1976-06 Congrès de Nantes du PS

  • Tribune du Congrès de J.-P. Chevènement

REMPLIR LA VIEILLE PROMESSE

Le Congrès de Nantes sera la dernière occasion où ce qu’il est convenu d’appeler, après la rupture de la coalition d’Epinay, « la minorité » du Parti socialiste, pourra sans doute s’exprimer librement. Nous le ferons, évidemment, avec la vive conscience de nos responsabilités vis-à-vis du Parti, de l’union de la gauche et de notre peuple : comment faire d’une éventuelle victoire de la gauche en 1978 une vraie victoire ? Il n’y a pas d’autre question à poser en 1977. Aussi bien nous n’en poserons pas d’autre à Nantes et c’est en la posant avec toute la force nécessaire que nous rendrons possible une vraie synthèse : j’entends par
là un accord politique qui unisse et dynamise le Parti dans ses profondeurs et l’élève à la hauteur de ses tâches.
C’est dire que nous ne répondrons pas, sauf si nous y sommes contraints, à l’incroyable campagne de dénigrement, à laquelle la plupart des dirigeants du courant ont délibérément choisi de réduire le débat préparatoire au congrès. Devrai-je les complimenter de la célérité avec laquelle ils ont répandu dans les fédérations argumentaires de courant, dossiers anti-Ceres et autre littérature de même volée, célérité qu’on aurait pu souhaiter voir s’attacher aussi à la diffusion du « Poing et la Rosé ».
Croit-on vraiment que nous ne pourrions pas de notre côté, publier la liste des locaux, bulletins, associations, sociétés appartenant à tel ou tel « sous-courant » ? Ou celle des articles des statuts apparemment tombés en désuétude aux yeux de la direction ? A la vérité, tout ce qui est exagéré est insignifiant et nous préférons ne pas entrer dans un débat aussi affligeant que celui de la compatibilité de l’article 4 avec l’article 5 des statuts. Aussi bien, si un accord politique avait été recherché, comme nous l’avions souhaité au Comité directeur du 7 mai, le problème ne se poserait-il plus et le Parti ne donnerait pas le spectacle d’une dispute aussi dépourvue de rapport avec une réalité politique que, de toute façon, il n’évitera pas de rencontrer bientôt.
Au contraire, nous pensons que c’est en se posant à lui-même les vrais problèmes de la période à venir, que notre parti se grandira. La motion du courant parle beaucoup de responsabilité. Mais il n’y a pas de responsabilité dans l’inconscience et dans l’absence de débat. Pour des militants socialistes, il n’y a pas de vérité révélée et c’est de la libre discussion démocratique que peut seule jaillir la lumière… et la synthèse.
Le seul problème aujourd’hui, pour un parti comme le nôtre, est celui du pouvoir. Que les signataires de la motion 1 en soient convaincus, c’est l’évidence. Eussent-ils autrement signé la motion n° 1 ? Mais, curieusement, cette motion est assez peu explicite sur les conditions de l’exercice du pouvoir.
Au fond, le principal reproche fait au courant n°2 n’est-il pas, justement, de chercher à définir celles-ci avec trop de précision ?
Est-ce là le crime qui maintient le courant n° 2, sans lequel ce parti ne serait pas ce qu’il est, éloigné de la table familiale où le Père magnanime, accueille tour à tour tous les fils prodigues ? Et, de Michel Rocard à Arthur Notebart, Dieu sait s’il y en eut dans la Création socialiste ! On nous objectera, je le sais, que le mieux est l’ennemi du bien, que le maréchal Lebœuf'( « Il ne manque à l’armée française pas un bouton de guêtre ») n’a pas gagné la guerre de 1870, que le pouvoir ne va pas sans mystère et qu’un certain flou artistique sur nos intentions profondes est en fin de compte notre meilleur atout. D’où le « Taisez-vous, sinon gare à l’article 4 ! » qui semble être le leitmotiv de ce congrès en forme de cour d’assises.
