1982-10 Procès Kravchenko: le goulag et la France [Rabaut]

Article de Jean Rabaut publié dans Le Monde du 17-18 octobre 1982

Il a fallu attendre 1964 pour que la nature des camps de répression en URSS et l’évaluation du nombre des internés fussent connues en France et que le mot de Goulag soit consacré par l’opinion mondiale. Ce succès tardif de l’information est dû à un écrivain : Soljenitsyne.
Et pourtant il y avait des années que des informations sur l’existence des camps soviétiques nous parvenaient. Dès avant la seconde guerre mondiale, elle était connue, principalement dans de petits cercles d’anciens communistes désabusés. Le 15 février 1928, la Révolution prolétarienne, organe syndicaliste révolutionnaire, ouvre une rubrique des  » emprisonnés et déportés « . Le 10 juillet 1934, elle publie un appel de Miasnikov, vieux bolchevik passé à la dissidence :  » On nous bannit, on nous déporte, on nous fait pourrir en prison (…).  » La même revue commence à publier, vers le même temps, des notes signées Yvon, qui seront reprises et développées en volume sous le titre L’URSS telle qu’elle est en 1936. Yvon Guiheneuf est un technicien qui, venu en Russie en communiste enthousiaste, en est sorti, non sans peine, en contestataire déterminé. Son volume est préfacé par André Gide, déconverti lui aussi dans les circonstances que l’on sait.

 » Le camp de concentration mérite une mention spéciale parce que c’est une nouveauté, que son nom est trompeur et qu’il englobe des centaines de milliers de bagnards. Ce n’est ni plus ni moins que le bagne, mais un bagne ouvert indifféremment aux voleurs, aux assassins, aux prostituées, aux saboteurs et aux détenus politiques « .

 » Le camp de concentration est d’origine relativement récente. Comme le nombre des emprisonnés s’accroissait formidablement, il devenait non seulement impossible de les loger dans les prisons, mais même de les nourrir sans conduire l’Etat à la faillite; alors l’imaginatif Guépéou inventa le bagne-entreprise commerciale dénommé camp de concentration « .

 » Réunis par groupes de plusieurs dizaines de mille au milieu de marais à assécher ou de forêts à défricher, ou sur l’emplacement de canaux à creuser, les bagnards sont parqués dans des baraques  » Adrian  » , sous la garde de troupes du Guépéou « .

 » On travaille à la tâche et on touche, selon son travail, 600, 400, 200 grammes, ou pas du tout, de pain par jour; la tâche à effectuer est importante parce que ceux qui espèrent obtenir une remise de peine font du zèle. Les  » costauds  » s’en tirent, les autres s’épuisent; d’autant plus que le moindre déficit dans la productivité amenant une réduction de la ration, la faiblesse engendre automatiquement une productivité réduite, et ainsi de suite « .

