1979-07 Marxisme et contre-révolution, de K. Korsch [Souyri]

Compte-rendu de Pierre Souyri dans les Annales (juillet-août 1979)


Karl KORSCH, Marxisme et contre-révolution dans la première moitié du XXe siècle. Choix de textes trad. et présentés par Serge BRICIANER, Paris, Éditions du Seuil, « Bibliothèque politique », 1975, 283 p.

C’est une assez singulière biographie intellectuelle que celle de Karl Korsch dont S. Bricianer a rassemblé quelques-uns des écrits les plus significatifs. K. Korsch qui, avant 1914, est entré dans le courant socialiste par sa rive bernsteinienne, opte en 1919 pour l’USPD, puis rallie le communisme pour se lier par la suite aux minorités qu’il est convenu d’appeler ultra-gauches et développer jusqu’à sa mort, en 1962, une critique originale du marxisme institutionnalisé et du marxisme tout court.
K, Korsch est un des premiers et des rares théoriciens qui ait entrepris d’expliquer l’histoire de la théorie marxiste elle-même en fonction des tensions et des fléchissements de la lutte des classes. Cette nouvelle
approche lui permet de faire apparaître que l’immobilisme conservateur de la IIe internationale ne s’explique pas seulement par la formation d’une « aristocratie ouvrière » ou d’un appareil bureaucratique, comme l’avaient indiqué Lénine et E. Varga, mais qu’il a aussi des racines idéologiques. C’est
la contexture même du « marxisme orthodoxe » de K, Kautsky, dont le bolchevisme ne fit jamais la critique parce qu’il n’en était lui-même que le rameau russe, qui se trouve ainsi mise en cause. Avec son « matérialisme naturaliste », sa prétention d’être la « science du développement social », sa
critique « économiste » du capitalisme, le marxisme orthodoxe est la « doctrine idéologisée » surgie d’une période vide d’activité révolutionnaire. Elle travestit en socialisme un projet qui n’est ni une entreprise révolutionnaire ni même un simple réformisme ouvrier, mais une tentative de

rationaliser la société capitaliste sous la direction de l’État. C’est pourquoi le fascisme et le bolchevisme — ou du moins le stalinisme apparaissent à K. Korsch comme les frères jumeaux de la social-démocratie : ils ne font que réaliser de manière plus résolue et plus radicale son programme de restructuration étatique de la société d’exploitation. Sans doute K. Korsch ne sous-estimait pas le rôle qu’avait joué le bolchevisme de Lénine comme tentative de retrouver l’esprit révolutionnaire du marxisme par-delà l’écran idéologique de l’orthodoxie. Mais le bolchevisme n’était parvenu à briser la carapace orthodoxe que tardivement et incomplètement : il s’était cristallisé comme théorie distincte du kautskisme sous la poussée des luttes de classes en Russie et en Europe, mais la crise révolutionnaire n’avait été ni assez profonde ni assez durable pour permettre à sa critique théorique d’atteindre à une radicalité suffisante pour se libérer du fétichisme de l’État. L’idée que l’État est l’instrument de la Révolution était réapparue au cœur du bolchevisme avec plus de force encore que dans la social-démocratie jusqu’au moment où le stalinisme, inversant complètement le sens originel du marxisme, en avait fait l’idéologie du premier système totalitaire.
Mais ce renversement de la théorie révolutionnaire en son contraire qu’avaient opéré la social-démocratie et le stalinisme posait un problème : dans quelle mesure le corpus de la doctrine révolutionnaire de Marx lui-même ne contenait-il pas des éléments discordants dans lesquels se trouvait virtuellement anticipé l’étatisme de la social-démocratie et du bolchevisme ? K. Korsch, qui vers la fin de sa vie estimait que Bakounine avait « prévu plus clairement que Marx les principaux développements survenus dans les révolutions contemporaines », fut ainsi amené à faire subir à la pensée politique de Marx une reconsidération critique et à en souligner les ambiguïtés et les contradictions. Il y avait eu en réalité plusieurs Marx : celui dont le radicalisme s’était aiguisé au contact du communisme ouvrier avant 1848, ou celui qui avait compris la Commune de Paris comme la forme politique enfin trouvée, faisant surgir le pouvoir des travailleurs comme négation de l’État bourgeois séparé des masses, et le Marx mal dégagé d’une vision jacobine de la révolution, qui apparaît et reparaît chaque fois que les activités autonomes du prolétariat fléchissent. Ainsi Marx n’est pas innocent de ce que les épigones ont fait de lui : en subordonnant, en diverses occasions, les luttes quotidiennes et multiformes du prolétariat aux activités politiques tenues pour les formes les plus hautes de la pratique révolutionnaire, il a fourni le modèle aux partis ouvriers qui après lui fonctionneront sur la base d’une séparation constante entre dirigeants politiques et exécutants.

