2001-11 De Cellatex à Moulinex, une explosion de violence sociale? [Simon]

Article d’Henri Simon paru dans Echanges

De délocalisation en délocalisation


Deux générations de travailleurs ont connu des transferts d’activités et les déménagements qui s’ensuivaient. Les premiers, il y a plus de 40 années concernèrent les activités industrielles qui quittèrent les grandes villes, essentiellement Paris, pour gagner la campagne. Pendant toute une période, bien des sociétés y trouvèrent un profit : la mécanisation de l’agriculture « libéra »  des masses d’ouvriers agricoles ( en 1945 plus de 30% de la population française vivait de la production agricole, 10% 20 ans plus tard et moins de 5% aujourd’hui). Les salaires y étaient bien plus bas ( alors légalement les salaires minimaux dans les petites villes pouvaient être jusqu’à 30% inférieurs à ceux de  la région parisienne) et les collectivités locales donnaient des avantages divers pour attirer les industries qui, disait-on alors, se  » décentralisaient dans la chlorophylle « . De plus, ces mêmes sociétés pouvaient spéculer sur les terrains qu’elles abandonnaient et souvent, on y vit fleurir, selon les concepts architecturaux spéculatifs de l’époque, cette profusion de tours dortoirs à prolétaires et futurs ghettos des plus pauvres d’entre eux. Dans les usines ainsi décentralisées, la main d’ouvre peu adaptée au départ au travail industriel était, relativement et pour un temps plus facilement exploitable. Mais, même si les conditions de travail et les salaires n’étaient pas reluisants, c’était souvent préférable à la condition de travailleur agricole. Et plus important, ces travailleurs et leur famille pouvaient rester près de leur pays d’origine. Ces transferts économiques ne soulevèrent guère de résistance dans les villes désertées par l’industrie parce qu’alors, il était facile de trouver un autre emploi et le taux de chômage était très bas. Économiquement ce mouvement correspondait à la recherche d’une productivité plus grande par des coûts de production plus faible pour faire face à la compétition nationale et mondiale en raison de la mondialisation des échanges qui se précisait.

Dans les décades qui suivirent, à partir des années 70, alors que ce mouvement de transfert de poursuivait, un autre mouvement vint se greffer sur cette première évolution des structures du capital en France. Ce dernier mouvement vit la disparition des industries de base dans les vieilles régions industrielles en raison de la même mondialisation des échanges : les mines de charbon fermèrent progressivement, la sidérurgie et l’industrie métallurgiques connaissaient des restructurations drastiques. L’emploi d’une main d’ouvre locale peu mobile supposait autant que possible l’implantation d’industries nouvelles avec les mêmes incitations qui avaient été proposées pour les délocalisations  à la campagne. Ce qui garantissait, en partie tout au moins une certaine paix sociale tout en offrant, même si cela signifiait
pour les travailleurs concernés la perte d’avantages, la possibilité de rester dans sa région d’origine.

Il est important de considérer cet aspect particulier des usines ayant été construites à partir des années 50,  dans de petites villes, soit de la campagne, soit de vieilles régions industrielles : elles sont souvent la seule usine et la seule possibilité d’emploi dans la région environnante et la fermeture devient une catastrophe locale, pas seulement pour les travailleurs directement concernés mais pour les sous-traitants et pour une bonne partie de la population ( secteurs de la distribution et administratif). On doit aussi considérer  qu’une bonne partie des français

