1959 Introduction aux Dix thèses sur le marxisme aujourd’hui de Korsch [Rubel]

Paru dans Arguments, III, n° 16, 1959. Repris en poche dans Arguments/2: Marxisme, révisionnisme, métamarxisme (UGE 10/18, 1976).

Présentation

Le texte original des thèses ci-après se présente sous la forme de deux feuilles ronéotypées. Il est rédigé en allemand et daté de « Zurich, le 4 septembre 1950). Son authenticité ne semble pas faire de doute. On y reconnaît à la fois le style de Korsch (voir par ex. les Thèses sur Hegel dans Critique sociale, mars 1932 et sa notice biographique sur Karl Marx, ibidem, avril 1933) et certaines idées exprimées par lui après Marxismus und Philosophie (1923), notamment en ce qui concerne l’élément jacobin repris chez Marx et passé ensuite à ses épigones.

Il n’est pas douteux cependant que nous avons affaire ici à une vraie « mutation » intellectuelle, puisque l’auteur y rejette catégoriquement le marxisme en tant que seule théorie de la révolution prolétarienne. Personnellement, je n’ai eu connaissance des thèses de Korsch que vers 1955. Elles me surprenaient d’autant moins qu’avant cette date, j’avais eu avec lui un échange de lettres. Korsch travaillait alors à une étude sur Bakounine et ne me cachait pas sa sympathie pour l’éthique anarchiste. On me permettra de citer quelques lignes de sa lettre datée de Boston, le 7-7-1951 à propos de mes Pages choisies de Marx pour une éthique socialiste (1946):

« Je crois pouvoir dire qu’en somme toutes les idées sur la théorie marxienne et son histoire (passée, présente et future) sont beaucoup plus proche des vôtres qu’on n’ aurait pu s’ attendre, érant donné que nous représentons des générations différentes, et un ensemble d’expériences théoriques et pratiques qui ne sauraient être plus divergentes. Dans certains cas, nos divergences sont de terminologie plutôt que de fait. J’avoue par exemple que le titre « Pour une éthique socialiste » ne pouvait être accepté qu’à contrecoeur par un vieux marxiste qui se rappelle tant d’efforts pour réduire la théorie de Marx au vide d’une morale conventionnelle ou plutôt à traduire celle-ci dans le langage révolutionnaire du marxisme. Maintenant encore après avoir lu votre Introduction, je ne suis pas tout à fait convaincu de la justesse de votre équation des éthiques de Kierkegaard, Nietzsche et Marx. Et je crois qu’une éthique qui puisse survivre à l’époque bourgeoise devrait être conçue plutôt dans l’esprit de Guyeau (Esquisse d’une morale sans obligations, ni sanctions), avec l’accent transféré de la nature à l’histoire et à la société, mais « guyeautiste » dans le sens qu’elle reste une éthique que Marx aurait répudiée comme « anarchiste », car sur cette question il était tout aussi « marxiste » que tout autre marxiste aujourd’hui. Toutefois, je me suis senti en plein accord avec le vrai contenu de votre présentation qui, selon moi, consiste en une interprétation du marxisme comme action sociale plutôt que comme science ou dogme théorique. »

Cette hésitation n’est pas absente, me semble-t-il, des thèses qu’on va lire. Dans la dernière en particulier, l’auteur semble avoir éprouvé quelque insurmontable difficulté à définir le passage du capitalisme monopoitistique et planifié à la société sans classes. Quoi qu’il en soit, on est ici très loin de la conception, défendue avec une rare maîtrise, du marxisme comme seule théorie de la révolution sociale.

Elle paraît laisser du terrain à un éclectisme doctrinal où il est difficile de retrouver les sympathies de Korsch pour un marxisme orthodoxe, ou pour le léninisme, telles qu’on les trouvait dans ses écrits antérieurs à c1930. Il convient toutefois de remarquer que Korsch considérait  Marx comme entaché de jacobinisme, et cela dès 1932.

Après avoir montré l’impossibilité de faire du marxisme une philosophie (et sur ce point les affirmations de Marx sont formelles), Korsch tente néanmoins dans Marxismus und Philosophie (1923) un sauvetage sans espoir. Dans son Karl Marx (Londres, 1938), il a abandonné toute ambition de ce genre: « Investigation rigoureusement empirique des formes historiques déterminées de la société, la science mathématique de Marx n’a nul besoin d’une base philosophique » (ibid., p. 1969). Et plus loin: « Dans sa principale tendance, le matérialisme historique n’est plus une méthode philosophique, mais plutôt une méthode empirique et scientifique » (p. 230). Mais n’ouvrons pas ici un tel débat. Souhaitons seulement que la publication de ces thèses (faite sans le consentement formel de l’auteur) ainime une discussion qui doit échapper aux limites étriquées de la spéculation philosophique ou du passe-temps littéraire.

Maximilien Rubel.

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