1960-11 Souvenirs d’un demi-siècle [Rosmer]

Paru dans Témoins n°25 (novembre 1960)

De la boutique du quai de Jemmapes, où il installa définitivement la Vie ouvrière, à l’étroit logement de Vanves où vient de s’achever une existence trop tôt brisée, Pierre Monatte devait, durant un demi-siècle, donner la même image de cordialité et de tranquille maîtrise de soi. Connu ou inconnu, le visiteur était assuré d’un accueil affable, de pouvoir puiser sans hâte et sans gêne dans une information exceptionnelle, de questionner autant qu’il lui plaisait et profiter d’une masse de connais­sances devenant, avec les années, sans cesse plus rares ; bien avant de disparaître, Monatte était devenu le dernier lien entre la grande époque du syndicalisme révolutionnaire et l’état de dégénérescence dans lequel le mouvement syndical se trouve aujourd’hui. Si la bonne humeur le quittait rarement, cela ne veut pas dire que, durant ce demi-siècle, sa vie fût exempte de soucis ; la publication de la revue n’était jamais une route tout unie, les obstacles qu’il fallait surmonter ne manquaient pas : d’abord les préoccupations d’ordre matériel toujours présentes ; mais infiniment plus pénibles étaient les heurts qui surgirent parfois à l’intérieur du « noyau » quand ils entraînaient des séparations aux­quelles Monatte ne se résignait que difficilement, n’hésitant point cepen­dant dès qu’elles apparaissaient nécessaires ; autant le ralliement au syndicalisme d’éclopés du mouvement — si nombreux au temps du stali­nisme — le réjouissait, autant les départs le désolaient… Ces traits essentiels sont rappelés dans les témoignages affectueux portés en ces jours par des militants des diverses générations et par des hommes de toutes conditions. Je pourrais, à mon tour, l’attester ; mais ayant connu Monatte dès son arrivée à Paris et ayant vécu auprès de lui dans les moments les plus mémorables, je voudrais ajouter au tableau générale­ment évoqué quelques traits peu connus ou souvent oubliés.

En envoyant, pour ses débuts, le bachelier dans un ville industrielle du Nord l’administration universitaire contribua grandement — quoi­que involontairement — à la formation du syndicaliste. Jeté soudain au milieu d’une population ouvrière durement exploitée, le jeune liber­taire allait le libérer aisément des tendances individualistes de ses conceptions anarchistes d’alors, et, d’autre part, le spectacle permanent d’une organisation socialiste et syndicale dominée par un ancien militant de la mine, révoqué pour son action et devenu maintenant député et ser­viteur des compagnies, le confirmait dans son hostilité au socialisme parlementaire.

Venant à Paris ainsi équipé, son passage à Pages libres fut doublement profitable, en lui enseignant entre autres le goût du travail bien fait et l’importance de ce qui est trop souvent considéré comme de menues besognes, d’une administration attentive, toujours en contact avec ses abonnés ; à la Vie ouvrière, même quand il avait toute la charge de la rédaction, son occupation favorite était de manipuler les fiches d’abonnés, de les classer, tantôt par régions, tantôt par professions, voyant par là les directions dans lesquelles il fallait faire porter l’effort pour recruter les nouveaux abonnés.

De ces deux influences qui le marquèrent au début de sa vie militante, il a lui-même parlé à diverses reprises. Il en est une autre, moins connue, qui concerne plus particulièrement l’homme.

Au printemps de 1919, quand nous fûmes tous libérés et nous retrouvâmes, nous nous rencontrions fréquemment, Monatte, Marcel Martinet et moi, préparant la reprise de la Vie ouvrière sous la nouvelle forme, hebdomadaire, que nous voulions lui donner. Au cours d’une de ces conversations où l’on aborde les sujets les plus divers, Monatte nous déclara que le livre qui lui avait été le plus utile pour sa formation, c’était l’Éducation de la volonté, par Jules Payot, publiée quelques années auparavant. Comme nous manifestions notre étonnement, il insista, parla avec chaleur de l’ouvrage et de la reconnaissance qu’il gardait à son auteur. Martinet et moi, nous ne pouvions comprendre ce qui nous paraissait être un singulier engouement ; il est vrai que si nous connaissions le livre, nous ne l’avions sans doute pas lu d’assez près pour en déceler éventuellement les vertus. M’y reportant aujourd’hui, au livre et à l’époque, j’ai mieux compris l’influence qu’il avait pu avoir sur un jeune enseignant, au moment où il change de condition sociale et de milieu.

