1998-02 Un bilan de « Socialisme ou Barbarie »? [Vidal]

publié dans L’Ecole émancipée du 22 mars 1998. Première mise en ligne sur le site Ensemble.

APRÈS LA DISPARITION DE C. CASTORIADIS

Un bilan de « Socialisme ou Barbarie » ?

La mort de Cornélius Castoriadis en décembre dernier a constitué un événement dans le champ intellectuel en France et ailleurs. Des articles dithyrambiques sur le philosophe et le psychanalyste ont paru dans la presse, souvent étonnants d’ignorance, réelle ou voulue, en ce qui concerne son trajet politique. Il a donc été question de « Socialisme ou Barbarie« , présenté la plupart du temps comme une simple revue créée et dirigée par Castoriadis, ayant un moment à sa remorque deux autres intellectuels aujourd’hui reconnus : Claude Lefort et J.-F. Lyotard. On s’est ainsi efforcé de faire de cette revue une sorte de point de départ de quelqu’un qui serait devenu par la suite le « penseur universel » tant attendu.

Cette représentation, volontaire ou pas, de ce qu’a été « Socialisme ou Barbarie » ne peut que défigurer l’image et la substance révolutionnaire qui furent celles de cette organisation politique et de Castoriadis lui-même, un de ses fondateurs – le « Chaulieu » des années 45/60 – dans la France de l’après-guerre.

Un livre vient de paraître qui retrace fidèlement l’histoire de « Socialisme ou Barbarie », ce que fut cette tentative de libérer la pensée révolutionnaire – anticapitaliste et antibureaucratique – à une époque où le conformisme généralisé, soit stalinien soit platement traditionnel, prédominait dans le mouvement ouvrier français et parmi les intellectuels qui s’auto-proclamaient de gauche.

C’est le livre de Philippe Gottraux : « Socialisme ou Barbarie, un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre ».

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Editions Payot – Lausanne – 432 pages.*

L’auteur fait revivre brillamment la trajectoire de ce groupe qui se constitue au grand jour en janvier 1949 en rompant avec la IVe Internationale sur la base d’une critique radicale du programme trotskyste, du rejet de la conception de l’URSS comme « Etat ouvrier dégénéré » et d’une analyse de la société « soviétique » comme société d’exploitation dirigée par une nouvelle classe dominante : la bureaucratie totalitaire. Le groupe, avec la revue du même nom, fut progressivement rejoint par des militants ayant déjà un passé politique, par un nombre réduit d’ouvriers et d’employés ayant participé à des luttes, par des enseignants et, surtout à partir de la guerre d’Algérie, par des étudiants, à Paris et en Province.

Dès sa création, il comporte différents courants ; des divergences finirent par se cristalliser par deux fois, en 51 et en 58, autour de deux conceptions différentes de l’organisation révolutionnaire à créer, de sa structure, de la nécessité ou non d’un programme d’action. Un premier conflit éclate

en 51 entre les partisans d’un parti révolutionnaire basé sur un ensemble théorique et un programme politique et ceux qui comptaient sur un regroupement spontané de l’avant-garde ouvrière au cours d’une période révolutionnaire. Le conflit aboutit au départ (provisoire) de Montal (Lefort) et de quelques militants.

De 1953 à 1958, « Socialisme ou Barbarie » (Où Montal était revenu) se renforce et approfondit ses analyses des luttes ouvrières, de la bureaucratisation des syndicats, ainsi que des sociétés totalitaires à l’Est et en Chine ; en particulier lors des soulèvements ouvriers à Berlin-Est et en Pologne, et lors de la révolution hongroise de 1956. Cependant, comme le montre Gottraux, le groupe n’était pas seulement un organe de discussion et d’élaboration théorique. C’est ainsi, par exemple, que ses militants participèrent à la création d’un journal ouvrier chez Renault (« Tribune Ouvrière« ) , se rendirent en Belgique lors des grandes grèves de l’hiver 60-61, et en Pologne en 1956. II rend compte aussi de ses rapports avec les milieux d’avant-garde en France : libertaires, situationnistes, UGS ; et à l’étranger : Angleterre, Etats-Unis, Italie, Japon.

Engagés dans la lutte contre la guerre d’Algérie, les militants se sont reposé, après la montée de De Gaulle au pouvoir, le problème de l’organisation ; un long débat a abouti au départ de Montal (Lefort) et de ceux qui se situaient, pour l’essentiel, sur les mêmes positions qu’en 1951.

