1969-08 Principes d’un Parti socialiste [SPGB]

Paru dans Socialist Standard d’octobre 1969. Traduction revue et corrigée.

COMMUNIQUÉ DU PARTI SOCIALISTE DE GRANDE-BRETAGNE À UNE RÉUNION TENUE À AUGSBOURG, EN ALLEMAGNE, EN SEPTEMBRE 1969.

1) Nous énonçons ci-dessous quelques-uns des principes sur lesquels, de notre point de vue, un véritable parti socialiste doit être basé et nous espérons par ce faire contribuer utilement à vos discussions. Nous avons divisé notre déclaration en trois parties: I le socialisme,II le chemin au socialisme, III la réforme du capitalisme.

I. le socialisme

2) Un parti socialiste doit en premier lieu être clair dans son socialisme, c’est-à-dire que son socialisme doit être un système de société basé sur la propriété commune et le contrôle démocratique des moyens et instruments de production et de distribution par et dans I’intérêt de la communauté toute entière. Le socialisme est une communauté mondiale, sans frontière, dans laquelle les biens seront produits seulement pour usage. Les achats et les ventes, et avec eux les prix, les salaires, l‘argent, les profits et les banques disparaîtront. Au lieu de cela, chacun aura libre accès au magasin commun selon son besoin. Le socialisme est une société entièrement démocratique. La machine coercitive étatique de la société de classes sera remplacée par la simple administration démocratique des affaires de la société.

3) La propriété gouvernementale de l’industrie, ou la nationalisation, est le capitalisme d’État. Les travailleurs des industries étatisées sont encore exploités pour le profit par le système salarial et ont encore besoin de s’organiser en syndicats et de faire la grève pour protéger leurs intérêts. Les industries nationalisées sont dirigées sur les lignes capitalistes pour produire pour la vente. Cela n’a absolument rien en commun avec le socialisme.

4) Le socialisme et le communisme ne sont pas des systèmes de sociétés différents; tous deux décrivent la même société basée sur la propriété sociale ou commune des moyens de production. La fausse distinction qui fait paraître le socialisme comme une étape dans l’évolution sociale du capitalisme au communisme est une fabrication de Lénine.

5) La Russie n’est pas, et n’a jamais été une société socialiste. Son système social a toutes les caractéristiques essentielles du capitalisme, c’est-à-dire le monopole de classe des moyens de production, la domination de classe par l’État, le système salarial, l’accumulation de capital et la production pour le profit. La société russe est définie de la meilleure façon comme un capitalisme d’État.

6) La révolution de 1917 n’était pas une révolution de la classe travailleuse ou socialiste. C’était tout au plus l’équivalent de la révolution anglaise de 1688 et de la révolution française de 1789. Comme elles, la révolution russe porta au pouvoir une classe dont la tâche était d’abattre les obstacles au développement plus en profondeur d’une économie de marché basée sur les salaires et les profits, c’est à dire au capitalisme. En dépit de leurs discours socialistes, les bolcheviks ont dû développer le capitalisme en Russie. Peu importe la brutalité de leur dictature, ils ne pouvaient surmonter les lois de l’évolution sociale qui stipulaient que la Russie, en tant que pays arriéré avec une économie à prédominance paysanne, était prête pour le capitalisme, et seulement pour le capitalisme et non pour le socialisme.

7) D’ailleurs, le socialisme n’a pas été établi en d’autres endroits, ni en Europe de l’Est, ni en Chine, ni en Yougoslavie et ni à Cuba par exemple, Le « socialisme » des dirigeants privilégiés de ces États vient des déformations de Lénine et Staline. Leur politique de capitalisme d’État national n’a rien de commun avec le socialisme authentique.

8) Les différents partis soi-disant communistes ne sont pas des organisations socialistes mais des organisations fonctionnant essentiellement comme les agents de la classe capitaliste russe et de son gouvernement.

II. le chemin au socialisme

9) Le socialisme ne peut être établi que par l’action politique majoritaire d’une classe travailleuse qui désire et comprend le socialisme. Pour établir le socialisme, la classe travailleuse doit premièrement gagner le contrôle du pouvoir politique et pour ce faire, elle doit s’organiser en parti politique.

10) Que la majorité doive vouloir et comprendre le socialisme a été un principe qui nous a toujours distingués de tous les autres partis qui se disent socialistes. Les sociaux-démocrates ont soutenu, en fait, qu’ils désiraient l’appui de la majorité mais n’insistaient pas pour que cet appui soit de nature socialiste tandis que les bolcheviks n’ont jamais cru possible qu’une majorité puisse parvenir à une conscience socialiste.

11) Une fois la nature du socialisme comprise comme société libre basée sur le travail volontaire et le libre accès pour tous aux fruits de ce travail, il est évident que ce socialisme ne peut s’établir que par une action consciente de la majorité. La coopération volontaire et la responsabilité sociale que le socialisme demande ne peuvent être imposées par une minorité de leaders; le peuple doit coopérer parce qu’il le désire.

