1992-09 Algérie: la montée du FIS [PO]

Article d’Emile Gallet paru dans Trotskyist International N° 09 (Sept-Dec 1992) sous le titre The menace of Islamic fundamentalism et mis en ligne en français sur le site de Pouvoir ouvrier.

Algérie: La montée du FIS, le coup d’Etat et les tâches des travailleurs

En 1962, l’Algérie était à l’avant-garde des forces luttant contre l’impérialisme. Au bout de huit ans d’un combat sanglant et courageux contre l’impérialisme français, le Front de Libération Nationale (FLN) arrachait finalement l’indépendance. Celle-ci représentait une victoire pour tous les travailleurs du monde. Mais de manière tragique cette lutte victorieuse fit place le 19 juin 1965 à une dictature monolithique. Trois années de lutte fractionnelle au sein du FLN avaient ouvert la voie au coup d’Etat de Boumedienne et de l’Armée Nationale Populaire (ANP).

Aujourd’hui, à l’image des partis staliniens sur lesquels il a calqué une bonne partie de sa pratique et de sa structure interne, le FLN est brisé à jamais. Haï par la grande majorité de la population, et notamment par la jeunesse, le FLN a été balayé de la scène politique par les événements liés aux résultats des élections parlementaires de la fin de 1991, elles-mêmes conséquence de sa fuite en avant depuis le soulèvement populaire de 1988.

A la suite du premier tour des élections parlementaires, le 26 décembre dernier, les intégristes du Front Islamique de Salut (FIS) étaient quasiment assurés d’une majorité à l’Assemblée Nationale au deuxième tour, programmé pour le 16 janvier. Refusant la politique de “cohabitation” avec le FIS prônée par Chadli, l’ANP avança sa “solution” brillante : démissionner le Président et envoyer les chars dans les rues d’Alger. Depuis, c’est l’état d’exception, les arrestations multiples, les attaques contre les faibles libertés démocratiques récemment acquises. Tout rentre dans l’ordre dictatorial bien-aimé des généraux de l’ANP.

Sauf que plus rien ne sera comme avant. Les masses algériennes ont changé. Elles ont goûté à une certaine liberté; elles ne l’oublieront pas si facilement. Reste à trouver une direction et une politique de masse dignes des espoirs de la population travailleuse, forte de 20 millions de personnes. Une chose est sûre : ni le FLN ni le FIS ne peuvent répondre aux besoins brûlants des masses.

La montée du FIS constitue un double désaveu pour la politique du FLN. Premièrement, en exprimant par les urnes le rejet de la politique d’austérité menée par la parti nationaliste, la population lui a infligé un revers cuisant. Le taux de chômage étant au-dessus de 25%, il y avait de quoi protester!

Deuxièmement, le FIS, qui a été le facteur externe le plus important dans l’effondrement du FLN, est largement la création inconsciente de ce dernier. La politique équivoque à l’égard de l’islam et des grands propriétaires terriens, conséquence des limites de la politique nationaliste du FLN, liée aux conditions de misère imposées par la politique du FMI et appliquées avec zélé par le FLN, ont créé les conditions dans lesquelles les intégristes de toutes sortes, et finalement le FIS, ont pu se présenter comme une opposition radicale au pouvoir en place, et s’épanouir parmi les couches les plus pauvres de la société, faute d’une alternative révolutionnaire.

Dès le début, le FLN et, derrière lui, l’ANP, ont joué le rôle de pompiers pyromanes.

Le FLN et l’islam

Sur le plan formel, le FIS a été crée en février 1989, proclamant dès sa fondation 3 millions d’adhérents! Mais ses racines se trouvent déjà dans l’histoire de l’Algérie d’après l’indépendance, et sont manifestement entremêlées avec la politique du FLN à l’égard de l’islam.

Dès 1956, le FLN a cherché à faire de l’islam le fondement de l’identité algérienne. La codification légale de cette politique s’est faite en 1976, quand le FLN a fait adopter une Charte Nationale, dont l’Article 2 déclare que “L’Islam est la religion d’Etat”. Selon cette même charte, le Président doit obligatoirement être de confession musulmane, et le projet entier du FLN peut être résumé ainsi : “l’édification du socialisme en Algérie s’identifie avec l’épanouissement des valeurs islamiques.” (1)

Pendant la lutte contre l’impérialisme, l’islam, comme bien d’autres éléments de la culture arabe, constituait pour la population une manière de s’identifier face à l’occupant. Il ne faut pas sous-estimer l’acharnement de l’Etat français à l’égard de la culture indigène : en 1938 la langue arabe elle-même était qualifiée de “langue étrangère” en Algérie! Les dirigeants du FLN, bons populistes, ont utilisé la rhétorique islamique et l’influence des imams auprès des masses pour appuyer leur combat indépendantiste.

L’alliance avec l’islam n’était que l’expression du caractère mixte du FLN, de sa politique nationaliste petite-bourgeoise qui refusait de rompre définitivement avec l’ordre de la propriété privée des moyens de production, cherchant une “troisième voie” de compromis entre les classes hostiles.

Un compromis qui, par définition, ne pouvait se faire qu’aux frais de l’une d’entre elles. Le choix final du FLN était clair.

Entre 1964 et 1966, à l’instar des Frères musulmans egyptiens dirigés par Sayyed Qutb, les intégristes algériens militaient autour d’une revue, “El Qiyam” (“Les valeurs”). Leur objectif était de contrer l’influence de la gauche, notamment à l’égard des terres agricoles, de l’éducation et de l’”autogestion”. Première victoire : Ben Bella, revendiquant “le socialisme islamique”, rendait obligatoire l’enseignement de l’islam dans l’Education nationale. Le coup d’Etat de Boumedienne a mis fin à l’apparition publique des intégristes, tout en laissant intacts les compromis faits avec la mosquée .

