1983 La crise du capitalisme: mortelle ou pas ? [WSM]

Article publié dans Socialisme Mondial 24 (1983)

Le capitalisme est en crise. C’est une évidence. Mais quelle est la signification de cette crise ? Est-ce qu’il s’agit, comme d’aucuns prétendent, de « crise mortelle du capitalisme, asphyxié par le manque de débouchés pour sa production » ?

Ecoutons, par exemple, l’Internationalisme (« organe du courant communiste international en Belgique », BP 13, Bruxelles 31, 1060 Bruxelles) dans son numéro 70 de novembre/décembre 1982 :

« Le capitalisme est déchiré par la contradiction suivante : la production en son sein ne se fait pas pour la satisfaction des besoins humains mais au contraire, a comme moteur essentiel la recherche du profit. Cette logique du profit s’exprime d’une part par la nécessité pour les capitalistes de soutirer un surtravail, une plus-value maximale à la classe ouvrière, ce qui est le rapport d’exploitation capitaliste, et d’autre part par le besoin impérieux de trouver des débouchés solvables pour la réalisation de ce surproduit, sous peine de ne plus être en mesure de poursuivre l’accumulation : l’absence de ces marchés provoque alors la crise de surproduction ( . . .)

Comme ce ne sont ni les capitalistes ni les ouvriers qui peuvent réaliser cette partie de la production qui permettre l’accumulation, les capitalistes sont poussés à trouver des marchés en dehors de leurs propres sphères pour écouler ce surproduit. Telle est la raison des conquêtes coloniales. De même, c’est dans l’insuffisance de ces marchés eux-mêmes, devenus trop étroits à la longue que pour pouvoir absorber la masse croissante de plus-value, que les guerres impérialistes plongent leurs racines. Dès 1914, le capitalisme montre sa faillite : la saturation des marchés extra-capitalistes l’entraîne en effet dans une ère de décadence où son seul mode de vie possible est le suivant : crises, guerre, reconstructions . . . « 

A première vue, cette thèse semble assez plausible, mais en l’examinant de plus près, on voit ses insuffisances, pour ne pas dire ses erreurs.

L’idée selon laquelle le mécanisme économique du capitalisme s’arrêterait un jour était assez répandue parmi les sociaux-démocrates d’avant la première guerre mondiale. Par exemple, on peut lire les mêmes thèses soutenant que le capitalisme doit trouver des marchés extra-capitalistes pour écouler le surproduit soutiré aux salariés, et que le mécanisme capitaliste se grippera dès que le monde entier sera devenu capitaliste, dans le roman Talon de fer de Jack London, publié en 1907. Voir le chapitre 9 « Un rêve mathématique » où le héros, Ernest Everhard, déclare : « Je vais développer le caractère fatal de l’écroulement du système capitaliste et déduire mathématiquement la cause de sa rupture » :

« Nous avons découvert que le travail ne peut racheter avec les salaires qu’une partie du produit et que le capital n’en consomme pas tout le reste. Nous avons trouvé qu’une fois que le travail avait consommé tout ce que lui permettent les salaires, et le capital tout ce dont il a besoin, il restait encore un surplus disponible. Nous avons reconnu qu’on ne pouvait disposer de cette balance qu’à l’étranger. Nous avons convenu que l’écoulement du trop-plein dans un pays neuf avait pour effet d’en développer les ressources, de sorte qu’en peu de temps ce pays à son tour se trouvait surchargé d’un trop-plein. Nous avons étendu ce procédé à toutes les régions de la planète jusqu’à ce que chacune s’encombre, d’année en année et de jour en jour d’un surplus dont elle ne peut se débarrasser sur aucune contrée ».

Everhard a ajouté :

« Quand chaque pays se trouvera excédé d’une réserve inconsommable et invendable, l’échafaudage ploutocratique cédera sous l’effroyable amoncellement de bénéfices érigé par lui-même ».

Pourtant, presque 80 ans plus tard, le capitalisme existe encore!

Le défaut de ce raisonnement se trouve dans l’affirmation que « Ce ne sont ni les capitalistes entre eux, ni les ouvriers qui peuvent réaliser cette partie de la production qui permettra l’accumulation ». Evidemment, les travailleurs ne le peuvent pas-ils ne peuvent acheter avec leur salaire que la partie de la production qui correspond à la valeur de leur force de travail-mais pourquoi les capitalistes ne peuvent-ils le faire « entre eux » ?

Imaginons qu’il n’existe que deux capitalistes, tous les deux ayant un surproduit à écouler. Qu’est-ce qui empêche qu’ils échangent leurs surproduits respectifs entre eux, ainsi réalisant la plus-value qu’ils contiennent ? Il est vrai qu’ils pourraient, tous les deux, aussi chercher des acheteurs extra-capitalistes, mais pourquoi seraient-ils obligés de le faire, comme prétendent Jack London et les autres ?

Cet exemple est très, même peut-être trop simplifié mais le principe reste le même indépendamment du nombre de capitalistes, qu’ils soient deux ou deux cents milles. C’est donc par les échanges intra-capitalistes que la plus-value se réalise, ou du moins peut en principe se réaliser car les marchés extra-capitalistes ont effectivement joué un rôle important dans la naissance et le développement du capitalisme mondial.

Cette théorie de l »écroulement du système capitaliste » est trop forte, à tel point qu’il faut expliquer comment le capitalisme a jamais pu exister et certainement comment il a pu exister depuis 1914, date à laquelle Internationalisme fixe « la saturation des marchés extra-capitalistes ». Internationalisme a une réponse : le capitalisme survit depuis cette date grâce à une série de périodes de « reconstruction » après des guerres dans lesquelles une partie de la richesse sociale a été détruite. Mais cela ne tient pas, car, d’après la théorie elle-même, même la reconstruction – que les capitalistes entreprennent bien entendu en vue de réaliser des profits – ne devrait pas être possible en l’absence de marchés extra-capitalistes.

On peut même dire que le fait que le capitalisme a survécu 70 ans après la disparition des marchés extra-capitalistes – et effectivement de tels marchés ont pratiquement disparu vers 1914 – est la preuve que le capitalisme n’en avait pas un besoin vital.

Cela dit, dire que le capitalisme peut écouler dans son propre sein toute sa production, y compris la partie représentant la plus-value soutirée aux travailleurs, n’est pas dire que ceci se fait sans problème. Loin de là. L’accumulation du capital n’est pas un processus régulier et continu, mais un processus cyclique avec des hauts et des bas, des périodes de boom des périodes de stagnation successives (nous sommes actuellement au milieu d’une période de stagnation). La croissance sous le capitalisme se fait en dents de scie et ne peut se faire autrement vu l’anarchie de production qui y règne.

De plus, accepter que le capitalisme ne s’effondrera pas de lui-même n’affaiblit pas la cause socialiste. Le capitalisme reste un système dépassé, « décadent » si l’on veut, dans le sens historique : dès le début du siècle il avait rempli son rôle de construire le fondement matériel pour une société mondiale d’abondance, mais il n’a pas été capable d’en faire profiter l’humanité puisque c’est un système basé sur le monopole des moyens de production dans les mains d’une minorité or orienté vers la recherche de profits et non pas vers la satisfaction des besoins humains.

Le capitalisme ne s’effondrera jamais de lui-même ; il continuera de crise en crise jusqu’au moment où les travailleurs s’organiseront consciemment pour y mettre fin par un acte politique.

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