12) C’est pourquoi le principe de leadership est anti-socialiste. Une fois de plus, l’influence pernicieuse de Lénine sur la pensée politique de la classe travailleuse est évidente. Lénine croyait que les travailleurs ne pouvaient atteindre par eux-mêmes qu’une conscience syndicaliste ou de réformiste et que la conscience socialiste devait leur être apportée par des leaders, son « parti d’avant-garde », avec pour résultat la conception de la révolution socialiste d’une minorité éclairée conduisant une majorité mécontente par des slogans bien choisis dans un assaut contre l’État, détruisant celui-ci pour en construire un autre avec ladite minorité éclairée comme source des nouveaux dirigeants: c’était une caricature de la révolution bourgeoise. En fait, le bolchevisme est réellement une théorie moderne pour les révolutions bourgeoises dans les pays ruraux.

13) La brochure de Lénine intitulée L’État et la révolution est une grossière déformation des vues de Marx sur l’État dans laquelle il essaie de démontrer que Marx soutenait que les travailleurs devraient déclencher une révolte armée contre l’Etat « bourgeois » pour ensuite construire un État « socialiste » à sa place. Pour nous (comme pour Marx), les termes « État socialiste » sont contradictoires. Ou il y a le socialisme alors il n’y a pas d’État; ou bien il y a un État et alors il n’y a pas de socialisme.

14) Traditionnellement, la discussion sur les méthodes pacifiques ou violentes pour parvenir au pouvoir pour le socialisme a eu lieu parmi ceux qui favorisent une action minoritaire d’une forme ou d’une autre – les bolcheviks, les sociaux-démocrates et les anarchistes. Pour nous, en tant que partisans d’une action majoritaire, un tel débat est plutôt académique, mais nous pouvons facilement convenir qu’une minorité a davantage besoin d’avoir recours à la violence pour parvenir au pouvoir qu’une majorité.

15) La discussion prend des dimensions complètement différentes lorsqu’elle est basée sur la reconnaissance qu’en premier lieu une majorité de socialistes convaincus doit être obtenue. Avec une majorité ayant une conscience socialiste, la violence n’est pas nécessaire, à moins que les pro-capitalistes ne l’utilisent. La majorité socialiste peut utiliser le scrutin universel tant pour montrer qu’elle est une majorité que pour envoyer ses délégués au parlement et aux conseils locaux, gagnant ainsi le contrôle de l’appareil d’État.

16) Nous maintenons que les développements subséquents des courants économiques et politiques que Marx lui-même a vu s’engager en faveur d’une révolution pacifique, ont fait des barricades et des batailles de rues des tactiques révolutionnaires démodées. Dans la situation politique moderne, – l’écrasante supériorité numérique de la classe travailleuse, le suffrage universel, la démocratie politique, une armée et les services civils recrutés parmi les travailleurs – la classe travailleuse peut et doit utiliser les élections et le parlement comme chemin conduisant au pouvoir pour le socialisme. Un parti socialiste devrait contester aussi souvent que possible les élections, mais seulement sur un programme socialiste. Là où il n’y a pas de candidats socialistes, le parti doit prôner le vote blanc ou nul et ne jamais s’engager dans une propagande anti-électorale de type anarchiste.

17) L’idée anarcho-syndicaliste d’une grève générale de syndicats industriels comme moyen de renverser le joug capitaliste est évidemment impraticable parce qu’elle laisserait les moyens d’écraser une telle grève, l’appareil de l’État, dans les mains des capitalistes.

18) A peu de choses près, la même chose peut être dite de l’utilisation des soviets, ou conseils ouvriers, comme alternative au parlement. Après 1917, Lénine (hypocritement, puisqu’il savait que les bolcheviks ont saisi le pouvoir non pas par les soviets mais par un coup d’État militaire bien préparé dans lequel les soviets ont servi de façade seulement) proclama que dans les soviets la méthode spécifique d’émancipation de la classe travailleuse avait été enfin découverte. Mais les soviets furent seulement, comme le remarque dans une brillante série d’articles le marxiste russe J. Martov, une expression du manque de développement politique en Russie. L’oppression tsariste était si pénétrante qu’une fois terminée les travailleurs et les paysans ont dû créer des institutions de fortune pour exprimer et mettre à exécution leurs souhaits; dans des conditions politiques plus développées, ceci n’aurait pas été nécessaire parce que de telles institutions auraient été existé avec dans les syndicats, les partis politiques et les conseils locaux.

III. la réforme du capitalisme

19) Le parti que la classe travailleuse utilisera comme instrument pour gagner le contrôle politique doit être organisé sur une base démocratique. Le contrôle des politiques et l’administration doit être entièrement dans les mains de ses adhérents; il ne doit pas avoir de leaders et ceux qui sont désignés pour remplir différentes fonctions doivent être responsables devant les adhérents. La libre discussion de la politique du parti doit être complète. Telles sont les bases du Parti socialiste de Grande-Bretagne.

