1978-11 Préface à Chronique de la Révolution espagnole [Chazé]

Union Communiste (1933-1939)

Chronique de la révolution espagnole (1936-1937)
Préface

Après quarante années de franquisme, les travailleurs espagnols ont commencé à affronter les pièges de la démocratie bourgeoise dans un contexte de crise économique et sociale mondiale. Cette crise affecte plus particulièrement les pays moyennement industrialisés comme l’Espagne, qui, au surplus, connaît depuis la mort de Franco, une phase de transformation de ses structures politiques et sociales. Ce processus de transformation doit, en principe, permettre aux capitalistes espagnols, et étrangers implantés en Espagne, de mieux encadrer les travailleurs afin de leur imposer les sacrifices nécessaires pour maintenir les produits de l’industrie compétitifs… et les profits des possédants bien juteux. Cet encadrement est déjà bien avancé, mais parviendra-t-il à ses fins ? La lutte de classe ne se laisse pas piéger durablement… à condition toutefois que les travailleurs tiennent compte des enseignements des luttes passées.
C’est pour les aider à briser la camisole de force de l’encadrement que nous publions cette chronique de la révolution de 1936-37. Chronique constituée par les articles parus dans « L’Internationale », journal puis revue de l’Union Communiste, dont nous rappellerons ce qu’elle fut de 1933 à 1939.
Mais d’abord, pourquoi cette Chronique plutôt qu’un livre ? Tout simplement parce qu’une chronique permet de revivre les événements dans leur déroulement, leurs enchaînements et leur dynamique. En plus, cette chronique fait part des critiques possibles sur le moment, ainsi que des premiers enseignements formulés à chaud.
On pourra nous reprocher que ces critiques s’accompagnaient de conseils. Mais n’était-ce pas le devoir de militants révolutionnaires internationalistes qui vivaient la lutte de nos camarades espagnols après avoir vécu la grande tromperie du Front Populaire en France ? D’autre part, en plus de liaisons directes, notre revue était lue en Espagne dans les milieux syndicalistes, anarchistes et poumistes, qui nous envoyaient journaux et documentation, dont il est fait mention dans les articles de notre chronique.
Ecrire un livre ou même simplement une brochure, nous en avions eu l’intention en 1939… à la veille de la guerre. Trop tard donc, mais trop tôt aussi car la rédaction d’un livre demandait plus de recul. Après la guerre, l’Union Communiste n’existait plus et d’autres activités nous absorbèrent.
D’ailleurs les livres sur la révolution espagnole n’ont pas manqué. Vernon Richards y consacre une cinquantaine de pages au début du sien (Enseignement de la Révolution espagnole, édition française – 10/18 n° 923). La liste de ces livres est impressionnante, mais beaucoup sont fragmentaires (étude du rôle des organisations ou d’aspects parti¬culiers), d’autres sont des plaidoyers – Vernon Richards signale comme étant « la meilleure œuvre générale sur la guerre civile » le livre de Broué et Ténine. C’est aussi mon avis. Il signale encore les trois gros volumes de Peirats sur la C.N.T. Il y en a sûrement quelques autres qu’il faudrait lire, notamment ceux consacrés aux journées de mai 37.
En ce qui concerne les Chroniques, il faut signaler celles de mes regrettés camarades et amis Nicolas Lazarevitch (dans la « Révolution Prolétarienne », plus quelques articles dans « Le Réveil Syndicaliste », organe des Cercles Lutte de Classe – 1938 et 39) et André Prudhommeaux (« Terre Libre » et « Espagne Nouvelle »). Ces chroniques ne sont pas publiées, pas du tout pour celles d’André Prudhommeaux, mais partiellement pour Nicolas L., encore que les articles en soient présentés groupés par question et pas chronologiquement (A travers les révolutions espagnoles, Poche-Club – 1972).
Les articles de ces deux camarades sont tout aussi critiques que les nôtres, mais présentent l’intérêt d’avoir été écrits, les uns par un syndicaliste révolutionnaire, les autres par un anarchiste. Notre chronique, provenant de marxistes, suscitait quelque méfiance de la plupart des anarchistes, dont on connaît l’allergie viscérale envers le marxisme. Heureusement pas tous. C’est ainsi qu’à ses camarades de « Freedom » à qui elle proposait de lire « L’Internationale », Marie-Louise Berneri répondait : « Marxistes ou non, ce sont des faits et c’est ce que nous voulons sur la révolution espagnole » (lettre du 5-8-1939). Et son père, Camillo Berneri, en avril 1937, s’inquiétait de ne pas recevoir régulièrement « L’Internationale ». Ce fut sa dernière lettre.
Ces quelques noms cités, et je pourrais en citer d’autres, prouvent que, face à de grands événements comme ceux que nous avons vécus dans les années 30, une sélection impitoyable s’opère parmi les groupes et les individus et que, malgré une formation idéologique différente, on peut se retrouver côte-à-côte dans une lutte commune. C’est un grand enseignement à ne jamais oublier.
Et cela explique pourquoi nous n’étions pas sectaires à l’Union Communiste. L’absence de sectarisme n’empêche nullement la rigueur de pensée et permet des contacts fraternels avec les camarades que nous espérons convaincre.
Ces quelques réflexions m’amènent à présenter maintenant cette Union Com¬muniste, dont le naissance ne fut pas fortuite. En effet, le triomphe du nazisme en Allemagne provoqua un vif désir d’unification dans les groupes nés de la décomposition du mouvement communiste et de l’impuissance des trotskystes à remplir le rôle de rassembleurs. La Ligue trotskyste avait au contraire, de 1929 à 1933, éjecté de ses rangs nombre de groupes et individualités.
Sur l’initiative d’un groupe local de la Banlieue Ouest de Paris, une conférence d’unification fut organisée. Après quelques réunions tenues entre avril et juin 1933, cette conférence aboutit à un reclassement et à une unification partielle. Quelques mois après, la Ligue trotskyste, qui avait participé, non sans coups de théâtre, à la conférence, mais était restée indépendante, se scindait une fois de plus, et cette fois moitié-moitié. C’est la moitié exclue qui prit le nom d’Union Communiste, avec « L’Internationale » comme journal. Pudiquement, Craipeau, dans son Histoire du trotskysme, parle bien de cette scission moitié-moitié, mais ne donne pas de chiffres. « L’Internationale » n° 1 (novembre 1933) les donne en publiant la Déclaration des 35 exclus.
Ainsi donc, la Ligue trotskyste n’avait plus que de 35 à 40 membres après cette scission. On comprend pourquoi Trotsky leur commanda peu après d’entrer dans le parti socialiste.
Sitôt née, l’Union Communiste entama des pourparlers avec la Gauche communiste issue de la conférence d’avril-juin. Le 2 décembre se tint l’assemblée d’unification.
L’organisation née de cette fusion adopta le nom d’Union Communiste, et « L’Internationale » n° 2 du 16 décembre publia une Déclaration-bulletin de naissance, assez semblable à celle du numéro 1.
L’Union Communiste fut très vite mise à l’épreuve des faits. Le 6 février 1934 inaugurait en effet une période riche en événements de portée nationale et internationale. N’oublions pas que le 8 février 1934, la social-démocratie autrichienne fut écrasée.
