1980-08 « World Revolution »: un autre groupe confus

Article paru dans Socialist Standard, août 1980 (original en anglais ici). (Traduction par S.J. et A.B.).

Ces dernières années ont vu l’apparition de groupes qui reconnaissent que par « socialisme » Marx voulait dire une société dans laquelle les biens ne seraient plus produits pour la vente et dans laquelle les gens ne travailleraient plus pour des salaires. Ils n’ont toutefois pas reconnu que le Parti socialiste de Grande-Bretagne l’avait signalé depuis plus de soixante-dix ans. En fait, ils ont des choses dures à dire sur nous. La revue World Revolution, par exemple, qui se présente comme le «groupe britannique du Courant Communiste International», nous décrit comme «une organisation bourgeoise complètement dégénérée qui ne peut que jouer un rôle contre-révolutionnaire dans la classe ouvrière» et comme « une secte parlementaire de gauche renommée pour son menchevisme» (WR N°3). Récemment, ils semblent toutefois avoir eu quelques doutes et nous avons été rebaptisés de «complètement dégénérés bourgeois» en une organisation « prolétarienne confuse » :

« Le SPGB a survécu depuis 1904 comme une organisation prolétarienne. Tandis que son sectarisme rigide du début a eu tendance à empêcher une réelle contribution à la clarification des tâches de la classe ouvrière, il s’est néanmoins positionné contre les deux guerres mondiales, les dénonçant comme des guerres capitalistes où la classe ouvrière n’avait pas d’intérêt, et a dénoncé l’anti-fascisme comme le mouvement anti-classe ouvrière qu’il était. La SPGB reconnaît également la Russie et la Chine comme capitalistes d’Etat, et voit les partis de gauche et d’extrême gauche comme les partis du capitalisme d’État. Mais, contre ces positions de la classe, il est également tributaire de l’idée selon laquelle la classe ouvrière ne peut arriver au pouvoir que par la voie parlementaire et qu’elle peut se défendre par le biais des syndicats. Il est encore confus quant à ce qu’est la classe ouvrière – par exemple, il voit le bras répressif de l’État, la police, comme des membres de la classe ouvrière, tout simplement parce qu’ils sont salariés « (WR N°11).

Le soi-disant « Courant Communiste International » est une organisation avec des adhérents en Amérique du Nord et un certain nombre de pays d’Europe, centrée autour de la revue française Révolution Internationale qui a essayé de combiner les traditions des gauches communistes italienne et allemande, dogmatiquement anti-parlementaires, dénoncées par Lénine en 1921 dans sa brochure La maladie infantile du communisme.

WR
considère que le capitalisme est, et ce depuis la première guerre mondiale, dans un état d’effondrement économique en raison de son incapacité à trouver de nouveaux marchés pour vendre ses produits avec bénéfice. Ce point de vue se fonde sur l’acceptation sans critique de l’analyse faite par Rosa Luxemburg dans son livre L’Accumulation du Capital publié pour la première fois en 1913. On nous dit: « Comme Rosa Luxemburg l’a démontré, la plus-value ne peut être réalisée dans le contexte d’une économie purement capitaliste » (WR N°1).

Rosa Luxembourg a bien essayé de le démontrer, mais son argumentation était fondé sur une simple erreur. Selon elle, dans le capitalisme « pur » (une économie où il n’y a que les capitalistes et les salariés) la demande solvable est déterminée par la consommation (ce que les travailleurs ainsi que les capitalistes dépensent en biens de consommation). Si les capitalistes consommaient toute leur plus-value, son argumentation continuait, il n’y aurait pas de problème, mais dès lors qu’ils en ré-investissent une partie – l’accumulation du capital étant après tout l’objectif de la production capitaliste – la demande du marché n’est plus égale à ce qui a été produit. La consommation des capitalistes est réduite, et avec elle la demande solvable. Le résultat, conclut-elle, c’est qu’il n’y a plus personne pour acheter les produits dans lesquels les bénéfices réinvestis ont été alloués (machines nouvelles, matières premières et biens de consommation pour les travailleurs nouvellement recrutés).

