2001-05 Un mouvement juif révolutionnaire: le Bund (entretien avec Henri Minczeles)

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Le Bund est un mouvement qui s’est principalement construit en Europe orientale et dans un contexte bien particulier au XIXe siècle. Pouvez-vous nous en dire plus sur les conditions des communautés juives en Europe orientale ?

Ces communautés juives étaient très compactes, elles vivaient d’abord dans des villages, les shtetls, et à partir des années 1850-60, il y a eu l’industrialisation et les Juifs sont partis dans les villes. Là ils ont connu un travail assez misérable. Se sont créés des manufactures, des ateliers et même des usines, et les Juifs ont vendu leur  » force de travail  » en effectuant des horaires invraisemblables (douze, voire seize heures par jour). Sur le plan économique et démographique, c’était le principal foyer communautaire. Dans ce qu’on appelait autrefois la  » zone de résidence  » – une sorte d’immense ghetto – vivaient 5 à 6 millions de Juifs assignés à résidence. A cette époque les Juifs en France sont 70 ou 80 000, il n’y avait qu’aux Etats-Unis qu’avec les migrations commençait à se constituer une communauté juive importante. Mais l’essentiel se trouvait en Europe orientale et vivait dans des conditions difficiles, en butte avec des antagonismes. Les tsars qui ne leur donnaient aucune liberté, les traitaient parfois comme des bêtes de somme et surtout les considéraient comme un bouc émissaire facile quand ça n’allait pas en Russie. Dans cette Russie qu’on appelait la  » prison des peuples  » vivaient différents peuples en plus ou moins bonne intelligence. Mais, un penseur socialiste russe l’a dit, les Juifs étaient les parias parmi les parias.
A partir des années 1860-70 et jusqu’à la création du Bund en 1897 et au fur et à mesure de cette concentration industrielle des usines, pendant toute une génération il y avait un prolétariat juif. Il travaillait très dur pour un salaire de misère et avait une famille nombreuse à nourrir (parfois 10 à 12 enfants) ce qui explique la démographie galopante. Du fait qu’ils étaient nombreux et qu’ils travaillaient ensemble, s’est créé une conscience de classe. La naissance du Bund a donc eu deux facteurs : le désir de lutter et le désir d’être soi-même ; c’est-à-dire des Juifs. Ils se trouvaient aux prises à la fois à leur condition d’exploités et de bouc émissaire cible des progroms : on tirait des barbes, on cassait des vitrines et on tuait des gens. Le Bund est un mouvement de révolte qui est par la suite devenu un mouvement révolutionnaire.

Quels sont les gens qui constituent le Bund, et plus concrètement comment se structure-t-il ?

C’était un mouvement qui est parti du néant pour former un mouvement politique devenu par la suite un mouvement de masse, mais ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. Au-départ, ce sont des petits groupes dans différentes villes de la zone de résidence où l’industrie était la plus développée, qui se sont rassemblés et ont formé des cellules. Et surtout, c’est important, des caisses de solidarité lorsqu’ils se mettent en grève ; à l’époque ça s’appelait un soulèvement. Il faut rappeler que dans la  » prison des peuples  » il n’y avait ni droit de coalition, ni droit de grève, ni syndicat, ni liberté de la presse. Il y avait la clandestinité complète, mais ceci n’était pas particulier aux Juifs. Les peuples à des degrés divers étaient brimés sur le plan de la liberté et étaient surexploités.
Au fur et à mesure des années, ces petits groupes épars se sont fédérés et ont fondé un parti autonome, un parti juif. On verra pourquoi cette spécificité. En 1897, il y avait 13 délégués réprésentant 3 500 ouvriers et artisans, ils ont décidé de créer un parti, qui s’appelle die Yiddish Arbeit Bund (l’Union des ouvriers juifs de Pologne, de Lituanie et de Russie), né à Vilna, l’actuelle capitale de la Lituanie.