sont très attachés à leur origine et n’aiment guère émigrer hors de leur terroir d’origine. Ce qui renforce une résistance éventuelle à des mutations réside dans le fait ( corroborant cette sédentarisation) que, trouvant du travail quasiment sur place, ils u ont bâti leur foyer – maison, jardin, une sorte de confort relatif, acquis au prix d’un certain endettement,  pensant, après des décades d’existence de ces industries locales que cela durerait quasi éternellement.  La fermeture de l’usine locale dans une région où souvent à des kilomètres à la ronde il n’y a pas d’autres industries signifie donc bien plus que la perte d’un emploi et constitue un mélange plutôt explosif de réactions complexes contre un pénible  bouleversement de la vie des travailleurs concernés.
La même évolution du capitalisme qui avait procuré du travail aux ouvriers agricoles expulsés par la mécanisation des fermes vers les industries délocalisées était déjà la conséquence d’une pression capitaliste mondiale. Dans les années 80, les mêmes possibilités s’offraient dans les pays dits sous-développés  et le développement énorme de moyens de transports à bas prix  autorisaient les mêmes sociétés à chercher d’autres délocalisations dans le monde entier. Elles y étaient d’autant plus contraintes que les productions de ces pays  » en développement  »  pouvaient venir facilement concurrencer les productions locales : nous l’avons déjà évoqué pour les matières premières et les industries de base et cela touchait maintenant l’ensemble des produits industriels. Les firmes françaises ne pouvaient échapper aux conséquences de cette évolution du capitalisme qui inondait le marché national de produits bon marché et les concurrençait victorieusement sur le plan international : ou bien elles devaient chercher une main d’œuvre bon marché ou bien elles devaient investir en capital fixe dans des machines plus modernes. C’était souvent pour les capitalistes une situation impossible : ils ne pouvaient imposer à leurs travailleurs les conditions de production des pays  » pauvres  » en raison des régulations et des résistances ouvrières et il leur était difficile d’investir dans de nouvelles techniques (avec lesquelles l’augmentation de productivité n’était pas forcément suffisante pour soutenir la compétition et pour lesquelles, en raison précisément de leur situation délicate du fait de cette compétition, il leur était difficile de trouver un financement). Cela signifiait aussi souvent passer sous le contrôle des banques et/ou être contraint de fusionner avec d’autres sociétés. D’une manière ou d’une autre, les solutions, en termes capitalistes signifiait ce qui est devenu dans les dernières décennies une des clés de la rentabilité capitaliste : la restructuration c’est-à-dire pour les travailleurs le chômage et la fermeture des usines les moins productives et  les moins améliorables ; cela pouvait aussi signifier la faillite et la fermeture de toutes les usines. De toute façon, les travailleurs étaient totalement soumis aux impératifs capitalistes. En face de telles situations, la seule issue est de tenter de défendre les conditions de travail et le niveau de vie, avec d’autant plus d’acharnement dans le cas de ces premières usines délocalisées en France rurale. Ce n’est pas par hasard  si toutes les menaces de recours à la violence ou de violence dans les conflits industriels  sont survenus dans des sites industriels isolés ou déjà touchés par la disparition d’industries de base.

Une prise de conscience des réalités capitalistes

Un autre point doit être souligné pour expliquer un nouveau phénomène dans l’évolution des méthodes de lutte dans les conflits de classe est l’évolution parallèle des mentalités parmi des ruraux qui traditionnellement étaient plutôt conservateurs ; lors des premières délocalisations vers les campagnes les capitalistes escomptaient trouver une main d’œuvre docile et respectueuse procédant des traditions agricoles. Cette situation était particulièrement recherchée dans l’Ouest de la France, là où s’étaient implantées la plupart des usines Moulinex (ustensiles ménagers et électroménagers). Comme les politiciens nationaux et locaux pouvaient se targuer d’avoir joué un rôle dans ces transferts industriels « en douceur » et en garantir quelques bénéfices sociaux – principalement la possibilité de trouver du travail dans sa région d’origine et ainsi d’y rester, il y persistait une croyance dans la possibilité que les politiques et les syndicats puissent influer sur l’évolution économique. Mais cette croyance s’est érodée peu à peu lors des tentatives successives d’adapter le procès de production à la pression économique mondiale, ce qui signifiait pour les travailleurs la perte progressive de certains avantages, de plus dures conditions de travail et finalement différentes façons de diminuer les effectifs (non-remplacement des partants, retraites anticipées, utilisation des travailleurs temporaires ou à temps partiel, etc…) d’où un sentiment croissant d’insécurité. Toutes les explications se référant à la construction de l’Europe ou au commerce mondial étaient comprises comme un mal extérieur inévitable contre lequel le  » pouvoir  »  politique ou syndical se dévoilait pour ce qu’il avait toujours été : impuissant devant les « réalité  » économiques et n’étant que les agents des mutations capitalistes. Toutes les possibilités antérieures de médiations  dans les conflits de classe résultant des activités économiques n’étaient plus vues, à l’aune de l’expérience concrète accumulée pendant des années, comme complètement inutiles et sans efficacité et la plupart des travailleurs pris dans ces bouleversements sociaux se trouvaient contraints de se battre jusqu’au bout, le dos au mur, avec des moyens beaucoup plus radicaux.

