1963 Pour l’unité syndicale [Guérin]

Extrait de Front populaire, révolution manquée

A la fin de 1930, l’occasion me fut donnée, pour la première fois, de participer, bien que dans les coulisses, à un combat: la campagne du Comité dit des 22 en faveur de l’unité syndicale.

Des syndicalistes révolutionnaires de toutes provenances venaient de prendre conscience, avec un certain retard, des deux données formidables qui pesaient sur notre destin: d’une part , la crise mondiale; d’autre part, la menace de guerre et de fascisme. L’impuissance et la division de la classe ouvrière face à ces périls étaient si patntes, si dramatiques qu’ils sentirent la nécessité d’une initiative audacieuse, d’un langage nouveau.

La campagne des 22 pour l’unité syndicale s’ouvrit par une nette et claire formulation des périls en question: il était pressant de rallier les forces ouvrières pour empêcher la bourgeoisie de rejeter sur le prolétariat les frais de la crise et de défendre par des moyens d’exception le dernier stade de son existence; il était temps de s’unir devant le double péril de la guerre et de la dicatature. Cette prise de conscience retentissante des fléaux de la décennie qui s’ouvrait, par-delà l’objectif relativement limité et spécialisé d’une campagne syndicaliste, fut peut-être l’apport historique le plus positif du Comité de propagande mort-né.

Je n’avais pas, à l’origine, été mis dans la confidence, mais au petit bureau du Cri du peuple, j’avais flairé que quelque-chose se tramait: visage soudain fermés et méditatifs, conciliabules secrets. Chambelland, entre autres, guidé par l’invisible Pierre Monatte, un timide, un modeste qui n’affrontait guère les feux de la rampe, avait de fréquents apartés avec un jeune militant des Contributions indirectes, animateur de la Fédération autonome des fonctionnaires, Robert Laplagne. Un jour, à la dérobée, il se rendit dans le Nord, à Denain. Il en revint, dissimulant mal sa joie: il avait réussi à gagner à ses projets un syndicaliste de très gros calibre, georges Dumoulin.

Dumoulin était un personnage pittoresque, haut en couleur, insaisissable, déconcertant, débordant de flux vital et, par certains côtés, génial. Quand je fus reçu chez lui à Denain, en 1931, il habitait avec sa femme une petite maison très modeste de coron minier, et sa vie était celle, non d’un politicien ou d’un excentrique, mais d’un militant ouvrier.. pourtant, au physique comme au moral, il faisait penser à Don Quichotte. Toujours théâtral avec son chapeau noir à larges bords, sa moustache batailleuse complétée par une mouche sombre, son geste large, son langage mordant et chaleureux, il tenait de l’histrion et du tribun. Doué pour les rôles de tout premier plan, il n’était pourtant à l’aise que dans son milieu d’origine, parmi les mineurs du Nord.

Il avait derrière lui une longue et étonnante aventure. Fils du peuple et fils de ses oeuvres, enfant de famille nombreuse ouvrière, il avait été, dès l’âge de huit, à la rude école du travail prématuré et de la faim. A seize ans, il faisait ses débuts à la mine. Son action militante l’ayant à plusieurs reprises obligé à abandonner le pic, il avait entrepris un tour de France de vagabond prolétarien, epiné à Paris comme terrassier, écopé de longues peines de prison pour ses activités syndicalistes révolutionnaires. Et, en même temps, ce diable d’homme s’était donné lui-même, tout seul, une vaste instruction. Il tenait la plume mieux encore que la pelle. Ce fut avec lui que Pierre Monatte, avec qui il formait un vivant contraste, fonda La Vie ouvrière. Pendant la Grande Guerre, il refusa comme Monatte le social-patriotisme, tonna contre les militants ouvriers qui trouvaient à la boucherie des vertus et lança le cri fameux: « Cette guerre n’est pas notre guerre ».

