1973-07 Les difficultés économiques de la Chine et la « Révolution culturelle » [Souyri]

Note de lecture de Le Tigre de papier (de Charles Reeve) parue dans les Annales (n° de juillet-août 1973)

Ch. Reeve [1] essaye de rendre compte de la « Révolution culturelle » en reliant les conflits qui traversent l’appareil dirigeant chinois aux problèmes qui surgissent des difficultés auxquelles se heurte l’accumulation du capital en Chine. Placés sous cet éclairage, les comportements des factions qui s’affrontent au cours de la « Révolution culturelle » et les luttes de masse qui se développent à travers le pays perdent en grande partie leur aspect déroutant. C’est parce que la « Révolution culturelle » ne met pas seulement en jeu quelques ambitions rivales mais des problèmes de politique économique qui vont retentir sur la vie de chacun que les différentes catégories sociales se sentent concernées et participent avec une sombre violence à la lutte.

Ch. Reeve montre d’abord la terrible complexité des problèmes qui assaillent le gouvernement de Pékin à la veille de la « Révolution culturelle ». Plus de quinze ans après la conquête du pouvoir par Mao, la Chine n’est pas parvenue à briser le cercle du sous-développement. Le miracle des plans quinquennaux de la Russie stalinienne ne se répète pas.

C’est que la Chine est beaucoup plus arriérée que la Russie des dernières années vingt et l’industrialisation sup­pose que l’État prélève sur les ouvriers et les paysans un surproduit qui est beau­coup trop lourd pour que les masses ne s’y opposent pas. Dès la fin du Ier Plan quinquennal en 1957 cette résistance du prolétariat et de la paysannerie qui prend la forme redoutable d’un refus passif des efforts de production, bloque la croissance. L’État ne parvient pas à dégager les investissements supplémentaires qui seraient nécessaires pour terminer les constructions industrielles en cours alors même que le rythme de l’industrialisa­tion s’est révélé trop lent. Dès lors que guerres, famines et épidémies ont pris fin la Chine connaît en effet une forte pous­sée démographique qui fait affluer vers les villes une population en surnombre que l’industrialisation trop lente ne par­vient pas à résorber. La voie russe suivie depuis 1952 conduit la Chine vers une situation telle que la consommation risque de dévorer l’investissement. De là, la politique du « grand bond en avant ». Rompant avec le modèle soviétique, Mao tente de trouver une issue en utilisant le trop-plein même de force de travail qui existe en Chine. En renforçant l’encadrement des masses incorporées aux Communes, en intensifiant leur éducation idéologique et en formant des armées du travail qui accompliront d’immenses travaux d’infrastructure, Mao croit pou­voir donner une impulsion décisive au développement de la production agricole et aboutir par là à une situation qui permettra de porter l’investissement dans l’industrie à un niveau suffisant. Mais, pour la deuxième fois, les masses oppo­sent une résistance finalement insurmon­table aux efforts et aux privations qu’on leur impose. Dévastée par les excès du « grand bond » l’économie chinoise retombe en arrière et il faudra plusieurs années de patiente normalisation pour que la production rattrape le niveau qu’elle avait atteint à la fin du Ier Plan.

Cette restauration n’est d’ailleurs obtenue que parce que l’appareil a plié devant la résistance des masses. Il a fallu concé­der aux paysans le droit de cultiver des parcelles privées — 5 à 7 % des terres — et d’en vendre librement les produits, abandonner le système des pures moti­vations idéologiques à la production pour revenir aux stimulants matériels et rétablir, dans les campagnes comme dans l’industrie, les salaires indexés sur le rendement personnel des travailleurs. De nouveau la consommation des masses se relève, mais du même coup l’investissement devient insuffisant. Cette situation est d’ailleurs aggravée par la rupture sino-soviétique qui se trouve ici expli­quée comme une conséquence indirecte de l’échec du « grand bond ». Menacée de disette la Chine ne peut plus livrer au Russes les moyens de consommation que ceux-ci exigent en échange des équipements et des spécialistes qu’ils fournis­sent. Elle doit au contraire importer des produits vivriers des pays anglo-saxons et acheter au Japon des engrais et des moyens de production agricole. Mais cette réorientation du commerce extérieur contribue à son tour à ralentir l’industrialisation.
Alors que les Russes avaient implanté en Chine un millier d’entreprises modernes avant 1960, les Occidentaux n’en ont livré depuis lors qu’une douzaine.
La reprise industrielle qui se manifeste vers 1965 n’est guère qu’une remise en marche des installations existantes. Dans les villes où le prolétariat industriel ne s’accroît plus, le sous-emploi n’est évité que par un expédient coûteux : le gonflement des catégories improductives — employés des services publics et des administrations, étudiants et enseignants, etc. — qui englobent les deux tiers de la population urbaine.

Tandis que le problème de l’industria­lisation du pays n’est toujours pas résolu, la situation internationale de la Chine se détériore. Isolée de l’U.R.S.S., n’ayant pas les infrastructures industrielles néces­saires pour équiper de puissantes armées conventionnelles, ayant perdu l’appui, après le massacre indonésien, du seul grand parti communiste qui s’était rallié à elle, la Chine voit avec inquiétude se développer les entreprises du Pentagone au Viet-Nam. Il lui faut alors en toute hâte entreprendre de fabriquer des arme­ments nucléaires et la concentration de ses maigres ressources sur cet objectif aggrave encore la pénurie de capitaux qui seraient nécessaires à la progression des industries civiles.

