1984-07 Gloses en marge d’un abécédaire apologétique du marxisme-léninisme [Rubel]

paru dans Économies et sociétés (Études de marxologie) , N°23-24 (Juillet-Août 1984)

Gloses en marge d’un abécédaire apologétique du bolchevisme * M. Rubel

Certains des concepts — dictature du prolétariat, guerre, marxisme, socialisme, transition — définis par les auteurs de ce dictionnaire sont analysés à la lumière de conception matérialiste de l’histoire. Selon l’auteur, il s’agirait d’une entreprise idéologique au sens précis du concept renouvelé par Marx et de l’adultération du postulat central de son enseignement, à savoir l’autopraxis historique du prolétariat.

Some of the concepts — proletarian dictatorship, war, Marxism, socialism, transition — defined by the authors of this dictionary are analysed here in the light of the materialist conception of history. According to the author we are dealing with a work of ideology in the renewed sense of this concept as used by Marx as well as with an attempt at adulterating the central postulate of this teachings, natnely, the proletariat’s historical self-praxis.

* Des extraits de cet article ont paru dans l’hebdomadaire Tel, Paris, 17 et 24 février 1983.

« Ce qu’il y a de certain, c’est que moi, je ne suis ni marxiste ni léniniste »

Karl Marx, Mémoires d’outre-tombe, 1983.

Littré donne du mot dictionnaire une triple définition, la première étant: « Recueil des mots d’une langue , des termes d’une science, d’un art, rangés par ordre alphabétique ou autre, avec leur signification ». C’est d’évidence au sens ainsi défini que les auteurs du Dictionnaire critique du marxisme (Paris, P.U.F., 1982, XII-941 p.) ont compris leur tâche. Mais pour donner plus de sel marxiste à leur entreprise, ils ont éprouvé le besoin d’introduire l’épithète « critique » dans le titre. « Critique » de quoi ou de qui ? L’Avant-propos ne nous le dit pas expressément, mais nous laisse entendre par la négative ce que le titre promet aux utilisateurs particulièrement « souhaités », à savoir aux « curieux » et aux « chercheurs » : ce dictionnaire se refuse à être un « manuel » proposant des « définitions », celles-ci risquant d’être soit excessives soit réductrices et d’épouser les « ambiguïtés »… du marxisme-léninisme (cf. cette entrée p. 564 sq.)

Or, si l’on entend éviter au lecteur la rigueur des définitions, on ne l’engage pas moins à se soumettre à un double jugement d’autorité. A celui d’Engels, tout d’abord, « le premier à qui incomba la charge de donner du marxisme une présentation apte à respecter son caractère apparemment contradictoire » (!) ; à celui de Lénine, ensuite, lecteur respectueux de la Science de la logique de Hegel, à qui nous devons cette savoureuse leçon: « Il va de soi que… les choses et leurs rapports réciproques sont conçus non comme fixes mais comme variables, leurs reflets mentaux » Rien d’étonnant à ce que sous l’entrée « reflet » le lecteur « curieux » autant que le « chercheur » ait à apprendre que « la catégorie du reflet est une catégorie fondamentale de la ‘ théorie de la connaissance du marxisme ‘ depuis Lénine » (p. 766). Non sans habileté, l’auteur de cet article entend faire du « (Père) fondateur » le complice de cette épistémologie plus métaphysique que matérialiste. Marx aurait, en effet, « toujours maintenu une position anti-idéaliste que la théorie du ‘reflet’ prend en charge » (ibid.). Toutefois, comme il se trouve que « nulle théorie n’a été plus discutée », notamment par des « marxistes » de de renom tels que Lukacs, Gramsci, Boukharine, Althusser (p. 768), le dernier mot, le mot de l’évidence, reste à Lénine. Inutile, Lénine ayant tranché, de faire état de la critique d’un autre marxiste, pourtant bon teint, Anton Pannekoek, à qui l’on doit une démonstration rigoureuse du caractère « bourgeois » du matérialisme de « Lénine philosophe ». A quoi bon, en effet, toutes ces finesses. Engels n’a-t-il pas déclaré, en une de ces formules qui ont dû faire sourire le fondateur n°1, lecteur indulgent de son « second violon », que « les définitions sont sans valeur pour la science » et « la seule définition réelle (?)est le développement de la chose même, mais ce développement n’est plus une définition ». Aussi, inutile de chercher sous la plume des responsables du dictionnaire une explication intelligible de ce qui fait l’objet de leur entreprise, à savoir le « marxisme ». Toutes les entrées du dictionnaire s’inscrivent certes « dans le champ de la théorie marxiste », mais – que lecteur et chercheur ne s’y trompent pas – il n’est pas question de lui livrer un fil conducteur qui lui permettrait de se guider dans ce « champ » :  » Nous avons délibérément écarté la question de savoir s’il convenait de parler du marxisme ou des marxismes », et cela « pour une raison de principe » et « au nom aussi de la pratique ». Qui oserait, en effet, réduire le marxisme à une de ses figures ou l’un de ses « moments », autrement dit « lui infliger une théorie de la définition que précisément il (sic) récuse » ? Quant à la « pratique », on retiendra le geste généreux consistant à inscrire dans le domaine marxiste tous ceux qui s’en sont réclamés » (p. VII). Nous voilà avertis: au nom du « marxisme » nous ne saurons ni ce qu’est le « marxisme » ni ce que signifie être « marxiste »; rien donc de ce que tout chercheur ou curieux est en droit d’attendre d’un vulgaire dictionnaire. En revanche, nous aurons à croire sur parole ceux qui, pour des raisons qui leur sont propres, confessent publiquement leur foi léniniste, laquelle relève de l’anti- marxisme pour l’école rivale.