Après les hostilités, ce militant aussi versatile que courageux, cette imprévisible force de la nature, avait fléchi. Don Quichotte avait fait place à Sancho Pança. Il s’était rallié à Jouhaux, et avait pris sa part de responsabilité dans la scission syndicale de 1921. Ecarté de la direction confédérale deux ans plus tard par un « général » ingrat (c’est ainsi qu’on appelait Jouhaux dans le milieu syndical), il avait reçu comme fiche de consolation un beau fromage à genève, où la CGT se donnait du bon temps dans les institutions internationales. Mais il n’avait pas hésité, un jour, à abandonner les rives enchanteresses du Léman pour un poste à la mairie socialiste de Denain, dans le Nord. Car ce syndiclaiste pur avait, aussi, versé dans le socialisme politique, où, d’ailleurs, il se sentait fort mal à l’aise, ce qui, un jour, lui avait inspiré l’idée d’un parti travailliste à l’anglaise ou à la belge, lubie à laquelle il avait dû vite renoncer.

Depuis peu de temps, en ce personnage double, Don Quichotte reprenait le dessus sur Sancho Pança. Contre la rationalisation, la collaboration de classes, la guerre, l’ancien secrétaire adjoint de la CGT retrouvait son brio syndicaliste révolutionnaire d’antan. Il devenait à nouveau possible aux amis de Monatte de faire un bout de chemin avec lui. Dumoulin, de son côté, aspirait à sortir de sa solitude. Il était la bête noire tout à la fois des syndicalistes communistes et des bonzes réformistes, tandis que les socialistes parlementaires le tenaient en suspiscion. D’une façon générale, il était abhorré par tous les médiocres qu’une forte personnalité apeure et rend jaloux. Plus vulnérable qui quiconque, il se considérait lui-même, non sans raison, comme une cible vivante. Dans le Comité des 22, il pouvait tout aussi bien être la « caution tarée » qui conduirait à l’échec, ou la vedette qui, par son prestige, la publicité faite autour de son nom, serait le porte-étendard triomphal du mouvement. En fait, il fut l’un et l’autre.

Ainsi donc, un dimanche de novembre 1930, le 9 pour exact, vingt-deux militants se réunissent sans tapage dans un eptit restaurant de la rue de Maubeuge. Leur dosage a été bien calculé. Ils sont sept confédérés, sept autonomes, huit unitaires. Parmi les confédérés, les hôtes de marque, à part Monatte et Dumoulin, sont Marthe Pichorel, une femme de tête qui joue un rôle à la direction du puissant Syndicat national des instituteurs, et le maladif Digat, militant écouté des postiers. Les autonomes sont presque tous des responsables de la fédération autonome des fonctionnaires, militants des Contributions indirectes ou des douaniers, réunis autour deu farouche Piquemal et du plus débonnaire Laplagne. Les unitaires sont les principaux chefs de file de la minorité syndicaliste autour de la CGTU.

Les fondateurs du Comité de propagande pour l’unité syndicale se mettent d’accord sur les termes d’une déclaration. C’en est assez. Après dix ans de duel fratricide, il faut faire un effort pour mettre fin à la division des forces ouvrières. les baes sur lesquelles l’unité doit être reconstruite ne peuvent être que la charte d’Amiens: pratique de la lutte des classes, indépendance du syndicalisme, en dehors de toute ingérence des partis politiques, des fractions et des sectes, ainsi que des gouvernements. Les signataires sont convaincus – et ils n’ont pas tort – que l’idée qu’ils émettent rejoint la pensée intime et les désirs profonds des travailleurs français. Commentant l’événement dans le numéro suivant du Cri du peuple, Chambelland écrira, sans tomber dans l’hyperbole: « Ce n’est pas un lumignon qui s’est allumé dimanche, mais une grande flamme ».