C’est ce qu’une ouvrière de Moulinex exprimait avec de simples mots : « Pour les élections présidentielles, je ne voterai pas. Je renverrai ma carte d’électeur barrée en rouge avec l’inscription Moulinex. De toute façon rien ne peut  aller comme ça. A près nous, d’autres suivront. Un jour, ça pétera. Et alors mai 68 ressemblera à une promenade ». Cela ne sonne pas comme une menace mais plutôt comme la constatation d’une situation qui n’est pas du tout exceptionnelle en France depuis plusieurs années et qui s’est accélérée dans la période récente. On peut penser que cette sorte de violence ouverte a commencé en juillet 2000 avec l’usine textile Cellatex1 dans une région isolée du Nord de la France : c’était pour une bonne part l’oeuvre de médias qui jusqu’alors avaient ignoré  un grand nombre de faits similaires survenus auparavant et se trouvaient alors contraints de révéler les nouveaux soucis de la classe dominante et de ses auxiliaires confrontés à ce soudain accès de violence d’un degré supérieur à ceux qui s’étaient produits auparavant. Au cours des années précédentes, déjà spontanément ou plus ou moins organisés avec bien des réticences par les syndicats, les réactions ouvrières contre les fermetures d’usines ou les restructurations et les licenciements qui en résultaient impliquèrent un certain niveau de violence (occupation d’usines ou de bureaux, piquets barrant l’entrée des usines pour empêcher le déménagement des machines ou des marchandises, séquestration de dirigeants ou de responsables politiques, blocage des voies de communication, invasion de comités d’entreprise ou de conseils d’administration ou de réunions officielles destinées chercher des solutions…). Même contrôlées par les syndicats, quelquefois organisées préventivement par eux avec des équipes soigneusement sélectionnées, parfois spontanées mais rapidement reprises en mains, toutes ces actions révélaient que l’emploi des moyens  » légaux  » de lutte  restaient inopérant contre les conséquences économiques du commerce mondial dans ce « libre marche » dont les pouvoirs nous rabattaient les oreilles. La pression d’une telle violence visait à contre les sociétés, les autorités locales ou nationales, l’État à  » faire quelque chose  » soit contre la fermeture soit par obtenir de meilleures conditions  en cas de licenciement (plus d’argent au-delà de la stricte légalité, meilleures conditions de formation, reclassement dans d’autres sociétés…).

La dérive des restructurations et des fermetures d’usines et l’évolution des luttes

Si pendant la période antérieure existèrent de telles possibilités d’amortir les conséquences des restructurations avec l’aide de l’État ou des collectivités  territoriales, peu à  peu cela devint de plus en plus difficile comme les récessions économiques successives d’une part augmentaient énormément les postulants à ces mesures et d’autre part tarissaient quelque peu les ressources qui pouvaient y être affectées (par exemple une réforme drastique de l’assurance chômage qui réduisaient considérablement les indemnisations en vigueur dans les années 70). Souvent qui se trouvaient placés dans ces situations avaient été contraints auparavant d’accepter, bien qu’à contre – cour les conditions imposées par les « plans sociaux » déjà évoqués, sous la menace soigneusement distillée de mise en faillite : cela créait un perpétuel sentiment d’insécurité entraînant un mécontentement croissant qui pouvait aisément  se convertir en une violence plus radicale. La finalité de ces combats ouvriers comme ils finissaient par l’apprendre avec toutes ces mesures dilatoires visant à affaiblir leur combativité n’était pas de lutter contre une fermeture « inévitable  » mais d’obtenir des indemnités de licenciement plus substantielles. Comme les travailleurs de Cellatex, ceux de Moulinex de l’une des usines condamnées menaceront de la faire sauter avec pour seul slogan : « Du fric ou Boum ».
En France, habituellement, un travailleur licencié peut obtenir de son employeur  une indemnité fixée le plus souvent dans les conventions collectives, sinon par le Code du Travail. On peut résumer ces droits légaux comme suit, qui constituent un minimum, ce qui est le cas le plus fréquent :

§  rien pour les travailleurs temporaires, à temps partiel, saisonniers ou les travailleurs permanents n’ayant pas deux ans d’ancienneté dans l’emploi ; une masse de travailleurs non négligeables d’autant plus que les entreprises en difficulté ont souvent tenté de réduire leurs coûts de production en accroissant les effectifs de ces catégories.

