1979-03 Le 3° âge du capitalisme de Mandel [Souyri]

Note de lecture par Pierre Souyri publiée dans les Annales (Année 1979, Vol. 34, N° 2 de mars-avril, pages 379-381)

Ernest MANDEL, Le troisième âge du capitalisme, Paris, Union générale d’éditions, « Collection 10/18 », 3 vol., 1976.
Une analyse marxiste du capitalisme contemporain doit avoir pour exigence première, estime E. Mandel, d’intégrer les lois générales du capitalisme et leurs manifestations dans la réalité concrète de ce système conçu non plus comme un modèle mais comme une histoire. Elle doit, suivant l’expression de Hegel, dévoiler  » non seulement la généralité abstraite mais aussi la généralité ramassant en elle-même la richesse du particulier « . Les tentatives qui ont été faites de R. Luxemburg à H. Grossmann pour mettre à jour la contradiction fondamentale du capitalisme à partir de laquelle on pourrait saisir la dynamique du système, constituent des entreprises fausses dans leur principe car le capitalisme n’évolue pas en fonction d’une détermination prédominante mais de tout un ensemble de variables qui commandent les fluctuations du taux de profit et qui ne sont pas toutes des variables purement économiques. Les fluctuations du taux de profit sont comme la séismographie de l’histoire du capitalisme, compte tenu du fait que leurs déterminations se combinent et agissent d’une manière qui change à travers les étapes du système et singularise chacune de ses phrases.

A partir de ces prémisses méthodologiques, E. Mandel a écrit un livre qui déborde largement sur ce que promet son titre puisqu’il remonte longuement vers le passé du capitalisme pour expliquer les mutations qui se sont produites dans ses structures et son fonctionnement avant d’entreprendre de mettre à jour les particularités du troisième âge du système. La périodisation de l’histoire du capitalisme à laquelle a procédé E. Mandel relève d’un marxisme très traditionnel puisqu’elle repose sur la distinction entre la phase concurrentielle et la phase monopoliste et impérialiste du système dont le capitalisme du troisième âge celui qui commence avec la fin de la deuxième guerre mondiale ne serait que la continuation. Mendel considère que les caractéristiques principales que Lénine avait attribuées à la phase impérialiste conservent leur validité à l’époque du troisième âge du capitalisme : affirmation assez surprenante dans la mesure où tout le livre de E. Mandel montre précisément à quel point le capitalisme contemporain est devenu différent de celui qu’analysait Lénine.

Ces différences apparaissent d’abord dans les structures de l’économie mondiale : les premières années du deuxième après-guerre inaugurent un bouleversement profond des rapports entre le centre et la périphérie. Les exportations de capitaux en direction des pays du tiers-monde producteurs de matières premières qui avaient été un des fondements de l’impérialisme classique déclinent, par suite de l’importance nouvelle que prennent les produits de synthèse fabriqués dans la métropole et de la baisse ininterrompue du prix des produits primaires qui suit la guerre de Corée. Désormais les capitaux qui prennent la direction des périphéries s’investissent surtout dans les industries de substitution et ils ne représentent plus qu’une part réduite de l’investissement international qui tend à se recentrer sur les pays avancés. L’exploitation impérialiste procède moins de la réalisation de surprofits proprement dits que de l’échange inégal entre les pays exportateurs de capital fixe et les exportateurs de produits primaires et si elle reste très lourde pour les États qui la subissent, elle n’est plus, comme elle l’avait été après 1893. l’élément central de la reprise de l’accumulation dans les pays avancés.

La phase d’expansion dans laquelle s’engagent les pays capitalistes avancés après 1945 trouve cette fois son origine dans les transformations qui se sont produites au centre même du système. Les défaites subies par le prolétariat submergé par le fascisme et écrasé par la guerre, puis la possibilité qui s’est offerte au capitalisme de puiser de la main-d’œuvre parmi les réfugiés des provinces et des territoires perdus comme en Allemagne et au Japon, dans les régions archaïques qui font fonction de  » colonies intérieures  » dans les métropoles, parmi les femmes et finalement parmi les immigrés provenant des périphéries ont permis une énorme augmentation du taux de la plus-value. Au cours de la période qui va des années trente au début des années soixante. les augmentations de salaires restent, en moyenne, toujours inférieures à l’accroissement de la productivité.

Cette aggravation générale du taux d’exploitation permet de reconstituer d’importantes réserves de capitaux qui vont rendre possible l’exploitation de tout un ensemble d’innovations technologiques qui. pour la plupart, naissent des activités du complexe militaro-industriel américain. Le capital, dont une partie est mise en valeur dans la production de moyens de destruction qui prend en permanence une ampleur nouvelle, s’investit massivement dans les industries de produits synthétiques, la fabrication de biens de consommations durables, la production de capital fixe destiné à l’agriculture et aux industries agro-alimentaires puis dans celle du nouvel outillage né de la cybernétique qui transforme rapidement le travail dans les services et dans les bureaux.

Pendant toute cette période de  » révolution technologique  » le taux de profit augmente. L’élévation de la productivité est en effet particulièrement forte dans le Département II dont les branches les plus avancées s’engagent dans la semi-automation et l’automation. Par suite, les coûts de reproduction de la force de travail diminuent ou se stabilisent, même si la durée de la formation d’une partie de la main-d’œuvre s’allonge et si un nombre croissant de produits entre dans la consommation normale des salariés. Les mêmes effets se produisent, quoiqu’avec moins d’ampleur. dans le Département I : la multiplication des produits synthétiques fabriqués à l’aide d’une technologie hautement productive et la chute du prix des produits primaires importés ralentissent l’élévation de la composition organique en abaissant la valeur de la partie circulante du capital constant.