Quelques-unes des idées fondamentales qui font l’originalité de K. Korsch ont été formulées au cours des années qui suivent son exclusion du Parti communiste allemand en 1926. Mais c’est surtout après le triomphe de l’hitlérisme que sa pensée deviendra de plus en plus distante de toutes les vulgates marxistes. Pour lui, le fascisme n’est pas qu’une contre-révolution préventive mais un mouvement qui, par ses propres méthodes, réalise une transformation fondamentale du système capitaliste : il fait succéder au capitalisme concurrentiel et à l’État libéral atteints de décrépitude, un capitalisme organisé et planifié et un État capable d’intégrer le prolétariat au système parce qu’il réalise effectivement les réformes que les partis ouvriers n’avaient pu que promettre. C’est Hitler qui a finalement réalisé le programme de Kautsky et, par-là, démasqué la signification réelle de l’idéologie social-démocrate. En introduisant la réglementation bureaucratique de l’économie, la planification, la manipulation administrative des salaires et des prix, etc., toutes choses que les marxistes avaient tenues pour inconcevables dans le cadre du capitalisme, le fascisme a rendu manifeste que les divers critiques marxistes de l’économie capitaliste, qu’ils soient « sous-consommationnistes » ou « disproportionnalistes », atteignaient non pas l’essence même du système capitaliste mais seulement son incapacité, faussement présumée, à surmonter son anarchie. Le bolchevisme lui-même se trouvait placé sous un éclairage nouveau par le triomphe de l’État fasciste : c’est parce que la révolution russe n’avait finalement abouti qu’à créer les institutions nécessaires au développement d’un capitalisme planifié, que la dictature fasciste avait pu prendre pour modèle la dictature stalinienne. Mais la négation du capitalisme concurrentiel et de la société libérale ne se réalisait pas seulement dans les pays totalitaires. Aux USA même, où K. Korsch s’était réfugié, le dépassement du capitalisme classique était en train de se développer à travers le New-Deal et les réglementations étatiques de l’économie qui accompagnaient l’entrée de l’Amérique dans la guerre. Si le totalitarisme n’avait pas envahi la sphère idéologique et politique de la société américaine, l’interpénétration de la bureaucratie de l’État et de l’appareil dirigeant des monopoles, l’intégration des syndicats et la capacité du système à neutraliser par absorption idéologique toute contestation radicale, traduisaient, par ses cheminements différents de ceux du fascisme, la même marche du capitalisme américain vers un auto-dépassement de ses contradictions de l’époque antérieure. Ce n’est pas un des moindres mérites de K. Korsch que d’avoir aperçu dès la Seconde guerre mondiale que le capitalisme, en incorporant à son fonctionnement des revendications et des transformations qui avaient passé pour socialistes, mettait en place les conditions de la plus vigoureuse phase d’expansion de son histoire.

Pierre SOUYRI

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    […] Pierre Souyri: Marxisme et contre-révolution, de K. Korsch (1979) * Herman Gorter: Le matérialisme historique (1913) * C.L.R. James: Les Jacobins noirs. […]

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