§  1/10 du salaire mensuel par année d’ancienneté pour les travailleurs ayant plus de deux ns d’ancienneté.

§  1/15 du salaire mensuel en sus de l’indemnité précédente  pour les travailleurs ayant plus de 10 ans d’ancienneté.

§  quelques conventions collectives peuvent souvent accorder d’autres indemnités plus favorables.

Comme les travailleurs de Cellatex après leur menace de faire sauter l’usine en juillet 2000 avaient obtenu une indemnité de 80.000 F en sus des indemnités légales pour tous les travailleurs de l’usine quelque soit leur statut, ce montant ( environ une année du salaire minimum), ce montant devint en quelque sorte – illégalement – la référence standard des revendications des travailleurs licenciés. Depuis l’aventure Cellatex, il y a environ un an et demi, plus de dix petites usines utilisèrent les mêmes sortes de menaces pour obtenir à la fois des indemnités de licenciement plus substantielles, des promesses plus sérieuses de reclassement ou de formation. La dernière de cette série fut une usine textile près de Lille (filature Mossley à Hellemmes, 123 travailleurs)2 où une partie de l’usine fut incendiée et où les grévistes occupant l’usine commencèrent à brûler du matériel dans la rue. Après 71 jours de lutte et d’occupation, ils obtinrent à peu près ce que les « Cellatex » avaient obtenu une année auparavant.

Moulinex, c’est beaucoup plus important

Si la situation chez Moulinex était plus ou moins la même que dans les exemples précédents, c’était néanmoins beaucoup plus complexe et beaucoup plus important. Les conflits les plus récents de ce genre sur les restructurations ou les fermetures d’usines touchant des firmes de plus grandes dimensions avaient été traités soit à l’intérieur du trust lui-même (par exemple la multinationale de l’alimentation Danone fermant certaines biscuiteries sous la marque Lu avec un plan social interne) ou avec l’intervention de l’État garantissant un nouvel emploi (par exemple pour les travailleurs de AOM – Air liberté  pris dans la tourmente de la déroute de la compagnie suisse Swissair) ou par le rachat total par une autre firme (tous les magasins de France de Marks et Spencer rachetés par le trust de la distribution Galeries Lafayette avec une promesse de réemploi sans licenciement)3. On pouvait voir ainsi la différence de solution en cas de fermeture d’usines selon l’importance de la firme (et sans aucun doute la crainte de réaction semblable à celle de Cellatex mais d’une autre dimension) où s’offrait  la possibilité de contenir la lutte dans le cadre de la légalité pour autant qu’une solution était envisageable pour les travailleurs concernés leur évitant le chômage quoiqu’ils pouvaient être contraint d’accepter des conditions de travail moins bonnes que ce qu’ils avaient auparavant.
Moulinex n’était ni une petite compagnie ni une multinationale, la plus grande partie des usines se trouvant en France. Tout d’abord une firme familiale fondée il y plus de 70 ans et s’étant développée dans les tentes années de prospérité capitaliste (les fameuses trente glorieuses) après les années 50 et qui devint le leader dans les appareils ménagers, électroménagers et les divers équipements de cuisine. La firme avait utilisé les possibilités mentionnées au début de cet article pour  localiser ses usines dans les petites villes de campagne et principalement dans l’Ouest de la France, précisément dans une région très conservatrice avec en arrière plan une forte influence catholique. Il y a eu lors du développement des difficultés économiques des discussions reprochant à cette firme familiale de ne pas avoir été capable de se moderniser à temps pour faire face à la concurrence mondiale principalement asiatique, en d’autres termes d’être de mauvais gestionnaires capitalistes. Même si Moulinex avait récemment  établi des filiales aux Etats – Unis (Krups), au Mexique (Vistar), en Espagne et en Egypte, l’essentiel de ses activités restait en France, en termes de production et en termes de marché. D’autre part, soutenir la concurrence nécessitait plus de capital, plus d’emprunts auprès des banques c’est-à-dire de se plier aux impératifs des banques qui, à l’instar du FMI vis à vis des Etats, exigent des restructurations pour délier leurs bourses. Il y avait eu ainsi pour Moulinex lors de différences tentatives de surmonter les problèmes qui s’accumulaient avait dû procéder aux sempiternelles restructurations génératrices d’inquiétudes pour les travailleurs et finalement, beaucoup plus inquiétant, de fusionner avec un concurrent Brandt société elle – même filiale d’un holding italien ElFi, le quatrième groupe européen de l’électroménager ( les frères Novicelli) qui à la fin de cette opération en l’an 2000 détenait 74% du capital du groupe Brand – Moulinex. Apparemment, la situation du groupe n’était nullement catastrophique : d’avril à décembre 2000, le chiffre d’affaires avait progressé de 5,50% par rapport à l’année précédente ; mais ces résultats dissimulaient une distorsion entre le chiffre d’affaire fait en France qui chutait de 6,7% alors que celui des usines extérieures s’accroissait de 18%. En 2001, cette tendance se renforçait alors que les pronostics pour les États-unis s’avéraient plutôt sombres. Dès lors, la multinationale intéressée uniquement par la rentabilité globale considérait Moulinex comme le mouton noir de son empire qu’il fallait restructurer ou dont il fallait couper le bras malade.