La déclaration du 9 novembre était d’importance, en effet, car ce qui était en jeu, c’était l’unité ouvrière tout court. Il était moins malaisé de rassembler d’abord les travailleurs sur le plan corporatif et économique, et l’unité syndicale, si elle était reconstruite, hâterait peut-être l’heure de l’unité politique; en outre, face à un patronat de combat et à de multiples périls, il était plus urgent de réconcilier d’abord les travailleurs sur le lieu même du travail; enfin, les effectifs ouvriers sur lesquels porterait l’unité syndicale étaient, malgré l’état squelettique des syndicats, beaucoup plus nombreux que tous les salariés communistes et socialistes réunis, et l’unité, comme devait le confirmer, bien plus tard, la réunification de 1935-36, attirerait irrésistiblement vers le syndicalisme des millions de travailleurs. C’est pourquoi la reconstruction de l’unité syndicale était, en soi, un acte révolutionnaire, une première victoire que le prolétariat remporterait sur lui-même et qui serait le prélude à d’autres victoires.

La référence à la poussiéreuse charte d’Amiens pouvait, certes, apparaître comme un retour en arrière. Beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts depuis qu’en 1906 le syndicalisme français tout entier s’était raidi contre la perspective d’une subordination au socialisme guesdiste, à la fois autoritaire et électoraliste. Pour Georges Dumoulin, il n’était pas question de s’ensevelir dans ce texte sacré comme dans un sépulcre millénaire. il faudrait bien un jour, une fois l’unité rétablie, lui ajouter quelqueséléments définissant plus nettement la position vis-à-vis de l’Etat et de l’action politique d’un syndicalisme qui avait marché avec son temps et qui, au surplus, comptait maintenant dans son sein nombre de salariés de l’Etat.

Mais, tenait à préciser (sinon à corriger) Monatte, la charte n’avait pas tellement vieilli: elle conservait le mérite de séparer le syndicalisme de la bourgeoisie, de l’Etat, et aussi des partis politiques au recrutement hétéroclite ou aux prétentions dirigeantes. L’indépendance du syndicalisme, contrairement à ce qu’insinuaient ses adversaires, n’était nullement une position de neutralité ou de repli dans la lutte contre l’Etat de classe, instrument de domination de l’adversaire capitaliste. Dans un manifeste aux travailleurs lancé, au cours d’une deuxième réunion, le 11 janvier 1931, les 22 prirent soin de dissiper tout malentendu à ce sujet: ils ne nourrissaient aucune hostilité à l’égard des partis et groupements qui, sur leur terrain propre, poursuivaient également, par des voies convergentes, la disparition du capitalisme. Ce dont se souciait la vieille charte, c’était seulement l’autonomie organique du mouvement syndical, sans lequel celui-ci ne pouvait refaire ni préserver son unité: en prenant sa carte syndicale, le salarié devait avoir la certitude qu’il ne serait pas violenté dans ses convictions politiques ou philosophiques.

La déclaration des 22 eut l’effet d’un pavé dans la mare. Elle prit à l’improviste les prébendés. Les bureaucraties syndicales, sectairement ou plantureusement installées dans la scission, firent flèche de tout bois. Les communistes de la CGTU ripostèrent dans le langage dont ils avaient coutume d’user contre leurs minoritaires. Les 22 étaient des scissionnistes, des renégats, des traîtres qui méditaient de débaucher les ouvriers révolutionnaires pour les entraîner dans la CGT réformiste. « Offensive de la bourgeoisie contre la CGTU », titra L’Humanité; « CGHT unique, CGT de trahison », tonna le secrétaire confédéral Monmousseau; et Claveri, ecore plus mal embouché, lança : « Merde pour l’unité  !» Du côté confédéré, les attques furent, bien entendu, moins vulgaires, mais perfides: les 22 cherchaient à fonder une troisième CGT; ils étaient manoeuvrés contre la Confédération par la gauche socialiste; ils formaient un comité « hétéroclite » voué à une rapide dissolution; ils n’avaient qu’un but: désorganiser les forces ouvrières.

La grande voix lointaine de Trotski rejoignit ce concert d’imprécations: homme de parti, il avait toujours eu quelque peine à bien comprendre le syndicalisme, et l’occasion était pour lui trop belle de prêter aux 22 les intentions manoeuvrières et sectaires qui n’étaient que trop familières à l’opposition communiste. Pour lui, aucun doute: Monatte avait franchi le Rubicon. Il s’était rallié à Georges Dumoulin, l’un des ennemis les plus nuisibles de la révolution prolétarienne. Il ne visait pas seulement à rétablir formellement l’unité syndicale. Non, ce qu’il voulait, c’était une fraction politique, une secte, afin d’y rassembler les fatigués, les désabusés, tous ceux qui avaient perdu la foi en la révolution. Les « courtiers de l’unité » n’étaient en réalité que des anticommunistes, des agents camouflés de Jouhaux.