Cet argument rend impossible l’accumulation sous un capitalisme «pur» et Luxemburg ne s’inquiète pas de cette conclusion. En fait, cela l’a menée à la base, au thème de son livre: celui d’une accumulation du capital nécessitant qu’il y ait des zones non-capitalistes pour acheter la part de l’excédent de produit non consommée par les capitalistes. Il s’en suit que le capitalisme s’effondre dès lors qu’il n’y a plus de zones non-capitalistes dans le monde. Et WR soutient précisément que cette chute a commencé à se produire à peu près au moment de la première guerre mondiale.

Luxemburg a eu l’honnêteté intellectuelle d’admettre que cette théorie entrait en conflit avec les brouillons des notes que Marx avait faites à la fin du tome II du Capital qui implique que la croissance à long terme (accumulation) a été possible au sein d’un «pur»  capitalisme. Elle a donc essayé de montrer où Marx avait mal tourné, mais a seulement réussi à exposer sa propre grande confusion au sujet de l’économie. Elle a commis l’erreur de supposer que le niveau de la demande solvable était déterminé exclusivement par la consommation (les dépenses des travailleurs et des capitalistes en biens de consommation), alors qu’en fait, il est déterminé par la consommation et l’investissement (dépenses en nouveaux moyens de production). Ainsi, quand une partie de la plus-value est réinvestie plutôt que consommée, la demande du marché n’est pas réduite, elle est simplement ré-arrangée: ce que les capitalistes avaient dépensé pour des biens de consommation passent dorénavant dans les moyens de production. Marx n’a commis aucune erreur.

Bien sûr, dire que le capitalisme pourrait théoriquement exister sans marchés externes non capitalistes ne veut pas dire que cela a toujours été le cas. Les marchés extérieurs ont joué un rôle clé dans la naissance du capitalisme et au début de sa croissance. De même,  dire qu’il n’y a pas de sous-consommation permanente dans le système capitaliste n’est pas dire qu’il y a donc toujours une accumulation régulière de capital sans crises. Loin de là. L’accumulation capitaliste procède par à-coups, mais ces crises sont dues à d’autres raisons que la sous-consommation: par des distorsions entre les différentes branches de la production menant à une chute du taux de profit, ou, parfois, au rétrécissement  temporaire de la demande du marché en biens de consommation. Enfin, nier que le capitalisme est dans un état d’effondrement par incapacité à trouver de nouveaux marchés extérieurs n’est pas du tout de nier que, depuis le tournant du siècle, il a été un système réactionnaire, «décadent», sans aucun rôle positif à jouer dans l’histoire de l’humanité. À ce moment-là, il avait déjà construit la base matérielle pour un monde socialiste de la société et avait donc rempli son rôle historique.

Selon la théorie de WR, la période après la première guerre mondiale a été celle d’une imminente « révolution prolétarienne » déclenchée par l’effondrement du capitalisme. En fait, le capitalisme ne s’est pas effondré, et les travailleurs n’étaient pas révolutionnaires dans toute l’acception du terme, c’est-à-dire socialistes en tout entendement. Ils étaient simplement mécontents des terribles conditions qu’ils ont dû endurer. Une minorité d’entre eux étaient bien prête à recourir à la violence pour tenter de remédier à la situation, mais cela ne signifie pas qu’ils étaient révolutionnaires dans le sens de vouloir et de comprendre le socialisme. La grande majorité des travailleurs, cependant, comme le montrent les résultats des élections qui ont eu lieu en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne à l’époque, sont restés fidèles aux partis politiques qui défendaient ouvertement le capitalisme, y compris déjà le Labour et les partis sociaux-démocrates.