Les grandes manœuvres du capital et de ses auxiliaires

Les travailleurs de Moulinex avaient déjà  été alertés par  moult plans sociaux et par la fusion avec Brandt furent laissés pendant sept mois dans une incertitude très angoissante,  sachant  qu’ils devraient faire face à une inévitable restructuration mais laissés dans l’ignorance totale de ce que serait sa nature et sa dimension. Le 25 avril  2001, la sentence tombe : le groupe Moulinex – Brandt propose le regroupement total des 16 usines françaises (11.000 travailleurs sur un total de 22.000 travailleurs européens) avec la fermeture définitive de trois usines les deux plus importantes en Normandie et l’autre dans le Nord de la France :

§ Alençon (Orne), 1100 travailleurs, l’usine mère, la première à avoir été en activité fabriquant du petit électroménager dont la production serait en partie transférée au Mexique (fers à repasser)

§ Cormelles le Royal (Calvados) 1.100 travailleurs fabriquant des fours à micro ondes dont la production serait totalement abandonnée parce que perdant de l’argent et ne pouvant soutenir la concurrence asiatique.

§ Lesquin (Nord), 700 travailleurs fabriquant des frigidaires dont la production serait transférée en Pologne.

Les syndicats ne pouvaient faire autre chose que refuser ce plan de restructuration car les travailleurs des usines condamnées se mirent aussitôt en grève avec occupation. Jusqu’aux vacances du 21 juillet toutes les usines Moulinex connurent une production chaotique et quelques-uns unes d’entre elles : Alençon, Bayeux, Cormelles, Falaise, toutes en Normandie étaient souvent totalement fermées et occupées. A la fin des vacances, la situation ne s’était guère améliorée même si les syndicats tentaient de reprendre le contrôle de la luttez avec par exemple une grève de 2 heures le 25 août. Mais bientôt le mouvement échappait leurs tentatives de régulation : durant la nuit du 29 août l’équipe de nuit à l’usine d’Alençon recommença l’occupation érigeant des barricades pour bloquer l’entrée de l’usine. Les occupations recommencent ailleurs dans la plupart des usines Moulinex  dont la production est alors totalement bloquée.

