1971-04 Préface à ‘Simple militant’ [Jaquier]

A Solange Demangel, ma camarade de la Gauche Révolutionnaire qui mourut d’une balle dans la tête à Clichy, Marx Dormoy  étant ministre de l’Intérieur. A Lucien Preiss, mon ami, mon frère, mon camarade, mon compagnon, qui mourut de de misère physiologique à la centrale de Fontevrault en 1940. il fut membre de l’Action Socialiste, du Comité d’Action Socialiste Révolutionnaire, de la Gauche Révolutionnaire du Parti Socialiste Ouvrier et Paysan.

En guise de préface

Je le porte en moi, ce livre, depuis trente-deux ans ! Il a été commencé à la prison de la Santé, de décembre 1939 à juin 40. Après la clandestinité, les contacts étaient difficiles à établir… d’autres emprisonnements sont survenus : le manuscrit s’est égaré. Mais chaque mot, chaque phrase, chaque page, chaque chapitre étaient demeurés dans ma tête et je n’ai eu, pour le reconstituer, qu’à faire tourner la bobine du magnétophone qui avait enregistré mes pensées, intactes dans ma mémoire. Il s’est enrichi, depuis, des combats de la Libération, des grèves de 1953 et 1955. Il m’est devenu précieux lorsque j’ai eu à le confronter avec la foule de mes jeunes camarades de mai et juin 1968, dans lesquels je me suis retrouvé. Je n’ai jamais pensé, et je ne pense toujours pas, aujourd’hui où je viens de passer le cap du troisième âge, que mon expérience vaille pour autrui… Mais, des luttes poursuivies durant cinquante ans, il subsiste de tels espoirs, de telles analogies, de telles perspectives, qu’en feuilletant, en pensée, les pages qui vont suivre je ne mesure pas tellement l’écart entre le jeune de quinze ans qui s’engageait et le vieux que je ne me sens pas encore être aujourd’hui ! Je me trouve d’autant plus proche des jeunes « gauchistes » que je l’ai toujours été.

La sagesse populaire prétend que, pour bien achever sa vie, il faut, au moins avoir planté un arbre ou avoir écrit un livre… J’ai planté, dans mes Cévennes, des cerisiers qui ont grandi, mais aussi des sapins que les moutons et les chèvres ont brouté avant qu’ils ne grandissent. Mais je n’ai pas écrit de livre et celui-ci est une sorte d’accomplissement. S’il était publié un jour, il apporterait l’espoir qui fait vivre et dont je suis plein ; l’encouragement à persister malgré les échecs, la confrontation des erreurs à ne pas commettre à nouveau. Pour réaliser le Socialisme Libertaire, il aiderait peut-être les générations d’aujourd’hui, celles de demain, les adultes qui consentent à réfléchir, les aînés qui ne consentent qu’à ressasser.

« Simple militant » je l’ai été tout au long de ma vie et de surplus révolutionnaire professionnel de 1934 à 1945. Je n’ai accédé qu’une seule fois, et pendant moins d’une année, à la direction d’un parti politique, faiblement implanté, qui eut à faire face, dès sa naissance, à une adaptation impossible au travail clandestin et qui se trouva affronté, à peine sorti de son cocon social-démocrate, à la Seconde Guerre mondiale.

Secrétaire administratif permanent du Parti Socialiste Ouvrier et Paysan, né de la scission de Royan, de juillet 1938 à mai 1939, je me suis efforcé de m’employer, comme organisateur et comme agitateur, à renforcer l’appareil de mon nouveau parti. Je ne suis ni un théoricien, ni un tribun, ni un journaliste,mais un militant issu du Peuple, nourri de sa sève, de son histoire, formé par ses luttes, mêlé à ses combats, à ses victoires, à ses échecs, à ses reculs et à ses espérances.