Cette période correspond aussi à la naissance de la sociale démocratie (2) en Russie et au développement des idées marxistes et d’autres organisations marxistes. Comment est-ce qu’il est perçu à ses débuts ?

C’est l’époque où naissent les différents partis socialistes. Le Parti socialiste polonais est né en 1892, le Parti socialiste russe, un an plus tard, d’ailleurs grâce au Bund, en 1898. C’est aussi grâce à la sociale-démocratie allemande qui est un peu le fer de lance de tous les mouvements ouvriers. Le parti socialiste allemand est déjà très puissant, et à sa faveur se crée une kyrielle de partis socialistes qui épousent les causes d’un peuple déterminé ; il y a une nécessité de se créer à partir de ses origines. Le meilleur exemple est celui de l’Autriche-Hongrie qui à l’époque compte aussi bien des Allemands, des Tchèques, des Hongrois, des Roumains, des Autrichiens et des Juifs qui obéissent à une chose essentielle pour eux, la langue. Se crée un Bund, parce que les ouvriers juifs ne connaissent pas d’autre langue que le yiddish, langue juive par excellence. Cette langue est un outil de propagande, et permet de faire circuler l’information pour rédiger des tracts, créer des journaux, des bulletins. En ce sens, la nécessité d’un Bund était vitale. Autrement dit la naissance du Bund est la conjonction de deux facteurs, un facteur syndical et un facteur politique, c’est-à-dire une organisation et en même temps une union professionnelle.

Comment a été perçue la naissance du Bund dans les communautés juives, et comment est vécue cette organisation du prolétariat par les patrons – puisqu’il y avait des patrons juifs – et par le clergé ?

En ce qui concerne le prolétariat c’est très bien perçu, il y a une sorte d’enthousiasme juvénile qui opère comme une lame de fond. Les jeunes se disent  » maintenant nous avons une organisation, nous allons vers une société qui sera plus juste « . Quand le Bund est né, il y avait 3 500 adhérents, il en a 5 600 deux ans plus tard et en 1910, il y en a 30 000. Et ce sont uniquement les inscrits, il y a aussi la famille… C’est devenu un mouvement extrêment important, surtout au moment de la première révolution, celle de 1905. Pour les petits patrons, certains guère plus riches que leurs ouvriers, ça été très mal perçu. Alors forcément c’était la lutte de classe.
Cette organisation qui a affirmé qu’elle était juive, basée sur le yiddish, mais aussi qu’elle était laïque, rencontre l’opposition des rabbins. Ceux-ci disaient :  » Vous n’êtes qu’une vermine, comment pouvez-vous vous rebeller à la fois contre votre peuple et contre Dieu ?  » Ce à quoi les Bundistes répondaient :  » Nous estimons que les Rabbins représentent un réel danger, un résidu du moyen âge. Nous voulons une société moderne, plus juste et ce n’est pas avec la religion que nous y parviendrons. Et notre sort n’est pas entre les mains de Dieu, mais entre nos mains à nous.  »
Le Bund était considéré par les non-juifs, différemment selon les organisations. Les partis socialistes n’admettaient pas la concurrence de ces ouvriers qui connaissaient la lutte clandestine, qui trouvaient le moyen de cacher des tracts dans des bibles en passant les frontières. Ils n’étaient pas bien perçus par d’autres partis qui ne comprenaient pas ce qu’ils appelaient, eux, le séparatisme du Bund. C’était une concurrence : les partis socialistes auraient bien voulu avoir des ouvriers juifs dans leurs rangs. Ces derniers préféraient adhérer au Bund parce qu’ils se sentaient chez eux, ils se comprenaient et avaient un but commun. Au début, c’était un parti qui a été très décrié et qui finalement a pris sa place dans la société juive.

En 1903, il y a eu le pogrom terrible de Kichinev. Face à ça le Bund qui commence à être organisé, répond en créant des milices d’autodéfense. Pouvez-vous nous parler de ces milices ?