Il n’est pas question, dans cette préface, de retracer l’évolution de l’Union Com¬muniste face à tous les événements qui suivirent. Je me limiterai à insister sur le caractère évolutif de notre organisation. Evolution nécessaire pour rester des révolutionnaires internationalistes dans cette période de préparation à la seconde guerre impérialiste mondiale et participer aux grandes luttes sociales de l’époque. Un travail théorique s’imposait également que notre engagement dans les luttes ouvrières rendait difficile.
Sur la nature et le rôle contre-révolutionnaire de l’URSS, nous avions au moins dix ans de retard par rapport à nos camarades hollandais (Communistes des Conseils) et à ceux de la gauche allemande. En ce qui concerne l’institutionalisation et l’intégration des syndicats, à peu près le même retard. Sur le rôle du parti révolutionnaire, idem.
Empiriquement, grâce à la composition sociale de l’U.C. et à la présence parmi nous de militants expérimentés, nous avons fait face. La réflexion théorique suivait.
Tout cela explique que des camarades nous abandonnèrent, les uns pour chercher des auditoires chez Doriot en 34-35, d’autres parce que dans l’U.C, ils ne pouvaient pas jouer au « number one », d’autres encore tout simplement parce que notre évolution rapide les effrayait. Départs sur la pointe des pieds ou après discussion, courte et amicale. Quelques années après, très logiquement d’ailleurs, presque tous ces camarades étaient ou dans la gauche socialiste de Pivert ou chez les « staliniens de gauche » du groupe qui éditait « Que Faire ».
La situation particulièrement dynamique ouverte par le 6 février 1934 provoqua reclassement et sélection, surtout à l’occasion de la naissance du Front Populaire, saluée par un « placard à la Une » de « L’Internationale » : « Front Populaire égale Front National », placard repris par « Terre Libre », à quelques phrases près (meilleures que les nôtres) et tiré en tract par André Prudhommeaux. Même critique sévère de l’Unité Syndicale. Puis nos articles « Contre toute défense de l’U.R.S.S. » en 35 et début 36. Notre rubrique sur l’évolution contre-révolutionnaire de l’U.R.S.S. aboutissait, face aux faits, et conclusion de notre effort de réflexion théorique, à considérer l’U.R.S.S. comme une puissance impérialiste dont la nature était le capitalisme d’État.
Après cette phase d’évolution rapide, il était vain d’espérer un renforcement en nombre de notre Union Communiste. C’est ce qu’exprimait fort bien notre camarade et ami Gilbert Serret, de l’Ecole Émancipée dans une lettre du 18 mars 1938 :
« … Oui, les événements vont vite ! Mais n’avions-nous pas prévu cela ?… Et pour résister à la catastrophe nous ne sommes qu’une poignée ! Quelle misère ! Nous serons balayés comme fétus de paille. Mais qu’importe, il faut tenir sur nos positions révolutionnaires et agir comme si nous devions triompher. Toute notre sympathie affectueuse va à toi et aux bons copains de l’Union Communiste, du fond de notre trou de province. »
Nous avons tenu sur nos positions révolutionnaires… jusqu’à septembre 1939… et individuellement après, car si des liaisons furent maintenues pendant la guerre grâce à des
camarades femmes, l’Union Communiste n’existait pratiquement plus.
Nous le reconnaissons sans honte, malgré notre effort de réflexion théorique, nous restâmes empêtrés dans nombre de concepts hérités du léninisme. Exemple : le « défaitisme révolutionnaire » qui motive une longue discussion en 1939. Il en est question dans le dernier article de notre Annexe sur l’Espagne. Lénine était un spécialiste des formulations ambiguës du type « centralisme démocratique », « opportunisme révolution¬naire », « soutien critique »… Avec le recul du temps, nous savons ce qui restait de ces slogans, le premier terme évidemment.

