1994-02 Les communistes révolutionnaires et la défense de l’école laïque [LO]

Article paru dans Lutte de classe (revue théorique de L.O.) N°5, février-mars 1994

Lors des manifestations qui se sont déroulées dans le pays en décembre et janvier contre la loi Bourg-Broc (loi visant à augmenter encore le financement des écoles privées par les fonds publics), les communistes révolutionnaires étaient tout naturellement présents. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils partagent les points de vue exprimés par les organisations réformistes, politiques ou syndicales, qui ont été à l’origine de ces manifestations.
D’une part, parce que les anciens ministres socialistes qui critiquaient cette loi faisaient preuve d’une belle hypocrisie, dans la mesure où la politique en la matière du ministre de l’Éducation nationale, Bayrou, ne faisait que s’inscrire dans la continuité de celle qui avait été menée en ce domaine par les différents gouvernements « de gauche » qui se succédèrent entre 1981 et 1986 puis de 1988 à 1993, et qui ont multiplié les concessions à l’enseignement privé. En l’occurrence, la direction du Parti socialiste a mis à profit l’émotion soulevée par la politique scolaire du gouvernement Balladur, en particulier dans les milieux enseignants qui constituent une de ses bases électorales, pour tenter de se refaire une virginité politique.
D’autre part, parce que les communistes révolutionnaires ne font pas leurs, bien au contraire, bon nombre des arguments utilisés par la plupart des défenseurs de l’école publique, y compris de ceux qui étaient dépourvus d’arrière-pensées électoralistes.
Passons rapidement sur le fait que, pour des socialistes, il n’était évidemment pas question de ramener le problème posé par la politique de Bayrou à la lutte contre « l’abrogation de la loi Falloux », loi qui avait été en son temps le symbole même de la politique la plus réactionnaire en matière d’enseignement. Le comte de Falloux, qui avait été en 1848 à l’origine de la fermeture des ateliers nationaux, et qui fut ministre de l’Instruction publique de décembre 1848 à octobre 1849, ne visait, par la loi qu’il fit adopter en mars 1850, dans la période de réaction qui suivit l’écrasement des travailleurs parisiens en juin 1848, qu’à institutionnaliser la mainmise de l’Église sur l’enseignement, qu’à « faire du curé selon le Larousse encyclopédique le garant du bon esprit de l’instituteur« . S’il fit limiter les possibilités de financement des écoles privées par les collectivités locales, ce ne fut que pour éviter qu’elles soient exposées aux pressions de conseils municipaux jugés trop peu sûrs. Et ce n’est que par une curieuse ironie de l’histoire qu’un siècle et demi plus tard, on a vu des manifestants se réclamant de la défense de l’école publique protester contre l’abrogation de ce qui restait de la loi dont il fut le père.
Mais si le comte de Falloux n’est évidemment pas notre héros politique, Jules Ferry non plus, pas plus que « l’école de Jules Ferry » n’est notre idéal social. L’homme qui, en tant que Président du conseil et ministre de l’Instruction publique, fut le père de la législation qui créa en France, en 1881-1882, l’enseignement gratuit, obligatoire et laïque, n’était d’ailleurs pas mû par une sympathie particulière pour les travailleurs et leurs enfants. Député républicain à la fin du Second empire, cet avocat vosgien avait inauguré sa carrière politique en occupant les fonctions de préfet de la Seine en mai-juin 1871, c’est-à-dire au lendemain de l’écrasement de la Commune de Paris, et parmi ses autres titres de gloire, aux yeux de la bourgeoisie, il fut celui qui imposa le protectorat français à la Tunisie (en 1881) et sous l’autorité de qui fut parachevée la conquête de l’Indochine (en 1885).
Le but de Jules Ferry n’était pas de créer « l’égalité des chances » entre tous les enfants (pour reprendre une formulation chère aux réformistes de toute sorte). De toute manière, à supposer que tous les enfants fréquentent les mêmes écoles (ce qui n’a jamais été le cas car, à l’époque des pères fondateurs de la Troisième République comme aujourd’hui, il y avait dans l’enseignement public de bons établissements, accueillant essentiellement les enfants de la bourgeoisie, et de moins bons à l’usage des enfants du peuple), le fait d’être issu d’un milieu social cultivé, ou pas, crée dès le départ une inégalité profonde entre les enfants.
