1976-05 Présentation des lettres de Pannekoek [Rubel]

Publié dans les Études de marxologie N° 18. – Auto-émancipation ouvrière et marxisme politique. (mai 1976).

Lettres d’Anton Pannekoek

Avertissement

Les lettres et extraits de lettres que nous publions ci- après proviennent d’une correspondance que nous avons entretenue avec Anton Pannekoek (1873-1960) dans les années 1951-1955, en langue allemande. Le lecteur devinera facilement le contenu de nos propres lettres d’après les réponses et critiques formulées par le penseur hollandais. Aussi nous sommes-nous borné à citer les passages de nos lettres ayant fait l’objet des remarques de notre correspondant. Il nous a paru d’autant plus important de céder la parole à l’auteur des Conseils ouvriers que l’occasion lui fut ainsi offerte de compléter et de préciser ses conceptions « marxistes » à propos des questions fondamentales du mouvement ouvrier dans ses aspects étiologiques et sa finalité émancipatrice. Nous nous proposons de procurer ultérieurement, en une brochure plus amplement documentée, une édition intégrale de cette correspondance. Le lecteur français sachant l’allemand devra se contenter dans l’intervalle des explications en français dont nous faisons précéder chaque lettre ou extrait de lettre. Nous avons respecté le texte original des lettres, sauf à corriger quelques fautes grammaticales (régime des verbes) et la ponctuation par endroits insuffisante ; en outre, nous avons transcrit en entier les abréviations utilisées par l’auteur.

Nous jugeons utile de compléter cet Avertissement en citant quelques extraits de la Présentation que nous avons placée en tête de la traduction du texte tiré de Workers’ Councils, publié dans la brochure Conseils ouvriers et Utopie socialiste (Cahiers du Centre d’Etudes Socialistes, Paris, mai- juin 1969). En résumant la première partie du livre de Pannekoek, nous écrivions :

La Deuxième Guerre mondiale ayant laissé l’Europe dans un état de dévastation et de misère, il incombe aux ouvriers du monde entier de prendre en main leur propre destin et le sort de l’économie mondiale pour se libérer eux-mêmes et libérer le monde du mode de production capitaliste. Ils doivent d’abord prendre conscience de leur condition et de la véritable nature de l’organisation capitaliste afin de devenir les maîtres de la production, car ils sont les principales victimes du système capitaliste. Les rapports sociaux doivent subir un changement total et profond. Consciente des contradictions du capitalisme, la classe ouvrière a acquis un sens nouveau du droit et de la justice. Elle aspire à un ordre social fondé sur la propriété commune des moyens de production. Ce système de production surgira de la lutte de classe et non de la tête et de la volonté d’une nouvelle élite dirigeante. Les ouvriers auront commencé l’organisation de la production sur le lieu même de leur travail, dans les ateliers, les usines, dans un esprit de coopération et avec la volonté de coordonner les tâches à accomplir, selon les règles d’administration et de répartition établies en commun. Mais les ouvriers doivent comprendre tout d’abord que le capitalisme les opprime non seulement économiquement, mais aussi et surtout intellectuellement. Leur première tâche est donc de vaincre le capitalisme théoriquement avant de le battre matériellement. Ils doivent également rejeter le socialisme d’Etat, fondé sur la propriété publique des moyens de production et sur le principe de la direction autoritaire et hiérarchique. La transformation de la société sera essentiellement la transformation des masses ouvrières dans l’action, la révolte, l’auto-émancipation. On peut penser que Pannekoek ne fait qu’imiter les grands utopistes, en traçant de la classe ouvrière un portrait aussi idéalisé. Mais c’est oublier la différence essentielle qui sépare ce portrait du travailleur futur, du tableau de la cité future. Car pour Pannekoek le premier est la condition de la seconde. Si le travailleur ne change pas de mentalité, la société restera une société d’exploitation et d’oppression. Bien sûr, l’auteur n’exprime pas des hypothèses, mais des convictions, voire des certitudes. Astronome et anthropologue, il a foi en l’homme et en ses possibilités d’évolution. C’est grâce à cette foi qu’il a pu écrire Conseils ouvriers en pleine guerre, alors que les classes ouvrières des pays industrialisés étaient en train de se livrer à l’un des plus grands massacres de l’histoire. On s’aperçoit soudain que le « socialiste scientifique» Pannekoek était d’abord l’homme d’une foi pour qui la science n’était qu’un moyen de construire des raisons de croire et d’espérer. Pour compléter ces remarques, nous ajouterons des extraits d’une lettre que Pannekoek adressa à un ami français (M.R.) en 1952. Ces passages sont traduits de l’allemand:

 » C’est une bonne idée de vouloir discuter, dans un cercle Zimmerwald, de la situation et de la tactique du socialisme (…). Le nom (de ce cercle) trace la perspective face à la multiplicité des organisations qui, pendant la Première Guerre mondiale, en Europe, ont suivi les gouvernements capitalistes et ont ainsi empêché toute lutte ouvrière (union sacrée), un petit nombre de gens se sont réunis pour proclamer leur opposition et appeler au nouveau combat.
Aujourd’hui, il s’agit de petits groupes en face de la masse des socialistes et des syndicalistes gouvernementaux (…). Bien sûr, il ne peut encore s’agir d’autre chose que de discuter des nouvelles formes de lutte et d’organisation. Ou même pas encore de cela : tout ce dont on peut discuter, ce sont des points de vue généraux, de la théorie du développement mondial et de la lutte de classe. Or, vous posez une série de questions à propos de la théorie des conseils ; vous y voyez des contradictions, des difficultés, des impossibilités, et vous désirez plus de lumière, des détails que vous ne trouvez pas dans le livre Workers’ Councils. Mais vous ne devez pas oublier qu’en employant le terme « conseil ouvrier », nous ne proposons pas de solutions, mais nous posons des problèmes.
Et cela veut dire qu’en tant que petit groupe de discussion, nous ne pouvons pas résoudre ces problèmes, et ce n’est pas nous qui pouvons préserver le monde des crises et des catastrophes ; et même si tous les hommes politiques et chefs d’organisations se réunissaient et voulaient sauver le monde, ils ne pourraient pas eux non plus résoudre ces problèmes.
Seules pourraient le faire des forces de masses, des classes, à travers leur lutte pratique (c’est-à-dire une époque, une période historique de luttes de classes).
Nous ne sommes pas en mesure – et ce n’est pas notre tâche – d’imaginer comment elles le feront ; les gens qui se trouvent pratiquement et à tout moment devant les tâches auront à le faire, pour autant qu’ils en seront capables. Mais alors il s’agira moins de prendre des mesures particulières ou de découvrir des formes d’organisation, que de l’esprit qui anime les masses.
C’est ce que vous soulignez vous-même fort justement. Ce qui importe donc et que nous pouvons faire, ce n’est pas d’imaginer à leur place comment ils doivent agir, mais de leur faire connaître l’esprit, les principes, la pensée fondamentale du système des conseils qui se résument en ceci : les producteurs doivent être eux-mêmes les maîtres des moyens de production. Si leur esprit s’en pénètre, ils sauront eux-mêmes, nécessairement, ce qu’il faudra faire. Nous nous trouvons aujourd’hui dans la même situation qu’autrefois, lorsqu’on a reproché aux socialistes de se refuser à révéler exactement comment ils voulaient organiser la société future et de renvoyer à la révolution : les gens qui feront la révolution auront eux-mêmes à résoudre leurs problèmes. Il en est de même dans le cas qui nous préoccupe : lorsqu’on pose comme principe vivant que les travailleurs veulent être maîtres de leurs moyens de production, on n’a pas besoin de se creuser maintenant la tête pour savoir comment, avec quelles formes d’organisation, cela devra être réalisé. Même si on vous dit : « Dites-le nous exactement, sans quoi nous refusons de participer ». C’est de ce point de vue qu’on devrait envisager la discussion sur les moyens de lutte. Par conséquent, la propagande de l’idée des conseils ne signifie pas que si les travailleurs abolissent demain les partis et les syndicats et les remplacent par des conseils toute la situation sera d’un coup changée. Cela signifie que les différences de classe, la domination de classe et l’exploitation ne peuvent être abolies par le parlementarisme et les syndicats, mais seulement au moyen de l’organisation des conseils. Au demeurant, vous pouvez le lire dans Workers’ Councils : les conseils sont le type d’organisation naturel du prolétariat révolutionnaire »

LETTRE DU 21 JUILLET 1951

NB — J’avais fait parvenir à AP, par l’intermédiaire de Henk Canne Meijer (Henk CM), deux tirés à part d’articles publiés dans La Revue socialiste : « Pour une biographie monumentale de Karl Marx » (octobre 1950) et « Réflexions sur la société directoriale » (février 1951). H. Canne Meijer (1890-1962), communiste de conseils hollandais, fut un des principaux animateurs du mouvement dans les années 1930, « l’âme du Groupe des communistes internationaux » (GIC) dont il rédigea en allemand le « travail collectif » publié en 1930 sous le titre Grundprinzipien kommunistischer Produktion und VerteilungPrincipes fondamentaux de la production et de la distribution communistes »).

