1970 Les thèses de G. Munis [Naville]

Extrait de Le Nouveau Léviathan.  Le salaire socialiste (1970).

LE PROFIT DU CAPITALISME D’ÉTAT

A) Les thèses de G. Munis.

La thèse qui identifie l’économie stalinienne et le capitalisme a été développée par G. Munis (Les révolutionnaires devant la Russie et le stalinisme mondial, Mexico, 1946). Gluckstein, Dunayevskaya, Bordiga, et une pléiade d’autres l’ont reprise sans trop y regarder de près [1]. Dans cette théorie, on a les équations : bureaucratie = bourgeoisie ; propriété d’État (bureaucratique) = propriété privée capitaliste. Le moteur de la vie économique reste la recherche du profit maximum: « aujourd’hui [la bureaucratie] contemple sa gestion économique comme une fonction de ses intérêts particuliers, ce qui fait qu’elle agit essentiellement comme une bourgeoisie quelconque, c’est-à-dire animée par le bénéfice ». L’intérêt privé, particulier, de la bureaucratie empêche l’affermissement du « collectivisme bureaucratique », qui serait, même despotique, un intérêt général:  « qui oserait soutenir que Staline et sa caste de parasites sont aussi fermement enracinés dans la propriété socialiste ?  Et s’il n’en est pas ainsi, à quoi mène l’identification des intérêts de la bureaucratie avec ceux de la planification ? A moins de nier avec nous cette identification, elle aboutit à l’idée essentielle, soutenue par la théorie du « collectivisme bureaucratique ».

En effet, selon les défenseurs de celle-ci (Rizzi), « la bureaucratie technique et politique est intéressée à développer l’étatisation et la planification de l’économie, elle se fond avec elles et en tire les caractéristiques d’une classe ». Munis estime au contraire que la bureaucratie est intéressée à la destruction de la planification et de la propriété collective-étatique, justement parce qu’elle est une classe fondée sur des intérêts privés, particuliers, opposés à ceux de la collectivité. Il est vrai que les chefs staliniens n’ont pas de « titres de propriété sur les moyens de production »; cependant la propriété collective de ceux-ci n’est elle aussi qu’une « fiction juridique de plus en plus éloignée de la réalité sociale »; la bureaucratie est alors engagée dans un « processus d’appropriation…, unique voie possible d’un retour complet à la propriété privée ». D’ailleurs, comme le capitalisme mondial est en décadence, la classe exploitrice russe elle aussi est entraînée dans la même décadence, qui ouvre la porte à la révolution expropriatrice [2].

Recourons alors au modèle de Marx, en l’absence de données statistiques et fonctionnelles convenables relatives à la formation, à l’accumulation et à la répartition de la plus-value sociale en U.R.S.S. Da,s les rapports capitalistes, le produit social est : c + v + pl [3], et v ne peut s’accroître que si c augmente plus rapidement. Au contraire, dans une société planifiée, « l’accroissement de c dépend uniquement des nécessités de v, qui comprend la totalité de la population, et de la grandeur pl. Mais, pl cesse d’être la plus-value à proprement parler, c’est-à-dire le bénéfice des capitalistes, [et devient] du surtravail à la disposition de la société pour l’accroissement du capital constant et de la reproduction élargie confor­mément à ses nécessités. En d’autres termes, dans la société planifiée les moyens de production nécessaires sont déter­minés par les moyens de subsistance nécessaires, la consom­mation préside à la capitalisation, tandis que dans la société capitaliste, les deux sont dominés par la plus-value réalisée et n’existent que dans la mesure où ils satisfont les intérêts particuliers de la classe propriétaire » (p. 15).