Nous sommes d’évidence devant une entreprise idéologique au sens précis du concept « fondé » par Marx, lequel a condamné formellement tout culte onomastique: l’exploitation de son nom comme étiquette d’un parti politique impliquait forcément à ses yeux l’adultération du postulat central de son enseignement, à savoir l’ « autopraxis historique du prolétariat », synonyme d’autonomie politique et révolutionnaire du mouvement d’émancipation des ilotes modernes.

A la vérité, le culte marxiste pratiqué tout au long de cent années qui nous séparent de la disparition de l’auteur du Capital a fini par opérer le miracle d’une transubstantiation qui, pour être profane, n’en est pas moins mystificatrice. Mais si Marx est devenu une figure mythique, au point que le caractère émancipateur de son enseignement demande à être démontré au moyen de l’empirisme le plus élémentaire, c’est parce qu’un autre mythe s’est imposé une fois pour toutes dans tous les manuels d’histoire, marxiste ou non marxistes: utopique avant l’apparition des Pères fondateurs, le socialisme serait devenu scientifique grâce à leur œuvre. Il aurait terminé sa métamorphose en octobre 1917, cette date marquant dans le calendrier révolutionnaire le passage longuement rêvé de la science socialiste à sa mise en pratique par un vrai parti marxiste ayant à sa tète Lénine, le génial architecte de la révolution socialiste.

C’est cette double « légende » que notre « Dictionnaire critique » d’un marxisme inconcevable, bien que toujours présent, est appelé à imposer comme vérité de la nouvelle vulgate marxiste dont la version bolchevique fut établie par Lénine et son disciple et successeur, le bien-nommé Staline.

II

Nous voilà au cœur de cette « contribution critique  » que nous réclament les éditeurs. Comme il nous est évidemment impossible de passer en revue tous les articles, nous n’avons pris que quelques exemples significatifs, tels que « Dictature du prolétariat » (p. 266-274), a Guerre » (p. 407- 412), «Marxisme» (p. 561-564) et «Transition» (p. 896-902). C’est dans ces entrées que la déformation léniniste de l’enseignement marxiste atteint, en effet, le paroxysme de la mystification, alors que, dans maintes autres, nous pouvons constater une volonté affirmée de respecter un héritage intellectuel libéré de sa gangue, le marxisme superfétatoire.

Dictature du prolétariat (par E. Balibar)

Sous ce titre, l’auteur nous propose une brève « généalogie » du terme méthodiquement « envisagé comme un Personnage » (p. VII) qu’il faut « parfois solliciter », voire » contraindre » à « raconter son histoire », puis « traiter comme un prévenu auquel on ne (peut) ajouter foi sur cela seulement qu’il (dit) de lui-même » (ibid.), avant de passer à l’interprétation de la mise en pratique léninienne qualifiée d’ « innovation capitale par rapport à Marx » (p. 270). L’apparente habilité de l’amalgame cache en fait l’escamotage d’une des « trois thèses » présupposées des analyses de Marx sur les conditions de la révolution prolétarienne. Car Lénine et son parti minoritaire se trouvaient en 1917 dans un des empires les plus arriérés et le moins prolétarien du monde. Or, si la conception matérialiste de l’histoire (faussement baptisé « matérialisme historique » ou « dialectique matérialiste ») a valeur de « découverte scientifique », comme le veut Engels, autorité suprême pour les présentateurs de ce dictionnaire, la pratique de Lénine et de son parti après Octobre 1917 ne pouvait consister que dans la construction d’un formidable appareil de coercition politique, policière et militaire. Il leur fallait créer les conditions matérielles autrement dit économiques d’un système capitaliste moderne. Comment auraient-ils pu abolir ce qui n’existait pas encore dans la Russie tsariste ? Lénine, déclare Balibar, « reprend à son compte le concept de dictature du prolétariat (…) pour lui conférer un sens tendanciellement nouveau (…), celui d’une période historique de transition entre capitalisme et communisme » (p. 270). Curieuse innovation, en vérité. La Russie de 1917 n’offrait aucune des conditions économiques, sociales et culturelles pour qu’un prolétariat industriel numériquement faible et politiquement peu évolué puisse, ne serait-ce qu’envisager l’établissement de sa dictature « de  transition ». Dès lors, la période de transition ne pouvait être que l’illustration flagrante de cette « loi économique du mouvement de la société moderne » dont Marx s’attribuait le mérite de la révélation. En d’autres termes, la « transition » ne pouvait s’y faire qu’entre un mode de production primitivement paysan et proto-industriel et un système d’accumulation capitaliste successivement primitive et élargie. La fonction politico-économique de la nouvelle classe de maîtres devait correspondre à la mission historique des bourgeoisies occidentales: la création forcée d’une masse prolétarienne capable de fournir le surtravail, donc la « survaleur » (néologisme cocasse, le goût de l’« innovation » sémantique remplaçant chez nos docteurs ès marxismes le souci de la rectitude intellectuelle) nécessaire à la croissance capitaliste d’une économie d’Etat. En baptisant par décret ou diktat de parti cette période de transition du nom de Dictature du prolétariat, Lénine ne s’est pas seulement rendu coupable d’une mystification idéologique ; il est à l’origine de l’un des mythes centraux de ce qu’on est convenu d’appeler le « stalinisme ».