Sur le moment, les articles de Trotski m’estomaquèrent. Pourtant la suite des événements devait prouver qu’en dépit de ses systématisations tendancieuses, l’exilé n’avait pas entièrement tort. Il se trompait, assurément, lorsqu’il sous-estimait la portée révolutionnaire de ce qu’il appelait le « mot d’ordre formel » de l’unité et lorsqu’il prêtait à Monatte des intentions politiciennes, si éloignées de sa véritable nature. Mais cet extralucide ne manquait pas de clairvoyance lorsqu’il discernait chez les initiateurs du Comité des 22 des signes de désillusions et de lassitude qui, en fin de compte, après l’échec de la campagne pour l’unité, devaient les faire choir dans les bras de Jouhaux.

Vie et mort des 22

Le Comité des 22 avait pris un bon départ, son appel rencontré un large écho, dépassant même les prévisions. L’idée de l’unité était, à coup sûr, dans l’air. Elle correspondait à un besoin profond des masses. Dans les secteurs les plus variés du mouvement syndical, elle avait secoué les torpeurs, réveillé les énergies, elle avait rendu la volonté de lutte à des militants disséminés, atomisés et plus ou moins isolés. L’éventail assez large des 22 avait permis d’atteindre, d’ébranler, souvent de convaincre, des syndicalistes appartenant à des courants d’opinion très divers.

Mais, par manque de moyens financiers et aussi par la faute de certaines dissensions internes, le fer n’avait pas été battu pendant qu’il était chaud. De notre petit bureau, nous avions fait une prospection intense et méthodique à travers toute la France, suivie d’envoi de matériel et de journaux. Mais ce n’était pas assez. Le manifeste du 11 janvier 1931 avait été largement diffusé sous forme de tract, mais avec retard. Des tournées de propagande n’avaient été organisées de façon systématique. On s’était contenté de quelques meetings tenus, ça et là, au petit bonheur, où des ténors, comme Dumoulin ou Rambaud, des cheminots, avaient donné de la voix. Ils ignoraient, ces tribuns ouvriers, les boniments à l’usage es électeurs. Ils ne coupaient pas les cheveux en quatre et ne se perdaient pas dans des effets de creuse rhétorique, empruntés aux désuètes humanités classiques. Leur vigueur physique égalait leur vigueur morale. Ils ne rusaient pas avec les problèmes. Ils les abordaient de front. Le tarabiscotage leur était étranger. Ce qu’ils avaient à dire, ils le disaient tout net et tout haut. Leur message n’était pas gratuit, artificiel, mais marqué du signe solide de la nécessité. Ils avaient les pieds sur terre.

Ces grands orateurs, les 22 ne surent pas en tirer pleinement parti. Au surplus, il leur manqua un organe au moins hebdomadaire. Le Cri du peuple aurait pu et voulu l’être. Mais ce voeu ne fut pas exaucé. Le journal ouvrit, avec la caution de Dumoulin et de Monatte, une Tribune de l’unité où parurent de brillants articles, de Dumoulin entre autres, et même de Piquemal. On ajouta un beau jour à sa manchette: Organe de l’unité syndicale. Mais il ne se transforma point en organe officiel du Comité. Pourquoi ?

Le tiers autonome du Comité était en coquetterie avec le parti communiste. Il accusa notre équipe de vouloir renflouer son journal déficitaire en tirant profit du courant pour l’unité. Il tira prétexte des polémiques (parfois mesquines et lassantes, il est vrai) qu’entretenait chaque semaine dans le journal la minorité syndicaliste de la CGTU contre sa direction stalinienne. Quand Monatte, après coup, reprocha au Comité de ne pas s’être mieux servi du Cri du peuple, qui avait été son berceau, cette critique manquait d’équité: les plus enragés des « minos », tel Henri Boville, des boulangers, bagarreurs à la plume mordante, rédacteur ordinaire de notre éditorial, avaient, en « bouffant du coco » chaque semaine, hypothéqué Le Cri.