Du fait des progroms il y a des réactions d’indignation, mais à la différence de certaines classes de la société juive qui courbent l’échine en se disant qu’entre deux pogroms ça ne va pas si mal, eux disent qu’il faut répondre coup pour coup. On ne peut pas impunément violer les femmes, brûler les magasins, tuer les gens. Des groupes de combat se créent dans la zone où vivent les Juifs. C’est important car des groupes d’autodéfense on n’en a pas vu depuis des siècles ; il faut remonter à l’Antiquité. Et ceci étonne la population juive qui n’avait jamais vu ça, mais aussi les pogromistes eux-mêmes et le pouvoir. Et à un moment donné on considère qu’ils deviennent dangereux. Ils représentent quand même 2 000 à 3 000 combattants armés de haches, de couteaux, ce qui est énorme pour l’époque.

On a dit que le Bund était à l’origine du parti social-démocrate russe qui amènera la révolution de 1917. Mais en 1903 a lieu une rupture entre le Bund et le parti social-démocrate russe, dû au fait que le Bund critique déjà les orientations léninistes.
Le Bund avait obtenu dès la création du parti social-démocrate de Russie, la pleine autonomie dans ses moyens d’action parmi la masse populaire juive. Cette liberté d’action lui est contestée en 1903 par Lénine, Trostky ou même Julius Martov. Mais derrière cela se cache le fait que le Bund s’élève contre un parti unique et centralisé, ce qu’il veut c’est une fédération. Lénine lui estime qu’il faut un centralisme démocratique. En réalité, il veut des révolutionnaires professionnels, que tout vienne d’en haut, la base, elle, suit et n’a rien à dire. Un des théoriciens principaux du Bund, Vladimir Medem avait perçu la véritable nature de Lénine, il avait compris que c’était des putchistes qui allaient prendre le pouvoir par tous les moyens et que ce serait non plus la dictature du prolétariat comme dans les schémas marxistes mais une dictature sur le prolétariat. Et ça le Bund a mis l’accent dessus. ça n’a pas été immédiatement perçu tout de suite par les Menchevicks, mais par la suite ils s’en sont bien rendus compte et, en 1917 ils s’en sont vraiment rendus compte…

Comment le Bund a-t-il pris part à ce qui s’est passé en Russie de 1905 à 1917 ?

En janvier 1905, à Saint-Petersbourg il y a une grande manifestation d’ouvriers russes. Ils demandent au tsar que leurs camarades emprisonnés soient relâchés et une augmentation de salaire. C’est une manifestation tout à fait pacifique. Ils étaient 20 000 ou 30 000, avec leur famille. Et tout à coup, les cosaques chargent, tirent dans la foule. On déplore 100 à 150 morts, on ne sait pas exactement combien. Mais ce qu’on sait c’est qu’une vague d’indignation s’élève dans tout le pays. Et la Russie c’est quand même 100 à 130 millions d’habitants. Les gens sont horrifiés : on tire sur des manifestants venus pacifiquement, sans même des slogans, conduits par un pope ! Alors évidemment c’est le signal. Une série de mouvements révolutionnaires éclatent dans toutes les villes, principalement à l’Ouest (Lituanie, Pologne, Russie occidentale, Ukraine). Et le Bund prend part à cela, devenant le fer de lance du mouvement ouvrier juif.
Il arrive que les ouvriers prennent le pouvoir dans certaines villes. A Lodz, qui est un peu le Manchester polonais où il y a des ouvriers juifs, polonais et allemands, au lendemain d’une manifestation où les cosaques tirent également, on érige des barricades, chose qu’on n’avait jamais vu en Russie. Cette révolution de 1905 ne veut pas seulement la dignité, mais le droit de coalition, de faire grève, de se rassembler, la liberté de la presse et surtout qu’il n’y ait plus le pouvoir absolu du tsar. Ils veulent une monarchie constitutionnelle. Et même à un moment ils s’apercevront qu’ils leur faudrait une république.
L’ordre revient et il y a un retour de bâton avec de nouveaux pogroms. Venons-en à un autre fait : les migrations des communautés juives.
Il y a cette contre-révolution qui se traduit par des pogroms notamment en octobre 1905 ; la révolution échoue, bien qu’un parlement soit créé par le tsar qui accepte un certain nombre de libertés. Ce n’est plus comme avant. Mais de 1906 à 1914 c’est le creux de la vague pour tous les mouvements ouvriers, le Bund inclu.
Après ces progroms, s’est produit un mouvement général d’affolement, les gens sont partis en Amérique. Et ça a été un phénomène de masse : en quinze ans la ville la plus importante du monde juif, c’était New York. Là le Bund a essaimé. Parce que les gens qui partaient de Russie partaient avec leurs pieds mais aussi avec leur tête pour continuer ce qu’il avait entrepris. Et ce n’est pas un hasard s’il y a un mouvement ouvrier juif aux Etats-Unis qui pendant une vingtaine années a été très puissant. Toujours avec, sous-jacent, le problème culturel du yiddish. Donc le Bund a fait des petits, ça ne s’appelait pas le Bund, mais c’était des groupes socialistes.