Dans les dernières décennies du XIXe siècle, la psychologie fut, pour la première fois, considérée et traitée comme une science ; aux dissertations plus ou moins éloquentes des spiritualistes, Théodule Ribot, puis son successeur au Collège de France, Pierre Janet, substituèrent l’étude clinique les expériences de laboratoire, posant les bases de ce qu’on appela la psychologie expérimentale, tandis que Charles Richet donnait simplement une case à la psychologie dans son traité de physiologie générale. Le livre de Payot était justement dédié à Th. Ribot, dont il avait suivi les cours et étudié les ouvrages. Mais son but, à lui, était avant tout pratique ; il devint plus tard un important personnage universitaire, mais quand il écrivit son ouvrage, il n’était encore que jeune professeur de philosophie, à Nancy, et très préoccupé de la santé et de l’hygiène morale des jeunes, des étudiants en particulier ; il avait été témoin de trop de vies gâchées ou perdues par nonchalance, laisser-aller, et il voulait tirer profit des conquêtes de la science récente pour fixer, à leur intention, des règles de vie. Selon lui, la volonté étant de l’ordre du sentiment, il était possible d’agir sur elle par un sentiment plus fort et ainsi de corriger des tendances ou des habitudes ou des pratiques néfastes. Par son ton, par la réserve avec laquelle il aborde le problème que la vie pose aux jeunes — c’était avant Freud et le cinéma — cette éducation de la volonté paraîtrait aujourd’hui bien démodée ; pourtant elle pourrait aider nos « angry young men » à discipliner leurs ardeurs et leurs colères ; en tout cas, avec la référence de Monatte, Payot eût pu se vanter d’un beau succès.

En ce pays de France où tant de gens parlent avec aisance, parfois avec éloquence, même s’ils n’ont rien à dire, ceux qui n’abordent la tribune que lorsqu’ils en sentent la nécessité sont vite classés : on déclare qu’ils ne sont pas orateurs ; c’était le cas de Monatte. Dans une circonstance mémorable, il se chargea de montrer la vanité de cette classification trop simpliste. Le premier congrès confédéral d’après-guerre allait se réunir à Lyon, en 1919. Dès que l’annonce en fut faite, Monatte songea à préparer son intervention. Comme ce n’était guère possible à Paris, dans l’effervescence et le tumulte des discussions incessantes, il partit une semaine plus tôt pour son Auvergne natale, nous laissant le soin de faire le numéro d’avant-congrès. Sitôt que nous en eûmes fini, nous partîmes pour Lyon. Pas besoin de se mettre en quête d’un hôtel : un bon gnafron lyonnais, ami fidèle de la revue, nous offrait l’hospitalité ; partageant sa chambre avec Monatte, il avait étendu un matelas dans son échoppe où la bonne odeur de poix et de vieux cuir ne nous empêchait nullement de dormir ni de bavarder tard dans la nuit. Notre ami demeurait dans un faubourg de la ville, de l’autre côté du Rhône, assez loin du hall où se tenait le congrès. Un matin, comme nous arrivions juste à temps pour l’ouverture de la séance, des amis se hâtèrent vers nous, disant à Monatte : « Dépêche-toi, c’est toi qui parles le premier. » Ainsi en avait décidé le petit comité minoritaire qui organisait, plus ou moins, l’action de la minorité au congrès ; on n’avait pas même songé à consulter Monatte et à s’entendre avec lui : pas la peine ; puisqu’il n’était pas orateur, il devait évidemment parler le premier, les orateurs de la minorité interviendraient plus tard, selon l’échelle des vedettes… Seulement, il advint qu’il eût pu être à la fois le premier et le dernier délégué de la minorité : son discours avait été si plein ; si solide, qu’après lui, il n’y avait plus qu’à répéter ou paraphraser ce qu’il avait déjà dit. Il avait, comme on s’y attendait, et comme il était qualifié pour le faire, prononcé un réquisitoire impitoyable contre la direction confédérale, mais il avait dénoncé non moins fermement la volonté des mêmes dirigeants de réduire de plus en plus le rôle des Bourses du travail et des unions régionales au profit des fédérations de métier ou d’industrie devenant toutes-puissantes ; il voyait là, avec raison, la négation du principe fondamental du syndicalisme tel que Fernand Pelloutier l’avait élaboré et défendu ; danger d’aujourd’hui et de demain, complétant la honteuse abdication d’hier, et étroitement lié à elle.