Dans une lettre datée du 11 décembre 1953, répondant à la demande que nous lui avons faite de nous fournir quelques éléments autobiographiques, A.P. nous écrivait:  » Concernant la notice biographique (destinée à un article qui devait paraître dans La Revue socialiste, M.R.), il suffira amplement de mentionner que je suis né en 1873, que je suis entré au parti socialiste en 1900, ai été membre actif du Parti socialiste allemand (1906-1914), et que je fus depuis 1918 professeur d’astronomie et de mathématiques à Amsterdam » ; pour ce qui est de mes écrits, il suffirait de mentionner Workers’ Councils.

Je considère toujours que la publication éventuelle d’une traduction de la première partie de ce livre serait ma meilleure contribution au mouvement ouvrier.»

M.R.

Annexe

Extraits des Note bene de quelques lettres:

LETTRE DU 22 JUIN 1952

NB – Dans ma lettre du 19-6-1952, j’avais repris la question des nouvelles formes de la lutte de classes dans leur rapport aux institutions démocratiques qui seules rendent possibles l’organisation de masse du prolétariat militant. J’avais cité à ce propos un passage de Workers’ Councils où il est dit, entre autres : « A certain amount of social equality and political rights for the working class is necessary in capitalism » (éd. anglaise, 1950, p. 74). Le syndicalisme révolutionnaire n’était-il pas un mouvement de même nature que celui des conseils ouvriers dans des circonstances sans doute différentes mais poursuivant le même objectif avec des moyens dont la principale ressource était le comportement individuel des combattants ? J’avais écrit : « Le combat n’est pas affaire d’une nouvelle théorie mais d’hommes nouveaux »,quel que soit le mode d’organisation pratiqué par les travailleurs. Aucune organisation de conseils n’est immunisée contre l’esprit bureaucratique ou la volonté de puissance de minorités sachant exploiter la confiance de la « base ».

En terminant ma lettre, j’exprimais mon désir de parler du livre d’AP devant le Cercle Zimmerwald (créé par Daniel Martinet et soutenu par le groupe de militants qui publiaient la Révolution prolétarienne). J’espérais avoir ainsi l’occasion de soulever le problème de la publication de Workers’ Councils en version française (voir la traduction d’un extrait de cette lettre dans notre introduction).

M.R.

LETTRE DU 19 MAI 1954

NB – A.P. répond à ma lettre du 5-5-1954 dont je n’ai pas gardé une copie. Tout en se méfiant du terme « éthique », A.P. attribue une importance décisive aux initiatives d’auto-éducation et de lutte syndicale des ouvriers qui font preuve ainsi de leur volonté de s’affirmer comme force intellectuelle et économique. Il renvoie à la lettre qu’il avait adressé à la revue marxiste Socialisme ou barbarie où elle parut dans le fascicule IV, avril-juin 1954. – La mention du nom de M. Mitrany s’explique par le fait que j’avais envoyé à A.P. un tiré à part de la note publiée dans la Revue d’histoire économique et sociale et où je critiquais l’ouvrage de cet auteur sur « Marx et la paysannerie ».

M.R.

LETTRE DU 12 AVRIL 1955

NB – J’avais rapporté (dans ma lettre du 6 avril 1955) à A.P. un débat que nous eûmes dans notre petit cercle d’études sur la révolution en Chine, non sans soulever indirectement la question de notre « tâche » en face d’événements dont les répercussions mondiales devaient à plus ou moins longue échéance acculer le mouvement ouvrier en Occident à des choix politiques décisifs — comme autrefois devant la révolution russe.

Quant au tiré à part de l’ « article sur le livre de Kautsky », il s’agit de la chronique que j’avais consacrée au volumineux ouvrage du théoricien socialiste allemand : Die materialistische Geschichtsauffassung (…) J’y voyais la confirmation a contrario de l’argument que j’avais soutenu tout au long de notre dialogue. La société humaine, enfin historique, ne saurait être créée par des êtres angoissés fabriquant les armes de l’anéantissement total: tout marxisme qui néglige la responsabilité éthique des exploités dans la déchéance de la société globale se condamne à n’être plus qu’une spéculation « matérialiste » sur les chances de survie que la peur offre à l’éternel troglodyte.

M.R.

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