C’étaient aussi les réticences des fonctionnaires autonomes qui avaient empêché Dumoulin de prendre à travers la France le bâton de pèlerin, rôle qui lui eût convenu à merveille. Cette aile gauche crypto-communiste, comme on dirait aujourd’hui, nous mit des bâtons dans les roues. Piquemal, avec sa moustache de combat, son allure de vieux militaire obstiné, déclara tout net que lui et ses amis ne resteraient pas une seconde de plus au Comité des 22 s’il devait « s’orienter contre l’URSS ». Et il multiplia sur Moscou, sur le front unique, des déclarations à l’emporte-pièce qui incommodèrent les plus timides parmi le tiers confédéré, du genre de Digat. A travers les autonomes, la pression stalinienne s’exerça au point de provoquer, finalement, la démission d’un des 22, l’ingénieur Roger Francq. Toutefois, celui-ci n’entraîna personne dans sa retraite et ne réussit pas davantage., à la conférence du 28 juin 1931, à provoquer la démission collective du Comité, qu’il réclamait sur un ton d’ultimatum.

Du côté de l’aile droite, les manoeuvres, les sollicitations, n’allaient pas moins bon train.Dumoulin était lié à la gauche socialiste de Jean Zyromski et de Marceau Pivert. Grâce à elle, notre manifeste, malgré de vives résistances au conseil d’administration de la feuille, avait été publié intégralement dans Le Populaire. Comme ni L’Humanité, ni le quotidien de la CGT, Le peuple, n’avaient eu la loyauté de reproduire un texte qu’ils couvraient régulièrement d’injures, la publicité du quotidien de la SFIO avait été fort utile aux 22. Mais Dumoulin avait cru devoir répondre aux commentaires assez bienveillants de Léon Blum en lui offrant ce que Monatte appelait « un bouquet de fleurs un peu trop gros ». Et ces flatteries en direction des socialistes avaient déplu aux syndicalistes de gauche.

Cependant, l’élément de dislocation le plus grave résidait dans une équivoque née dès le départ. Le premier appel, celui de novembre 1930, avait été muet quant à la procédure permettant d’aboutir à l’unité. Le premier mouvement de Dumoulin avait été d’inciter les minoritaires de la CGTU à rentrer purement et simplement dans la CGT. Mais les syndicalistes révolutionnaires ne voulurent pas aller à Canossa. L’absorption par la CGT, c’était à leurs yeux, comme disait Monatte, le passage par un « tourniquet doublé d’une bonne barrière »: des conditions seraient posées devant lesquelles il faudrait s’agenouiller.
Il y avait, au fond, parmi les 22, deux sortes de partisans de l’unité: ceux qui étaient disposés à rentrer à la CGT si toutefois leur retour au bercail n’était pas assorti d’exigences trop sévères; ceux qui, au contraire, demandaient un congrès de fusion des centrales syndicales réunifiées. Au lecteur non averti, la différence entre les deux termes de l’alternative peut paraître byzantine: elle avait pourtant une signification concrète. La rentrée dans la CGT, même sous sa forme la plus enjolivée, risquait de ressembler à une capitulation devant le réformisme. Elle ne serait jamaisacceptée par l’aile gauche des 22. Par contre, la formule du congrès national de fusion sauvegarderait la dignité de chacun et elle était la plus démocratique. En outre, elle était la seule qui eût permis de mettre au pied du mur les communistes de la CGTU, soit en les obligeant finalement à s’y rallier, soit en démasquant ces unitaires comme anti-unitaires. C’était la procédure de congrès de fusion qui avait été finalement retenue par les 22. Mais les particisans du drapeau blanc hissé devant Jouhaux n’avaient pas réellement désarmé: le ver était dans le fruit.