Cinq fois, et c’est énorme pour une vie d’homme, j’ai vu de mes yeux des perspectives révolutionnaires s’ouvrir largement, les masses et la classe ouvrière mobilisées, combattant pied à pied : la première fois aux Asturies en 1934, la seconde en juin 36, la troisième dans la Catalogne libertaire, du 19 juillet 1936 au 5 mai 1937, la quatrième lors de la Libération et la dernière, toute proche celle-là, en mai et en juin 1968 où tous les espoirs étaient permis, où, selon l’expression de Marceau Pivert en 1936, « Tout était possible ! »… Pourquoi faut-il, hélas, employer le passé ?

Trois fois en France, deux fois en Espagne, le prolétariat avait entraîné dans son orbite une partie de la paysannerie, des employés, des techniciens, de la petite bourgeoisie, des étudiants, des intellectuels ; trois fois en France le parti communiste français a refusé de voir ce qui crevait les yeux, ce qui s’offrait, ce qui était possible. … le nouvel avenir ! Mieux, trois fois en France, le PCF a trahi sa mission. Il a été, en Catalogne, bien au-delà puisqu’il a trahi la Révolution. Sciemment, car il savait mieux que quiconque que « le désarmement du Peuple… c’est le commencement de la de la Contre-Révolution. » C’est lui qui prit l’initiative de désarmer le Peuple et d’aller, nous le verrons, bien plus loin encore.

Ce livre n’est que le reflet de ma propre expression, de l’espoir tenace qui n’a jamais cessé de me faire vivre et me fait souhaiter de vivre encore afin de voir se réaliser ce rêve, entrevu, de la Révolution Sociale que la jeunesse de France accomplira. Il n’est pas autobiographique. Il est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins… Le personnage qui écrit c’est celui qui s’est mêlé aux autres, à la base ; c’est aussi, étroitement associés à lui, indissolublement liés à chaque heure, à chaque jour, à chaque page, aussi bien Maurice Jaquier que Camille Joanisson, Gilbert Houplain, Colomer et Philippe Daudet, du temps des Jeunesses Anarchistes.

Marquet, Ambrogelly, Besneux… du temps des Jeunesses Communistes.

Lucien Preiss, Claude Just, Claude Mary, Monferrand du temps du Comité d’Action Socialiste Révolutionnaire au sein de la SFIO.

Solange Demangel, Emile Rouaix, Georges Gravier, Yvette et Michel Lissanski, et même Raymond Rousseau, qui a mal tourné, du temps de la Gauche Révolutionnaire.

C’est encore Daniel Guérin, Jean Rous, René Cazanave, Lucien Weitz, René Lefeuvre, Charles Lancelle, Claude Beaurepaire, Pierre Stibbe, Henri Barré, Suzanne et Dragui Nicolitch, Colette Audry, Lucien Vaillant, Fred Zeller et et tant d’autres, à l’époque du PSOP.

C’est, aux Asturies, Gaston Weill et Rondinella, tandis qu’à la Commune de Vienne Gaston Ladmiral combattait aussi.

C’est, du temps de la Révolution espagnole, ceux du Comité de Perpignan : Abbadie, Sors, Canals, Delcamp, Forgas,Pierre Fabresse, et d’Espagne: Andrès Nin, Julian Gorkin, Kurt et Katia Landau, Pilar Santiago, Pedro Bonet, Gironella, Andrade, Solano, engagés, avec le Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, dans le combat socialiste.

C’est, du temps des prisons encore, Lucien Preiss qui n’en est pas revenu, Lucien Chapelain, le jeune de 20 ans rentré vieux de Buchenwald, Jacques, le « Coco » mort en déportation dont j’avais oublié volontairement le nom par crainte de le livrer sous la contrainte physique, Robert Simon qui résista héroïquement aux tortures et passa du pacifisme intégral à l’inconditionnalité communiste.

C’est, du temps de la Résistance: Lucienne Didner, Priou-Valjean, Hytte, Pouderoux; ceux dont les noms n’étaient que des pseudonymes, Piet et Rouxin; ceux des prisons de la Santé, de Fresnes, de Clairvaux, d’Alès, du fort Montluc, de Vancia, de Nontron, de la caserne de Lorcine… du maquis des Plantiers: Ulysse, Cambronne, Allibert, Audibert, Laurent, Georges, et tous les autres !