Dès lors que l’on souscrit au mythe du « socialisme réel » et du « marxisme des pays socialistes », il est normal que l’on soit soi-même complice « critique » de cette mystification. Aussi, l’auteur de l’entrée Dictature du prolétariat s’est-il bien gardé de dévoiler au « curieux » et au « chercheur » non spécialisé toute la vérité sur les conceptions de Lénine dans ce domaine. Instruit à l’école d’un Hegel, contempteur de la vile multitude et défenseur du monarque personnifiantla morale d’Etat, le chef du parti bolchevique n’a pas hésité devant une « innovation » théorique de cet acabit :

« L’expérience incontestable de l’histoire démontre que, dans l’histoire des mouvements révolutionnaires, la dictature des classes révolutionnaires fut très souvent exprimée, soutenue et réalisée par la dictature de personnes individuelles. (….) C’est pourquoi il n’existe pas la moindre contradiction de principe entre le démocratisme soviétique (c’est-à-dire socialiste) et l’emploi du pouvoir dictatorial de personnes idividuelles » (Les tâches immédiates du pouvoir des soviets, avril 1918).

Naturellement, à la différence de la dictature bourgeoise, la dictature prolétarienne dirige ses coups contre la minorité des exploiteurs dans l’intérêt de la majorité exploitée, même si ce sont des « personnes individuelles » qui se chargent de l’exercice du pouvoir dictatorial. Il en est de même du rôle du pouvoir personnel dans la distribution et le contrôle des tâches de la grande industrie mécanisée qui « exige une unité inconditionnelle et rigoureuse de la volonté, celle-ci dirigeant le travail commun de centaines, de milliers et de dizaines de milliers d’hommes. (…) Mais comment l’unité rigoureuse de la volonté peut-elle être assurée ? Par la soumission de la volonté de milliers à la volonté d’un seul » (Ibid.)

Le disciple marxiste et français de Lénine a porté toute son attention sur le « marxisme stalinien », sans cependant signaler la filiation directe entre ce dernier et le précédent. Bien au contraire, E. Balibar concède à Staline une « conception originale de la Dictature du prolétariat ». En effet, non seulement (…) « Staline s’engage en pratique dans la fondation un Etat, mais (parce qu’) il pose explicitement le problème théorique chez eux (les prédécesseurs) informulé » (p. 271). D’innovation en innovation, de Lénine à Staline, en passant par Mao, « le marxisme des pays socialistes » se stabilise ou ne varie que… par un changement dans les « termes », ï triode synonymique bien connue et abondamment persiflée par les « fondateurs » dans leur polémique contre Max Stirner. Le léniniste français ne s’intéresse aux théoriciens idéologues du marxisme ayant réfléchi sur la Dictature prolétariat (Gramsci, Trotski, Boukharine, etc.) que pour autant que leurs méditations concordent avec le postulat mystificateur initial : il aura suffi de la seule volonté de Lénine pour que le pouvoir oligarchique du parti bolchevique se confonde avec la dictature du prolétariat russe et l’inauguration de la « période historique de transition » au sens de l’analyse matérialiste de Marx. Nous compléterons ces remarques en examinant l’entrée « Transition » qui est comme un condensé des conceptions marxistes-léninistes sur la nature de l’U.R.S.S. et des pays du « socialisme réel ».

Guerre

L’auteur de l’article Guerre ne s’est pas embarrassé de spéculations de cet ordre [*]. Après un coup de chapeau à la « rubrique ‘Guerre‘ de l’index des Œuvres de Lénine », il aborde l’apport des « classiques » dans ce domaine, pour rappeler que « l’intérêt de Marx et d’Engels pour les conflits armés de leur époque a été constant. Engels fut même nommé le ‘ Général ‘ à cause de son goût prononcé pour les ‘ militaria ‘ », etc. (p. 407)

En effet, leur œuvre « polémologique » se confond quasiment avec leur œuvre journalistique et leurs écrits « militaires » rempliraient plusieurs volumes, surtout si on y incluait la correspondance s’y rapportant. Voyons comment notre lexicographe marxiste présente la position des « fondateurs » sur ce sujet qui, entre tous, a stimulé leurs échanges intellectuels et leur réflexion.

En citant les « deux recueils » qui, selon Georges Labica, « donnent un édifiant aperçu » de cet « intérêt » et de ce « goût », l’interrogateur (puisqu’il s’agit d’ « interroger le concept ») se borne à quelques vagues références à la correspondance entre Marx et Engels (1852-1859) et aux articles de La Nouvelle Gazette Rhénane (1848-1849). En tout, une demi-page qui ne nous apprend rien sur les positions prises par les « classiques » lors des grands et moins grands conflits militaires de leur temps. Si près de quarante lignes sont consacrées au « rapport guerre-classe » en tant que « méthode matérialiste d’analyse des guerres » et de «l’extension de la terminologie polémologique », la guerre franco-allemande n’a droit qu’à quelques lignes farcies de banalités sur la carence « stratégique » du mouvement ouvrier. L’échec de la IIe Internationale en 1914 et la naissance de l’Internationale communiste sont survolés en trois pages, et ce travelling vertigineux débouche sur une vision de « l’histoire postérieure », tableau hardiment brossé qui s’achève sur l’angoissante interrogation que nous avons citée plus haut. Nous avons affaire, dans le cas présent, à une monumentale entreprise d’escamotage et de tromperie. Ce qu’il y a d’essentiel, mais aussi de plus ambigu et de plus problématique chez les « classiques », observateurs perspicaces et commentateurs souvent irréfléchis des conflits militaires de leur temps, bref la manière plutôt « bourgeoise dont Marx, et surtout Engels, ont défini le rôle des exploités entraînés dans les aventures diplomatico-guerrières de leurs exploiteurs, est totalement gardé sous le boisseau.