Au cours des années 70, la politique de Boumedienne a aggravé les erreurs du FLN à l’égard de l’islam : un coup à gauche, un coup à droite, mais toujours des compromis dans le but de renforcer la position bonapartiste du FLN en général, et du Président en particulier. C’est au cours de cette période que le FLN a allumé la mèche qui allait permettre l’explosion actuelle de l’intégrisme.

Craignant la réponse réactionnaire des campagnes à sa politique future, le FLN avait tenté de désamorcer celle-ci. Ainsi, en septembre 1970, le Ministre de “l’Enseignement originel et des Affaires religieuses” lançait une campagne de masse contre “la dégradation des mœurs” (c’est-à-dire l’influence de l’Occident), visant notamment “le cosmopolitisme, l’alcoolisme (et) le snobisme”. (2) Quelques mois plus tard, c’est une campagne d’arabisation, autre cheval de bataille des intégristes à l’époque et depuis, qui était mise en avant par le FLN.

En février 1971, cherchant une légitimité à gauche, Boumedienne annonça la nationalisation de 51% des cinq sociétés pétrolières françaises exploitant des bassins pétroliers algériens. Dix mois plus tard, c’est la propriété terrienne qui est sous la sellette, avec la mise en œuvre de la “révolution agricole”.

Visant apparemment les 3% de la population qui possédait 25% des terres, cette politique ne constituait nullement une “révolution”. La fondation juridique de la propriété privée n’était pas entamée; la tâche principale de la réforme était de rationaliser la distribution des terres et de diminuer la taille des plus grandes parcelles. L’expropriation n’était pas à l’ordre du jour : les propriétaires touchés seraient entièrement remboursés en 15 ans, et entre-temps, toucheraient un intérêt annuel de 3,5% sur la valeur de leur propriété.(3)

Inévitablement, et malgré les attaques préalables sur “le snobisme” etc, cette réforme soulevait un tollé parmi les grands propriétaires, qui refusaient tout changement, même mineur, des rapports de classe à la campagne. Ils étaient soutenus sur les plans idéologique et organisationnel par les intégristes, qui pendant la période 1972-1976 ont systématiquement visité les grands propriétaires terriens pour leur apporter leur soutien. (4)

Pire, les alliés logiques de toute réforme, les paysans et les travailleurs agricoles, étaient également hostiles à la politique du FLN, tant à cause de la manière par laquelle la “révolution” était effectuée, qu’à cause de ses conséquences finales.

Le dédain du FLN pour les paysans se traduisait, dans cette drôle de “révolution”, par l’absence totale de tout rôle pour les travailleurs à la campagne. Les coopératives qui étaient le fruit de la réforme étatique étaient sous-financées, faiblement soutenues, et n’avaient pas le choix de leurs terres, accordées par l’appareil d’Etat. Finalement, l’envoi des “brigades de volontaires” estudiantins – souvent composées des étudiants proches des staliniens du Parti de l’Avant-garde Socialiste (PAGS) – à la campagne pour mener à bien la “révolution” – de façon bureaucratique – provoquait les propriétaires réactionnaires et ne mobilisait en rien les paysans et les travailleurs agricoles contre les restes féodaux.

Cette politique avait pour origine une restructuration profonde de la société algérienne menée par le FLN. Pendant les années 70 on assista à un véritable “exode rural”. L’urbanisation rapide, qui allait de paire avec la promotion de l’industrie, conduisit à une explosion des bidonvilles autour d’Oran, d’Alger et de Constantine, où habitaient plus de 500.000 travailleurs au début des années 80.

Ces nouveaux travailleurs, venus de la campagne, n’avaient pas les mêmes traditions que ceux qui avaient souvent participé aux campagnes “d’auto-gestion” des années 60. Le milieu des années 70 constitue une date charnière : “A partir de cette date, on assiste véritablement à la substitution d’une classe ouvrière par une autre.” (5)

En tout cas, le FLN avait bien préparé sa politique pour empêcher que les travailleurs ne s’expriment. Pour le FLN la classe ouvrière était un outil, un pion dans son jeu entre l’impérialisme et la bourgeoisie algérienne.

De la rhétorique sur la réforme agricole à la politique bureaucratique de la confédération syndicale l’UGTA, le FLN cherchait à maîtriser tout débordement éventuel : “Denier à la classe ouvrière toute action autonome et tout cadre d’auto-détermination, tel est l’objectif prioritaire de l’Etat algérien. Le syndicat a, dans cette optique, une fonction bien précise.” (6)

Délaissés par le FLN, ignorés ou manipulés par l’UGTA, les travailleurs algériens n’avaient rien à espérer, côté régime. C’est ce qu’ils ont fait savoir en 1977 par une série de grèves dans les docks, les boulangeries et les hôpitaux et aux chemins de fer, qui ont ébranlées le pouvoir.

Comme cela était en fin de compte prévisible, le double jeu du FLN n’a fait qu’aliéner tout le monde. Loin d’assurer sa domination à la campagne ou de révolutionner la production agricole, le FLN y a créé une bombe à retardement.