Appliquer concrètement le « défaitisme révolutionnaire » dans la situation d’après mai 1937 en Espagne était insensé, pour de multiples raisons, avant tout parce que mai 1937 avait mis fin à tout espoir révolutionnaire. Certes, après cette épreuve de force décisive, la guerre en Espagne n’était plus qu’un prélude à la 2e guerre mondiale, retardée d’un an par Munich. Mais pour les travailleurs espagnols l’année 1938 fut celle d’un « sauve-qui-peut » rendu possible par la perméabilité d’une partie de la frontière avec la France. L’exode massif de la population catalane et de dizaines de milliers de miliciens fut à peine protégé par des combats d’arrière-garde. Et à l’Union Communiste, nous discutions du « défaitisme révolutionnaire » !
Il me faut aussi parler de nos censeurs. Tout d’abord d’une poignée de jeunes bordiguistes belges qui, dès 1935 et donc avant de publier « Communisme », pratiquaient allègrement le mensonge, la falsification de textes et l’amalgame. Nous leur avions répondu une fois pour toutes dans notre Bulletin intérieur n° 2 de novembre 1935. Ils continuèrent, à propos de l’Espagne dans « Communisme », et furent épaulés par la direction de l’organisation italienne des bordiguistes qui publiait « Bilan », et bien souvent en utilisant les mêmes procédés, indignes de militants révolutionnaires.
Notre camarade Laroche, dans son article (de discussion) qui termine l’Annexe à notre chronique de la « révolution espagnole », rappelle la position intenable (négative, comme nous l’écrivait André Prudhommeaux – voir lettre en Annexe) de la direction bordiguiste : « II n’existe pas de parti révolutionnaire, bordiguiste s’entend), il n’y a donc pas de révolution espagnole ». Signalons que pour éviter une discussion byzantine sur le mot « révolution », nous employions souvent l’expression « mouvement révolutionnaire » dans notre chronique.
Cette position entraîna la direction bordiguiste à condamner ceux de leurs adhérents qui partirent pour l’Espagne et ceux de la région parisienne qui approuvèrent ce départ. Ainsi, la position « a priori » de la direction bordiguiste la conduisit à un monstrueux refus de la solidarité de classe avec les travailleurs espagnols en lutte.
A l’Union Communiste nous ne préconisions pas le départ de camarades pour l’Espagne, mais nous comprenions, et ne condamnions pas, les camarades italiens (donc à demi-apatrides) qui y allèrent, soit pour combattre dans les milices, soit pour travailler dans les usines.
Nous considérions que notre rôle était de rester en France pour continuer à combattre notre bourgeoisie, la révolution espagnole ayant d’ailleurs surtout besoin d’armes.
Si je suis allé à Barcelone et y ai passé 3 semaines en août-septembre 1936, avec un jeune camarade de l’U.C, ce fut pour y établir de solides liaisons. D’autre part, quelques camarades techniciens spécialisés dans les fabrications d’armements, membres de la Fédérations des Ingénieurs et Techniciens, m’avaient demandé de m’informer auprès des responsables de la C.N.T. pour savoir s’ils pouvaient être utiles. Ils étaient prêts à quitter leur emploi en France pour travailler en Catalogne. Je rappelle cette mission, très officieuse étant donné mes responsabilités à la Fédération, parce que j’en parlai à Federica Montseny, qui m’assura que des armes, Blum leur en vendrait ! J’essayai, en vain, de lui expliquer que c’était là une illusion.
Le long entretien avec Federica Montseny est resté vivace dans ma mémoire pour une autre raison : au cours de la discussion, elle parla « d’anarchisme d’État » !! Je ne bronchai pas, mais mon jeune camarade en resta pantois et muet jusqu’à la fin de l’entretien. « Anarchisme d’État », vers le 20 août 1936, ça promettait !
Les entretiens avec les camarades de la direction du POU M furent aussi très décevants. Refus d’entreprendre au sein du POUM une discussion sur l’U.R.S.S. (Gor-kin). Nous venions en France de faire l’expérience de l’étranglement des grèves de juin 1936. « II faut savoir terminer une grève », avait déclaré Thorez, et je dis à Gorkin :