Le Combat marxiste, organe parisien où s’expriment des mencheviks russes, parle dès le 1erjanvier 1934 de millions de paysans déportés.
S’y exprime aussi Boris Souvarine, l’un des fondateurs du PC français, exclu de l’Internationale en 1925, et qui publie en 1935 un Staline.
Se référant à un médecin russe, Ivan Solonevitch, auteur du livre Barbelés rouges, et à ses propres calculs, il évalue à cinq millions le nombre des détenus dans les camps, à dix millions le total des condamnés si on ajoute les prisonniers des  » isolateurs « , les exilés, les diverses catégories d’exclus : en tout, le dixième des habitants mâles adultes.
Ce livre a du succès. De longs passages en sont repris dans une série de feuilletons de l’Emancipation, que dirige Doriot. De vifs éloges sont publiés dans le Temps, dans Gringoire, mais aussi dans la Révolution prolétarienne, dans l’Ecole libératrice, par Milioukov et par le leader socialiste Vandervelde. Le Populaire est favorable à l’ouvrage, mais avec quelque hésitation.
Roland Dorgelès, romancier à succès, publie en 1937 un récit de voyage en Russie intitulé Vive la liberté ! Seul voyageur de courte durée en URSS à le faire, il a su voir à Touchino, dans la banlieue de Moscou,  » au fond d’une tranchée grosse comme une fosse commune grouiller ces spectres de condamnés politiques qui triment à crever sous la menace des fusils de l’armée rouge « .
Voici encore en 1938 le témoignage d’Anton Ciliga, ex-communiste yougoslave :  » Imaginez un territoire de 10 000 kilomètres de long sur 500 à 2 000 kilomètres de large. Ce territoire, ainsi que toute l’Asie centrale, est semé à chacun de ses carrefours de camps de concentration et de  » colonies de travail  » « Comment s’expliquer qu’après tout cela les camps soient restés inconnus de l’immense majorité des Français?
Dans la France des années 1930, profondément divisée, qu’est-ce que la dénonciation des camps apportait à la droite? Elle tenait depuis toujours le pays des bolcheviks pour monstrueux : alors, un peu plus, un peu moins… Quant à la gauche, un PC inconditionnel, une défiance à l’égard des anciens communistes, vus comme des défroqués suspects, l’image de la grande révolution d’Octobre couvrant toujours les réalités staliniennes-même si on faisait des réserves sur son évolution,-l’incapacité des humanitaires à concevoir un certain degré d’horreur, le sentiment qu’on ne pouvait demander à la Russie les mêmes libertés personnelles qu’à la France, enfin, pour beaucoup, une appropriation de la raison d’Etat qui commandait de ménager le principal moteur de la révolution future ou encore un partenaire de poids dans la guerre qui venait… tout cela faisait fermer les yeux.
Et puis le livre de Solonevitch avait été  » adapté du russe  » par R.Brégy et P.A. Cousteau, et Cousteau était un des collaborateurs les plus virulents de Je suis partout; Dorgelès écrivait dans l’hebdomadaire ultra réactionnaire Gringoire; l’ouvrage de Souvarine avait été honoré d’une souscription par le conseil municipal de Paris pour les bibliothèques publiques; Doriot n’avait pas tardé à virer ouvertement au fascisme. En face, la Ligue des droits de l’homme adoptait un rapport d’un nommé Rosenmark-par ailleurs conseiller juridique de l’ambassade soviétique-qui concluait à la parfaite régularité des procès de Moscou. L’honnête démocrate peu informé n’était donc pas porté à croire ce qui lui était affirmé.
Le deuxième conflit mondial terminé victorieusement, pourquoi aurait-on vu en Staline l’oppresseur, alors qu’il était l’un des sauveurs, et celui à qui il avait coûté le plus de sacrifices? Il faut le déclenchement de la guerre froide pour que reparaisse, et avec beaucoup plus d’ampleur et de retentissement, la question des camps.
Les premiers à donner l’alarme sont Dallin et Nicolaievsky, deux vieux mencheviks qui vivent aux Etats-Unis et publient en anglais. Leur livre Travail forcé en URSS, très précis, dénombre cent vingt-cinq camps, et produit un catalogue des catégories de détenus : paysans suspects d’individualisme; personnes ayant résidé à l’étranger ou ayant correspondu avec leurs familles qui y sont établies, ce qui est notamment le cas de beaucoup de juifs; habitants des régions frontalières déportés à l’intérieur avant 1937, et subissant une nouvelle déportation; victimes de leurs convictions religieuses; fonctionnaires de rang élevé ou moyen coupables de  » délits politiques « , dont beaucoup sont membres du PC soviétique; auteurs de  » crimes de guerre  » (mais qu’entend-on par là ?). Leur ouvrage est évoqué lors d’une Assemblée générale de l’ONU, le 25 octobre 1947, et traduit en français en 1949.
Quant à Michel Collinet, dans sa Tragédie du marxisme (1948), il évalue à 20 millions le nombre des concentrationnaires à la fin de la guerre, surpassant de quelques millions le total des ouvriers libres.