Ainsi, la planification, (avec abolition de la propriété pri­vée productive et de la classe capitaliste) doit faire passer le centre de gravité économique de pi à v, autrement dit de la plus-value à la consommation, des besoins des capitalistes (comme extracteurs de surtravail, consommateurs et investiteurs privés) aux besoins des travailleurs, des salariés, qui constituent désormais, en principe, toute la population active. Du même coup, les rapports des deux sphères de la production et de la consommation (sections I et II de Marx) se ren­versent : Marx « fait partir la reproduction élargie, sous le capitalisme, des nécessités de la section moyens de production, tandis que dans une économie planifiée elle doit naître des nécessités de la section moyens de consommation. La diffé­rence est essentielle et implique tout le concept de planifica­tion pour la consommation… Tout calcul d’élargissement de la production devra avoir pour raison et pour but l’élargissement de la consommation. Dans le cas contraire, il ne peut pas y avoir de société de transition vers le socialisme » (p. 17). Ce qui est juste ici repose pourtant sur une analyse inexacte ; nous le verrons plus loin. Examinons d’abord les arguments que Munis apporte en sa faveur.

Admettons que le produit social fourni par une production planifiée et socialisée demeure : c + v + pl. Cela implique une structure sociale de base analogue à celle que Marx décèle dans le capitalisme. Les économistes staliniens acceptent cette identité de structure, comme Munis, mais donnent à chacun de ses termes un sens nouveau, et jusqu’à un certain point arbitraire. Le « produit » total est considéré, selon la formule, comme une somme : c, v, et pl s’additionnent. Dans le système capitaliste, cette somme recouvre pourtant des oppositions (ou incompatibilités) qui manifestent des rapports variables. Les grandeurs respectives de c, v, et pl dépendent l’une de l’autre. Marx a précisément analysé ces variations : les changements relatifs de grandeurs proviennent de l’opposition qui se manifeste entre elles. En tant que grandeur globale la formule c + v + pl donne donc le résultat d’une opération, et non l’opération elle-même. Cette opération est un échange, et l’opposition se manifeste dans l’échange lui-même. Il ne faut pas être dupe de la simplicité de la formule algébrique du produit social. Celle-ci symbolise seulement le produit social comme quantité globale finale ; elle ne révèle pas la mécanique qui règle les rapports de ses parties, et moins encore la cause des variations de ce rapport, qui réside dans une série de contradictions objectives : v diminue relative­ment devant c, dans la reproduction élargie capitaliste, parce que v s’oppose, pour le capitaliste, à c, et est engendré par lui ; v et pi s’opposent entre eux aussi : cette opposition n’est pas simple exclusion mutuelle (ou incompatibilité logique). Tout au contraire, elle est aussi implication mutuelle. La grandeur de pi dépend de la grandeur de c et de v.

Le renversement du centre de gravité de ces rapports dans le socialisme n’est évidemment pas une simple affaire de comptabilité, car les hommes (et par eux les instruments et toutes les fabrications et services) sont des producteurs actifs. Les économistes staliniens se bornent à un renversement comptable. Ils reprennent terme par terme les éléments de l’analyse du capitalisme effectuée par Marx, et leur affectent un signe positif en les baptisant socialistes. C’est pourquoi ils ont un « capital constant » socialiste, un « salaire » socia­liste, un « profit » socialiste, et une « plus-value » sociale, nommée aussi fonds d’accumulation, par pudeur. Finalement, c + v + pl devient une formule socialiste ou capitaliste du produit social, à volonté. Il suffit d’en décider par voie d’auto­rité. Munis, sans y prendre garde, en conclut qu’il faut débar­rasser cette formule de son faux nez socialiste, et l’on retrouve alors une simple formule capitaliste, caractéristique de l’éco­nomie de l’U.R.S.S, et des pays semblables.

Or, les économistes staliniens ont tort dans les deux sens : d’un côté, les formules schématiques de Marx n’expliquent, pas entièrement les rapports réels dans l’économie du socia­lisme d’État ; et de l’autre ce socialisme d’État n’est pas le socialisme développé, tel que Marx l’envisageait. C’est justement en quoi ce régime est un régime de transition (disons aussi que le capitalisme lui-même n’est pas aujourd’hui direc­tement réductible aux schémas ; nous verrons cela dans la partie suivante de cet ouvrage).