20) A un certain niveau de développement du mouvement socialiste de chaque pays, les socialistes doivent s’organiser en parti, avec ses propres règlements et disciplines démocratiques, au lieu de groupes de discussion, de sociétés d’éducation ou de périodiques qui peuvent convenir dans un premier temps.

21) Un parti politique ne peut être que ce que ses adhérents sont. Si un parti socialiste veut demeurer comme tel, il doit recruter seulement des socialistes dans ses rangs. Ceci est particulièrement nécessaire dans un parti démocratique où tous les adhérents ont des voix égales sur l’élaboration de la politique. Passer un test sur les connaissances de base du socialisme doit être une condition d’admission dans les rangs du parti du socialisme.

22) De plus, pour demeurer socialiste, le parti doit chercher des soutiens uniquement sur la base d’un programme socialiste. Inévitablement, dans les circonstances présentes, il en résultera que le parti sera comparativement faible en nombre, mais il n’y a aucun autre chemin logique pour construire un véritable parti socialiste. C’est ce que nous a démontré le sort des partis sociaux-democrates d’Europe, lesquels en dépit d’un engagement formel pour le socialisme comme « objectif ultime » admettaient les non-socialistes dans leurs rangs et cherchaient des soutiens sur un programme de réforme du capitalisme plutôt que sur un programme socialiste. De manière à conserver leur soutien non socialiste, ils furent eux-mêmes forcés de laisser tomber leurs discours sur le socialisme et de devenir plus ouvertement réformistes encore. Aujourd’hui les partis sociaux-démocrates sont fermement attachés au capitalisme, en théorie comme en pratique, tout comme ceux qui n’ont jamais prétendu être autre chose. Nous disons que ce fut le résultat inévitable de l’admission de non-socialistes et d’avoir prôné des réformes du capitalisme.

23) C’est pourquoi nous avons toujours prôné uniquement le socialisme et jamais de réforme du capitalisme. Nous ne disons pas que toutes les réformes sont contre la classe ouvrière, mais que pour un parti socialiste prôner des réformes serait son premier pas vers sa transformation en parti réformiste.

24) Ceci est un des points importants sur lesquels nous divergeons de point de vue avec Rosa Luxemburg. Dans Réforme ou Révolution?, elle présente un bon argument contre le réformisme mais elle continue de prétendre que les socialistes doivent prôner des réformes sous prétexte que la conscience socialiste surgira de la lutte pour les réformes. Nous pensons que l’expérience a prouvé qu’elle avait tort. Peu importe pourquoi ou comment les réformes sont prônées, le résultat est le même: confusion dans la pensée de la classe travailleuse au lieu d’une croissance de la conscience socialiste.

25) Rosa Luxemburg avait tort sur nombre d’autres points, par exemple, sa théorie économique basée sur l’écroulement du capitalisme. Le capitalisme ne s’écroulera jamais de lui-même, comme elle le suggère, il vivotera de crise en crise jusqu’à ce que la classe travailleuse s’organise consciemment pour y mettre fin. Elle avait également tort sur la « spontanéité », lorsqu’elle suggéra que l' »action de masse » a souvent faibli à cause du rôle conservateur et freineur des partis soutenus par la classe travailleuse, alors que c’était les idées non-socialistes des travailleurs eux-mêmes. Néanmoins, nous reconnaissons que sur nombre d’autres points, comme le réformisme, le bolchevisme, la première guerre mondiale et le nationalisme, elle en vint à peu près aux mêmes conclusions que nous.

26) Un parti socialiste doit s’opposer au nationalisme sous toutes ses formes et refuser tout compromis de quelque nature que ce soit. Parler de socialisme en Allemagne ou de Tchécoslovaquie pour les Tchèques et les Slovaques est un non-sens dangereux. Les socialistes doivent affirmer toujours clairement que les travailleurs n’ont pas de patrie et que le socialisme ne peut exister qu’à l’échelle mondiale.

27) Un parti socialiste doit aussi présenter la religion et son rôle en tant qu’instrument de la société de classes. La religion essaie d’empêcher la diffusion du point de vue scientifique sur le monde, l’homme et son histoire, et doit être mise en opposition par une déclaration claire sur le matérialisme scientifique. Cependant, un parti socialiste ne doit pas s’embourber dans le seul anticléricalisme en prônant lui-même des réformes telles que la séparation de l’Église et de l’État ou l’éducation laïque.

28) II y a plusieurs autres aspects de notre politique que nous aurions souhaiter présenter (tels que la guerre, le fascisme, l’anarchisme, le syndicalisme, à savoir si une période de transition est nécessaire) mais cette déclaration est déjà assez longue. Nous vous invitons à nous faire connaître vos commentaires et critiques sur ce que nous avons écrit plus haut et à nous demander nos points de vue sur tous les sujets que nous n’avons pu couvrir.

Londres, août 1969

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Une Réponse to “1969-08 Principes d’un Parti socialiste [SPGB]”

  1. lucien Says:

    available in english at http://socialismoryourmoneyback.blogspot.com/2010/02/statement-to-german-workers-conference.html

    J'aime

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