C’est un véritable défi à l’intelligence d’ « apprendre » au lecteur que « les articles de la Nouvelle Gazette Rhénane (sont) à juste titre analysés (…) comme typiques du travail de conjoncture conduit par Marx et Engels » si on leur cache les les deux principaux sujets et revendications de cet « organe de la démocratie » fondé par Marx après la révolution allemande de mars 1848 et la «guerre révolutionnaire contre la Russie», celle-ci étant la condition de celle-là.  Que vaut un article « marxiste » sur la « Guerre » où nulle allusion n’est faite à la position de Marx et d’Engels pendant la guerre russo-turque de 1854 et la guerre de Crimée de 1855-1856, les deux « classiques » ayant alors pris résolument parti pour la Turquie ? Correspondant européen du plus grand journal américain, le New York Daily Tribune, Marx n’hésitera pas à s’associer au russophobe et réactionnaire David Urqhart contre le russophile Cobden. Comment qualifier un travail de lexicographe marxiste qui ne souffle mot de l’humeur ouvertement belliciste des « fondateurs » se gaussant de l’impotence de l’Europe de l’Ordre, la Propriété, la Famille, la Religion, à mener une « vraie » guerre contre le « dernier bastion de la réaction européenne », la Russie tsariste ? N’était-ce pas pourtant une excellente occasion pour illustrer la prétendue « dialectique matérialiste » du maître, de citer au moins tel de ses propos sur le jeu de la diplomatie russe lors de la guerre italienne (1859) ou sur la guerre contre la Russie qualifiée de « mission révolutionnaire de l’Allemagne » (à Lassalle, 15/09/1860) ?

Ces omissions ne sont ni des bavures, ni des oublis : elles érigent la mystification en système de duperie intellectuelle et devraient valoir à leurs auteurs le renvoi aux classes de l’enseignement élémentaire ou un traitement de désintoxication politique. Pour en rester à l’essentiel à propos de la guerre franco-allemande de 1870, comment ne pas signaler l’extraordinaire flair « dialectique » de Marx pressentant, après Sedan, comme une fatalité la « guerre de revanche » de 1914-1918 :

« Si la fortune des armes, l’arrogance du succès et les intrigues dynastiques conduisent l’Allemagne à une spoliation du territoire français, il ne lui restera que deux partis possibles. Ou bien elle doit, à tout risque, devenir l’instrument direct de l’expansion russe, ou bien, après un court répit, elle devra se préparer à nouveau à une autre guerre “défensive”, non pas une de ces guerres “localisées” d’invention nouvelle, mais une guerre de races, une guerre contre les races latines et slaves coalisées » (Seconde Adresse du Conseil Général de l’Internationale sur la guerre franco-allemande, 9 septembre 1870).

Ce pronostic d’un observateur jugeant objectivement les perspectives de l’histoire deviendra, sous la plume d’Engels, un impératif politique lourd de conséquences : il permettra aux chefs de la social-démocratie allemande de justifier leur capitulation en août 1914. Fait passé sous silence par nos experts en socialisme scientifique Engels rédige en 1891-1892 un article bilingue, en français et en allemand, à l’intention des socialistes des deux pays. Il y parle de l’éventualité d’une participation des socialistes allemands à une guerre, « même contre la France ». Certes, raisonne-t-il, la France républicaine représente la révolution, celle-ci fut-elle bourgeoise. Mais puisque « le tsarisme russe est l’ennemi de tous les peuples occidentaux, et même de la bourgeoisie de ces peuples », si la France se soumet au diktat du tsar russe, elle « renierait tout son rôle historique révolutionnaire et permettrait à l’empire de Bismark de jouer les représentants du progrès occidental face à la barbarie orientale » (Le Socialisme en Allemagne, 1891).

Le parti social-démocrate ayant acquis une « position qui lui garantit dans un bref délai la conquête du pouvoir politique », la victoire des Russes signifierait l’écrasement du socialisme allemand ; d’où le « devoir des socialistes allemands… de ne pas capituler », de combattre impitoyablement la Russie et ses alliés, cette alliée fut-elle la République française, car « face à la République au service du Tsar russe, le socialisme allemand représente la révolution prolétarienne », et c’est lui qui défend l’héritage de 1793.

Les dirigeants du parti social-démocrate seront trop contents de suivre à la lettre les conseils du « Général » Engels. Seuls s’y opposeront Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg. Celle-ci fournira dans son pamphlet rédigé en prison ― la célèbre « Brochure de Junius » intitulée La crise de la social-démocratie ― la démonstration, à ses yeux parfaitement « marxiste » que le mandat légué par les « fondateurs » avait perdu toute signification révolutionnaire par suite du développement intense du système capitaliste : les lois de l’accumulation avaient produit un phénomène politico-économique inconnu au XIXe siècle, l’impérialisme exacerbé par les ambitions nationales et un militarisme de plus en plus agressif.

L’article « Guerre » aurait pu fournir à son rédacteur l’occasion de profiter de l’entrée « Abstrait-Concret » (p.4 sq) pour instruire le lecteur sur les aspects, bien « concrets », de l’expansionnisme militaire de la Russie moderne « abstraitement », donc fictivement, socialiste. L’analogie historique avec le système annexionniste du tsarisme, constamment dénoncé et combattu par les « fondateurs », permettait le rappel d’un fait qui est en lui-même la meilleure démonstration de la mystification léniniste dont G. Labica est le complice ou la victime : aucune des éditions des œuvres complètes publiées jusqu’ici par les soins des Instituts du marxisme-léninisme de Moscou et de Berlin-Est ne procure au lecteur, curieux ou chercheur, un écrit capital de Marx, sans doute le pamphlet le plus incendiaire jamais produit au XIXe siècle contre la Russie tsariste. Cette mise à l’index en Russie… marxiste des Révélations sur l’histoire diplomatique du XVIIIe siècle (1856-1857) texte que Marx considérait comme une « introduction à un travail approfondi » sur la « permanente coopération secrète entre les cabinets de Londres et de Petersbourg » (Herr Vogt, 1860), s’expliquerait-elle par l’intolérable vision prémonitoire du génial dialecticien pour qui le régime tsariste représentait la barbarie orientale ?