En Europe orientale, avec ce reflux du Bund de la scène politique, le Bund accorde de plus en plus d’importance au culturel.
Il y a la prise en compte par le Bund du fait qu’ils avaient leur propre culture et leur propre langue. Que le yiddish parlé par des millions de gens recelait des richesses insoupçonnées et insoupçonnables. Il y a un désir d’acculturation, d’alphabétisation : une littérature, des journaux, la fondation d’écoles primaire… Le fait que sur le plan politique il n’y avait plus les mêmes possibilités leur permettait de bifurquer sur le culturel. Et c’était non seulement une nécessité mais aussi sur le plan stratégique quelque chose de valable. Car ils ont réussi à se réconcilier avec une bonne partie de la population juive qui les regardait un peu avec effroi comme des révolutionnaires qui allaient tout mettre à feu et à sang. Il est primordial, que parallèlement au mouvement politique et il y ait le mouvement culturel dont le yiddish était le principal moteur.

C’est une période où dans ces communautés juives d’Europe orientale, se développe un certain nombre des mouvements. Pouvez-vous nous parler de ces autres courants ?

Il y a eu un autre courant du socialisme juif qui n’était pas seulement nationalitaire(3), mais nationaliste, c’était le Sionisme. Et ce n’est pas un hasard si 1897, une date charnière, voit l’éclosion de deux formations politiques, le Sionisme et le Bund. Ils ont des revendications à la fois communes et différentes. Ils combattent le Royaume des ténèbres dans lesquelles vivent les Juifs. Ils se séparent sur le plan de la langue mais surtout sur l’avenir. Alors que le Bund estime qu’il faut rester et vivre dans le pays où on se trouve, les Sionistes voient l’avenir dans le pays de leurs ancêtres, et veulent émigrer en Palestine et peut-être un jour fonder un Etat Juif, ce qui s’est produit cinquante plus tard. Il y a deux conceptions totalement différentes à partir d’un tronc commun, le fait d’être Juif. Le Bund est national et internationaliste, alors que le Sionisme est international et nationaliste. Il y a plus de différences que de similitudes. Le Bund c’est un mouvement nationaliste et surtout socialiste, le Sionisme est un mouvement qui comprend des organisations plus ou moins nationalistes avec tout l’échiquier politique de la gauche, le centre, la droite et l’extrême droite. C’est pour ça que le Sionisme aura certaines chances de réussir parce qu’il fait appel au peuple dans son ensemble, alors que le Bund fait appel aux ouvriers. C’est à la fois une chance et une faiblesse.
Entre les deux, il y a aussi plusieurs formations politiques. Il y a les autonomistes, ce ne sont pas des socialistes, qui veulent une possibilité d’autonomie partout où il y a la diaspora.