Lénine aussi a commis l’erreur de supposer que la révolution socialiste en Occident était imminente. Sa justification de la prise de pouvoir bolchevique en novembre 1917, c’était qu’elle posait le premier pas de la révolution prolétarienne mondiale, la percée de la classe ouvrière là où le maillon de la chaîne impérialiste était la plus faible, et qu’elle serait suivie assez rapidement par d’autres révolutions dans les pays d’Europe et en particulier en Allemagne. En réalité, l’arrivée au pouvoir des bolcheviks ne ressemblait à rien de tel, mais plutôt à la prise du pouvoir par un groupe déterminé dans les conditions de chaos après l’effondrement de l’État tsariste, sous le choc de la guerre. Certes, les bolcheviks prétendent être des socialistes, mais leur soutien parmi les travailleurs n’avait pas été construit pour le socialisme, mais sur les slogans «la paix, du pain et de la Terre». Une fois au pouvoir, ils n’ont jamais eu d’autre choix que de développer le capitalisme en Russie, où ils ont été amenés à le faire sous la forme du capitalisme d’État que Lénine  admettait franchement. Ainsi, leur coup d’État était seulement un point essentiel dans le processus de développement du capitalisme en Russie, l’équivalent français de la révolution bourgeoise de 1789 ou plutôt de l’arrivée au pouvoir de Robespierre et les Jacobins en 1793.

WR, cependant, et le « Courant Communiste International », rejettent cette vision et proclament que la prise de pouvoir bolchevique était une « révolution prolétarienne » qui a ensuite « dégénéré » dans le capitalisme d’État, ce que nous voyons aujourd’hui en Russie:

« Son arrivée au pouvoir [du Parti bolchevique] en octobre a été l’un des plus hauts moments de la révolution prolétarienne » (WR1).

 » la reconnaissance du caractère prolétarien de la révolution d’octobre doit venir du fait que le parti bolchevique… était un parti prolétarien de la vague révolutionnaire » (Revue internationale n ° 3, p. 1).

Le fait que WR considère  la prise du pouvoir par les bolcheviks comme une «révolution prolétarienne» et le parti d’avant-garde bolchevik (de l’époque) comme un «parti prolétarien» révèle beaucoup de choses sur leur propre conception de la révolution par une majorité consciente (dont WR se réclame), mais considère le coup d’État bolchevik (où une majorité non consciente a été manipulée par une minorité consciente comme dans toutes les précédentes révolutions bourgeoises) comme étant l’exemple du type de révolution qu’ils ont en tête, remet en doute sérieusement sa compréhension d’une telle révolution. En dépit de ce qu’ils disent, ils ne sont pas vraiment en faveur d’une révolution par une majorité consciente, cela se confirmera lorsqu’ on examinera leur attitude envers le Parlement et les élections.

WR est farouchement opposé au Parlement qu’il qualifie de « cirque » et nous en tant que «crétins parlementaires» à cause du fait que nous disons que la classe ouvrière peut en faire usage. Ils penchent plutôt pour les « conseils ouvriers » dans lesquels leur organisation jouerait un rôle d’«avant-garde» . Une fois de plus, cela résulte de leur fascination pour les bolcheviks.

La Russie tsariste était une autocratie politique qui n’a pas permis l’organisation normale des partis politiques ou des syndicats. Ainsi, quand elle s’est effondrée en mars 1917 il n’y avait pas de partis de masse ou de syndicats, ou encore de collectivités locales, au travers desquels les travailleurs et les soldats auraient pu exprimer leur point de vue. Pour combler cette lacune, ils ont formé des organes représentatifs appelés «soviets» (le mot russe pour « conseil ») comme ils l’avaient déjà fait en 1905. Le fait que ces organes étaient des outil de fortune, sans aucune structure démocratique formelle (bien qu’il n’y ait aucune raison de croire qu’ils n’étaient pas plus ou moins représentatifs jusqu’au coup d’Etat bolchevik), les rendent plus facilement manipulés par une minorité déterminée comme les Bolcheviks l’étaient.

Lénine a cyniquement proclamé ces conseils comme une forme de démocratie supérieure au Parlement, uniquement parce que leur nature non structurée était devenue plus commode pour une minorité se disant révolutionnaire, qui en venant au pouvoir pourrait les manipuler. WR a hérité de cette tradition et ne s’est pas entièrement libéré de la tactique bolchevique de l’organisation comme «avant-garde» pour manipuler les « conseils ouvriers » qu’ils veulent mettre en place.

