

L’étude de « N. & R. » sur le nationalisme appelle d’abord des remarques méthodologiques :

1) elle donne l’impression que les conclusions ont été posées a priori et que le développement a été construit en fonction de ces conclusions.

2) Une volonté d’antimarxisme à tout prix domine tout le texte.

3) Confusion terminologique. Exemple : l’impérialisme capitaliste est confondu avec le colonialisme et l’impérialisme de l’empire romain sans que jamais le contenu de ce terme soit jamais précisé.

4) Erreurs manifestes. Exemple : « Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre » est une formule de Saint-Just et non de Marx.

Ce ne sont là que des remarques générales. Un examen détaillé du texte appellerait une réplique aussi longue que ce texte. C’est ainsi qu’ouvrant la brochure au hasard je tombe sur la phrase suivante : « L’État engendre nécessairement le nationalisme, le totalitarisme et la guerre qui sont les meilleurs soutiens de sa puissance. » Tout est faux dans cette phrase. Ce n’est pas l’« État qui engendre le nationalisme », mais la société divisée en classes qui engendre à la fois l’État et le nationalisme, le totalitarisme (fasciste ou stalinien) n’étant que la forme la plus achevée de l’État. Celui-ci n’engendre pas non plus la guerre. C’est encore la société de classes qui en est responsable, la guerre étant bien antérieure à tout État. En effet, comment parler dÉtat à propos de tribus primitives qui cependant vivent en état de guerre permanente ?

Passons aux conclusions :

1) Pas un instant, au long de cette étude, n’est examinée la cause de la poussée nationaliste dont le monde souffre depuis 20 ans. À mon sens, elle provient de l’échec des tentatives révolutionnaires immédiatement antérieures à la seconde guerre mondiale et en premier lieu de l’écrasement de la révolution espagnole. La perte de toute perspective révolutionnaire immédiat, a eu pour conséquence une répression générale et une confusion des esprits (entretenue savamment par les staliniens). En un mot un processus d’involution s’est déclenché avec la deuxième guerre qui a amené une renaissance du nationalisme, laquelle était impensable avec le triomphe de la révolution espagnole.

2) Il est certain que la classe ouvrière, internationalement considérée, subit le compartimentage qui lui est imposé. Elle ne pourrait échapper que si elle avait atteint un niveau de conscience de classe extrêmement élevé, mais alors elle serait en condition de renverser le capitalisme, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui. Il ne s’ensuit cependant pas que la division en nations domine la division en classes. S’il parait en être ainsi aujourd’hui, c’est à cause du recul de la révolution sociale et du venin nationaliste injecté à la classe ouvrière par le stalinisme.

3) Cette remarque est juste pour l’époque actuelle mais pour elle seulement, pour les raisons déjà indiquées.

4) Même réponse : cette passivité tient avant tout au poids du stalinisme sur la classe ouvrière et plus généralement à la pression des appareils politiques et syndicaux.

5) Entièrement faux. La cause essentielle de cet état de choses réside dans le recul révolutionnaire engendré par l’échec de la révolution espagnole et la guerre qu’il a permis.

6) La multiplication des « États-nations » est un phénomène de dégénérescence du système capitaliste comparable — toutes proportions gardées — avec celui qu’on a pu constater au début de l’ère actuelle. Cela montre que le système capitaliste est à bout de souffle, qu’il commence déjà à pourrir et si dans un petit nombre d’années la classe ouvrière n’en prend pas conscience et ne se lève pas pour la détruire, alors oui, la décadence sociale deviendra irréversible. Le « choc en retour » évoqué ici n’est qu’un phénomène secondaire, la forme actuelle et la plus visible de la décadence du système capitaliste.

7) Si le phénomène est « irréversible », il ne peut être « dépassé ». Il peut et doit être dépassé par la révolution sociale justement parce qu’il n’est pas irréversible.

8) Il est de fait que les mouvements d’émancipation nationale ne se proposent en aucune manière l’instauration d’une société socialiste ou libertaire, du moins à leur étape initiale. Leur intérêt pour la classe ouvrière est qu’ils affaiblissent l’État capitaliste contre lequel se dressent les peuples revendiquant leur libération. Le devoir strict des révolutionnaires est de soutenir ces mouvements tout en les critiquant. C’est ainsi qu’ils seront en mesure de faire pénétrer leurs idées chez le peuple opprimé et de faciliter l’approfondissement de la lutte assurant — en cas de circonstances internationales favorables — la transformation de la révolution nationale, son passage à la révolution sociale. La fédération des peuples représente un stade supérieur de l’évolution humaine, celui qui précède immédiatement la suppression des gouvernements ou le passage du « gouvernement des hommes à l’administration des biens. » La « redistribution géographique, égalitaire, des activités humaines » me paraît relever de l’utopie. Comment en effet créer une industrie métallurgique là où, par exemple, n’existe pas de minerai de fer ?

9) Simple banalité.

10) Autre banalité.

11) D’accord.

12) Il est nécessaire au contraire d’apporter aux peuples soulevés contre leurs oppresseurs le soutien la plus entier des révolutionnaires, ce qui n’exclut nullement la critique, tout au contraire, mais sans ce soutien comment peut-on critiquer et comment seraient accueillies les critiques justifiées que ces mouvements appellent ?

Il est faux de rendre l’État responsable de « l’exploitation, l’injustice, la misère » etc., puisque cet État n’est que le produit de la société de classes. C’est à la société de classes qu’il faut s’en prendre, la détruire et créer les bases d’une société nouvelle conduisant à la disparition des classes et de l’État

B .P.

2 Réponses to “1957 Lettre à « Noir & Rouge » [Péret]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] en 1936-37 * Wilebaldo Solano: Le PSOP dans le sauvetage du POUM en 1939 (1989) * Benjamin Péret: Lettre à “Noir & Rouge” (1957) * Maurice Dommanget: Jean Colly (1858-1929) (1967) * Socialist Party of Great Britain […]

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  2. From the archive of struggle, no.40: Yale Yiddish special « Poumista Says:

    […] en 1936-37 * Wilebaldo Solano: Le PSOP dans le sauvetage du POUM en 1939 (1989) * Benjamin Péret: Lettre à “Noir & Rouge” (1957) * Maurice Dommanget: Jean Colly (1858-1929) (1967) * Socialist Party of Great Britain […]

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