Prenez garde que les communistes russes et espagnols exigent de savoir terminer une révolution. J’aurais pu ajouter : « savoir transformer une guerre civile en guerre impérialiste » !
Au POUM, mêmes illusions que celles de Federica Montseny sur Blum et notamment Pivert et sa gauche socialiste.
Je ne vis Andres Nin qu’une fois, un soir vers la fin du mois d’août. Réunion à laquelle assistaient une douzaine de personnes, dont les camarades Rosmer et Colette Audry comme Français. Impression désagréable. Cette réunion tenait de la conférence de presse et… de la conversation de salon. Autre impression au sujet de Nin : il était manifestement marqué par les années passées à la direction de l’I.S.R. (Internationale syndicale rouge).
Je reviens aux positions de nos censeurs. Pour eux, la guerre contre Franco était déjà « impérialiste » en 36. Cela alors que les puissances impérialistes étaient d’accord pour étrangler le foyer révolutionnaire espagnol. Ce qu’elles ont toujours fait et continuent à faire chaque fois qu’apparaît un danger révolutionnaire, si peu important soit-il. Rap¬pelons par exemple l’aide unanime aux dirigeants politiques de Ceylan lors de la révolte des étudiants en 1971.
Mais nos censeurs de 36 ont des héritiers qui sévissent dans leur journal « Révolution internationale ». Il n’est qu’à lire dans leur numéro d’octobre 78 leur « salut à Alarme » pour s’en convaincre. Le plus curieux est qu’ils parlent de « contre-révolution » en niant qu’il y ait eu au moins un foyer révolutionnaire provoquant cette « contre-révolution ». Ils affirment aussi que le prolétariat espagnol ne s’était pas organisé en « conseils ». Mais qu’étaient donc ces Comités de toutes sortes nés au lendemain du 19 juillet? Les rédacteurs de R.I. ignoreraient-ils que c’est le mot « comité » qui traduit le mieux le sens de « conseil ouvrier » en France comme en Espagne ? Le mot « conseil » est le plus souvent, en France, utilisé par la bourgeoisie pour désigner des instances directoriales, juridiques et politiques.
Pour en finir avec leur position « négative » rappelons qu’une organisation révolutionnaire (parti compris) ne peut se forger que dans et grâce à un mouvement révolutionnaire et aux épreuves de force qu’il comporte. Et, en Espagne, ce n’était pas impossible « a priori ». Des révolutionnaires existaient, nous le savions, et ils se manifestèrent notamment au cours des journées de mai 37. Voir notre Chronique. En mai, c’était trop tard assurément, comme nous le craignions. Mais il était de notre devoir de les avoir soutenus. (Voir aussi les extraits de « Frente Libertario » des derniers jours de décembre 36 – « L’Internationale » n° 25 du 5 janvier 1937).
Ajoutons que la position de nos censeurs de 1936 provoqua une importante scission dans les rangs des bordiguistes et que beaucoup de ceux de la région parisienne rejoignirent notre Union Communiste et y restèrent jusqu’à la guerre.
Pour terminer cette préface, il me faudrait parler des enseignements qui, avec le recul du temps, compléteraient ceux tirés à chaud, et aussi en 1939. Je me limiterai à deux des plus importants.
Le premier concerne le danger bureaucratique. Il avait miné la C.N.T. bien avant 1936. Et le POUM également comme cela ressort des documents de l’extrême-gauche de celui-ci, qui sont publiés en Annexe de notre Chronique.
Si au cours de la lutte et après mai 37, cette bureaucratisation s’accentua, notamment pour la C.N.T., qu’aurait-ce été dans le cas de prise du pouvoir ?! Comme en Russie, sans aucun doute.
Des « conseils » serait-ils préservés de ce fléau ? Il est permis d’en douter. Au niveau le plus bas et en période de lutte, peut-être que oui, si les assemblées de base imposent la révocabilité à tout moment. Faudrait-il encore que ces assemblées de base ne soient pas de grands meetings rendant très difficile une véritable discussion et ouvrant la voie aux manipulations et aux décisions plébiscitaires.
Mais après, période de lutte terminée, et les « conseils » devenus les organismes de base d’un pouvoir ouvrier ? Et les « conseils » au second degré (région, branche d’industrie, etc.) ? Toute forme d’organisation qui s’institutionnalise ne risque-t-elle pas d’être gangrenée par le virus bureaucratique ? Même avec une bonne information et une autoéducation des travailleurs ? C’est à la fois un problème actuel et de demain auquel nous devons sensibiliser nos camarades partout. Si l’on tient compte que la bureaucratie prolifère dans les grands ensembles (économiques, sociaux, politiques) qu’elle a pro-pension à créer et toujours agrandir, le fédéralisme peut apparaître comme un remède, mais le fédéralisme a aussi ses défauts : développement de particularismes et d’inégalités de toutes sortes des organismes de base. Prudence donc en ce qui concerne tout projet concernant les structures d’une nouvelle société tel celui de Castoriadis, repris par « Solidarity », et dont des extraits ont été publiés dans « Front Libertaire ».