Quel caractère Munis attribue-t-il aux trois termes de la formule, tels qu’ils devraient être dans une société socialiste ? Pour c, le capital constant, il devient propriété de la « com­munauté ». Il doit être considéré « comme la mine d’où la population extrait la richesse nécessaire à l’organisation de la société communiste. Il n’est plus régi par les capitalistes de pl mais par les travailleurs de v ». De fait, dans le socialisme d’État en U.R.S.S., c’est la propriété d’État, ou la propriété kolkhozienne, semi-coopérative, la terre étant propriété d’État remise à bail aux coopérateurs. Autrement dit, les moyens de la production sont nationalisés, et non socialisés. La natio­nalisation étatique fonde une propriété qui reste privée dans la mesure où les fonctionnaires, la bureaucratie d’État en disposent (même s’ils se considèrent comme une délégation du peuple tout entier), mais qui a des traits collectifs dans la mesure où les droits de cette propriété s’exercent par une planification nationale (ou fédérale). Le capital constant n’est plus mis en œuvre par des capitalistes privés ou collectifs, mais par l’État. Il ne dépend pas non plus de v, le fonds national des salaires représentant ici la consommation ouvrière, c’est-à-dire la classe ouvrière salariée, car v dépend à la fois de pl et de c. Autrement dit, la grandeur du fonds des salaires, du fonds de consommation des salariés, est fonction en même temps de la grandeur de pl, plus-value nationale, et de c, c’est-àdire de la productivité permise par l’appareil de production. En ce sens les rapports fondamentaux entre c, v, et pl sont les mêmes que sous le capitalisme.

Toutefois, la variation de ces rapports peut se présenter autrement, car elle ne subit pas la loi du marché capitaliste. Et il ne saurait en être autrement tant que le produit social répond à la formule structurelle c + v + pl, car cette structure est par définition celle de rapports capitalistes (même s’il s’agit d’un capitalisme monopoliste) où les travailleurs sont des salariés. Pour s’exprimer de façon encore plus générale, il suffit de dire que c’est la fonction de la valeur qui détermine, dans le socialisme d’État comme dans le capitalisme, la structure du produit social comme c + v + pl. Tant que subsiste cette loi, il est impossible que le produit social soit considéré comme autre chose que la somme totale des créations du travail:valeur des instruments de travail et produits matériels de toute sorte (y compris le service de ces matériels) servant à la production, valeur des biens consommés, et valeur du surproduit consommé par les non-productifs (exploiteurs inutiles ou individus utiles) ou investi dans la repro­duction ; de plus cette somme est la détermination structurelle d’un échange entre valeurs-échange lui-même nécessité par l’opposition dialectique qui existe entre elles.

Si le plan de production est régi par des travailleurs de v, c’est que la loi de la valeur aura cessé d’être impérative. Mais du même coup, v ne sera plus du « capital variable », du salaire. Les répartitions et les échanges seront directs, en ce sens qu’ils n’auront plus lieu par l’intermédiaire de la valeur. Mais, du même coup aussi, c ne sera plus du « capital constant » ; l’opposition entre constant et variable s’efface. Les travailleurs ne sont plus des salariés et le capital constant ne sert plus à les « employer ». En somme, ils ne sont plus des prolétaires ; il n’y a plus d’oppositions de classes, ni entre eux et les employeurs (privés ou d’État), ni entre eux-mêmes. La formule c + v + pl sera remplacée par d’autres formules, dont nous parlerons dans la deuxième partie, des modèles de type stochastique, d’où sera banni tout déterminisme méca­nique et extérieur, sauf celui que maintiendront certaines conditions naturelles.

En effet, Munis explique que v « cesse de représenter des travailleurs salariés ou du capital variable proprement dit. Il comprendra la consommation de la totalité de la popu­lation puisque les catégories qui ne sont pas strictement in­cluses dans ce terme (bureaucrates, soldats, policiers, insti­tuteurs, écrivains, malades, incapables de travailler, etc..) recevraient leur pouvoir d’achat du produit total de v direc­tement ou par l’intermédiaire de l’organisation sociale. Le fait que v ait cessé de représenter du travail salarié signifie que si, sous le capitalisme, les nécessités (besoins) de la popu­lation disparaissent entre c et pl, — c’est-à-dire. entre les moyens de production, propriété d’une catégorie sociale, et les bénéfices de cette dernière —, dans la planification v apparaît en dominant et combinant c et pl, se prenant lui-même comme mesure des deux autres termes. Lorsque v perd cette qualité déterminante et se transforme de nouveau en travail salarié, la planification s’embrouille, fait marche arrière et tout développement économique progressif devient impossible » (p. 17).