Dans la doctrine du Bund il y a la notion de  » Doykayt « . C’est l’idée qu’une communauté choisit de se développer là où elle est et de s’enraciner dans sa terre natale.
 » Doykayt  » signifie  » être là « , c’est un néologisme yiddish, pour dire  » vivre dans le pays où nous sommes nés « . Pour les Bundistes il est normal d’aller aux Etats-Unis pour améliorer ses conditions de vies mais pas pour des raisons idéologiques. Ils considéraient qu’il n’y avait pas de pensée unique. La démocratie qui existait au Bund permettait de regarder d’un autre œil que les communistes par exemple, les anarchistes. Ceux-ci étaient minoritaires chez les juifs d’Europe orientale et inexistants dans certains endroits (les anarchistes juifs étaient plutôt en Angleterre par exemple). Ils considéraient que les anarchistes s’étaient trompés, que leurs théories n’étaient pas valables pour eux bundistes mais ils la respectaient.

Après la révolution de 1917, le parti bolchevick qui est maintenant l’Etat soviétique prend des positions par rapport au Bund et essaye de casser ce mouvement ouvrier juif.
Et il y parvient très bien. Mais il faut dire que le Bund lui-même est attiré par cette doctrine léniniste et il y a des scissions dans le Bund russe. Toutes les formations qui ne sont pas stricto sensu léninistes seront laminées les unes après les autres. Les Sionistes disparaissent. Le Bund est supprimé en 1921. Le mouvement anarchiste disparaît. Il n’y a qu’un parti, le parti communiste, qui deviendra le parti du Petit Père des Peuples.

Après la Première Guerre mondiale, le Bund est principalement actif en Pologne, un pays qui renaît. Comment se comporte t-il ?

Pendant au moins vingt ans, de 1918 à 1939, la Pologne est restée souveraine, et des partis politiques juifs et non juifs se sont développés. Le Bund a vécu une traversée du désert entre 1918 et 1925. D’une part il y avait le colosse soviétique et ce qu’il signifait, le socialisme dans un seul pays. D’autre part, il n’était plus seul sur la scène juive. Il y avait aussi les sionistes et les communistes qui devenaient de plus en plus puissants. A partir de 1930, la Pologne était un pays autoritaire avec Pilsudski jusqu’en 1935. Après il y a eu la  » république des colonels  » et on est passé à un régime semi-fasciste. La Pologne est entre deux blocs, d’un côté il y a l’Union Soviétique, de l’autre il y a le fascisme et le nazisme. Le Bund en tant que petit parti politique a donc des difficultés à se développer, mais il réussit à apprivoiser sa doctrine pour en faire quelque chose de pragmatique. Il crée des écoles, des syndicats, un mouvement de jeunesse, un mouvement de femmes, il a une action sociale. Il réussit à créer une grande famille politique et spirituelle. Et peu à peu, le Bund est devenu le parti juif le plus important et un mouvement de masse. Il faut dire que les Juifs étaient redevenus des parias, et quand il y a eu un pogrom en 1936 le Bund a épousé toutes les revendications juives : lutte contre les pogromistes, pour le droit à la vie, pour les syndicats… Il y avait près de 100 000 travailleurs juifs en 1939, dont la plupart étaient des Bundistes.
Dans des conditions extrêmements défavorables le Bund a réussi à marquer de son empreinte toute une partie de la collectivité juive polonaise d’alors.

A partir de 1936, l’antisémitisme polonais se radicalise, il y a la création de ghettos, dont le plus important est celui de Varsovie. Comment s’organise alors le Bund et le mouvement révolutionnaire juif ?

C’est difficile de dire exactement que le Bund a fait ceci ou cela. Il est sûr que le Bund n’a pas fait partie des conseils juifs qui devaient appliquer les directives nazies. C’était un problème de survie. Il y a eu le soulèvement du ghetto de Varsovie le 19 avril 1943, qui est emblématique mais qui n’était pas le seul, il y en a eu à Minsk ou à Vilnius. Et le Bund a fait partie des organisations juives de combat qui ont lutté avec un armement dérisoire contre les tanks et les mitrailleuses. Ils savaient qu’ils allaient mourir alors autant mourir en combattant.