La montée des intégristes

Assez rapidement, le FLN a compris que la situation commençait à lui échapper. Craignant une réponse trop forte des campagnes, et aussi l’influence croissante du PAGS, les nationalistes au pouvoir ont encore effectué une virage à droite. En 1976 la campagne d’arabisation était relancée.

En même temps une vague de construction de nouvelles mosquées a commencé à déferler sur l’Algérie, vague qui n’a fait que croître pendant 15 ans. Largement financées par les propriétaires terriens, (7) ces nouvelles mosquées profitaient d’une acceptation tacite de l’Etat, qui fermait les yeux lors de la construction – souvent sauvage – de ces milliers de nouveaux lieux de culte.

En 1981, à Laghoaut dans le sud de l’Algérie, cette rivalité muette entre le gouvernement et les intégristes a conduit à l’affrontement physique, quand un policier fut poignardé par les barbus. Mais, en général, les intégristes ont mené un travail plus caché, se construisant au sein des communautés à travers le lancement de milliers d’associations culturelles et sportives, avec, là encore, l’appui déclaré ou caché du gouvernement.

Le feu vert était donné aux réactionnaires. Les facultés devenaient le centre d’une série de combats – souvent sanglants – entre la droite et la gauche avec, comme toile de fond, l’intégrisme.

Un chercheur a décrit cette période ainsi : “de 1976 à 1980, les intégristes réussiront, de connivence avec le régime, à réduire à néant l’influence des marxisants auxquels seront portés des coups sévères, dont ils ne se releveront pas; un résultat obtenu par intimidation, convocations, et interrogations policières, et par des expéditions punitives organisées ponctuellement par les intégristes.” (8)

Les intégristes algériens, sunnites, ont toujours récusé toute influence de l’Iran chi’ite. Et pourtant, il est évident que l’élan réactionnaire qu’a donné la prise de pouvoir par Khomeiny, à la suite de la révolution iranienne de 1979 et de la chute du Chah, a encouragé les intégristes musulmans partout dans le monde, et notamment en Algérie.

En 1981 Mustapha Bouyali, ancien maquisard, créé le Mouvement Algérien Islamique Armé (MAIA). Menant diverses actions armées, le MAIA n’arrivait qu’à embarrasser le pouvoir, qui fut pourtant soulagé quand Bouyali fut tué par l’armée en janvier 1987.

Pendant ce temps, le FLN continuait à faire des concessions systématiques aux intégristes. La montée du mouvement indépendantiste berbère au début des années 80 était reçu par un “non-lieu” sanglant de la part du FLN. Interdiction des manifestations culturelles, répression policière de la grève générale, toute la politique du gouvernement allait dans le sens des revendications farouchement arabophones et anti-berbères des intégristes.

Le summum de cette politique réactionnaire de compromis avec l’islam est venu à partir de 1980, au moment des discussions sur le nouveau Code de la Famille. Avant que celles-ci n’aient pu commencer, une nouvelle loi fut promulguée qui interdisait à la femme de voyager à l’étranger sans l’accord de son mari! La version finale du Code, adoptée en mai 1984, n’était guère meilleure. Selon l’un des articles le plus réactionnaires, la femme est obligée “d’obéir à son mari, de lui accorder des égards en sa qualité de chef de famille” et de“respecter les parents de son mari et ses proches”.

Après un divorce – qui, il faut le rappeler, prive la femme de son logement – la garde des enfants revient au mari dès qu’un garçon a passé l’âge de dix ans. Et, comme on l’a vu lors des élections municipales de 1990, le mari avait le droit de voter à la place de sa femme.

Toute cette politique fut un désastre. En cherchant à apaiser les esprits aigris des intégristes, le FLN n’a fait que jeter de l’huile sur le feu. Longtemps avant l’organisation des “barbus” à l’échelle nationale, les années 80 furent marquées par une série d’attaques des intégristes contre les femmes – souvent des étudiantes – qui étaient vêtues de façon “indécente”, c’est-à-dire sans le hidjeb, ou qui portaient une robe trop courte. Insultées, tabassées, aspergées d’acide, des centaines de filles ou de jeunes femmes étaient agressées par les “fidèles de Dieu”.

Sur le même registre, les affrontements entre militants de gauche et les intégristes sont devenus plus durs. Le point culminant de ces batailles eut lieu le 2 novembre 1982, au campus de Ben Aknoun à Tizi-Ouzu, quand des étudiants intégristes tuèrent Kamal Amzal, militant trotskyste du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (SUQI).

La répression anti-intégriste qui suivit ce meurtre aboutit à la tenue d’une réunion de protestation à Alger, le 12 novembre 1982, où un Appel islamiste fut adopté. (9) Signé, entre autres, par Abbassi Madani, dirigeant du FIS aujourd’hui emprisonné, le document appelle à l’instauration intégrale de la loi islamique, la Charia, et se concentre sur des questions traditionnelles de l’intégrisme comme la défense de la propriété privée à la campagne et l’opposition à la participation des femmes à l’emploi, à la mixité dans l’éducation et “à la dégénérescence de la cellule familiale.”

Emprisonnés à la suite de cette réunion, les signataires recevaient le soutien d’une manifestation, dont les organisateurs – y compris Ali Belhadj, autre figure de proue du FIS – étaient à leur tour arrêtés et emprisonnés.