Il était un grand faiseur de projets et c’est là sans doute le secret de cette bonne humeur si constante. Une difficulté se présentait-elle ? Il avait tout de suite quelque chose à lui opposer, ou pour la tourner quand elle ne pouvait être attaquée de front ; il faisait des projets pour lui et pour ceux qui travaillaient avec lui. Lorsqu’il reçut son ordre d’appel, il voulut aller passer ses derniers jours de liberté au milieu des siens. Je l’y rejoignis le matin du départ. Il avait déjà préparé le sommaire de plusieurs numéros de la Vie ouvrière, et aussi la liste des amis dévoués auprès desquels je pourrais trouver l’aide nécessaire ; nous étions partis les premiers, nous étions tenus de persévérer ; son optimisme robuste ne lui permettait pas même de penser que ma mobilisation suivrait la sienne. C’était un dimanche ; se disposant à aller à l’église, sa mère — doux visage rayonnant de bonté — nous trouva plongés dans des documents que j’avais apportés. « Qu’allez-vous faire encore ? dit-elle. — Nous aussi nous avons notre messe », répondit-il en riant.

Cet internationaliste authentique était le plus casanier des hommes — semblable en cela aux Français avant que le moteur les ait jetés sur les routes de France et d’Europe. Il avait fallu qu’Amédée Dunois l’entraînât au congrès anarchiste d’Amsterdam, en 1907, pour qu’il allât jamais en Hollande, et s’il fit un long, et si fructueux séjour en Suisse, il y fut contraint pour échapper aux flics de Clemenceau au lendemain des provocations policières et meurtrières de Draveil et de Villeneuve-Saint-Georges ; il remplaçait l’information directe par le dépouillement d’un grand nombre de journaux et revues, et par les interrogatoires auxquels il soumettait ses visiteurs, vérifiant et contrôlant sans cesse les informations ainsi recueillies. Au printemps dernier, apprenant que j’allais partir pour Rome, il m’envoyait un mot pour me recommander de ne pas manquer de sonder nos amis romains sur leur appréciation de la situation en France ; un ami rentrant de là-bas les avait trouvés très pessimistes, et, ajoutait-il, leur opinion compte, car ils savent ce qu’est le fascisme et comment il s’impose… Malgré sa longue vie parisienne, il ne fut pas même un Parisien, sortant peu, allant rarement au théâtre, au concert. En fait, il n’était heureux qu’à sa table de travail, devant un paquet de journaux ou enfoncé dans la lecture d’un livre sur lequel il s’était emballé. Un jour que j’arrivais quai de Jemmapes, au moment où il quittait prématurément la boutique, je ne pus le retenir, alors que j’avais des choses intéressantes à lui dire et à examiner avec lui ; il venait de recevoir le roman de Lucien Descaves, Philémon, Vieux de la Vieille, et voulait monter sans tarder s’en délecter dans son paisible logis de Ménilmontant — emballement qui tomba plus tard, lorsque Descaves publia ses Mémoires d’un ours.

La tendance individualiste de sa jeunesse ne devait jamais le quitter tout à fait ; c’est ainsi qu’on peut comprendre son choix d’un titre aussi peu approprié que Carnet d’un sauvage pour sa rubrique éditoriale de la Révolution prolétarienne ; sociable au degré où il l’était, toujours prêt à accueillir un visiteur et à lui donner tout son temps, il n’était certainement pas un sauvage ; mais, amarré solidement au syndicalisme, il entendait pour le reste user d’une pleine liberté d’appréciation. Attentif pour l’ordinaire de la vie courante à tenir compte de l’opinion de ses proches, c’est seul qu’il prit toujours ses grandes décisions. Même liberté dans le choix de ses admirations et amitiés ; la double reconnaissance qu’il ne cessa de manifester pour des hommes aussi différents que Romain Rolland et Trotsky — ils l’avaient sauvé du désespoir, lors de l’effondrement de 1914, disait-il — pouvait paraître paradoxale ; au fond, elle attestait un autre trait du caractère de Pierre Monatte : la fidélité.

Alfred Rosmer

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