L’école publique a tout au plus pu donner, aux plus doués pour les études des enfants des classes populaires, des possibilités de promotion sociale qu’ils n’auraient peut-être pas eues autrement. Mais tous ceux qui, dans la mouvance social-démocrate, voient là une avancée sociale considérable oublient que le programme socialiste ne consiste pas à revendiquer pour quelques heureux privilégiés issus de la classe ouvrière la possibilité de s’intégrer à la petite bourgeoisie intellectuelle, mais se donne pour but l’accès de tous au savoir et à la culture, en même temps que la disparition des classes sociales.
Le problème de la bourgeoisie française, à l’approche du XXe siècle, c’est qu’elle avait de plus en plus besoin de trouver sur le marché du travail une main-d’oeuvre ayant un minimum d’instruction, c’est-à-dire sachant lire, écrire et compter. Et dans le contexte politique de l’époque, les bourgeois républicains ne tenaient pas du tout à ce que l’instruction populaire soit dominée par le clergé. Dans la France de 1881, les institutions républicaines étaient loin d’être solidement installées. Si la République avait été proclamée le 4 septembre 1870, elle n’avait en fait été instituée qu’en 1875, presque à la sauvette (à l’occasion du vote de l’amendement Wallon), et à une voix de majorité. Et l’Église était tout entière du côté de ceux qui souhaitaient une restauration monarchique (il fallut attendre encore plus de dix ans après l’adoption de la législation due à Jules Ferry sur l’école publique pour voir le pape Léon XIII préconiser aux catholiques français, avec l’encyclique « Inter innumeras sollicitidunes« , en février 1892, une politique de « ralliement » à la République).
La République parlementaire eut encore à surmonter, avant de s’établir de manière stable pour près d’un demi-siècle (jusqu’à sa chute, en juillet 1940 et à son remplacement par « l’État français » de Pétain), la crise politique provoquée par l’affaire Dreyfus (dont l’apogée se situa en 1898-1899). Celle-ci montra que ce ralliement formel des autorités ecclésiastiques n’empêchait pas la grande majorité du clergé français, et la presse catholique en particulier, de se ranger résolument du côté de ceux qui rêvaient de mettre en place un régime autoritaire. Et le caractère laïque de la République française ne fut entièrement établi qu’en 1904-1905, après que le ministère Combes eut interdit d’enseignement les congrégations religieuses (1904), et après le vote de la loi sur la séparation de l’Église et de l’État (1905).
Cette période pendant laquelle les hommes politiques bourgeois radicaux s’efforçaient de limiter l’influence d’une Église en qui ils voyaient un adversaire politique ne dura cependant pas très longtemps. L’époque de guerres et de révolutions qui s’ouvrit en 1914 ne pouvait que réconcilier tous les tenants de l’ordre capitaliste. Et, sur le plan scolaire, il est par exemple significatif que lors de la ré-annexion de l’Alsace-Lorraine, en 1919, la République française, qui ne voulait pas prendre le moindre risque de se brouiller avec le clergé, ne chercha à aucun moment à étendre au Bas-Rhin, au Haut-Rhin et à la Moselle le droit commun français de l’époque, mais y maintint intacte la législation issue du concordat signé entre Napoléon Ier et le pape Pie VII en 1801. Ce qui fait qu’aujourd’hui encore, dans ces trois départements, curés, pasteurs et rabbins sont salariés comme fonctionnaires, et que l’enseignement religieux y est en droit quasi obligatoire dans les écoles « publiques », les enseignants étant tenus de l’assurer, et les élèves ne pouvant y échapper que sur demande écrite de leurs parents (même si, heureusement, cette législation n’est pas toujours respectée au pied de la lettre).
Ce sont donc à la fois, d’une part les traditions héritées de la Révolution française, d’autre part le contexte politique de la fin du XIXe siècle, qui expliquent que les hommes politiques de la bourgeoisie française aient mis en place un système d’éducation publique, original par rapport à nombre de pays, dans lequel l’Église n’avait aucune place.
Mais si « l’école de Jules Ferry » avait le mérite de préserver les enfants de l’emprise d’une éducation religieuse, elle n’avait pas pour autant le caractère de neutralité idéologique que ses admirateurs sociaux-démocrates lui prêtent. Car derrière le paravent de la laïcité, il y avait, et il y a toujours, une éducation qui se donnait aussi pour but, à travers la « morale », « l’instruction civique », mais aussi la manière d’enseigner l’histoire ou la géographie, d’inculquer aux enfants l’idéologie de la classe dominante. Il s’agissait de faire des enfants du peuple non seulement de futurs « bons ouvriers » du point de vue professionnel, mais aussi de futurs « bons ouvriers » du point de vue de la morale patronale, de futurs « bons soldats » prêts à défendre « l’oeuvre colonisatrice de la France » ou « la patrie »… autrement dit les intérêts de la bourgeoisie française.