N’aurait-il pas été plus… marxiste de publier ce travail du socialiste scientifique sans craindre de le soumettre à une critique « matérialiste » ? L’escamoter, c’est comme un aveu, c’est reconnaître tacitement que Marx ne s’est pas trompé en écrivant ces lignes :

« Une simple substitution de noms et de dates nous fournit la preuve évidente qu’entre la politique d’Ivan II et celle de la Russie moderne, il existe non seulement une similitude, mais une identité. »

« Le socialisme, est-ce la paix ? » Demandons-nous plutôt : parler de paix en préparant la guerre atomique, est-ce une manière de discours socialiste ? Notre marxiste désemparé déplore la « récente apparition » de « guerres socialistes », plus exactement de « conflits armés entre des pays se réclamant également du socialisme » (p. 411). Question, en vérité, digne des slogans de Big Brother dans 1984 de George Orwell. N’aurait-il pas été plus conforme au simple bon sens ― mieux partagé parmi les masses privées de culture académique ― de se demander : socialisme et guerre sont-ils compatibles ? Socialisme et armement atomique, socialisme et goulag, socialisme et dictature de parti, socialisme et expansionnisme militaire, socialisme et… marxisme d’État, etc. sont-ils compatibles ?

La logique de l’auteur doit le conduire à répondre affirmativement, sans trop s’embarrasser de scrupules étrangers à un esprit matérialiste : quoi qu’elle puisse être, quoi qu’elle puisse faire, la Russie dite soviétique demeure quand même pour lui un « pays socialiste ».

[pages 253-254 manquantes]

toute fausse note, G. Labica n’a donc pas cru inutile de se réserver l’entrée « Marxisme ». En lecteur curieux sinon critique, il a pu ainsi, pour établir la généalogie du concept, profiter raisonnablement des travaux de recherche « marxologiques» de G. Haupt et surtout de M. Manale et M. Rubel, se contentant le moment venu d’associer Marx à l’entreprise de fondation menée par Engels : « D’origine polémique », le vocable « marxisme » reçut, après la mort de Marx, « une consécration officielle » grâce à la fondation par Karl Kautsky de Die Neue Zeit (1883). Après quoi, « il ne restait plus de la sorte à Engels (qu’à) cautionner de son autorité l’expression de ‘marxisme’ pour désigner le corpus théorique, dont il était l’auteur avec Marx, et le terme de ‘marxistes’ pour nommer ceux qui s’en réclamaient » (p. 562 sq.).

Pour ce qui est de la « problématique » du concept, il suffit, pour s’en débarrasser, d’un tour de passe-passe qui vaut son pesant de… léninisme appliqué: « Quant au contenu du marxisme, à sa ou à ses définitions, on voudra bien se reporter pour, le cas échéant, les produire, au Dictionnaire critique du marxisme, qui est le contenu de ce contenant ; et réciproquement » (p. 564). Les lexicographes et consultants du Dictionnaire qui ont dû affronter des termes tels que « corpus théorique » de Marx et d’Engels à propos de la fondation du « marxisme » risquent de trouver cette pirouette « dialectique » quelque peu déroutante! Car cette hantise de la non-définition est un véritable leurre. En fait, une seule définition miroite à l’horizon infini du « champ marxiste ». Le marxisme, c’est, nous a-t-on appris, l’ensemble des discours énoncés par ceux qui se proclament « marxistes »,quelque théorie qu’ils professent et quoi qu’ils fassent. Mais il n’en est pas moins clair, et nul ne peut s’y tromper, que la variante « léniniste », rarement remise en question, occupe dans ce Dictionnaire une place privilégiée. L’on peut d’ailleurs se demander pourquoi cette « entrée », qui appartient d’évidence à la catégorie des « concepts-gouverneurs », ne se termine pas comme la plupart des autres par un minimum de « corrélats » auxquels le lecteur est convié de se reporter. En l’absence de « socialisme scientifique », pourtant traditionnellement donné comme synonyme de « marxisme », le renvoi à un « socialisme » semblait s’imposer. Mais peut-être cette « entrée » qui, en dépit des concessions de l’auteur à la légende marxiste, pose quelques problèmes susceptibles de remettre en cause le dogme du « socialisme réel » risquait-elle de troubler la clientèle profane ? Si les responsables d’un Dictionnaire critique se doivent de manifester quelque tolérance, il ne convient pas pour autant qu’ils se montrent téméraires en attirant l’attention sur l’entrée Socialisme si peu conforme aux thèses léninistes qu’ils défendent.

Socialisme

En effet, pour S. Séverac, auteur de cette entrée, « le socialisme ne peut mûrir qu’avec le capitalisme lui-même, c’est-à-dire qu’il ne peut procéder, comme critique et comme transformation pratique, que d’un capitalisme qui, ayant pleinement déployé sa réalité, donc ses contradictions, permet à la fois leur appropriation scientifique et leur dépassement révolutionnaire : c’est là le double objet du ‘ socialisme scientifique’ fondé par Marx (!). Le socialisme scientifique est donc l’expression adéquate, mais aussi l’instrument de lutte du prolétariat (!) comme classe consciente de soi et déterminée par l’histoire à renverser et à dépasser le mode de production capitaliste et l’organisation bourgeoise de la société » (p. 817). P. Séverac veut distinguer un Lénine pour qui « le socialisme vivant, créateur, est l’œuvre des masses elles-mêmes » — « versant éthico-politique » de l’idée socialiste — et un Lénine qui adhère aux vertus du « capitalisme d’Etat » et de l’ « efficacité économique » maximale « au risque d’un Etat hypertrophié » — aspect « socio-économique » du socialisme comme « idée ». Et l’auteur de se demander, reprenant la leçon d’une certaine école marxiste qui a toujours su respecter l’héritage scientifique et éthique du « fondateur », « si l’on n’assiste pas purement et simplement à la formation en U.R.S.S. d’une exploitation de type capitaliste, à ceci près que les exploiteurs se trouveraient entièrement intégrés à l’Etat. Il ne peut dès lors plus être question du tout de socialisme mais tout simplement de capitalisme d’État et d’une classe sociale dominante qui serait une bourgeoisie d’Etat « (p. 820).