C’est, au sein de l’Union Départementale CGT de la Sarthe: Henry qui en était le secrétaire, Berger de la RNUR, Colette Lebailly, qui m’avait pris pour un flic! Rondin des P. et T.D, mes camarades du Syndicat du Bâtiment:  Datin, Sauvage, Zochetti, et même Pellier qui, bien que stalinien, a dû garder dans sa tête l’exemplarité des luttes communes !Ce sont mes frères du Mouvement de Libération du Peuple, de Fernand Vesque à Janine Relland, d’Henry et de Michèle Broche, plus tard de leurs enfants; et la centaine d’authentiques ouvriers qui m’ont appris à faire l’unité entre ceux qui venaient du mouvement Social-Chrétien et ceux qui venaient du Socialisme. C’est à Jean Sauvage, à Jean-François Lyotard, à Boucheron, à Hérisse qui, venant de la Nouvelle Gauche, s’unirent au MLP pour former l’Union de la Gauche Socialiste.

C’est, plus proche de moi, puisque je viens de les quitter pour me fixer en Provence, mes camarades du Parti Socialiste Unifié, de Renée et Raymond Maris à Robert Bouchet qui fut du PSOP, à Claude Tessier, à Michel Pézeril, Renée et Daniel Renaudeau, Serge Legrain, Michel Touzeau, Monique et Jean-Paul Rouxel, Lucien Fabre et Gérard Baumert qui fut mon suppléant la seule fois où je fus candidat aux législatives.

A ceux que je n’ai fait que croiser, mais dont les pensées et les actions ont inspiré ce livre, de Joël Dumoulin à Rémy Clavreul, de Jean-Claude Ollivier à Francis Daligault, de Fernand Fauvel à Bernard Lambert, de Michel Blanchet à tous les autres dont ma mémoire ne retient plus les noms.

Tous ont contribué, sans parfois en avoir conscience, à l’écriture de ce livre. Ils furent mêlés à ma recherche, à mes soucis, à mes espoirs, à mes reculs. C’est à tous ceux- là que je dois d’avoir pu accomplir un travail collectif auquel ils sont liés ; à eux, mais aussi à ceux dont je me suis séparé au fur et à mesure de l’avancée, qu’ils s’appellent Marceau Pivert ou Lucien Hérard.

C’est aussi – parce que mon action révolutionnaire m’a contraint à négliger mes devoirs familiaux — à Jean-François, mon fils, à Monette qui n’est plus, à Ninette, à mes petits-enfants ; plus encore à celle qui m’a, depuis vingt-cinq ans, soutenu, encouragé, défendu, aimé, que je consacre ce témoignage.
Mais la dédicace à Solange et à Lucien, qui furent les deux seuls martyrs d’un parti groupusculaire, revêt un sens fraternel; leur mort ne sensibilisa que leurs compagnons, elle fut offerte à tous ceux pour lesquels ils luttèrent , ceux pour lesquels j’écris ces souvenirs : l’innombrable masse des socialistes révolutionnaires qui vaincront un jour l’odieux système d’exploitation qu’ils subissent.
C’est avec l’espoir de cet accomplissement que je commence ce livre le jour même où je suis affranchi des contraintes du travail, et où je sens naître l’aurore de la Révolution que les jeunes qui nous succèdent accompliront demain.
J’ai la profonde conviction qu’il y a une filiation directe entre ce Parti Socialiste Ouvrier et Paysan, que nous n’avions pu faire en une seule année, et ce Parti Socialiste Unifié que j’ai rejoint parce qu’il contient tous les espoirs du Vieil Homme.
Pélissanne, le 1° avril 1971.

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2 Réponses to “1971-04 Préface à ‘Simple militant’ [Jaquier]”

  1. L’entretien de Jaquier avec Blum en 1936 « La Bataille socialiste Says:

    […] de Simple militant, de Maurice Jaquier (1974) [cf. aussi la préface de ce […]

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  2. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (1986) * Maurice Jaquier: L’entretien de Jaquier avec Blum en 1936 (1971) * Maurice Jaquier: Préface à ‘Simple militant’ (1971) * Maurice Jaquier: […]

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