La réplique du groupe Moulinex – Brandt, suite au refus du holding italien de mettre plus d’argent dans la restructuration envisagée avant les vacances, fut de se mettre en faillite avec la désignation d’un administrateur séquestre. Certains accusèrent les banques d’avoir condamné Moulinex en refusant d’accorder un nouveau prêt mais apparemment la responsabilité était partagée pas seulement entre les vrais propriétaires (les frères italiens et le milieu financier mais certainement  avec d’autres industriels intéressés par le démantèlement du groupe Moulinex pour acquérir une position dominante dans cette branche d’activité. Naturellement les travailleurs étaient totalement abandonnés dans cette opération avec les syndicats et les autorités locales tentant de présenter des plans alternatifs pour maintenir les usines en activité, tous ces plans plus ou moins viables principalement parce que ni les uns ni les autres n’avaient de pouvoir de lever les contributions financières nécessaires pour les mettre une œuvre et certainement allaient à l’encontre de visées financières plus importantes. Il était bien évident, considérant les interventions étatiques ou multinationales dans les restructurations déjà évoquées qui se déroulaient au même moment à grand renfort de publicité (précisément parce que les médiations politiques ou syndicales pouvaient prétendre avoir trouvé une solution pour les travailleurs), que les possibilités d’action des travailleurs, étaient assez limitées si toutes les usines devaient être fermées en cas de faillite. La situation chez Moulinex risquait de devenir explosive. Au même moment, dans une opération bien concertée le bruit était répandu, un peu partout dans les médias relayant les syndicats et les allées du pouvoir que l’entreprise pouvait être vendue, en tout ou en détail et que bien sûr il importait pour les travailleurs de ne pas » décourages un éventuel repreneur : cela paraissait « raisonnable » et, à l’appel des syndicats, toute grève et occupation cessait le 10 septembre 2001. C’était pourtant le seul but de l’opération d’amener les travailleurs à baisser les bras et  d’accentuer leur angoisse démoralisante en les embarquant dans des spéculations sans fin sur la  » confiance  » qu’on pouvait avoir envers les prétendants à la reprise, alors qu’ils n’avaient en fait aucun moyen de juger de la solidité des dites propositions.  Sauf de faire confiance à la parole des syndicats et des autorités qui n’avaient d’ailleurs pas plus de moyens d’en juger malgré leurs prétentions mais ce qui leur permettait de se remettre en selle dans un rôle qu’ils tenaient parfaitement dans cette tragicomédie.

Ainsi depuis le 10 septembre et pendant plus d’un mois toutes les usines Moulinex étaient supposées travailler  » normalement  » mais pourtant avec des arrêts dus à de problèmes d’approvisionnement ou avec une production réduite ; le travailleurs réduits ainsi au chômage technique restaient indemnisés. Ils restaient, peut être sans trop y croire, persuadés qu’ils ne devaient pas troubler le « jeu de la reprise » même s’ils suivaient les sempiternelles manifestations de rue appelées et contrôlées par les syndicats pour  » faire pression  » en vue d’un règlement (sur lequel ils n’avaient pourtant aucun pouvoir). Ils « informaient » régulièrement, avec commentaires, les travailleurs sur les hauts et les bas des négociations en cours pour donner aux travailleurs un nouvel exploiteur (seulement d’ailleurs les miettes que les négociateurs voulaient bien leur jeter en pâture). Après maints et maints palabres c’est à dire de spéculations financières, l’administrateur provisoire accepta la dissociation des deux firmes Moulinex et Brandt et le reprise de Moulinex par son principal concurrent en France, le groupe SEB, Brandt restant dans le holding italien El,Fi. L’annonce de cette « fin heureuse »  précisait que SEB était plus intéressé par les filiales étrangères de Moulinex, ce qui lui permettait d’avoir des bases de pénétration en Amérique du Nord et en Amérique du Sud ; comme SEB avait déjà des usines en France opérant dans les mêmes secteurs que Moulinex il n’était pas difficile de prévoir ce qu’étaient les non – dits de l’accord de reprise. Pour les travailleurs de Moulinex c’était un nouveau plan de restructuration, plus ou moins la copie conforme de ce qui avait provoqué l’explosion de grève le 27 avril : ils avaient seulement changé de patron pour la mise en ouvre de la guillotine.  Les deux principales usines du groupe, Alençon et Cormelles restaient définitivement fermées et les autres devaient subir des « dégraissements »  plus ou moins conséquents.