Deuxième enseignement de la « révolution espagnole » : il s’agit de la question de l’organisation des révolutionnaires. A l’Union Communiste, nous n’étions pas débarrassés de nombreux concepts léninistes, comme je l’ai écrit plus avant. Entre 1933 et 1936 s’était peu à peu imposée la notion de parti « guide et animateur » des luttes ouvrières, au lieu de parti « dirigeant ». Bien petite étape. Avec le recul du temps et une longue réflexion, ainsi que l’étude des grands mouvements révolutionnaires, j’ai abandonné le concept léninien du « parti seul porteur de la vérité révolutionnaire », et a fortiori, de sa caricature, le groupe ou groupuscule qui s’auto-proclame l’unique « avant-garde révolutionnaire ».
Tout d’abord, un tel parti, groupe ou groupuscule, ne peut représenter que l’héritage du passé (plus ou moins bien assimilé) et cela ne suffit pas pour affronter des situations nouvelles, ne serait-que parce que l’ennemi de classe évolue et la classe ouvrière également.
D’autre part, un mouvement révolutionnaire d’envergure saisit le prolétariat tel qu’il est, dans la diversité de son niveau de conscience, conscience de classe et conscience révolutionnaire, surtout lorsque la classe ouvrière n’a pas l’initiative du déclenchement des épreuves de force, ce qui est presque toujours le cas. Constatation encore plus vraie s’il s’agit d’un parti, si influent soit-il. Le blanquisme ne peut mener qu’aux aventures ou à pire, comme ce fut le cas pour le parti bolchevik.
La diversité dont nous venons de parler explique aussi que les comités, nés en juillet 36 en Espagne, aient été créés sur des bases très différentes, bien que se rapprochant du modèle des Comités d’alliance ouvrière de l’insurrection asturienne de 1934. Ce que n’ont pas compris nos censeurs de 36 et leurs héritiers qui imputent aux « Conseils » la vertu magique de naître purs et sans bavures. Conception théorique sans lien avec la réalité et la dynamique d’un mouvement révolutionnaire.
En outre, actuellement, dans l’état de décomposition du mouvement communiste et anarchiste, les révolutionnaires sont peu nombreux et très dispersés. Peu nombreux parce qu’il faut exclure toutes les petites ou grandes organisations se réclamant du léninisme… et donc du capitalisme bureaucratique d’État. Très divisés, malgré les progrès d’une tendance internationale, vers un communisme (ou socialisme) libertaire.
Enfin, parce que la notion du parti (groupe ou groupuscule) seul porteur de la « vérité » révolutionnaire contient en germe le totalitarisme.
Actuellement, comme déjà en 36, on ne peut compter que sur la dynamique des luttes ouvrières, et notamment dans une période de « double pouvoir », pour que s’opère cette sélection impitoyable dont j’ai parlé au début de cette Préface, et cela grâce au brassage et aux discussions au sein de la classe ouvrière.
C’est dans la période de « double pouvoir » ou pour le moins dans la période d’exacerbation de la lutte des classes, comportant de nombreuses épreuves de force, jusqu’à celle qui sera décisive (rien à voir donc avec le « Grand soir ») qu’a lieu ce qu’on a appelé la « radicalisation » de la conscience de classe du travailleur. Et, au sein de la classe, et pas du dehors de celle-ci, la mise à l’épreuve des tendances et des organisations révolutionnaires.
C’est ce qui s’est produit en Espagne 1936, trop lentement, et face à des forces contre-révolutionnaires nationales et internationales trop puissantes. De ce point de vue, l’étude des journées de mai 37 est précieuse. Quels étaient les combattants ? Nous avons, dans notre Chronique des éléments de réponse, en tout cas suffisants pour amorcer une discussion, utile pour la lutte actuelle en Espagne.
Beaucoup d’années ont passé depuis 36-37, et bien des illusions devraient être dissipées, malgré la virginité politique de presque deux générations de travailleurs, et le peu d’anciens ayant tiré les enseignements de la « révolution ». Illusions, tenaces en 36, sur le rôle (contre-révolutionnaire) de I’U.R.S.S. et des partis « communistes », le rôle non moins contre-révolutionnaire des partis « socialistes », des syndicats institutionalisés et intégrés au régime capitaliste, sans oublier tous les pièges de la « démocratie bourgeoise »… et du séparatisme (catalan, basque, etc.) comme réaction au centralisme franquiste.
Enfin, n’ayons pas trop d’illusions sur le contexte international, guère différent de ce qu’il était en 1936, malgré le grand nombre de grèves sauvages, dures, longues, contre la politique « d’austérité » à sens unique du patronat des pays industrialisés.

H.Chazé novembre 1978

3 Réponses to “1978-11 Préface à Chronique de la Révolution espagnole [Chazé]”

  1. L’Union communiste (1933-1939) « La Bataille socialiste Says:

    […] Préface à Chronique de la Révolution espagnole (Henry Chazé, 1978) […]

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  2. La Révolution et la Guerre d’Espagne (Chazé, 1962) « La Bataille socialiste Says:

    […] Note de lecture par Henri Chazé de La Révolution et la Guerre d’Espagne, de Pierre Broué et Emile Témime (Minuit) dans I.C.O. n° 8 (mai 1962).  Chazé devait publier ses articles de 1936-37 dans Chronique de la Révolution espagnole (Spartacus, 1978) [cf. la préface]. […]

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  3. *** Says:

    :)

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