Eh bien ! je crois cette vision des choses assez courte. En effet notre stratégie est celle d’une transition démocratique vers le socialisme. Or il n’y a pas de soutien populaire durable qui ne résulte d’un haut niveau de conscience politique. Il faut donc préparer les citoyens à ce qui les attend. De surcroît, le suffrage universel est le régulateur de notre alliance avec le Parti communiste. Cette alliance ne va pas sans tensions parce qu’elle implique des évolutions et même des ruptures de l’un et l’autre partenaires par rapport à des schémas de pensée anciens. Notre rôle est d’aider ces évolutions à se faire, chez nous, mais aussi au sein du Parti communiste.
Il vaut donc mieux résoudre à froid les problèmes qui peuvent l’être. Ceux qui ne pourront être résolus qu’à chaud seront assez nombreux comme cela. Ne prenons qu’un seul exemple : celui du chiffrage du programme commun par le Parti communiste. Il est clair que cet exercice ne remplace pas la définition d’une politique économique à court terme. Le Parti communiste attend trop d’un relèvement quasiment instantané de la croissance à 6 % par an, aussi bien que d’une réduction rapide du « gaspillage » capitaliste.
Il faut aller plus loin dans la définition d’une politique de redistribution des revenus et de reconquête du marché intérieur : c’est ce qu’essaye de faire la motion n° 2.
C’est en prenant appui sur la réalité que nous ferons évoluer le P.c.f. dans ce domaine comme dans bien d’autres. On sait de quel prix la gauche a payé son impréparation économique en 1936-37 (« la pause sociale ») ou en 1947 (l’éviction des ministres communistes du gouvernement Ramadier au moment des grèves Renault).
Pour que l’union de la gauche survive aux tensions inévitables, n’est-il pas nécessaire qu’elle s’approfondisse encore pendant qu’il en est temps ?
Dans le domaine des nationalisations et de la politique industrielle comme dans l’approche du problème de l’Europe et dans la politique étrangère, c’est cet approfondissement que recherche la motion n° 2. Nous savons bien après les déceptions qui ont suivi en France le Front populaire et la Libération, ou après la rupture intervenue en 1975, au Portugal, entre socialistes et communistes, que l’ambition de l’union de la gauche dépend avant tout de sa solidité.
C’est parce que nous sommes ambitieux pour notre Parti que nous nous exprimons en militants avec une entière franchise. C’est parce que nous sommes ambitieux pour la gauche que nous cherchons à poser aujourd’hui les problèmes qu’elle aura à résoudre demain. Nous souhaitons que le congrès de Nantes, en débloquant une discussion qui n’a pas encore commencé, permette au Parti de trouver l’unité et le dynamisme sans lesquels il n’y aurait pas de vraie victoire. Quelle que soit l’issue du congrès, une seule chose est sûre : six ans presque jour pour jour après le congrès d’Epinay, nous trouverons encore assez de force et surtout d’ironie pour surmonter l’amertume légitime que pourraient faire naître en nous tant de petites querellés aussi éloignées de la grande entreprise à laquelle nous avons entendu prêter la main. Une seule chose compte : tout faire pour réunir aujourd’hui les conditions d’une vraie victoire demain.
Nous avons la conviction de défendre une conception juste et exigeante du Parti et de l’union. Est-ce instruire un procès d’intention que de dire que ni l’un ni l’autre ne sont de simples tremplins dans la conquête du pouvoir ? C’est là, j’en suis convaincu, la pensée du Parti tout entier. Il ne s’agit donc que d’en tirer et d’en expliciter ensemble les conséquences : oui, notre Parti doit être fortifié de manière indissociable dans sa cohésion et dans sa démocratie pour triompher des épreuves qui l’attendent ! Et c’est ainsi seulement que, par une exigence supérieure, il portera plus haut et plus loin l’union de la gauche pour remplir enfin la vieille promesse toujours trahie : ouvrir demain, en France, la voie au socialisme…

J.-P. Chevènement

(Note: La motion du CERES fera à Nantes 24,21 % face à celle de F. Mitterrand)

Voir aussi: 

Livre du CERES en 1973 

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