La révolte des laissés pour compte

Il était évident que les travailleurs de Moulinex avaient perdu six mois de lutte et avaient été menés en bateau  uniquement pour émousser leur combativité et les amener à avaler la pilule. Il ne leur restait plus qu’une seule issue alors qu’il était évident qu’ils ne pourraient plus empêcher la dislocation du groupe et les fermetures d’usines. Tout comme les travailleurs de Cellatex, leur seule lutte se résumait maintenant à se battre pour obtenir des indemnités de licenciement plus substantielles et des promesses plus sérieuses de reclassement.  Le jour même de l’annonce de la reprise et des intentions du repreneur, les usines condamnées d’Alençon et de Cormelles étaient de nouveau occupées et bloquées. Les revendications étaient exactement ce qu’avaient obtenu les Cellatex : 80.000 F en sus des indemnités contractuelles légales pour tous, quel que soit le statut. Comme les discussions  menées par les syndicats et les actions ponctuelles légales ne conduisaient nulle part après 20 jours de palabres, les travailleurs de Cormelles le Royal prirent le mors aux dents et mirent en place spontanément ce qui dans leur esprit était dans la ligne de ce qu’avaient fait les Cellatex. Cette méthode radicale de lutte ne s’étendit pas à Alençon où ma CFDT pouvait se prévaloir d’une plus grande influence qui lui permettait un plus grand contrôle  et le maintien de la lutte dans ses limites légales. Cormelles allait bien au-delà de ces limites. Le 13 novembre, les travailleurs de Cormelles (leur usine devant être fermée définitivement avec plus de 1100 licenciements) qui occupaient déjà l’usine empilèrent à différents endroits stratégiques de l’usine des produits inflammables (bouteilles de gaz, bidons d’essence, autres produits chimiques inflammables, etc..) et affichèrent clairement leurs intentions à la porte de l’usine avec une banderole proclamant fièrement : « Du  fric ou Boum ! « . Et pour montrer leur bonne volonté, exactement ce qu’avaient fait les Cellatex en déversant  de l’acide sulfurique dans la rivière  ou comme ceux de Mossley incendiant une partie de l’usine, ces travailleurs de Moulinex mirent le feu à certains bâtiments de « leur » usine. Naturellement cette action fut immédiatement dénoncée notamment par le ministre socialiste des Affaires Sociales. Mais en même temps un sondage effectué parmi la population montrait un soutien à 90% de l’action des travailleurs de Moulinex.

Personne  ne tenta de les arrêter alors que les discussions continuaient avec les autorités pour tenter de régler  « le problème ». Les différences dans les méthodes de lutte à Alençon et à Cormelles peuvent être vues dans le fait  que la police n’intervint nullement à l’usine de Cormelles alors que dans le même temps, les mêmes forces de l’ordre intervinrent brutalement pour empêcher les travailleurs d’Alençon  entraînés par  la CFDT d’envahir le siège du  MEDEF à Paris (c’était dans ce dernier cas, le type même d’objectif traditionnel de la part des syndicats). N’importe comment c’est l’action des travailleurs de Cormelles et certainement la crainte que leur méthode de lutte ne s’étende aux autres usines Moulinex  qui accéléra le règlement du conflit, lequel intervint dans la semaine même. Mais également, comme d’habitude, comme cette forme de lutte restait circonscrite à une seule usine, cette solution était prise de manière à diviser les travailleurs concernés d’une façon sensiblement différente de Cellatex. Cet ultime  » plan social » accepté par tous les syndicats, à l’exception de la CFDT qui ne voulait pas perdre la face à Alençon pour avoir modéré les troupes, autorisait SEB, le nouveau patron de Moulinex de licencier 3.700 travailleurs sur 5.600  avec la fermeture définitive, entre autres, des usines d’Alençon et de Cormelles et des coupes sombres dans les autres usines. Les travailleurs devaient, en cas d’accord, évacuer immédiatement les usines occupées pour que la production puisse reprendre. Le montant des indemnités supplémentaires, contrairement à Cellatex, n’étaient pas les mêmes pour tous les travailleurs, variant en fonction de l’ancienneté de 30.000 à 80.000 F. Comme le « plan social » devait être accepté par les travailleurs en grève, cette division en fonction de l’ancienneté, fut accentuée par un vote par usine et non par un vote global. Le résultat du vote était en quelque sorte connu d’avance. Comme la CFDT avait refusé de signer le  » plan social  » en raison de sa position dominante à Alençon, elle ne pouvait faire dans cette usine autre chose qu’un baroud d’honneur sous peine de perdre la face ; ils maintinrent pendant quelques jours l’occupation tout en ne changeant rien à ses méthodes légales de lutte et continuant d’exercer le strict contrôle de cet ultime combat.