Tout était en place. Sous l’emprise du “parti unique”, les intégristes menaient un travail à la fois clandestin et ouvert. Profitant à fond de la complaisance du régime, les islamistes se trouvaient dans une position où, “à l’ombre des minarets et des lieux de culte improvisés, (ils pourraient) travailler tranquillement à aiguiser l’esprit de fronde.” (10)

1988 : l’ouverture des vannes

Et pourtant, quand en 1988 la fronde est venue frapper aux portes du pouvoir, les intégristes n’étaient pas à l’origine du mouvement. Mais, tragiquement, ce sont eux qui ont pu profiter le plus de la période révolutionnaire ouverte en Algérie depuis la révolte des masses à l’automne 1988 et le vacillement permanent du régime.

La révolte des masses en octobre était d’abord le résultat de la politique gouvernementale. Sa compromission avec les instructions du FMI à propos du remboursement de la dette écrasante avait mené à une flambée du chômage, notamment parmi les jeunes, à une pénurie alimentaire, à une remise en cause systématique des acquis sociaux et à une augmentation des taxes et des impôts.

La classe ouvrière, qui est passée de 13% de la population active en 1966 à 29,2% en 1983 (11), a été la première à subir les coups du chômage. Pendant les années 80 le nombre d’emplois créés chaque année a diminué de 40%. “C’est une véritable désindustrialisation qui est menée depuis 1980” a écrit un chercheur. (12)

Ce processus s’est renforcé à partir de la chute des prix pétroliers sur le marché mondial en 1986. Les hydrocarbures représentant 98% de la valeur des exportations algériennes, l’inévitable se produisit, et en 1987, les recettes extérieures de l’Etat diminuèrent de 30%. Cherchant toujours un accord avec l’impérialisme et non l’affrontement, le FLN plia le genou encore une fois et renvoya la facture aux masses.

La place centrale qu’occupe la classe ouvrière dans tout mouvement révolutionnaire en Algérie a été démontrée par les événements d’octobre 1988. Le mouvement de masse des jeunes qui a conduit à l’état d’urgence et au massacre de plus de 500 personnes par l’ANP a été déclenché par une simple grève à l’usine de construction de véhicules industriels SNVI de Rouiba, forte de 10,000 travailleurs. Rapidement, une grève générale fut déclarée et la jeunesse, affamée par la politique du FLN et assoiffée de liberté, descendit dans la rue.

Parmi les combats les plus durs avec l’ANP, il y eut ceux qui se déroulèrent autour de la mosquée Bab-el-Oued, où Ali Belhadj était le prédicateur. Ne faisant que suivre l’action des masses et non l’initier, les intégristes étaient pourtant bien placés pour en profiter.

Présents sur le terrain, ayant mené un travail d’opposition à la politique gouvernementale de longue haleine, Belhadj, Madani et leurs confrères étaient perçus comme la voix des opprimés face à un pouvoir sourd et féroce.

Ce ne sont pas seulement les masses qui ont perçu les dirigeants intégristes ainsi. En novembre 1988, le Président Chadli, profondément ébranlé par la férocité de la révolte d’octobre, a commencé sa politique de réforme politique qui allait mener tout droit au coup d’Etat de janvier 1992.

L’un de ses premiers actes fut de recevoir les trois principaux dirigeants intégristes : Madani, Belhadj et Nahnah. Ce dernier avait été emprisonné en 1976 à la suite d’attentats à la bombe, en protestation contre le contenu soi-disant “laïc” de la Charte nationale de 1976.

Le FLN était déjà sensible à la possibilité d’une mobilisation indépendante des masses à l’initiative des intégristes. Deux ans auparavant, en novembre 1986, Chadli avait lancé un avertissement aux intégristes et aux communes qui avaient accepté la construction sauvage de nouvelles mosquées.

Pour contrer la montée des intégristes, le gouvernement avait augmenté le nombre d’imams nommé par l’Etat. Par exemple, à Constantine le chiffre passa de 100 en 1985 à 191 en 1987. (13)

En même temps, cette tentative de récupération ne pouvait être efficace. Les intégristes n’offraient non seulement aux masses la parole de Dieu, mais aussi une critique du pouvoir. A côté, les Khotbas fades prêchées chaque vendredi dans les mosquées d’Etat, écrites par le Ministère des Affaires religieuses, faisaient piètre figure.

Renforcés par leur succès populaire et par leur reconnaissance par le pouvoir, les dirigeants intégristes se sont efforcés de s’organiser. Ils ont songé d’abord à la création d’une organisation essentiellement religieuse, la Rabitat al-Da‘wa (Ligue de la prédication).

Ceci ne correspondait guère aux goûts politiques de certains d’entre eux qui voulaient une organisation d’action de masse, et au début du mois de février 1989 c’est le FIS qui vit le jour. Ce fut d’abord la création d’Abbassi Madani et d’Ali Belhadj.

Ce dernier, ayant une politique cléricale fasciste, prônait la création d’un “Front islamique unifié”. Plus rusé, Madani proposait de mettre l’accent sur le “salut” pour mettre en avant le côté religieux du mouvement. (14) Ceux qui ne voulaient pas suivre les frères-jumeaux barbus ont crée d’autres organisations, se voulant plus “modérées”, comme le Hamas ou encore le Nahdha.

S’appuyant sur la levée de la censure sur la presse écrite, il a lancé un bimensuel, El-Mounquid (“Le sauveur”) en octobre 1989, qui prétendait avoir un tirage de 100.000 exemplaires. Les intégristes n’ont pas perdu de temps à discuter leur programme : les structures internes du FIS sont entièrement autoritaires. Le FIS n’a jamais tenu un congrès, et n’a aucune intention de le faire avant l’établissement de l’Etat islamique. (15)

Pourtant, il a vite gagné de l’influence dans les mosquées, arrivant à contrôler 80% d’entre elles. (16) Par ses dons – bien médiatisés – à un certain nombre de pauvres, et par son organisation d’aide indépendante aux victimes du tremblement de terre de novembre 1989, le FIS a pu se donner l’image d’une organisation à l’écoute des plus opprimés.