Quant à pl, la plus-value, Munis reprend l’indication do Marx : « elle cesse d’être la plus-value d’une catégorie de la population qui la réinvestit ou la dépense selon ses intérêt» ou ses velléités. Elle n’est plus que le surtravail avec lequel compte la société pour envisager la reproduction élargie, elle est intégralement à la disposition de v pour le développement de c et pour sa propre consommation. La dépersonnalisation de pl est la condition la plus indispensable pour la conserva­tion et le développement de la planification socialiste » (p. 17).

Munis assimile la fonction réelle de pl en U.R.S.S. à sa fonction capitaliste parce qu’au lieu d’être « dépersonnalisée », pl est appropriée par la bureaucratie (quel que soit le mé­canisme de cette appropriation). « Derrière pl il y eut…, comme sous le capitalisme, un groupe d’hommes ; pl récu­pérait ainsi son caractère de plus-value dans la mesure même où la bureaucratie affirmait sa domination. On ne dit rien de nouveau en affirmant que, dans la planification russe, les intérêts de la bureaucratie ont toujours été présents. Mais nous avons le plus impérieux devoir de reconnaître toutes les conséquences découlant du fait que c + v + pi n’était pas régi par v, chose indispensable dans un système de production pour la consommation, mais par une catégorie sociale embus­quée derrière pl » (p. 19). De plus, si la production bureau­cratique a pour fin la plus-value créée dans le processus de production, la planification cesse d’être socialiste : ce n’est qu’une organisation, à l’échelle nationale, de l’exploitation des ouvriers et salariés par la bureaucratie :

« Dès que la reproduction élargie, c + v + pl, trouve dans le terme pl non véritablement un solde de surtravail Bocial indispensable au progrès social, mais une catégorie de la population qui se l’approprie et l’administre, il devient impossible de parler de planification. Pour un révolutionnaire, planifier ne signifie pas projeter un plan quelconque de production… mais un plan qui combine les investissements en c avec les nécessités de v. Des trois termes de la formule, c est continuellement passif, qu’il s’agisse du capitalisme, ou de la société de transition. La reproduction peut seulement reposer sur v ou sur pl. Si elle repose sur v, les produits liant d’être des marchandises et se répartissent entre v, consommation immédiate, et c capitalisation pour l’augmentation subséquente de la consommation d’accord avec les inté­rêts de la majorité de la population. Si elle repose sur pl, ni c, ni v ne peuvent croître à moins d’affirmer et d’augmenter les possessions économiques de la minorité qui transforme le surtravail social en sa propriété. Les produits deviennent de  nouveau des marchandises, empêchant l’accroissement normal de c, et le système de production entre en contradiction avec les intérêts du prolétariat et de l’humanité.

« Sans qu’on puisse fixer une date exacte, c’est ce qui s’est passé en Russie. Pour affirmer le contraire, il faudrait démontrer que l’intelligentsia ne s’est pas constituée proprié­taire de la plus-value. Parler aujourd’hui de planification en Russie est une ironie sanglante pour les masses et une conces­sion aux tendances décadentes du capitalisme mondial. Sous le stalinisme, il n’existe qu’un plan déterminé par une minorité accaparant pi, plan tout aussi en contradiction avec les inté­rêts du progrès historique que l’économie anglaise ou amé­ricaine » (p. 22).