Minima moralia

L’entrée « Communisme », rédigée par J.-F. Corallo (p. 177-182), mérite également une mention pour son apport critique. Ses cinq sections trahissent, par leurs seuls titres, la remise en question du canon léniniste proposé par le Dictionnaire : « 1) Le communisme est-il une utopie ? 2) Le communisme est-il autre chose qu’une utopie ? 3) Le communisme comme tendance. 4) Le communisme, nouvelle vision du capitalisme. 5) Le concept de communisme, éléments d’évaluation. » Mais pas plus que dans l’article « Socialisme » , le lecteur ne trouvera cette « définition » lumineuse offerte par les auteurs du Manifeste communiste :

« L’ancienne société, avec ses classes et ses conflits de classes, fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous. »

Dans l’article « Démocratie », l’auteur de l’entrée « Socialisme » complète l’approche critique de la conception léninienne et bolchevique de ce problème en oubliant que Trotski, avant de devenir disciple de Lénine, en 1917, avait reconnu et prévu quel serait le rôle du jacobin marxiste, futur fondateur de l’Etat « soviétique ».

« Les dirigeants communistes, se contente-t-il d’affirmer, ne sont jamais parvenus à poser simultanément (?) la question de la démocratie dans l’Etat et dans le parti. (…) La question de la démocratie ne cesse pas pour autant de se poser avec insistance, notamment lorsque le marxisme (?) aura reconnu les limites puis l’échec politique du socialisme soviétique (?). »

Même ce marxisme est absent de l’article « Eurocommunisme » (p. 335-340), lacune dont l’intérêt est rehaussé par le fait que l’auteur, C. Buci-Glucksmann, a omis toute référence aux… « fondateurs ». Il est vrai qu’elle concentre son intérêt non sur les chances d’un mouvement ouvrier régénéré, mais sur la formation de vrais « partis marxistes » dans une Europe affrontée à la politique néo-stalinienne de « Moscou ».

L’entrée « Stalinisme » (p. 837-841) va-t-elle nous apporter quelque lumière sur ce « Moscou » stalinien ou néostalinien ? Le lecteur sera vite déçu dans ses espérances ! Lily Marcou n’entend pas, en effet, « définir » la « notion multidimen- sionnelle et pluridisciplinaire » (!) qu’est le stalinisme, mais en narrer la généalogie et en commenter la problématique. Quant à l’affirmation selon laquelle: « En fait, bien qu’un riche bibliographie nourrisse la ‘ stalinologie ‘, nous pourrions dire avec Althusser que l’explication marxiste n’a pas encore été donnée de cette histoire faite au nom du marxisme » (p. 840), elle ne risque pas d’être démentie par la bibliographie proposée (p. 840 sq.). Quelques noms et ouvrages relèvent de la catégorie « marxiste » : R. Medvedev, B.I. Nikolaevsky, B. Souvarine, L. Trotski, mais ce sont les auteurs absents de cette liste qui ont fourni « l’explication marxiste » ignorée par Louis Althusser et Lily Marcou. Citons au moins les plus sérieux, pour combler cette… lacune : P. Chaulieu, O. Rühle, T. Cliff, W. Leonhard, H. Marcuse, P. Mattick A. Pannekoek. Bien que n’étant que marxologue, nous pensons néanmoins avoir fourni, pour notre part, une explication matérialiste du phénomène stalinien dans nos travaux, ne fût-ce qu’en montrant que tout lecteur attenC pourrait la trouver chez les deux « classiques » (2). Quelqu’incomplète que soit l’ « Economie » de Marx, quelque embryonnaire que soit sa théorie politique, le fragment d’oeuvre qu’il nous a laissé suffit largement pour éviter le piège de l’idéologie et de toute forme de mystification, qu’elle s’affuble de l’épithète « léniniste », « stalinienne », « maoïste » ou … « marxiste ». Et s’il a fait preuve de « russophobie » dans sa haine de la Russie tsariste, il a été « russophile » dans l’intérêt qu’il a porté au mouvement populiste russe, mouvement que Lénine et son parti n’ont cessé de combattre avant 1917 et qu’ils ont réussi à écraser avant de prolétariser l’immense majorité de la population paysanne.

Dans l’article réservé à cette « Paysannerie » (p. 677-682), G. Labica rappelle certes la sympathie manifestée par Marx et Engels à la commune paysanne — « point d’appui de la régénération sociale en Russie » (Marx) — , mais pour la banaliser aussitôt : « L’histoire écartera cette perspective » (p. 678). L’histoire a bon dos, surtoutr lorsque les chefs de parti et d’Etat, lorsque des « révolutionnaires professionnels » ou des « avant-gardes » se chargent d’interpréter ses sentences avant d’en devenir les exécuteurs. Mais à quoi et à qui Marx pensait-il en imaginant, avec Engels, que la Russie avait une « chance » quasi unique de passer du « despotisme asiatique » à un socialisme sui generis, à travers une étape de transition différente de celle qu’il avait scientifiquement établie en analysant l’ « anatomie » du système capitaliste ? Allons-nous enfin l’apprendre en ouvrant le Dictionnaire à l’article « Transition » ?