L’accumulation prend ainsi une physionomie toute différente de ce qu’elle était dans la première phase de l’impérialisme. L’investissement s’était alors principalement porté vers le Département I où le capital s’était appliqué à transformer les conditions de production de l’outillage et à abaisser sa valeur. Après 1945 au contraire, l’investissement se concentre sur le Département II et la production de capital circulant où il implante la technologie la plus avancée. Ce déplacement des orientations de l’investissement provoque une augmentation de la composition organique du Département II qui rattrape le niveau atteint par celle du Département I et le taux de profit arrive à parité dans les deux départements. Dès lors les surprofits ne peuvent plus résulter comme précédemment, d’un échange inégal entre les deux secteurs de la production. De là une des caractéristiques du troisième âge du capitalisme : les surprofits prenant désormais la forme de rentes technologiques, leur recherche pousse impérieusement à une accélération des innovations techniques qui a pour effet un raccourcissement général de la durée du capital fixe qui précipite le rythme des investissements.

Cette longue phase de croissance, où pendant plusieurs décennies tout semble concourir à entretenir le fameux  » cercle vertueux de l’expansion  » ne signifie cependant en aucune manière qu’un néo-capitalisme foncièrement différent de l’ancien s’est mis en place. E. Mandel le montre longuement : les mesures de programmation prises au niveau des grandes firmes et des gouvernements, le contrôle du crédit, les tentatives faites pour planifier l’évolution des salaires. etc. correspondent à un besoin profond qu’ont les firmes géantes de réduire les marges d’incertitude concernant aussi bien les coûts de production que le volume des ventes et la durée des produits. Mais planificateurs et programmateurs n’opèrent jamais que sur des données qui ne sont ni entièrement prévisibles ni complètement maîtrisables. La lutte des classes et la concurrence entre de nombreux capitaux nationaux et internationaux assignent d’insurmontables limites à la rationalisation d’une économie dont le fonctionnement demeure en dernière instance assujetti à la loi de la valeur.

E. Mandel a entrepris d’établir la signification historique de l’expansion du capitalisme d’après-guerre en reprenant à son compte la théorie des mouvements Kondratieff qu’il a du reste presque complètement remodelée. Il montre que toute l’histoire du capitalisme industriel n’est qu’une succession d’ondes longues de stagnation et d’accumulation intense qui s’expliquent toutes par les fluctuations du taux de profit sans toutefois se ressembler car les ripostes successives que le capital oppose à la chute du taux de profit s’inscrivent chaque fois dans une totalité historique singulière et la chute du taux de profit elle-même ne procède pas d’une répétition des mêmes déterminations. Dans cette perspective, la phase d’intense accumulation capitaliste qui s’est déclenchée après 1945 n’est, avec toutes ses particularités, qu’une  » onde longue d’expansion  » semblable à celles qui avaient précédé. Issue d’une longue période de stagnation, elle reconduit le capitalisme vers une nouvelle phase de dépression et de crises. Dès le milieu des années soixante, les signes d’un prochain retournement de la tendance commençaient à apparaître : les  » dérapages  » de mouvements salariaux rendus inévitables par la réalisation et la permanence du plein emploi ont rapidement contraint le capital à réagir à la montée du prix de la force de travail en accélérant dans les ateliers, les services, les administrations. l’implantation des moyens technologiques qui permettent de comprimer les dépenses en capital variable. Mais, dès lors, la composition organique moyenne du capital s’est considérablement élevée et l’érosion du taux de profit est redevenue le problème central du capitalisme. Une fois de plus la prospérité du capitalisme contenait en germes un avenir de crises.

On regrette qu’E. Mandel, captif d’un système de pensée qui l’incline vers un conservatisme théorique excessif (1), ait trop souvent une vision  » passéiste  » des structures de la société contemporaine et notamment en ce qui concerne ses catégories dominantes et qu’il lui arrive – lorsqu’il pronostique, par exemple, une nouvelle cassure du monde capitaliste en blocs antagoniques d’avoir tendance à se représenter un peu trop l’avenir du capitalisme à l’image de son passé. Car les temps forts de son livre coïncident avec les moments où il parvient à distendre jusqu’aux limites de la rupture son orthodoxie léniniste : soit qu’il récuse les schémas du Livre II du Capital comme point de départ possible d’une élucidation de la dynamique du capitalisme ou qu’en partant des  » Grundrisse  » il démontre fort pertinemment que l’automation constitue la limite historique du capitalisme ce qui est manifestement en contradiction avec la vision léniniste de la fin du capitalisme.

Pierre SOUYRI

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Réédition en 1997

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3 Réponses to “1979-03 Le 3° âge du capitalisme de Mandel [Souyri]”

  1. A propos du “Traité d’économie marxiste” de Mandel (Mattick, 1969 « La Bataille socialiste Says:

    […] Le 3° âge du capitalisme de Mandel (Pierre Souyri, 1979) […]

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  2. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] e trotskismo (1947) * Paul Mattick: Crises et théories des crises (1974) * Pierre Souyri: Le 3° âge du capitalisme de Mandel (1979) * Pierre Souyri: Le luxembourgisme et les « communismes de gauche» (1970) * Paul Mattick: […]

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  3. A propos du «Traité d’économie marxiste» de Mandel (Paul Mattick, 1969) | Les 7 du Québec Says:

    […] Le 3° âge du capitalisme de Mandel (Pierre Souyri, 1979) […]

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