 » C’est, dit-il, l’ampleur du travail forcé qui permet de dire que les déportés constituent une classe normale de travailleurs, et l’esclavage une forme normale d’exploitation en Russie  » Sous le titre J’ai choisi la liberté, paraissent, en 1948, les descriptions de la terreur au village, des super-purges, les  » scènes dantesques  » des camps. L’auteur est un haut fonctionnaire soviétique, passé aux Etats-Unis en 1944 à l’occasion d’une mission officielle.
Traduction à Paris, à grand renfort de publicité. Contre-offensive du PC : le 13 novembre 1947, Kravchenko est qualifié dans les Lettres françaises d’ivrogne et de faussaire; il n’a rédigé lui-même que soixante pages de son livre, le reste a été écrit par des mercenaires.
Kravchenko saisit la balle au bond, ou on la saisit pour lui : il attaque en diffamation.
Du 24 janvier 1949 au 4 avril se déroulent les audiences. Est-ce le procès des ennemis du pouvoir soviétique ou le procès de l’URSS? De part et d’autre, à grands frais, on a rameuté de partout des témoins.
Au cours de batailles oratoires homériques, l’un d’eux, Margrethe Bauber-Neumann, émerge. Femme du leader communiste allemand Franz Neumann, émigré en URSS et liquidé par Staline, elle a séjourné dans des camps soviétiques, puis on l’a livrée aux nazis. Du fait de sa déposition, les faits ne sont plus discutables par les observateurs de bonne foi.
Les adversaires de Kravchenko défendent dans la confusion deux thèses simultanées et contradictoires : les camps n’existent pas; ce sont des institutions modèles de régénération. Au reste, déclare Jean Cassou, qui ne se prononce pas sur le fond,  » la guerre contre Hitler est un bloc « ; il faut donc ne pas disqualifier Stalingrad, car c’est disqualifier Bir-Hakeim ou le Vercors.
Le procès de Kravchenko n’est pas terminé que le comité économique et social de l’ONU, sur proposition américaine, invite le Bureau international du travail à enquêter sur les  » camps d’esclaves  » existant en URSS et dans les pays de l’Est.
Le 22 juillet 1949, le Foreign Office publie des photocopies du code pénal soviétique. Ce code réprime les  » dommages à la construction socialiste « , perpétrés non seulement par les  » éléments des classes hostiles « , mais par les  » instables  » et les  » déclassés « . Sont donc passibles d’  » internement pour travail correctif « , prononcé par un tribunal ou une instance administrative, les coupables d’absentéisme ou de retards répétés.
Ensuite, ce n’est plus un haut fonctionnaire soviétique à l’abri chez les Américains qui porte des coups au système concentrationnaire soviétique, mais un Français déporté résistant, David Rousset.
L’opération est de grande ampleur : dans le Figaro littéraire du 12 novembre 1949, il fait appel à ces anciens compagnons de géhenne et à leurs organisations. Voici apparaître pour la circonstance un mot qu’on ne retiendra pas encore :  » L’administration centrale des camps, le Goulag, avec ses multiples services, est un des plus grands trusts économiques de l’URSS. Les contrats que passe la police sont calculés sur la base du coût normal de la main-d’œuvre libre, et, puisque le déporté coûte bien moins cher, la considérable différence est absorbée par la corporation policière. Une fois encore, le concentrationnaire nourrit son gardien. La SS n’était arrivée à cette éminente fonction sociale qu’aux toutes dernières étapes de son existence.  » Mais, à nouvelle offensive, nouveau procès : les Lettres françaises y sont encore impliquées. Pierre Daix,  » matricule 59 807 à Mathausen « , accuse Rousset de faux. La 17e chambre correctionnelle, le 25 novembre 1950, est appelée à en juger. A nouveau paraît Mme Buber-Neumann. Avec elle d’autres anciens prisonniers des barbelés, qui confirment ses dires. Mais pour le jeune romancier Jean Laffitte,  » de tels camps n’existent pas. (…) Si vous me demandez si votre mère était un assassin, je vous répondrai : Monsieur, ma mère est ma mère et ne sera pas un assassin.  » Marie-Claude Vaillant-Couturier admet l’existence des camps, mais elle explique qu’ils ne sont pas ce que dit Rousset : les salaires qu’on y touche sont égaux à ceux des travailleurs libres; les détenus peuvent acheter ce qu’ils veulent, s’offrir une chambre individuelle, voir des films, faire de la musique.
Le 12 janvier 1951, le tribunal condamne le directeur des Lettres françaises, Claude Morgan, et Pierre Daix, pour diffamation publique, à respectivement 20000 F et 15000 F de dommages-intérêts.
Mais si les faits sont décidément établis, reste à les interpréter : cruelle épreuve pour Sartre, Simone de Beauvoir et Maurice Merleau-Ponty, tenaillés entre leurs constatations et leur refus de rompre avec les communistes.
Staline meurt le 5 mars 1953. Le 23 février 1956, au XXe Congrès du PC de l’Union soviétique, Khrouchtchev lance sa bombe fameuse. S’il ne fait pas état des millions de citoyens ordinaires ni des chefs oppositionnels qui ont été les victimes du père des peuples, le premier secrétaire démonte le mécanisme de la terreur trentenaire. Il y a des vérités qui sont de longues patiences.