Transition

A la vérité, c’est dans cette entrée que l’amalgame du vrai et du faux livre au lecteur, en un raccourci magistral, la plus aberrante des déformations que la pensée des « fondateurs » a eu à subir de la part des apologistes de ce socialisme réellement inexistant mais pourtant manifestement barbare. Quelle méthode de camouflage de la réalité M. Gode- lier, spécialiste de la « transition », a-t-il dû appliquer pour naturaliser « socialiste » une monde qui est l’exact opposé de tout ce que les penseurs socialistes, utopiques ou scientifiques, ont imaginé au XIX° siècle: Pour répondre à la « question fondamentale » qui est « celle du passage au mode de production socialiste » (p. 901), Maurice Godelier feint de s’appuyer sur Marx en argumentant en faveur de la thèse du « passage » au socialisme de plusieurs pays économiquement arriérés, sans franchir la phase de développement définie par Marx comme « bourgeoise » et « capitaliste » : « Il est clair », admet notre spécialiste de la Transition, « que pour Marx, ce passage devait s’accomplir au sein des sociétés capitalistes les plus développées. Dans ses lettres à Tchoukovski (sic) (1877) et à V. Zassoulitch, il reconnaît la possibilité de passer à un mode de production socialiste sans parcourir tout le développement du capitalisme. Mais il considère ce cas comme une exception. Or, l’histoire (?) s’est engagée dans une autre direction, dont le marxisme (?) n’a pas encore produit l’analyse théorique. » On le voit, l’auteur commence par souscrire à l’évidence. Il adhère sans réserve aux thèses du « matérialisme historique » (Marx se borne à parler de la « conception matérialiste de l’histoire »), qu’Engels a en quelque sorte codifié en comparant Marx à Darwin et en lui prêtant deux grandes « découvertes » scientifiques : la loi de  l’évolution de l’histoire et la loi « particulière » du mouvement qui domine le mode de production capitaliste et la société bourgeoise créée par celui-ci (loi de la plus-value ou de la valeur). Que cette codification formelle soit juste ou non, il ne s’agit pas d’en discuter ici. Elle est de toute manière incompatible avec un « marxisme » qui proclame « prolétarienne » et « socialiste » une révolution qui ne remplit aucune des conditions essentielles posées par le « matérialisme historique ». Il s’ensuit une seule alternative, disons un dilemme qui exclut un troisième terme, une troisième issue : ou bien les découvertes de Marx ont un caractère scientifique, et dans ce cas le mode de production de la Russie moderne doit être caractérisé et défini comme capitaliste ; ou bien ce mode de production est réellement socialiste, et dans ce cas la théorie sociale de Marx n’a rien de scientifique, et, les « lois » s’étant révélées contredites par les soixante-cinq années d’expérience historique de la Russie dite soviétique, il faut abandonner le découvreur et sa conception matérialiste de l’histoire.

Nouvel escamotage : M. Godelier se garde de rappeler l’argument complet et essentiel des deux textes de Marx restés inédits du vivant de leur auteur. La première lettre fut adressée en français non à un « Tchoukovski » inexistant, mais à un journal russe paraissant à Saint-Pétersbourg, en réponse à un article du sociologue populiste, N. Mikhaïlovski, polémiquant contre l’économiste I.G.  Joukovski, défenseur des thèses du Capital. La seconde lettre était une réponse à la révolutionnaire populiste Vera Zassoulitch qui, au nom de son « parti socialiste », pour qui les perspectives de survie de la commune rurale russe était « une question de vie ou de mort », interrogeait ainsi l’auteur du Capital : était-il d’accord avec ses disciples russes se disant « marxistes » et prédisant, au nom de Marx et du « socialisme scientifique », la ruine imminente de la commune rurale et l’avènement fatal, à plus ou moins longue échéance, du règne de la bourgeoisie et du capitalisme ?

Dans les deux réponses, Marx, qui avait appris le russe « pour pouvoir juger en connaissance de cause du développement économique de la Russie contemporaine », prend le parti des populistes contre les « marxistes » russes. « Je suis arrivé, écrit-il en 1877, à ce résultat: si la Russie continue à marcher dans le sentier suivi depuis 1861 (début de l’émancipation paysanne, M.R.), elle perdra la plus belle chance que l’histoire ait jamais offerte à un peuple, pour subir toutes les péripéties fatales du régime capitaliste » (Oeuvres, Pléiade, t. II, 1979, p. 1553). Et rappelant l’esquisse historique offerte dans Le Capital sur l’accumulation primitive, seule valable pour la compréhension du passage, en Europe occidentale, de l’économie féodale à l’économie capitaliste, Marx en applique la leçon au cas de la Russie : « Si la Russie tend à devenir une nation capitaliste à l’instar des nations de l’Europe occidentale, et pendant les dernières années elle s’est donnée beaucoup de mal en ce sens, elle n’y réussira pas sans avoir préalablement transformé une bonne partie de ses paysans en prolétaires; et après cela, amenée une fois au giron du régime capitaliste, elle en subira les lois impitoyables, comme d’autres nations profanes. Voilà tout » (op. cit., p. 1554 sq.)

Marx, on le voit, est catégorique ! La conception matérialiste de l’histoire ne saurait être conçue comme un « passe- partout d’une théorie historico-philosophique générale dont la suprême vertu consiste à être supra-historique » (ibid.). Dans le cas de la Russie, l’évolution historique offre aux masses paysannes une « chance » d’échapper aux « lois impitoyables » du capitalisme, bien que l’émancipation des serfs n’aille pas dans ce sens.