Ce sont les options qu’il est devenu nécessaire de prendre pour faire face à cette situation qui divisent les hautes sphères de l’appareil chinois. D’un côté, Liu-Shao Qui pense que la solution consiste à imiter les réformes de la plani­fication soviétique, à rechercher dans la restauration du profit comme critère du fonctionnement des entreprises un relè­vement de la productivité et du taux de formation du capital et qu’il faut, face à l’impérialisme, restaurer l’alliance sino-soviétique. De l’autre Mao qui opte pour le maintien d’une indépendance totale vis-à-vis des deux « supergrands » et qui est persuadé que la Chine n’a pas épuisé ses capacités à aller de l’avant par ses propres moyens : si on met les masses en condition par une intense préparation idéologique il sera encore possible de leur faire accepter l’austérité et les efforts nécessaires à une accélération de la formation du capital.

Vue sous cet angle, la « Révolution culturelle » est d’abord une offensive contre le niveau de vie du prolétariat que Mao, après avoir dissout les syndicats,

déclenche en s’appuyant sur une partie de l’armée et sur la « garde rouge », c’est-à-dire sur les étudiants. Trop nom­breux, soumis à un enseignement qui les prépare mal à la vie active, ceux-ci n’ignorent pas que la stagnation de l’économie chinoise voue la plupart d’entre eux à des emplois subalternes. La formation de la « garde rouge » leur donne l’occasion de jouer un rôle histo­rique et peut-être d’accéder à des postes inespérés. C’est eux qui sont à la pointe de la lutte contre les « déviations écono­mistes » des ouvriers et vont faire pres­sion dans les usines pour imposer aux travailleurs l’abolition des stimulants matériels à la production, c’est-à-dire la suppression des primes qui majorent quelque peu les salaires.

Mais en même temps la « Révolution culturelle » est une attaque contre un appareil dirigeant devenu trop nombreux et trop coûteux. Elle a à la fois pour objectif de réduire le coût du travail productif et de réduire les faux frais de l’extraction de la plus-value. De là, la dénonciation par les « gardes rouges » de la culture et du mode de vie bourgeois, du luxe, des motivations capitalistes vers lesquelles auraient glissé les cadres et qui, du reste, n’est pas que déma­gogie : les privilèges dont bénéficiaient les cadres seront sévèrement réduits et l’appareil amputé d’une partie de ses effectifs en surnombre.

Ces attaques contre l’appareil sont en tout cas d’une efficacité redoutable. Elles permettent aux maoïstes de faire fond sur les colères accumulées contre les privilégiés du régime et elle offre à une partie des ouvriers qui s’enrôlent dans les organisations de « rebelles révolution­naires » pour renverser les autorités en place, l’espoir et la possibilité effective de s’intégrer au nouvel appareil qui peu à peu est restructuré sous l’arbitrage de l’armée. Car il n’est pas vrai qu’au terme de la « Révolution culturelle » les choses soient revenues à leur point de départ. Le nouvel appareil qui s’est substitué à celui que la crise a disloqué est moins coûteux et mieux adapté à ses tâches. Astreint à une vie plus austère, moins nombreux — une partie des cadres épurés et des « gardes rouges » devenus inutiles

ont été envoyés travailler dans les cam­pagnes — il comprend désormais une forte proportion d’éléments issus des organisations d’ « ouvriers rebelles » qui accomplissent des fonctions dirigeantes à l’échelon de l’entreprise ou de l’atelier sans cesser d’être inserrés dans le pro­cessus productif. Par là même, ils sont mieux à même d’organiser un contrôle rigoureux de la force de travail et de briser la résistance des ouvriers à l’inten­sification des efforts productifs.

Ainsi replacée dans le contexte global de la situation où se trouvait la Chine en 1966, la « Révolution culturelle » devient, jusque dans ses péripéties suc­cessives et son aboutissement, une entre­prise, qui, du point de vue des sommets de l’appareil maoïste, avait sa raison d’être. Mao n’est pas le despote vieillis­sant devenu fou. Mais il n’est pas pour autant le « grand timonier » qui, avec un instinct infaillible, aurait découvert la voie par où devait nécessairement passer la Chine pour surmonter ses difficultés et aurait, à force d’audace et d’habileté supérieure, imposé la « juste solution ». Car la « Révolution culturelle » ne s’est pas effectuée sans dommages pour l’économie. Il a fallu attendre 1969 pour que la production rattrape le niveau de 1966 et il est bien loin d’être certain que la « Révolution culturelle » apporte une solution aux problèmes que ni l’imitation des méthodes soviétiques, ni le « grand bond », ni la politique de Liu ne sont parvenus à résoudre. Au cours des der­nières années, la production chinoise ne s’est développée qu’au rythme de 4,5 % par an. C’est environ le tiers du taux de croissance qui avait été réalisé au cours du Ier Plan quinquennal. En 1970, l’indice de la production indus­trielle est à peine supérieur à celui qui avait été atteint en 1959.

En dépit du titre volontairement et maladroitement provocant qu’ils ont donné à leur livre, les auteurs du Tigre de papier fournissent une explication de la crise chinoise qui ne manque ni de cohérence, ni de rigueur logique, ni de perspicacité. Il n’est certainement pas faux de poser que depuis 1949 le conflit du capital étatisé et du travail constitue le pivot de toute la politique chinoise.

Mais une telle affirmation aurait supposé qu’on démontre d’abord rigoureusement que le régime chinois n’est qu’une forme étatisée du capitalisme. Les auteurs du Tigre de papier qui ont un goût excessif pour les formules tranchantes et les affirmations péremptoires destinées à « épater le bourgeois » ne l’ont que très mal fait. Cette arrogance de doctrinaires est sans utilité.

Pierre Souyri.

1. Ch. Reeve, Le tigre de papier. Sur le développement du capitalisme en Chine. 1949-1971 Éd. Spartacus, Paris, 1972, 150 p. Ch. Reeve est en réalité un pseudo­nyme.

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