Il est devenu rapidement la principale force d’opposition dans le pays, soutenue par les centaines de milliers de jeunes chômeurs déclassés et par des sections de la bourgeoisie des bazars et des intellectuels.

La politique du FIS

Le FIS est une organisation théocratique, profondément réactionnaire, composée de plusieurs ailes. Il y a une aile cléricale fasciste, dirigée par Ali Belhadj et Abdelkader Moghni, farouchement opposée à la participation aux élections, connue sous le nom des Salifiya (“les fondamentalistes”), et deux ailes plus “modérées”, les Djazara (“algérienistes”) et les Bennabistes (d’après le nom d’un imam “modéré”, mort pendant les années 70).

Il paraît qu’Abbassi Madani maintient l’équilibre entre ces tendances, définissant ainsi la politique du FIS. (17) Dans le cas d’un mouvement d’envergure de la part des travailleurs algériens, il semble clair que le FIS tout entier évoluerait rapidement vers le fascisme.

Le FIS s’est construit sur la base d’une politique populiste, prônant à la fois des “revendications populaires”, dénonçant le “manque de justice dont sont victimes les travailleurs” et s’appuyant sur la “nécessité urgente de mettre un terme à l’aggravation inquiétante du chômage.” (18)

Mais ces positions ne sont là que pour cacher la politique fondamentale du FIS, qui est celle de la défense farouche de la propriété privée, (19) la “distribution des terres aux méritants” (20) et la “réexamination” de la propriété publique, c’est à dire la dénationalisation. Une politique qui menerait tout droit à l’exploitation accrue des travailleurs, à un front populaire entre les travailleurs, la bourgeoisie et la mosquée (voir notre encadré sur les syndicats).

Mais, à la limite, ce n’est pas la politique économique du FIS qui a été à l’origine de son soutien populaire. Ce dernier vient aussi de son appel réactionnaire aux valeurs islamiques qui donnent à chacun sa place (notamment les femmes! Voir notre encadré), et qui permettent aux jeunes chômeurs déclassés de se sentir (faussement) valorisés.

Un élément fondamental de cette démagogie est le rejet de tout ce que peut offrir l’Occident, le bien comme le mal. Ainsi Madani, de façon classique pour l’extrême droite, s’insurge contre “la pensée occidentale moderne”, qui pour lui est incarnée par Machiavel, Marx et les “Protocoles des Sages de Sion”, faux document anti-sémite notoire. (21)

D’autre part, ce sont les paroles autoritaires et fascisantes tenues par les dirigeants du mouvement, et notamment par Ali Belhadj, fasciste clérical, qui ont galvanisé les damnés de la terre : “Le mot liberté est au nombre des poisons maçonniques et juifs, destinés à corrompre le monde sur une grande échelle (…) L’idée de souveraineté du peuple contredit fondamentalement nombre de versets du Coran.” (22)

A la place de la “souveraineté du peuple”, Belhadj prône la création d’une théocratie fasciste où le droit de changer la loi “n’appartient ni au gouvernant ni au peuple, mais à des savants qui connaissent les règles de l’interprétation en même temps que les conditions temporelles dans lesquelles vivent les sociétés dont ils font partie.” (23)

Ceci signifie clairement que le FIS instaurerait une dictature sanglante sous laquelle tous les droits démocratiques seraient supprimés.

Comme l’a expliqué Belhadj, de façon démagogique de sa cellule : “Si le berbériste s’exprime, le communiste s’exprime, ainsi que tous les autres, notre pays va devenir le champ de confrontation d’idéologies diverses en contradiction avec les espérances de notre peuple.” (24) Au début de cette année, le FIS a clairement exprimé sa vision d’un Etat islamique, lors d’une exposition à Alger. Selon le FIS, un tel Etat aurait le devoir de “propager la foi à l’intérieur et à l’extérieur par la persuasion ou la terreur.” (25) Vision terrible pour les femmes, pour les travailleurs et pour toute la population qui cherche une réponse à la crise actuelle qui ne sort pas des pages du Coran.

Le progrès du FIS, les conneries du FLN

A partir d’octobre 88, le FLN a été pris dans l’engrenage. D’un côté, il y avait les masses, écrasées par l’ANP, mais toujours menaçantes. De l’autre, il y avait le FMI, responsable auprès des créanciers impérialistes de la dette énorme de l’Algérie, insistant pour que le gouvernement poursuive sa politique de rigueur. Une politique qui provoquerait sûrement d’autres explosions sociales, plus sanglantes, celles-ci.

La solution trouvée par Chadli et le FLN était de mettre en œuvre une réforme politique, consistant en la libéralisation des lois anti-démocratiques et la promesse d’élections parlementaires et présidentielles.

La constitution était révisée (une fois qu’un nouveau quinquennat présidentiel fut assuré). La censure sur la presse écrite fut levée; les partis politiques – jusqu’aux organisations d’extrême gauche – furent légalisés, tandis que l’ANP se retirait pour la première fois du Comité Central du FLN. En même temps l’économie était ouverte aux investissements étrangers, le commerce extérieur libéralisé. L’on vit alors le taux de change du dinar continuer sa chute.