Quelles étaient les relations entre le mouvement de résistance polonais et le mouvement juif ?

Pas bonnes. Il y avait deux mouvements de résistance en Pologne, un premier communiste qui acceptait les Juifs et un autre de centre – droit et antisémite, qui tuait même des Juifs qui voulaient entrer dans ses rangs. On a vu aussi des organisations polonaises aider les Juifs mais tardivement. Ce qui est sûr c’est que lors du soulèvement du ghetto de Varsovie, ils étaient seuls, irrémédiablement seuls. Sans les alliés, ni leurs voisins polonais. Et si on peut faire une conclusion, la Shoah ce n’est pas seulement la folie meutrière des nazis, c’est ça surtout mais c’est aussi une défaite de l’humanité et c’est une victoire de l’indifférence. Il y a même un Juif qui a alerté toutes les chancelleries, sur le sort qui leur était réservé et quand il a vu que tous ses efforts étaient vains il s’est suicidé. Il s’appelait Szmul Zygielbojm.

On va faire un saut dans l’histoire. Quelle importance a le Bund après la seconde guerre mondiale ? Qu’en est-il du mouvement révolutionnaire juif aujourd’hui ?

Les Juifs qui étaient dans les mouvements juifs ont disparu parce qu’il y a eu des millions de cadavres. Le judaïsme européen avant la guerre représentait neuf millions de personnes et il n’en représentait plus que trois après, il y a 6 millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui sont morts, dans l’horrreur. Alors le mouvement révolutionnaire lui aussi a été décapité. Les militants, les leaders, les syndicalistes ont tous disparu dans l’abomination. Le bund s’est reconstitué. Il y avait un théoricien et statisticien connu, un Juif suisse qui avait dit  » Il faut quand même persévérer. Nous ne sommes pas les derniers Mohicans d’un peuple qui se meurt.  » Il y a peut-être une possibilité de continuité, plus sur les principes uniquement politiques mais sur les principes culturels. Mais si on réfléchit bien les principes culturels sont quand même inspirés de ce qui est politique.
Ce qui est resté du Bund appartient à l’histoire mais aussi à l’humanité dans la mesure où le Bund était aussi éminemment culturel. Et le meilleur exemple est le centre culturel Vladimir-Medem à Paris. C’est aussi un élément de mémoire – je préfère parler de travail de mémoire plutôt que de devoir de mémoire. Une vision que le Bund a légué, une vision sur le yiddish, la laïcité, sur une société meilleure.
Le centenaire de la naissance du Bund en 1997 a été célébré dans différents pays. Pas seulement sur le plan historique mais aussi pour rappeler que ces hommes et ces femmes ont été des militants sincères, peut-être un peu naïfs mais la naïveté c’est peut-être le bon côté de l’utopie.

Propos recueillis par Cédric et Fioul

Notes:

(1) Histoire générale du Bund, aux Éditions Denoël, réédité en 1999.
(2) Une précision : on emploie le terme social-démocrate pour définir le Bund et le parti social démocrate russe. L’idée de  » sociale-démocratie  » a été tellement mise à mal et nous renvoie aujourd’hui à des choses qui nous rebutent énormément. La sociale-démocratie à l’époque est constituée de socialistes – pas forcément tous marxistes – qui donneront les sociaux-démocrates russes, les Bolchevicks, les Menchevicks ; ça définit le courant socialiste révolutionnaire de l’époque.
(3) Thèses, doctrines ou idées mettant en valeur les préoccupations d’identité nationale et culturelle et rejetant les aspects conquérants et brutaux du nationalisme.

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    […] The Socialist Review (Jamaica) (1970-1974) * Un mouvement juif révolutionnaire: le Bund (entretien avec Henri Minczeles) (2001, ein Interview mit einem Bund-Mitglied) * Paul Mattick: Les barricades doivent être […]

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