JEAN RABAUT

Le Monde du 17-18 octobre 1982

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4 Réponses to “1982-10 Procès Kravchenko: le goulag et la France [Rabaut]”

  1. Koreçky Says:

    La dénazification est bien admise en France.
    En ce qui concerne la critique du communisme tout reste à faire et après
    plus de cinquante ans les réticences restent plus que jamais d’actualité.
    Plusieurs médias s’interrogent encore aujourd’hui pour savoir si l’on ne doit pas continuer à admirer Staline et Mao zé dong, les Français seraient ils le
    dernier des peuples de notre monde à ouvrir enfin les yeux.

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  2. Pinel Says:

    Je pense que l’extermination des opposants est une façon bien médiocre de convaincre son peuple de la véracité de ses propos ou de sa politique alors jamais la France, le pays des libertés, ne pourra admettre que Staline ou Mao a quelque chose à voir avec la réussite de leurs pays. L’URSS n’existe plus, la Russie n’a plus aucune puissance sauf pour le commerce du caviar et la Chine ne fait que se réveiller n’ayant de communiste que l’appellation.

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  3. nano Says:

    « La dénazification est bien admise en France. »

    La bonne blague.
    Combien d’années pour Papon ? Et Touvier alors ? Sans parler de tous ceux qui s’en sont sorti blancs comme neige.
    Quant aux idées nazies, elles ont aujourd’hui encore beaucoup de succès. Même si les cellules comme le FANE ou le PNFE ont disparus, elles réapparaissent sous d’autres noms. Sans parler d’un certain parti d’extrême-droite qui, s’il soigne son image dans les médias, n’en reste pas moins sympathisant des idées nazies.
    Dois-je rappeler les déclarations de son ancien leader sur les « détails de l’histoire », « durafour-crématoire » et autre « ouradour-sur-glane » ? Dois-je rappeler qu’il a désapprouvé sa fille quand celle-ci a renvoyé un membre pour salut néo-nazi.

    « Plusieurs médias s’interrogent encore aujourd’hui pour savoir si l’on ne doit pas continuer à admirer Staline et Mao zé dong »

    Citez-moi un seul vrai média qui ait récemment appelé à « admirer » Staline et Mao.
    Les intellectuels proches du communisme ont au contraire très vite dénoncer les crimes du stalinisme. Comme le montre cet article, la dénonciation des camps fut faite très tôt par des intellectuels de gauche, d’anciens communistes qui ont eu l’honnêteté intellectuelle de dénoncer ce qu’ils ont vu. Je me demande s’il y a beaucoup d’intellectuels de la droite réactionnaire a dénoncer Hitler dans les années 30 ?
    Quant à l’idée, qui semble être la vôtre, que l’on devrait condamner tout parti ou tout individu se déclarant communiste (et peut-être aussi socialiste ?) à cause des crimes commis dans les dictatures communistes, cela revient à dire qu’il faudrait condamner tout catholique pour les nombreux crimes que cette religion – qui est avant tout un pouvoir politique; a fait au cours de son histoire.
    Or, non seulement personne n’envisage ça sérieusement mais en plus certains hommes politiques vont jusqu’à faire appel aux « racines judéo-chrétiennes » de la France.

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    • jpaul Says:

      L’existence des goulags n’a été vraiment connue par un grand nombre de personnes, qu’à partir de 1964 grâce au livre de Soljenistsyne (Une journée d’Ivan Denissovirch) soit 35 ans après leur création.
      L’existence des camps de concentration allemands a été connue en 1945 soit 12 ans après la création du premier camp de Dachau en 1933.
      Le procès de Nuremberg (1945-1946) où ont été jugés les principaux chefs nazis pour crimes contre l’humanité est le symbole d’une volonté de dénazification même si beaucoup de nazis sont passés au travers des mailles du filet
      Par contre, il n’existe pas l’équivalent du procès de Nuremberg pour les crimes de masse liés à Staline ou Mao.
      Le seul procès traitant des crimes de masse perpétrés au nom de l’idéologie communiste est celui qui vient de se dérouler au Cambodge.
      35 ans après le génocide Khmer rouge (20 à 25% de la population cambodgienne tuée), le procès a abouti à la condamnation du responsable du camp S21 (Douch).
      C’est vraiment peu par rapport à l’ampleur des crimes.

      En conclusion, je pense comme Koreçky, que la France est très frileuse vis à vis des crimes du communisme et que beaucoup d’intellectuels de gauche y ont leur part de responsabilité en niant très longtemps ces faits (Aragon, Sartre, Sollers, Lacouture…)

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