Bien entendu, les rapaces impérialistes regardaient tout cela d’un bon oeil. Le temps des dictatures militaires était révolu, ont-ils dit : ils ont choisi le rideau de fumée de la démocratie parlementaire pour cacher leur politique anti-ouvrière.

Le FLN, comme ses amis des partis staliniens dans les pays de l’Est, pensait qu’il pourrait se reconvertir au nouveau jeu de “la démocratie”. Il espérait aussi que l’opposition d’une section de la population à la politique anti-féminine du FIS suffirait pour mobiliser les masses contre ce dernier.

A la suite d’une manifestation de 100.000 personnes contre les attaques intégristes contre les femmes, en décembre 1989, le FIS répondit par sa propre manifestation, encore plus grande, avec à sa tête des milliers de femmes musulmanes, voilées.

La reconversion échoua. La première claque fut donnée par les masses lors des élections municipales de 1990, premières élections plus ou moins libres depuis l’Indépendance. Mettant en avant sa dénonciation du FLN et des promesses municipales vis à vis du logement, le FIS prit le pouvoir dans toutes les grandes mairies, recueillant 54% des voix, contre 28% au FLN.

Profondément ébranlé, avec les élections parlementaires promises 12 mois plus tard, le FLN se trouvait le dos au mur. Il misait sur deux effets. D’abord l’incapacité du FIS à mettre en œuvre ses promesses électorales, ensuite un trucage évident des élections : suivant un charcutage digne de Pasqua, il faudrait dix fois plus de voix pour être élu dans les circonscriptions urbaines où prédominait le FIS, qu’à la campagne, chasse gardée du FLN.

Entre-temps, le FIS connut des hauts et des bas. Au début de la crise du Golfe, le financement occulte mais bien connu du FIS par l’Arabie Saoudite embarrassa fortement les intégristes. Les monarchies du Golfe se sont transformées en larbins de l’impérialisme, et ont accueilli les armées “impies” sur “la terre sainte”.

Ceci était lourd de conséquences pour le FIS, qui se présentait comme le défenseur sans faille de l’islam et de “la nation arabe”.

Plus habile que le FLN, le FIS renversa vite la situation en proclamant son soutien à l’Irak, à la tête d’une manifestation forte de plus de cent mille personnes. En février 1991 Belhadj est allé jusqu’à paraître en tenue militaire, attaquant l’ANP pour son inaction et appelant au “djihad”.

Le FLN continuait sa fuite en avant, espérant gagner les voix d’électeurs intégristes en se montrant capable de défendre les “valeurs islamiques”. Ainsi, au début de janvier 91 une nouvelle loi sur l’arabisation fut promulguée qui interdisait la transcription des mots arabes en lettres romaines, envisageait l’arabisation de toute l’éducation nationale en 1997 et interdisait même l’importation des machines à écrire en lettres romaines!

Mais les élections n’eurent pas lieu. A la fin du mois de mai 1991, à moins d’un mois des élections, le FIS basculait. Ayant prévu de participer aux élections, malgré le trucage évident, il sombra dans une politique de confrontation. Craignant que la victoire électorale ne lui échappe, il lança un appel à une grève générale, espérant renverser le pouvoir par la rue. Une manifestation de 100.000 intégristes se déroula à Alger, sous les cris en faveur des élections présidentielles immédiates et de la création d’un Etat islamique.

Et pourtant, le grève générale faisait faillite. N’arrivant à mobiliser ni les travailleurs, ni l’opposition, le FIS était sur le point de scissionner. Une partie de l’organe dirigeant du FIS, le Madjliss El-Choura, autour de Saïd Guechi (aujourd’hui Ministre de l’Emploi!), appela publiquement à la fin de la grève.

Dans la confusion totale, Madani et Belhadj convainquirent les militants que c’était maintenant ou jamais, et ils descendirent encore une fois dans la rue, espérant provoquer un Octobre 88 bis.

Au moins un de leurs vœux fut exaucé : l’armée attaqua les manifestants, instaurant un état d’urgence et tuant au moins 20 personnes. Les élections étaient annulées, les dirigeants du FIS, dont Madani et Belhadj, arrêtés à cause de leurs appels au djihad (Madani) et au stockage d’armes par la population (Belhadj). Malgré une participation réelle des jeunes des bidonvilles aux actions contre l’ANP, le FIS ne put ni mobiliser les masses, ni ébranler l’armée. Le FLN et l’ANP avaient gagné cette partie.

De juin à janvier

Après la faillite de la grève générale du FIS, la situation est devenue de plus en plus claire. L’armée instaura un gouvernement “non-partisan”, dirigé par Ghozali, membre du Comité Central, qui promit des élections “aussitôt que possible”.

Les différences se sont approfondies entre d’un côté Ghozali et le Général Khaled Nazzer, commandant de l’ANP, et de l’autre Chadli et une partie du FLN. Chadli envisageait la possibilité d’une période de “cohabitation” entre lui-même et une majorité parlementaire intégriste. Il a ainsi encouragé Madani à appuyer la participation du FIS aux élections, promises pour la fin de 1991. (26)

Cette acceptation de l’inévitable était refusée par l’ANP. Plusieurs facteurs conduisaient à une hostilité farouche entre l’ANP et le FIS. A maintes reprises, des généraux ont attaqué les projets autoritaires du FIS, disant qu’“il serait intolérable que des hommes arrivant au pourvoir par la démocratie, nous menent à la dictature.” (27) Pourtant, de telles paroles ne pèsent pas beaucoup à côté de l’action systématiquement anti-démocratique de l’ANP depuis la fondation de l’Etat algérien.