Si l’on avait à faire à des relations socialistes, c’est v qui devrait « se prendre lui-même comme mesure des deux autres termes » (c et pl). Sans doute, cela signifie simple­ment que les besoins des travailleurs, leur capacités de consom­mation (et même leurs désirs) doivent être définis et satis­faits prioritairement, et par eux-mêmes, donc que v devient la variable indépendante, tandis que c et pl sont les variables dépendantes. Mais v, dans une société socialiste (ou plutôt communiste, car c’est de cela qu’il s’agit ici, et les Acadé­miciens de l’U.R.S.S, affirment qu’on « y bâtit le communisme » depuis 1960 !) ne représente plus du « capital variable », ni un fonds des salaires, puisque l’échange capacité de travail-salaire, réglé par la valeur, a disparu par définition. Il n’y a pas transposition d’un v capitaliste à un v socialiste. Il y a métamorphose d’une masse de salaires (résultant de l’échange, proportionnellement à la valeur, entre force de travail et moyens de consommation salariés) en une masse de moyens de consommation produite directement pour la société par tous et pour tous. Cette masse de moyens de consommation, ne peut être un simple substitut de v (comme c’est le cas en U.R.S.S.). C’est une autre catégorie, qui ne dépend plus de c, ni de pl, ou plutôt dont les relations avec c et pi ont changé du tout au tout parce que c et pi se sont eux aussi mé­tamorphosés.

Bref, nous n’avons plus une masse de salariés face à un groupe d’employeurs (et à des moyens de production) qui leur sont devenus étrangers, même s’ils sont issus de leurs propres rangs. Les anciens salariés seraient devenus des tra­vailleurs associés et libres (libres parce qu’ils ont rompu la dépendance capitaliste de v par rapport à pl et à c). Au cours de cette métamorphose disparaît aussi la séparation sociale entre travaux improductifs et productifs, car cette séparation n’est introduite que par la nécessité de produire pl. La thèse de Marx doit être sur ce point suivie à la lettre : le travail productif est le travail productif de pi, accaparé par les capi­talistes. Les trois ordres d’activités que l’on peut distinguer naturellement (productives, improductives-utiles, et improduc­tives-stériles ou parasitaires) se concentrent en deux types d’activité : utile et inutile (qui peut être pur luxe, ou même dissipation, gaspillage),qui sont tous deux débarrassés de tout lien avec la valeur, et par conséquent aussi avec son équivalent monétaire, et ne peuvent faire l’objet d’échanges que dans un sens tout nouveau : il ne s’agit plus d’échanges équilibrés (par la valeur) donc inégaux, mais de permutations, de ré­partitions et de donations. On ne donne plus quelque chose contre quelque chose. On procède librement à des répartitions perpétuellement remaniées.

Il ne suffit plus alors d’affirmer que dans la relation c + v + pi, c’est la grandeur de v qui doit commander la grandeur de c et de pi. C’est cette relation elle-même qui doit disparaître, car aucun de ses termes ne se maintient avec ses caractéristiques antérieures. On pourrait dire que la seule relation qui subsiste est la suivante : fonds de consomma­tion > fonds de production. Mais ce ne serait même pas juste à la rigueur, puisque la création du produit social n’est plus fondée sur l’échange de valeurs.

En effet, tous les rapports quantitatifs établis par le capitalisme se ramènent à des rapports de grandeurs ; structurellement, ces grandeurs restent des quantités. Ainsi, le « produit social » est défini par la formule c + v + pi, dans laquelle c > v, et v > pi. Mais chacune de ces grandeurs doit s’exprimer pratiquement en prix, en valeurs monétaires et ceci en U.R.S.S. comme ailleurs. Si V = unité de valeur, on doit écrire : Produit social = Vc + Vv + Vm. La relation quan­titative entre ces valeurs s’établit par le moyen de l’échange. Si l’échange fondé sur l’équivalence des valeurs est supprimé, la structure du produit social ne s’établit plus de la même façon. Dans le cas de v, il devient évident que la disparition de la distinction économique entre travail productif et travail improductif (de pl) transforme la nature du salaire. Les moyens de subsistance d’un improductif (par exemple d’un enfant en bas âge) ne sont imputables au « salaire » ni directement, ce qui va de soi, ni indirectement, car c’est l’ensemble social qui se distribue à lui-même les moyens de consommation, aussi bien à celui qui est productif qu’à celui que ne l’est pas. Ces conditions, — les seules où l’on puisse vraiment parler de communisme — n’existent évidemment pas dans le « socia­lisme d’Etat ».

