1976-10 Le Parti Socialiste du Canada et la dictature du prolétariat

Déclaration publiée dans L’OURS Nº 73, Paris, octobre 1976.

La dictature du prolétariat, qu’est-ce que cette phrase obscure attribuée à Marx, qui fut si largement discutée dans la presse parlée et écrite au moment du XXIIe Congrès du Parti communiste français, en février dernier, et que le P.C.F. projette de retirer de ses statuts ?

Ce fut en effet une phrase utilisée par Marx, mais jamais dans le sens que lui donne le P.C.F. Marx insista toujours que le socialisme ne pourrait être établi que par l’action politique; en d’autres mots, que, de manière à établir le socialisme, la classe ouvrière devrait gagner le pouvoir gouvernemental et l’utiliser pour forcer la classe capitaliste à abandonner sa possession des moyens de production. Dans ses lettres privées et dans ses notes, Marx fera quelquefois référence à cette utilisation du pouvoir politique par la classe ouvrière pour abolir le capitalisme comme « la dictature du prolétariat».

Ces deux termes sont obscurs et dérivent de l’ancienne Rome. Sous la constitution de la Republique romaine, il était possible, en temps de crise, pour un de ses magistrats, d’être nomme dictator, ce qui signifiait qu’il était investi des pleins pouvoirs pour faire face à la situation. Proletarii était le terme utilisé pour décrire les citoyens romains pauvres qui, considerait-on a l’époque, ne contribuaient en rien a l’Etat sauf des enfants (en latin proles signifie « lignée »).

Les deux termes furent introduits dans la terminologie politique moderne à l’époque de la Révolution française, dont les chefs et penseurs se servaient de l’ancienne république romaine comme modèle. Les jacobins furent en faveur d’une « dictature » d’une minorité de révolutionnaires pour écraser la résistance de la noblesse. Le terme prolétaire vint en usage pour décrire des pauvres gens en général. Les deux termes furent légués par les révolutionnaires français extrémistes à leurs descendants politiques du 19e siècle et parmi eux les communistes utopistes de qui Marx puisa une partie de son socialisme.

Marx utilisa cependant le terme prolétariat d’une façon plus précise, ne signifiant pas les pauvres gens en général mais seulement ceux qui vendent leur force de travail pour un salaire, c’est-à-dire la classe ouvrière. La « dictature du prolétariat » fut donc, pour lui, l’exercice du pouvoir politique par la classe ouvrière dans son propre intérêt. Ce qui pour Marx impliquait une démocratie politique complète dans laquelle la classe ouvrière – la majorité immense dans la société capitaliste – gouvernerait. Ses références a la « dictature du prolétariat » démontrent toutes qu’il entendait par là l’exercice du pouvoir politique par la classe ouvrière dans un cadre démocratique.

En parlant de la « dictature du prolétariat » plutôt que simplement d’une « dictature révolutionnaire », Marx fit une rupture décisive avec la tradition des jacobins. Car il donna ainsi a l’idée de « dictature» un contenu démocratique, les pleins pouvoirs politiques impliqués devant être assumés par la classe majoritaire dans la société dans son ensemble et non par une quelconque minorité révolutionnaire.

A la fin du 19e siècle, les idées des jacobins en France étaient presque oubliées mais jouissaient d’une régénérescence en Russie, un pays dont le système politique et social avait plus d’une caractéristique en commun avec « l’ancien régime ». Là, l’idée d’une dictature minoritaire révolutionnaire avait de I’attrait pour las révolutionnaires anti-tsaristes, y compris quelques-uns de ceux qui se considéraient comme marxistes. Parmi ces derniers était Lénine qui amena cette idée dans le mouvement social-démocrate.

Lénine était en faveur de l’organisation des sociaux-démocrates russes en « parti d’avant-garde » dont l’objective serait de diriger les ouvriers, paysans et nationalités opprimées de la Russie contre le régime tsariste. Le coup d’État des bolcheviks de 1917 fut exécuté de cette manière – et il en résulte l’établissement non pas de la « dictature du prolétariat » de Marx, c’est-à-dire une démocratie ouvrière, mais de la dictature révolutionnaire du parti bolchevique minoritaire.

Comme les conditions économiques et politiques en Russie ne permettaient pas I’établissement du socialisme, les bolcheviks n’eurent d’autre choix que de développer le capitalisme en Russie (pour une grande part sous la forme du «capitalisme d’État», comme l’a décrit lui-même Lénine). Mais puisque le capitalisme ne peut être géré dans l’intérêt de la classe ouvrière, la dictature bolchevique devint tôt une dictature non seulement contre la noblesse, les capitalistes privés et les paysans plus riches mais aussi une dictature sur le prolétariat : les syndicats furent emparés par le gouvernement ; les grèves interdites, les protestations supprimées et les protestataires envoyés aux camps de travaux forcés.

Malheureusement cela n’était pas évident pour une section de la classe ouvrière d’Europe de l’Ouest mécontente et fatiguée par la guerre. Pour eux, la Russie était ce qu’elle prétendait être : une « république ouvrière » qui montrait le chemin aux ouvriers des autres pays. Le gouvernement bolchevique exploita cette sympathie pour scissionner les partis sociaux-démocrates de l’Ouest et pour mettre sur pied des partis « communistes » basés sur I’idéologie bolchevique.

En France, en 1920, une majorité des délégués au Congrès de Tours des sociaux-démocrates vota pour aller vers le bolchevisme et pour fonder le Parti communiste français. Le nouveau P.C.F. était engagé dans l’idéologie bolchevique, y compris I’idée qu’il exercerait une dictature minoritaire, en tant qu’ « avant-garde de la classe ouvrière » autoproclamée. Par une étrange ironie de l’histoire, l’idée des jacobins sur la dictature minoritaire, qui avait été rejetée par Marx et qui avait presque disparu de la France, fut réintroduite dans ce pays par voie de la Russie arriérée. Cette fois cependant elle fut appelée « la dictature du prolétariat ». Ce fut avec ce sens jacobin, léniniste, que cette phrase fut introduite dans les statuts du P.C.F.

Nous, du Parti socialiste du Canada rejetons cette signification erronée que le P.C.F. donnait au passé à la « dictature du prolétariat » de Marx. Si normalement nous n’utilisons jamais cette phrase, c’est non pas parce que nous sommes en désaccord avec Marx sur la nécessité de l’action politique démocratique pour établir le socialisme, mais parce que la phrase est obscure et prête grâce en grande part aux falsifications des léninistes de toutes couleurs à malentendu. Nous avons toujours préféré exprimer la même conception par l’utilisation de phrases telles que « la prise du pouvoir politique » et « la conquête des pouvoirs gouvernementaux » qui sont plus faciles de compréhension.

Car ce n’est pas la politique générale de chercher à gagner le pouvoir politique par des moyens démocratiques le scrutin que nous critiquons. C’est le seul moyen praticable d’établir le socialisme dans les conditions politiques et sociales d’aujourd’hui, et a toujours été notre politique (même a l’époque où le P.C.F. préconisait l’insurrection armée). Ce que nous critiquons, c’est le réformisme et l’opportunisme électoral du P.C.F. Parce que, de manière à établir le socialisme, il n’est pas suffisant qu’un parti se déclarant socialiste remporte une majorité électorale, ce qui est important est que cette majorité électorale doit être une majorité pour le socialisme, remportée uniquement sur le programme socialiste d’établissement de la propriété collective et le contrôle démocratique des moyens et instruments de production et de distribution par et dans l’intérêt de la communauté entière.

Parti Socialiste du Canada

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