Le FIS avait promis une épuration des couches dirigeantes de l’ANP, et n’arrêtait pas de se proclamer le seul héritier légitime de la guerre de l’indépendance. Le goût médiéval du FIS ne pourrait guère plaire à une armée dont les dirigeants étaient formés à l’Occident et qui comptaient toujours avoir accès aux meilleures armes modernes.

Plus important, peut-être, l’ANP avait joué un rôle clé dans toutes les actions du FLN détesté. Son opposition au FIS était peut-être sa dernière chance de retrouver un prestige auprès des masses.

Le 14 décembre, la majorité du FIS gagne la bataille interne, et l’organisation intégriste annonce sa décision de participer aux élections. Celle-ci était annoncé après une manifestation monstre de plus de 200.000 intégristes, au début du mois de novembre. Par la suite, les événements se sont déroulés de façon quasi-inévitable.

Déjà, le 5 décembre, le parlement, toujours presque entièrement dominé par le FLN, avait adopté une loi permettant aux autorités civiles de faire appel à l’armée “pour maintenir l’ordre public”. L’ANP signalait clairement sa volonté de ne pas voir une répétition de juin 91, et encore moins d’octobre 88.

Le 26 décembre, lors d’une élection marquée par 41% d’abstention, le FIS obtient 188 sièges sur 430. Sa campagne, conduite autour du mot d’ordre “Ni charte ni Constitution, mais le Coran et la sunna (loi islamique)” est soutenue par 25,4% des inscrits (48% des votants), ou 3.200.000 personnes.

Le FLN, parti unique sortant, n’a recueilli que 13,8% des voix. L’échec de l’ancien parti de la révolution nationaliste est cuisant. Il est rejeté de tous les bords.

Au deuxième tour, prévu pour le 16 janvier, il semblait évident que le FIS gagnerait une majorité absolue à l’assemblée, même si moins de 26% de la population avait voté pour lui. Et cela malgré les tentatives bureaucratiques du FLN de contourner le processus électoral. Par exemple, au premier tour il fallait marquer un croix à côté du candidat qu’on choisissait. Au deuxième tour, il aurait fallu ainsi indiquer le candidat pour qui on ne voulait pas voter ! (28)

Deux possibilités étaient discutées dans les salons feutrés et les salles enfumées d’Alger. En coulisses, Chadli poursuivait ses discussions avec le FIS : des pourparlers eurent lieu entre Abdelaziz Khellef, aide-de-camp de Chadli et le dirigeant temporaire du FIS, Abdelkhader Hachani. Cette ligne de “cohabitation” était soutenue par l’oppositionnel Aït Ahmed. Plus ouvertement, les dirigeants bourgeois du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) ont appelé à des grèves et des manifestations, espérant ainsi provoquer l’intervention de l’armée, pour empêcher le deuxième tour.

Le 2 janvier une grande manifestation, appelée par le Front des Forces Socialistes (FFS) bourgeois et le RCD, entre autres, rassemblait autour de 300.000 personnes au nom de “la sauvegarde de la démocratie”. Les berbères de Kabylie y participèrent massivement, craignant l’arrivée au pouvoir d’un FIS farouchement anti-berbère.

L’UGTA, montrant ses vieux réflexes de collaboration de classe, soutient la formation du “Comité national pour le sauvegarde de l’Algérie” qui comprend des éléments du patronat. Elle est attaquée par des travailleurs de la société pétrolière Sonatrach qui, correctement, prônent une position d’indépendance de classe et d’actions ouvrières pour contrer la menace du FIS.

Le 11 janvier, cinq jours avant le deuxième tour, l’ANP met fin à l’attente. Sous une forte pression de la part du Général Nazzer, du Premier Ministre Ghozali et de l’ANP, Chadli annonce sa démission. Celle-ci fait l’effet d’une bombe. L’état d’exception est déclaré, et le pouvoir est pris par l’ANP sous le couvert d’un “Haut Comité d’Etat” (HCE). Mohamed Boudiaf revient d’exil pour se mettre à la tête d’un gouvernement où l’ANP tient en réalité les rênes du pouvoir.

Dans les semaines qui suivent le FLN scissionne, incertain sur la position à adopter par rapport au coup. Certains milieux intellectuels et des classes moyennes, voyant la menace du FIS repoussée, sont soulagés. Pour faire passer la pilule auprès des masses Boudiaf annonce une grande campagne contre la corruption.

Après quelques semaines, des fuites à la presse, bien organisées, commencent à faire état de la corruption délirante du FLN et de certains éléments de l’ANP. Le Général Belloucif, ancien secrétaire général du ministère de la défense, est inculpé, et des rumeurs circulent selon lesquels Chadli le sera bientôt.

Tout suite après le coup, le FIS répond aux provocations de l’ANP par des attaques contre des gendarmeries. Ses dirigeants et plus de 5000 militants sont arrêtés et emprisonnés sans procès. Le 9 février l’état d’urgence est décrété; le FIS annonce plus de 150 morts lors de la répression militaire. Quelque semaines plus tard, le FIS est officiellement interdit par le HCE, même si certains de ses dirigeants sont libérés. Mois de mai, 13 militants intégristes sont condamnés à mort.

D’une dictature à l’autre, de 1988 à 1992, c’est le changement dans la continuité, style ANP.

Les impérialistes ont réagi à ce coup sans enthousiasme. Toute de suite, le Crédit Lyonnais a refusé d’accorder à la date prévue un nouveau crédit et a repoussé la décision au début du mois de mars. A la fin du mois de mars le Ministre de l’Energie algérien est venu à Paris discuter avec Bérégovoy, alors Ministre des Finances.