Après 1958, dans la situation créée par la nouvelle politique institutionnelle et sociale développée par le grand capital sous l’égide de De Gaulle et ses conséquences sur la population travailleuse, le groupe s’est trouvé obligé de faire un bilan : devait-il continuer sur sa lancée ou fallait-il envisager d’autres formes d’activité et d’intervention ? D’où le débat sur l’organisation et les objectifs. Mais au-delà ? Certes, l’essentiel de ses positions commençait à se voir confirmé dans la réalité politico-sociale, et même internationale : rôle des bureaucraties syndicales et des partis dits ouvriers, premières tentatives d’organisation autonome des luttes ouvrières, multiplication des revendications anti-hiérarchiques, ainsi que sur l’organisation du travail, sur « le temps de vivre »; et dans le secteur universitaire et étudiant, critique de la lutte officielle, des rigidités et aberrations du système, et plus généralement du conformisme étouffant. On pourrait dire, en somme, que les prémisses de ce qui éclaterait au grand jour en mai 1968 apparaissaient déjà dans le tissu social, alors que « Socialisme ou Barbarie » les avait reconnues et mettait sans cesse en avant leur portée. D’autre part, ses positions sur la nature et le rôle des régimes bureaucratiques de faux socialisme se trouvaient nettement confirmées par les événements de 1956 à l’Est.

Cependant, un constat s’imposait, en même temps, aux militants : la perspective de constitution d’une véritable organisation politique d’avant-garde était devenue pour les uns encore plus lointaine et pour les autres tout simplement impossible. Dès lors, que devait – ou pouvait – devenir « Socialisme ou Barbarie » ? C’est à partir de là qu’on peut situer le début de la fin du groupe.

Les analyses développées par Cardan (Castoriadis) à partir de 1962, la formation de sa propre « Tendance », aboutirent rapidement à un rejet total du marxisme et à une nouvelle vision du monde : extension inéluctable des régimes bureaucratiques, bureaucratisation croissante de la société capitaliste, transformation de celle-ci, dans les pays avancés, en une « pyramide » où « les hommes », soumis à l’aliénation à tous les niveaux, sauf « un nombre infime au sommet », pourraient par là-même être poussés à combattre le système, mais tout à fait en dehors des luttes de classes – le concept même de classe perdant son sens traditionnel – dans un régime capitaliste/bureaucratique désormais capable d’éliminer les crises, d’assurer une croissance continue et une augmentation régulière du niveau de vie. Cette orientation fut contestée par la moitié de l’organisation, regroupée autour du mensuel « Pouvoir Ouvrier » (publié depuis 1959), qui revendiquait la méthode marxiste et les positions de départ de « Socialisme ou Barbarie » et s’opposait à « la transformation du groupe en un cercle d’intellectuels élaborant en vase clos ». Scission donc en 1963. Les militants regroupés autour de « Pouvoir Ouvrier » continuèrent sa publication jusqu’à la fin de 1969. Les « novateurs » continuèrent la revue jusqu’en 1965 ; un an plus tard, Castoriadis, conscient de l’ampleur des tâches de reconstruction théorique qui l’attendaient personnellement, propose à ses camarades, qui acceptèrent, d’arrêter définitivement la revue et de se dissoudre.

Philippe Gottraux explique quelle fut ensuite la trajectoire intellectuelle aussi bien de Castoriadis que d’autres anciens membres. II expose également ce qu’un certain nombre de « socio-barbares  » pensaient, des années plus tard, de cette aventure et de leur propre expérience.

Bien entendu, dans les 432 pages du livre, l’auteur ne se limite pas à relater chronologiquement l’histoire que je viens de résumer. Non seulement il rend vivants les militants engagés dans l’aventure, mais brosse un tableau coloré du contexte politique, social et culturel de l’époque, tout en avançant parfois des interprétations sur les motivations du groupe ou de tel ou tel militant que je ne partage pas toujours.

J’ai milité à « Socialisme ou Barbarie » de 1952 à 1963 – et à « Pouvoir Ouvrier » jusqu’à sa dissolution. Je conseille la lecture de ce livre à tous ceux qui, dans notre présent étouffant, travaillent pour un avenir différent, car la ténacité dont fit preuve ce groupe pendant des années était, certes, un effort à contre-courant, mais elle se justifiait par la nature d’une entreprise qui, en dehors et contre les idéologies et les pratiques dominantes, se situait dans une perspective de transformation révolutionnaire de la société.

Bien sûr, l’histoire n’a pas confirmé une semblable perspective, telle qu’elle fut alors formulée, mais l’effort de lucidité développé à l’époque par cette organisation mérite d’être connu et j’ose espérer que cela pourrait affermir ceux qui se situent déjà à contre-courant dans l’idée qu’ils doivent, aujourd’hui plus que jamais, persévérer.

Et puisque j’ai commencé en parlant de Castoriadis, je tiens à dire que je garde ma considération aussi bien pour le militant qui, en 1949, avec d’autres camarades, fonde l’organisation sur « la base de granite du marxisme » (1) que pour l’homme qui, ayant abandonné le marxisme, déclarait publiquement en 1997 : « Je tiens pour certain que le dilemme que, en reprenant des termes de Léon Trotsky, de Rosa Luxembourg et de Kart Marx, nous formulions du temps de « Socialisme ou Barbarie » continue d’être valable » (2).

Le 27 février 1998 Martine VIDAL

(1) « Socialisme ou Barbarie » n° 1.

(2) « Le Monde Diplomatique« . Février 98.

Une Réponse to “1998-02 Un bilan de « Socialisme ou Barbarie »? [Vidal]”

  1. « Plonger dans l’inconnu avec des idées claires » | Entre les lignes entre les mots Says:

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