Par contre, nous rejettons toute forme d’action minoritaire pour tenter d’établir le socialisme, qui ne peut être établi que par la classe ouvrière  quand l’immense majorité en arrive à le vouloir et  le comprendre. En l’absence d’une classe ouvrière socialiste, il ne peut y avoir de socialisme. L’instauration du socialisme ne peut être que l’œuvre d’une majorité consciente, et donc démocratique, de la classe ouvrière.

Dans ces circonstances, le plus facile et le plus sûr moyen pour qu’une  majorité socialiste prenne le contrôle du pouvoir politique afin d’instaurer le socialisme est d’utiliser les mécanismes électoraux existants pour envoyer une majorité de socialistes mandatés aux différents parlements dans le monde. C’est pourquoi nous préconisons l’utilisation du Parlement, non pour essayer de réformer le capitalisme (la seule façon dont les parlements aient été utilisés jusqu’à présent, ce qui inévitablement n’a servi à rien pour la classe ouvrière car le capitalisme ne peut tout simplement pas être réformé  à son avantage), mais pour le seul but révolutionnaire d’abolition du capitalisme et d’établissement du socialisme en transformant les moyens de production et de distribution en propriété commune de toute la société.

Sans doute, en même temps, la classe ouvrière devra également s’organiser elle-même, dans les différents lieux de travail, afin de maintenir la production en cours, mais rien ne peut être fait pour ce faire jusqu’à ce que l’appareil de coercition qu’est l’État n’ait été enlevé des mains de la classe capitaliste par l’action politique.

Dans le passage de WR11 cité au début de cet article, nous sommes critiqués pour dire que la classe ouvrière « peut se défendre grâce aux syndicats ». Nous  le disons en effet. Les syndicats existants ne sont certainement pas parfaits – ils sont bureaucratiques, ils collaborent souvent avec des employeurs et des gouvernements, ils se livrent à une politique réformiste – mais pour le moment, étant donné le bas niveau de conscience parmi la classe ouvrière, ce sont tout ce que les travailleurs ont pour se défendre eux-mêmes. En fait, nous ne soutenons pas les syndicats existants en tant que tels, ce que nous disons, c’est que nous sommes en faveur de l’organisation des travailleurs démocratiquement et des actions syndicales pour défendre leurs salaires et leurs conditions, et si possible de les améliorer, contre les empiètements du capital, une activité qui par le passé les ont parfois fait entrer en conflit avec les syndicats existants.

Et ce ne sont pas les socialistes qui sont « confus de savoir qui forme la classe ouvrière » Nous disons que la classe ouvrière est composée de tous ceux qui sont exclus de la propriété et du contrôle des moyens de production et qui sont donc contraints, pour vivre, de vendre leurs forces intellectuelles et physiques contre un salaire, quelque soit le travail qu’ils accomplissent. La classe ouvrière comprend donc les employés de bureau et les fonctionnaires ainsi que les travailleurs d’usine et les mineurs, et, oui, des policiers et des membres des forces armées. En effet, c’est notamment parce que nous savons que l’  appareil d’État est en grande partie recruté parmi par des membres de la classe ouvrière que nous sommes convaincus que la majorité socialiste de la classe ouvrière sera en mesure d’établir le socialisme pacifiquement. Car, lorsque les idées socialistes commencent à se répandre dans la classe ouvrière, il est peu probable que ceux en uniforme n’en seront pas affectées. Lorsque la majorité des travailleurs sera socialiste en général, ce sera aussi le cas de la plupart de leurs collègues de travail dans les forces armées.

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2 Réponses to “1980-08 « World Revolution »: un autre groupe confus”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] et le problème de la dictature du prolétariat (1918) * Socialist Party of Great Britain (SPGB): “World Revolution”: un autre groupe confus […]

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  2. Mises à jour « La Bataille socialiste Says:

    […] “World Revolution”: un autre groupe confus (Socialist standard, 1980) […]

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