1977 Daniel De Leon et les IWW [Guérin]

Extrait de Le Mouvement ouvrier aux États-Unis: de 1866 à nos jours (Daniel Guérin, 1977)

Daniel De Leon, un professeur originaire des Antilles, était de formation toute différente. il n’était pas sorti du rang, comme Debs, Haywood ou « Mother » Jones, et il n’était pas venu aux idées révolutionnaires par une par une lente évolution pragmatique, par l’expérience pratique et quotidienne de la lutte sociale. Il était l’intellectuel révolutionnaire, le professeur doctrinaire par excellence. Théoricien brillant, intransigeant, acerbe, aux vastes connaissances, il fut l’un des rares hommes du mouvement ouvrier américain (avec Johann Most, l’ancien socialiste allemand émigré aux Etats-Unis et devenu(…) prenant son inspiration chez les militants du groupe de Chicago des années 1880, il traça le schéma d’un socialisme des conseils, basé sur les syndicats ouvriers, qui fut adopté par la plupart des leaders révolutionnaires de son temps, de Debs à Haywood. Lénine, plus tard, lui rendit cet hommage que le syndicalisme industriel de Daniel De Leon contenait en germe le système soviétique. Mais Daniel De Leon avait les défauts de ses qualités. Il était sectaire, étroit, autoritaire, tout d’une pièce. Il manquait de souplesse, du sens des réalités. Il avait l’esprit plus logique que dialectique. Il propagea autant d’idées fausses que d’idées justes. Il eut certes le mérite de dénoncer le syndicalisme de métier et d’affaires, il comprit que la tâche essentielle était de constituer des syndicats d’industrie, animés d’un esprit de lutte de classes, sans quoi le socialisme demeurerait une simple aspiration. Mais il fut le promoteur, en même temps, de la domestication par une minorité de doctrinaires. Il échoua devant le problème fondamental qui, depuis l’origine, s’est posé au socialisme: il ne sut pas trouver la formule permettant de lier de manière féconde la conscience révolutionnaire avec le mouvement élémentaire des masses.

Daniel De Leon n’alla pas, comme Debs ou Haywood, du syndicalisme au socialisme, il fit la route inverse. Ancien maître de conférences à l’Université de Columbia, dépourvu d’expérience syndicale, leader d’un parti socialiste révolutionnaire, le Socialist Labor Party, il essaya, plutôt vainement, de mettre le grappin sur telle section du mouvement syndical qui voulût bien se laisser coloniser et servir de force d’appoint à son parti. Découragé par ses échecs au sein de l’A.F.L., Daniel De Leon décida de créer, à la fin de 1895, une nouvelle centrale, la Socialist Trade and Labor Alliance. L’organisation ne dépassa jamais le chiffre de 20 000 membres. Cette scission ne s’appuyait pas sur un mouvement de masse et les organisations participantes, en plus du fait qu’elles étaient toutes contrôlées par le parti socialiste, étaient, pour la plupart, des syndicats de métier et non d’industrie. Mais le programme de l’organisation nouvelle était incontestablement progressiste et il contribua, dans une certaine mesure, à élever le niveau de conscience de classe des travailleurs américains, « Les méthodes et l’esprit des unions de métier, y était-il dit, sont absolument incapables de résister aux attaques du capital concentré. Le pouvoir économique de la classe capitaliste repose sur des institutions essentiellement politiques qui ne peuvent être changées que par l’action directe des travailleurs unis économiquement et politiquement en une classe. » La partie la plus constructive de l’œuvre militante de Daniel De Leon fut son réquisitoire impitoyable et mordant contre Gompers et sa clique. Il écrivit en 1902 un essai, Deux pages d’histoire romaine, dans lequel il trace une analyse scientifique du rôle social des dirigeants réformistes. Il les compare aux chefs de la plèbe romaine, qui s’appuyaient sur la foule pour obliger les patriciens à les admettre au partage des privilèges économiques et politiques et qui, en échange des avantages obtenus pour eux-mêmes, contribuaient au maintien de l’ordre établi. Gompers ne pardonna jamais à Daniel De Leon. Mais, en fait, ce dernier, par son sectarisme, fit plutôt le jeu du gompérisme. Gompers et, après lui, ses successeurs utilisèrent De Leon comme un épouvantail qu’il firent sortir de la boîte chaque fois que leur syndicalisme d’affaires était en difficulté. Malgré ses défauts, Daniel De Leon allait être, pour les I.W.W., une recrue utile. Sa plume brillante devait se mettre au service de l’organisation nouvelle et écrire pour elle une brochure de propagande développant, avec exemples concrets à l’appui, ce thème : « Industrialisme signifie puissance. Syndicalisme de métier signifie impotence. »

Les « IWW » de 1905

Le 27 juin 1905, deux cents militants se réunirent donc à Chicago pour constituer ce qu’ils décidèrent d’appeler The Industrial Workers of the World. Ils prétendaient créer, face à la vieille AFL — qu’ils appelaient, d’un calembour, Separation of Labor (au lieu de Federation of Labor) — , une nouvelle centrale syndicale. Ils dénonçaient avec véhémence le syndicalisme de métier, d’affaires, de collaboration de classes. Ils lui opposaient la conception d’un syndicalisme d’industrie, de solidarité ouvrière, de lutte de classes. Ils prétendaient procéder à l’organisation de ceux que l’AFL avait négligés, les non-qualifiés, dont le nombre était sans cesse accru par le développement du machinisme et dans lesquels ils voyaient, à juste titre, la « fondation de granit de la classe ouvrière.»

Les fondateurs des I.W.W. dominaient Gompers de cent coudées. Le manifeste lancé par les militants qui avaient pris l’initiative de convoquer le congrès constitutif, les interventions de Haywood à cette assemblée, les discours prononcés par Debs dans une série de meetings de propagande en faveur de la nouvelle organisation, la brochure par laquelle Daniel De Leon commenta le programme des I.W.W., tous ces textes brillent aujourd’hui encore d’un éclat que le temps n’a pas terni.

Publicités

Une Réponse to “1977 Daniel De Leon et les IWW [Guérin]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Maurin (1937) * Alexander Bogdanov: La science et la classe ouvrière (1918) * Daniel Guérin: Daniel De Leon et les IWW (1977) * Rosa Luxemburg: Dans la tempête (1905) * Paul Louis: Le Parti d’unité prolétarienne […]

    J'aime

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :