1958-05 La classe ouvrière chinoise face à l’exploitation bureaucratique [Souyri]

Extrait de l’article de Pierre Souyri La lutte des classes en Chine bureaucratique, signé du pseudonyme Pierre Brune, dans Socialisme ou Barbarie N° 24 (mai-juin 1958).

Aussitôt le pouvoir conquis, la bureaucratie chinoise a rejeté son masque ouvriériste et a révélé son véritable visage de nouvelle classe exploiteuse. Les unes après les autres les revendications traditionnelles du mouvement ouvrier chinois sont cyniquement reniées à grand renfort de propagande; la bureaucratie s’est efforcée de convaincre le prolétariat que les pratiques qui sous le K.M.T. [Kuomintang] étaient dénoncées comme l’expression de la rapacité capitaliste devenaient sous le nouveau régime la pierre angulaire de l’édification du socialisme.

Dès 1950, le parti et les syndicats multiplient les campagnes pour s’efforcer de persuader les ouvriers que leur intérêt bien compris exige d’eux un changement complet de leur attitude vis-à-vis de la production. A la cadence de plusieurs par semaine, les réunions se succèdent au cours desquelles les bureaucrates syndicaux entreprennent de rééduquer les travailleurs et de les convaincre qu’en arrivant au travail en retard, en s’absentant sans raison, en faisant la pause dans l’usine, ils ne font que se nuire à eux-mêmes.

Mais cette orchestration de la productivité se termine sur un demi-échec. Quelques centaines de milliers d’ouvriers tout au plus participent aux campagnes pour le développement de la production. L’étatisation laisse subsister intacte au sein de l’entreprise bureaucratique la contradiction entre le rapport capitaliste qui tend à nier le rôle humain de l’ouvrier dans la production et l’impossibilité de faire fonctionner l’usine moderne avec sa technologie complexe et fragile, sans que les ouvriers déploient dans le travail des qualités qui n’appartiennent qu’à l’homme. Après deux ans de tentatives sans succès pour obtenir la collaboration active de l’ensemble des ouvriers à la production, en 1952 la bureaucratie chinoise institue le salaire aux pièces. Il s’agit de briser l’apathie que la classe ouvrière chinoise continue à manifester dans son ensemble face à la production bureaucratique en intéressant à titre individuel les travailleurs à la bonne marche de l’entreprise, en dépit des rapports sociaux qui, privant les ouvriers de la direction de leur propre activité laborieuse en les asservissant à la machine et à travers elle, à la volonté extérieure de la classe dirigeante exploiteuse, leur font éprouver leur propre travail comme une activité qui leur est étrangère et ennemie. Indubitablement, la bureaucratie parvient par le salaire aux pièces, pour un temps, à imposer sa volonté aux travailleurs. Ceux-ci sont classés en cinq catégories qui se subdivisent à leur tour en huit échelons avec des salaires de base différents établis en fonction des rendements des ouvriers modèles. Sous peine d’être rémunérés au-dessous de la norme avec un salaire de famine, un nombre croissant d’ouvriers est obligé de « faire de la productivité ». La bureaucratie clame ses victoires. Entre 1953 et 1956, la productivité du travail augmente de 69%. Dès 1958, 80 % des ouvriers participent aux campagnes de production.

Le système des normes et du salaire aux pièces a désagrégé l’unité de la classe ouvrière. Tandis qu’une majorité de travailleurs atteint péniblement les normes, une minorité de travailleurs de choc se détache, bat des records et accumule les privilèges (primes, logements neufs, congés payés dans les maisons de repos, etc.). Il est vrai que les exploits des stakhanovistes chinois relèvent souvent de la plus franche galéjade, comme le record battu par ce mineur, Chew Wen-Tsin qui, plus fort que Stakhanov en personne, extrait le 19 mars 1951, 243 tonnes de charbon en 7 heures 20 de travail (indiquons pour souligner l’énormité de ces chiffres que dans les mines de Pennsylvanie aux U.S.A. où pourtant l’abattage et l’évacuation sont entièrement électrifiées, le rendement du mineur américain ne dépasse pas 4 tonnes et demie par jour. C’est pourtant près de 3 fois le rendement des mineurs français.)

Mais les « trucs » auxquels recourent les ouvriers de choc importent peu aux dictateurs du Plan. L’essentiel est, qu’en échange des privilèges dont on les gave, les stakhanovistes remplissent le rôle qu’on attend d’eux: enfoncer les normes pour montrer qu’elles sont trop basses et qu’il est par conséquent possible et légitime de précipiter encore les cadences de travail. Comme en U.R.S.S., le stakhanovisme n’est en Chine qu’une énorme mystification destinée à détacher du prolétariat une aristocratie du travail qui devient auxiliaire de la bureaucratie dans sa lutte pour intensifier l’exploitation.

Dès 1953 cependant, la bureaucratie doit quelque peu déchanter. La lutte des travailleurs surexploités renaît dans les usines. Le système des normes et du salaire aux pièces n’est pas d’une efficacité totale. L4absentéisme, le retard au tyravail, la pause pendant la journée, l’arrêt du travail avant l’heure, reparaissent. Les congés sous prétexte de maladie se multiplient affectant parfois jusqu’à 15 et même 20% des ouvriers dans certaines entreprises. Mécontents des conditions de travail, des ouvriers quittent certaines usines pour aller chercher du travail ailleurs. Ce mouvement prend une ampleur exceptionnelle dans les mines, mençant de semer le désordre dans les plans de la bureaucratie. Celle-ci riposte alors à l’indiscipline grandissante des ouvriers en prenant des mesures de coercition. En 1954, elle promulgue un Code du Travail. Les ouvriers sont désormais rivés à l’usine ou à la mine. Chacun d’eux est pourvu d’un livret de travail et il ne peut changer d’emploi sans obtenir un visa des autorités. Pour lutter contre l’absentéisme, le relâchement de l’effort dans le travail, la détérioration des machines et des matières premières, tout un catalogue de sanctions est établi: amendes, mises à pied, rétrogradation, ou renvoi pur et simple. Des tribunaux industriels sont créés dans toutes les villes ouvrières pour appliquer ces nouveaux règlements. Dès 1954, ils fonctionnent à plein rendement. Deux mois après sa création, le tribunal industriel de Tien-Tsin a prononcé 61 condamnations, rien que parmi les cheminots de cette ville. Les sanctions sont lourdes: à Harbin des ouvriers se sont vus retenir à titre d’amende 92% de leur salaire. L’année 1954 marque un tournant: désormais entre la bureaucratie et le prolétariat une lutte sans répit et de mois en mois plus acharnée se livre dans les entreprises. Les signes précurseurs de la crise de 1956-1957 commencent à transparaître.

Au bout de quatre ans d’expérience, les illusions que le prolétariat avait pu entretenir sur la véritable nature du régime qui sortait de la Révolution se dissipent rapidement. Toutes les ruses de la propagande sont impuissantes contre l’expérience qu’ont les ouvriers de la réalité de la vie quotidienne.

(…)

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2 Réponses to “1958-05 La classe ouvrière chinoise face à l’exploitation bureaucratique [Souyri]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] Contre le courant (2005, kurze Einführung zu einem Film zur Geschichte der PSOP) * Pierre Souyri: La classe ouvrière chinoise face à l’exploitation bureaucratique (1958) * Selected Writings on The Middle East by Raya Dunayevskaya — a Bibliography […]

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  2. Mises à jour « La Bataille socialiste Says:

    […] La classe ouvrière chinoise face à l’exploitation bureaucratique (P. Souyri, 05-1958) […]

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