Béré a fait la sourde oreille au plaidoyer algérien pour un rééchellonnement d’une créance de 8 milliards de dollars, dont 20% détenus par la France. L’exploitation accrue de l’Algérie par la France – notamment dans les domaines de l’achat et de l’exportation des produits agricoles, la fourniture d’équipement et, bien entendu, la dette – permet aux impérialistes de s’exprimer avec vigueur auprès des nouveaux anciens dirigeants de l’Algérie. La position des impérialistes, de Washington à Paris, est simple : ils n’ont aucune confiance quant à la possibilité d’une stabilisation à long terme.

Et pour cause. Le HCE et son Etat d’urgence ne peuvent pas durer. Actuellement, le FIS est en recul. C’est normal : il a été la cible du coup. Ses appels à une manifestation de protestation (14 février) et au soulèvement populaire (5 mai) ont été ignorés par la population. Mais la situation économique et culturelle des masses s’aggrave chaque jour.

Face à la montée du FIS, l’ANP n’a pas eu d’autre solution que d’envoyer les chars et de mettre les dirigeants du FIS en prison. Ayant encouragé la montée de l’islam intégriste depuis le début des années 70, elle se trouve aujourd’hui complètement dénuée de toute inspiration politique, mise à part la répression militaire.

Et pourtant, le HCE lui-même prévoit le jour où les libertés démocratiques seront restaurées. A ce moment-là, que vont devenir les 3 millions d’électeurs du FIS? Auront-ils changé d’avis sous l’influence des chenilles des chars de l’ANP? Cela semble fort peu probable.

La menace intégriste ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique répressive, qu’elle soit maniée par l’armée ou non. Pour contrer la montée du FIS, pour mettre les masses en confiance, pour leur donner les moyens de combattre, aucune politique militaro-dictatoriale ne peut suffire.

Il n’y a qu’une solution à la crise algérienne : rompre avec la politique avancée par tous les partis politiques depuis des décennies, une politique qui consiste à maintenir l’ordre bourgeois dans le pays, pour mieux assurer l’exploitation impérialiste.

Face à la montée de l’islam il faut avancer une politique révolutionnaire capable de répondre aux besoins des masses, et notamment des jeunes chômeurs, dans les domaines de l’emploi, du logement et du contrôle sur leur destin. Il faut également lancer une campagne de matérialisme militant, s’appuyant sur la culture moderne, matérialiste et anti-sexiste, pour contrer les effets de la superstition et de l’islam médiéval.

Une telle politique ne pourrait pas être menée ni par un parlement, ni par un parti traditionnel.

Seul un parti révolutionnaire, ancré dans les masses populaires, pourrait mener à bien une telle politique. Sa création est la tâche préalable de la révolution algérienne des années 90. Pour résoudre les problèmes actuels des masses, il faudrait l’organisation des masses urbaines et rurales dans des conseils ouvriers et des conseils d’usine et d’entreprise.

Par la création d’un système basé sur le pouvoir ouvrier, le contrôle ouvrier et la démocratie ouvrière, les masses algériennes peuvent achever le combat d’émancipation, commencé par leurs parents il y a trente ans.

NOTES
1 Cité par A. Lamchichi, « L’Algérie en crise », L’Harmattan 1991, p. 310.
2 A. Rouadjia, « Les frères et la mosquée », Karthala 1990, p. 21
3 R. Tlemcani, « State and Revolution in Algeria », Zed 1986, p 126
4 A. Rouadjia, op. cit. p 283
5 S. Chikhi, « L’ouvrier, la vie et le Prince, ou la modernité introuvable », in A. El-Kenz, « L’Algérie et la modernité », CODESRIA 1989, p. 181
6 S. Chikhi, « La classe ouvrière aujourd’hui en Algérie », Les Temps Modernes 432-433 (1983), p. 65
7 P. ex. A. Rouadjia, op. cit., p. 284
8 A. Rouadjia, op. cit., p. 36
9 Reproduit in M. Al-Ahnaf, B. Botiveau et F. Frégosi, « L’Algérie par ses islamistes », Karthala 1991, pp 45-48
10 A. Rouadjia, op. cit., p. 82
11 S. Chikhi, « L’Ouvrier, la Vie et le Prince », in A. El-Kenz, « L’Algérie et la modernité », CODESRIA 1989, p. 179
12 Ibid., p. 183
13 A. Rouadji, op. cit., p. 186-187
14 M. Al-Ahnaf et al., op. cit., p. 30
15 A. Madani, cité par Le Monde Diplomatique, février 1992
16 Middle East International, 24.1.92
17 Arabies, février 1992
18 Plate-forme du FIS, El-Mounquid n° 16. Citée par M. Al-Ahnaf et al., op. cit., p. 50
19 A. Madani, cité par A. Rouadjia, op. cit., p. 283.
20 Programme économique du FIS, cité par M. Al-Ahnaf et al., op. cit., p. 179
21 Cité par M. Al-Ahnaf et al., op. cit., p. 80
22 El-Mounquid n° 23, cité par M. Al-Ahnaf et al., op. cit., p.90-92
23 Ibid., p. 94
24 Le Monde 15.1.92
25 L’Humanité 13.1.92
26 Interview avec Madani, Algérie-Actualité 6.6.91
27 Editorial de la revue de l’ANP, cité par M. Al-Ahnaf et al., op. cit., p. 126
28 Le Monde 12.1.92

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