Le congrès de la CGT s’ouvre au gymnase Japy, le 15 septembre 1931. En lever de rideau, la résolution du Comité des 22, réclamant un congrès de fusion, n’est votée que par une infime minorité de syndicats (132 sur 2 539). C’est pour les partisans de l’ unité syndicale une sévère défaite. Mais les interventions de leurs porte-parole, qui ont pour eux l’autorité des faits, celle notamment de Dumoulin qui prononce un percutant discours, sur la crise économique et contre la politique de la présence à Genève et autres lieux, secouent profondément les congressistes et, des galeries où je les capte avidement, j’ai l’impression que Jouhaux, malgré son prestige et ses ficelles de vieux routier, est un instant désarçonné. Mais le « général » ne tarde pas à se ressaisir et, caressant d’inquiétante façon sa barbiche impériale, pointant vers nous sa panse batailleuse, il sait trouver notre talon d’Achille. Sûr de nous diviser par cette ruse, il lance soudain l’idée d’une fusion à la base des syndicats de même profession, sanctionnée par des congrès fédéraux de fusion, consacrée, enfin, au sommet, par un congrès extraordinaire de la CGT. C’est la moins humiliante possible des procédures de réintégration dans la « vieille maison ». Delmas, des instituteurs, s’empresse de transformer cette proposition inattendue en motion.

Les 22 vont-ils déjouer la redoutable manoeuvre, s’en tenir fermement, comme la ligne de conduite adoptée ensemble leur en fait le devoir, à la plate-forme du congrès de fusion ? Autour des tables des délégués, dans les couloirs, les colloques s’animent. Delsol, Hagnauer et Thévenon (de la Loire), tous trois du noyau de Monatte, se concertent avec Digat. Ils consultent les leaders minoritaires de la CGTU présents à Japy: Chambelland et Boville. Finalement, Digat monte à la tribune et, de sa voix éteinte, annonce notre soumission. Sans même songer à consulter les adhérents de base du mouvement, on a fait litière des engagements pris. En l’espace d’une seconde, le Comité s’est disloqué. Pour longtemps, le mouvement pour l’unité syndicale est brisé.

Pourquoi cet échec ? Le chaînon le plus faible du Comité des 22,, c’était, je le compris un peu tard, les minoritaires de la CGTU. Tout dépendait d’eux. Ils avaient pris l’initiative de la campagne pour l’unité, joué le rôle de trait d’union entre réformistes et gauchistes. Mais, sous une apparence pourfendeuse, ils étaient à bout de nerfs. Ils s’étaient engagés solennellement, avec l’ensemble des 22, à « rester fermement attachés » à leurs organisations respectives. Mais ils n’avaient plus la force de tenir leurs promesses: l’air de la CGTU était devenu pour eux irrespirable. Après huit ans de stériles luttes internes, leur espoir d’un redressement de la centrale bolchevisée avait irrémédiablement sombré. Par la faute des communistes, certains d’entre eux, de l’aveu même de Charbit, glissaient vers le réformisme. Les majoritaires, fort astucieusement, les avaient poussés à un tel degré de dégoût qu’ils finiraient par partir d’eux-mêmes. Malgré la peine qu’ils éprouvaient à s’en aller et leur répugnance à entrer dans la CGT réformiste, ils ne voyaient plus d’autre issue. Ils justifiaient ainsi, a posteriori, les arcasmes dont les avait criblés trotski. Ces fatigués franchissaient le Rubicon.

Après le congrès de Japy, la minorité de la CGTU passa donc avec armes et bagages dans la CGT réformiste. Quant aux autonomes, ils reprirent, avec hargne, leur liberté. Au congrès suivant de leur fédération, Piquemal reprocha aux monattistes, non sans quelque raison, d’avoir « lâché à mi-chemin », d’avoir eu le « mal de mer ». Et au congrès de la CGTU qui se tint au Magic-City, les communistes furent assez sectaires pour porter le coup de grâce à une réunification dont, pourtant, si elle avait été scellée, même selon la procédure étriquée qu’avait manigancée Jouhaux, ils auraient été, dans un court laps de temps, les premiers bénéficaires.

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