Munis démontre simplement que les formules de Marx, déduites de l’analyse structurelle du capital, ne s’appliquent pas à des relations communistes encore inexistantes. Il ne s’ensuit pas que si les économistes soviétiques les appliquent, c’est que leur économie est purement et simplement capita­liste. Car ils les appliquent, pour une large part, tout aussi à tort qu’ils affirment simultanément se trouver déjà en « ré­gime communiste ». Ils sont tout simplement dans un état pénible de transition plein de contradictions, sans vouloir l’admettre, qui est celui du socialisme d’État.

Les choses sont tout aussi claires en ce qui concerne pl, la plus-value. Par le nom même que les classiques, puis Marx, lui ont donné : plus-value (ou survaleur, mehrwert, surplus-value, etc..) il s’agit toujours d’une valeur exprimable et exprimée en unités monétaires. Les marginalistes et keynésiens ne l’envisagent pas autrement. Le « produit net » des physiocrates s’évaluait de la même façon. Les quantités physi­ques n’ont une fonction économique que si elles sont ramenées à un étalon de valeur, à un « équivalent général », qui est l’argent. Les sociétés mercantiles et marchandes, capitalistes ou socialistes (d’État) ne peuvent considérer autrement la plus-value.

La comptabilité d’État russe estime la plus-value comme une valeur monétaire, et finalement comme un capital sans capitalistes ; pour se faciliter la tâche, elle confond d’ailleurs en pratique valeur et prix, et prix et salaires, considérés glo­balement. Peu importe que cette plus-value soit formée et appropriée d’une façon ou d’une autre, par exemple qu’elle soit nationalisée et appropriée par l’État, par voie budgé­taire. Ce qui est décisif, c’est qu’elle soit considérée comme une valeur et soumise à sa loi. Les autres conséquences dé­coulent de là. Munis dit : si l’on a des rapports socialistes (ou communistes) réels pl n’est plus une fraction de valeur appropriée par les capitalistes à leur profit, mais une frac­tion de travail (du surtravail) appropriée par tous les sa­lariés (v), et à leur disposition immédiate. Si les choses ne se passent pas de cette façon en U.R.S.S., c’est que la plus-value y conserve ses caractéristiques capitalistes à l’échelle de l’État. Pour qu’une planification socialiste soit possible, il faut que pl soit « impersonnelle », c’est-à-dire ne puisse être appropriée par une catégorie sociale (ici la bureaucratie) au détriment des autres. Mais ce raisonnement n’est qu’à moitié juste, bien qu’il soit fondé sur des faits réels.

En effet, « l’impersonnalisation » de l’appropriation de pi ne suffit nullement à résoudre la question. Cette formule im­plique une contradiction interne. En un sens, l’accaparement de pl par l’État (ou par ses représentants du parti et de la bureaucratie) équivaut à sa dépersonnalisation. Même s’il est un « capitaliste collectif », l’État ne l’est pas de la même façon que le capitaliste privé, monopoleur ou non. La déper­sonnalisation ne suffit pas à supprimer l’exploitation dans un système réglé par la loi de la valeur : le jeu des catégories économiques capitalistes essentielles y est modifié, transformé (et à certains égards aggravé) ; mais ce n’est plus tout à fait celui qui s’exprime dans le capitalisme ; en tout cas ce ne peut être encore l’équivalent d’une situation où la valeur ne réglerait plus l’ensemble des échanges.