Dans les brouillons de sa réponse à Vera Zassoulitch, Marx revient sur ce problème, réaffirmant son espoir de voir la commune paysanne russe « s’incorporer tous les acquêts positifs élaborés par le système capitaliste sans passer par ses fourches caudines » (brouillon n°3, op. cit., p. 1556). Sa sympathie va à Tchernychevski et aux populistes, non aux doctrinaires russes qui se réclament de son nom : « Les ‘Marxistes’ russes dont vous me parlez me sont tout à fait inconnus. Les Russes avec lesquels j’ai des rapports personnels entretiennent, à ce que je sache, des vues tout à fait opposées » (brouillon n°2, p. 1561). Les vrais ennemis de la commune agricole comme de la coopérative ouvrière (artel), ce sont l’Etat et les « amateurs russes du système capitaliste », ces « nouvelles colonnes sociales ». « Ce qui menace la vie de la commune russe, ce n’est ni une fatalité historique ni une théorie: c’est l’oppression par l’Etat et l’exploitation par des intrus capitalistes, rendus puissants aux frais et dépens des paysans par le même Etat » (brouillon n° 2, p. 1569). « L’Etat a fait pousser en serre chaude des branches du système capitaliste occidental qui, sans développer aucunement les prémisses productives de l’agriculture, sont les plus propres à faciliter et précipiter le vol de ses fruits par des intermédiaires improductifs. Il a ainsi coopéré à l’enrichissement d’une nouvelle vermine capitaliste suçant le sang déjà si appauvri de la ‘ commune rurale ‘ » (brouillon n° 1, p. 1561).

Marx raisonne ici non en… marxiste, mais en critique et en ennemi de ces générations de marxistes russes qui, à partir du mythe d’Octobre 1917, réussiront à substituer à l’ancienne classe dominante et à leur tsar, en quête de capitaux étrangers, leur propre système de capitalisme d’Etat.

Qui nierait que l’appareil de parti et d’Etat bolchevique a jeté la Russie essentiellement paysanne et agricole et sporadiquement prolétarienne et industrielle, sous les « fourches caudines » de l’accumulation du capital dans ses formes classiques, et sans respecter les libertés démocratiques conquises par les Etats bourgeois depuis 1789 ? Qui oserait douter que le « socialisme » institué par décret et la « collectivisation » décrétée a pris l’allule d’un « génocide » faisant perdre au peuple russe la « chance » d’une transition directe vers le socialisme ? Et si cette « chance » a pris en février 1917 l’aspect des « soviets », c’est encore Lénine et son parti qui ont tout fait pour que le peuple russe ne puisse y trouver le point de départ de sa régénération sociale. Accusé de capituler devant la bourgeoisie et « ses suppôts intellectuels petit-bourgeois », Lénine ne cachait pas qu’il préférait le capitalisme d’Etat à toute autre forme de socialisation. Ses critiques ne comprenaient rien au « caractère de la transition du capitalisme au socialisme », étant donné que le pouvoir soviétique n’avait rien à craindre du capitalisme d’Etat, le pouvoir des ouvriers et des pauvres étant assuré. En fait, « tant que la révolution tarde encore à ‘éclore’ en Allemagne, notre devoir est de nous mettre à l’école du capitalisme d’Etat des Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l’implanter en Russie encore plus vite que ne l’a fait Pierre Ier pour les mœurs occidentales, sans reculer devant l’emploi de méthodes barbares contre la barbarie » (Lénine, « Sur l’infantilisme de gauche…« , Pravda, mai 1918).

Lénine n’est jamais à court d’analogies historiques et il sait prendre son bien marxiste partout… sauf chez Marx lui-même. Et si les fonctionnaires et managers bolcheviks ont parfaitement assimilé les leçons du Capital, c’est pour en tirer les méthodes bourgeoises d’exploitation modernes, combinées avec les méthodes de « coopération » déjà connues dans l’Antiquité : « Cette puissance des rois d’Asie et d’Egypte, des théocrates étrusques, etc., est, dans la société moderne, échue aux capitalistes, qu’il s’agisse du capitaliste isolé ou, comme dans les commandites, des sociétés par action, etc., du capitaliste collectif » (Le Capital, Pléiade, op. cit., p. 873).

Seuls des fidèles de la nouvelle foi, éblouis par le charisme de Lénine et les exploits du parti bolchevique, mais vivant et pensant confortablement hors des frontières du « monde socialiste », peuvent rester aveugles devant la criante similitude de la genèse du capitalisme d’Etat en Russie et celle du capitalisme privé en Occident, genèse que Marx a évoqué  en ces termes : « Le capital (arrive au monde) suant le sang et la boue par tous les pores » (ibid., p. 1224).

Nous recommandons à M. Godelier et à ses corréligionnaires la relecture attentive du Capital. Et si cet effort est au-dessus de leur force, ils peuvent tout simplement se reporter à la page 678 du Dictionnaire où Labica cite la fin de la lettre de Marx à Vera Zassoulitch: l’avertissement à l’adresse des marxistes russes ennemis des populistes est clair. Près d’un an avant sa mort, signant avec Engels la préface à une traduction russe du Manifeste communiste, Marx a encore tracé pour la Russie la même perspective: celle d’un communisme, oeuvre des paysans. Pourtant il faisait cette réserve: « Si la révolution russe donne le signal d’une révolution ouvrière en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste. »

Aussi conseillait-il une « tactique » conforme à ses enseignements, donc tenant compte des « conditions économiques et politiques » de la Russie.

Notes de la BS:

[*] Voir aussi la critique de cet article parue dans Tel: « Marxisme et guerre« .

Note d’origine:

2 Cf. « Le Mythe d’Octobre », dans M. Rubel, Marx critique du du marxisme, Paris, Payot, 1974. Voir aussi, Staline, monographie illustrée, parue chez Rowohlt, R.F.A., 2« éd., 1980.


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