Si l’école publique ne se donne plus comme tâche, et pour cause, de célébrer les vertus de « l’Empire colonial français », elle n’a pas pour autant cessé de se faire le vecteur de l’idéologie bourgeoise. Et il n’était, pour s’en convaincre, que d’écouter, en décembre et en janvier derniers, dans le concert des défenseurs sociaux-démocrates plus ou moins sincères de l’école publique, cet argument sans cesse répété selon lequel la plus grande vertu de l’école publique, ce serait d’être le creuset de « l’unité nationale ». C’est certes un argument logique de la part de ceux qui, à chaque fois que la bourgeoisie française en a besoin, se font les champions de l' »union sacrée ». Mais pour les révolutionnaires communistes, qui se donnent pour but justement de combattre l’idéologie nationaliste, de défendre auprès des travailleurs l’idée que le prolétariat a des intérêts propres, irrémédiablement opposés à ceux de la bourgeoisie, ce n’est certainement pas ce rôle de « creuset de l’unité nationale » qu’ils défendent dans l’école publique.
Mais si l’école publique ne saurait être autre chose, dans cette société, que l’école de la bourgeoisie, elle a cependant sur l’école privée le double avantage de n’être précisément ni privée, ni confessionnelle (puisque la grande majorité des écoles privées appartiennent, dans ce pays, à l’enseignement catholique). »Nous ne sommes plus au temps du petit père Combes« , se plaisent à répéter les partisans du compromis, c’est-à-dire du financement des écoles privées par l’État. Et c’est à qui nous expliquera que l’école privée d’aujourd’hui, malgré ses attaches avec l’Église, est quasi laïque elle aussi, et que ceux qui revendiquent que les fonds publics aillent à l’école publique, et à elle seule, sont des revenants d’un autre âge.
C’est vrai que les écoles privées d’aujourd’hui ne sont pas à l’image de celles d’il y a cinquante ans ou plus, que dans la grande majorité des cas l’enseignement n’y est plus assuré par des abbés ou des moines, mais par des laïcs, dont les sentiments religieux ne sont pas toujours conformes à ceux de leurs employeurs. Mais c’est que l’Église, là aussi, a bien dû s’adapter. D’une part, parce que sa propre clientèle n’accepterait pas forcément aujourd’hui (autres temps, autres moeurs !) le type de fonctionnement qui était celui des écoles religieuses de naguère. D’autre part, parce que l’Église souffre depuis longtemps d’une crise du recrutement qui ne lui permet plus d’encadrer ses propres élèves avec des enseignants en soutane, se contentant en outre de peu (c’est bien pourquoi, d’ailleurs, le financement par l’État a été vital pour les écoles confessionnelles). Alors, loin d’être « presque laïques », les écoles confessionnelles d’aujourd’hui sont encore, que les parents qui leur confient leurs enfants en soient conscients ou pas, qu’ils le veuillent ou pas, l’un des moyens par lesquels l’Église, malgré justement ses difficultés de recrutement, assure la pérennité de son emprise sociale.
Le combat contre l’emprise de l’idéologie religieuse n’est pas un combat plus dépassé que le combat pour une autre société. Et ceux qui ont renoncé à la lutte contre l’influence de la religion sont justement les mêmes que ceux qui ont renoncé à la lutte pour le socialisme.
Le Parti socialiste est devenu depuis longtemps un parti de gouvernement pour la bourgeoisie française. Et si sa base est largement attachée à la défense de l’école laïque, il a toujours fini par mener, au gouvernement, dans le domaine scolaire comme dans les autres, la même politique que les autres partis bourgeois.
Le Parti communiste français, dans sa soif d’être reconnu comme un parti de gouvernement à part entière par la bourgeoisie, a tellement prôné le « dialogue avec les catholiques« , la « main tendue aux catholiques« , que la plupart de ses militants ont aujourd’hui le sentiment que revendiquer fièrement des idées anti-religieuses serait une incongruité politique.
Eh bien non ! Même si les communistes que nous sommes savent qu’il existe des bourgeois athées (d’ailleurs de plus en plus rares à s’affirmer ainsi) et des travailleurs croyant en Jésus, Yahweh ou Allah, même s’ils s’attachent dans toutes les luttes à travailler à l’unité des prolétaires par-delà les divergences de religion, ils savent aussi que la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière est inséparable de la lutte contre les illusions religieuses, et contre tout ce qui, dans cette société, leur sert de vecteur.
Et c’est pour cela, que tout en connaissant les limites de l’école laïque, ils sont résolument contre tout ce qui peut favoriser les écoles privées aux dépens de celle-ci.

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