Sur ce point comme sur les autres, Munis voit clairement que les rapports économiques en U.R.S.S. ne sont nullement socialistes ou communistes ; mais il refuse, aveuglé par les faits d’exploitation et d’oppression brutale, de remarquer deux choses : l’une c’est que si des rapports communistes existaient en U.R.S.S. (ce qui est d’ailleurs impossible pour une raison plus générale : parce qu’il s’agit d’un « État pris à part », ou de plusieurs « États pris à part » si l’on envisage le pseudo-« camp socialiste ») la structure même du produit social ne répondrait plus au schéma c + v + pl, et qu’il ne suffirait donc plus d’y chercher un simple changement de signe de ces éléments ; l’autre, c’est que dans la situation d’évolution con­tradictoire qui est celle de l’U.R.S.S., les schémas capitalistes eux-mêmes ne s’appliquent qu’à travers des distorsions de tout genre (introduits par l’étatisation et la planification) qui doivent être analysés. Ce que Munis ne voit pas, les écono­mistes staliniens ou khrouchtcheviens refusent aussi de le voir, mais d’un point de vue opposé, celui des oligarques profiteurs et souvent parasitaires.
Pour que pl cesse d’être pl, il est nécessaire :

  1. que la valeur ne soit plus la règle des échanges,
  2. que le salariat soit aboli,
  3. que de nouveaux critères de l’usage et de l’utilisation se soient établis,
  4. que des étalons de mesure différentiels nouveaux (en quantité physiques intrinsèques et générales telles que le temps) soient établis pour s’appliquer à toutes les formes planifiées de la vie économique et sociale, et à celles-là seulement,
  5. que la technique ait amené la productivité physique à un niveau très élevé par rapport à ses normes actuelles les plus avancées,
  6. que les rapports politiques de domination aient disparus.

Ces conditions sont tout autre chose que l’affirmation que pl doit être à la disposition de v, c’est-à-dire que les salariés doivent conserver directement la disposition de la survaleur produite par eux. Cette dernière formule signifierait en effet que pl a cessé « d’exister » puisque pl n’existe précisément que parce que v existe, et réciproquement.

Notes:

[1] La définition du régime économique de l’URSS comme comme « capitalisme d’État » est aussi ancienne que la révolution d’octobre. Elle a été affirmée avec force dès 1921, lors du tournant de la NEP, en particulier par les « ultra-gauches » allemands (Korsch, Katz, Scholem, Rosenberg) et le groupe du KAPD (Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne). En 1932, A. Rosenberg écrit : « Pour que la Russie soviétique fut un État véritablement socialiste, il eût fallu qu’elle satisfît au moins à trois conditions : l’industrie aurait dû être organisée en grandes entreprises librement administrées par les travailleurs eux-mêmes ; l’agriculture aurait dû être organisée d’une manière analogue, et enfin la production réglée d’après les besoins réels des consommateurs et non pas d’après les intérêts du marché et du commerce… [ Aucune de ces trois conditions n’existe aujourd’hui en Russie. A vrai dire, l’industrie est bien organisée selon les méthodes modernes de la grande production. Mais les travailleurs ne jouissent du droit de décider, eux-mêmes, de leur sort ni dans l’économie, ni dans la politique. Le socialisme est inconcevable sans le droit de la communauté à décider librement de son sort car le socialisme ajout de la BS] Une économie réglée sur les besoins n’existe pas plus dans l’industrie d’État que dans les kolkhozes. Ici aussi règnent le commerce et le marché des cours. Et nous ne tenons pas compte des fluctuations du marché capitaliste mondial qui se font sentir quotidiennement sur l’U.R.S.S…. La Russie soviétique appartient aujourd’hui encore au même type social qu’en 1921 : c’est un pays d’ouvriers et de paysans, régi par le capitalisme d’État et où la bureaucratie régnante maintient la cohésion nécessaire entre les deux classes de la société. » (Histoire du bolchevisme, 1932)

[2] On doit attribuer à la bureaucratie « les caractères particuliers… d’une classe dont la structure définitive se trouve encore en voie de cristallisation et qui, pour se cristalliser entièrement, doit étouffer la révolution prolétarienne là où elle apparaît et s’intégrer aux formes décadentes qu’adoptera le capitalisme mondial ». La bureaucratie serait ainsi une classe constituante, non encore constituée.

[3] c= capital constant; v= capital variable; pl= plus-value (Note de la BS).

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