Une forme d’action directe pour une revendication immédiate

Par pure coïncidence, les menaces des travailleurs de l’usine de Cormelles intervinrent alors que se développait l’offensive guerrière  » contre le terrorisme  » qui suivit les attentats du 11 septembre contre les tours du World Trade Center à New York. Mais personne ne se risqua pour faire des parallèles et de qualifier ces menaces et leur commencement d’exécution de « terrorisme ». De nouveau, comme pour Cellatex, quelques commentaires dans des milieux divers parlèrent de luddisme et de luddites, plus ou moins considérant ces actions comme des combats contre la technologie et l’utilisation des techniques par le capitalisme. Comme nous l’avons déjà souligné dans des articles précédents, le combat des luddites n’était nullement idéologique : c’était une lutte de classe contre les exploiteurs utilisant sélectivement la destruction des machines pour obtenir de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail, destructions visant non pas tous les patrons (ce qu’aurait été une logique anti-technique) mais seulement ceux qui refusaient d’appliquer de meilleures conditions déjà concédées ailleurs. Le courant de violence qui se manifeste ne France depuis près de deux  années maintenant, seulement dans le cas de fermetures d’usines en vue d’obtenir plus d’argent est très similaire à ces actions des luddites mais n’a rien à voir avec l’idéologie que l’on essaie d’y plaquer. C’est seulement, et seulement cela, un moyen de lutte, plus radical et naturellement plus efficace que les moyens légaux, les seuls que peuvent préconiser et tenter d’imposer les syndicats, quels qu’ils soient à cause précisément de leur existence et activité légale.

Naturellement, il serait complètement faux de considérer ces actions comme une sorte de poussée révolutionnaire. Mais tout aussi naturellement, le recours à des méthodes de lutte violentes a une signification. Si ces luttes transgressent les formes de médiation et brisent avec les méthodes traditionnelles préconisées par les syndicats, ces derniers sont encore reconnus comme capables de discuter et de fixer avec les représentants du capital pour fixer les conditions d’une solution du conflit. Pas n’importer quelles conditions bien sûr. Les solutions doivent être soumises au vote des travailleurs concernés, mais les syndicats, même contraints d’endosser d’une certaine façon les revendications de base défendues par des méthodes qu’ils réprouvent, ont toujours comme on vient de la montrer pour Moulinex   des possibilités de manipulation à la fois pour prévenir quelque extension du conflit hors des sentiers battus et pour imposer des solutions bâtardes. Mais ils sont, ce faisant sur une corde raide, les propos d’une ouvrière de Moulinex citée plus haut montre que cette possibilité d’extension n’est pas pure utopie.

Il est nécessaire de replacer  de tels événements dans le processus dialectique des relations capital – travail. Sur le plan économique d’un tel conflit, si l’on considère ce que le capitalisme (firmes et différentes instances gouvernementales) doivent payer pour une solution des problèmes actuels au-delà de ce qui est considéré comme tolérable pour le maintien  du taux de profit, le fait qu’ils  soient contraints par la lutte de classe de verser d’importantes sommes  pour le maintien de la paix sociale peut être vu comme un frein aux tentatives permanentes pour enrayer le déclin du taux de profit du capital.

Il n’y a pourtant aucune raison de pavoiser.  Si, dans les limites dont nous venons de parler, cette violence peut être considérée comme une manifestation de l’autonomie ouvrière, celle – ci n’est, pour autant qu’elle reste dans certaines limites qu’une partie du processus dialectique entre l’action ouvrière  et la constante répression du capital. Que ce soit dans l’intervention des syndicats ou de la police, cette répression essaie de faire face à une situation globale (dans la mesure où chacune de ces actions peut être considérée comme le témoignage d’un rapport de force plus général) et pas seulement l’action ponctuelle dans le cas spécifique de Moulinex ou d’autres actions du même genre : la fin du conflit Moulinex avec ses ambiguïtés  ne fait que refléter les ambiguïtés du rapport de forces au niveau national.  D’une part, si l’action chez Moulinex avait été au-delà d’une simple menace et s’était étendue localement, régionalement ou dans d’autres usines ou dans des actions réelles de solidarité (on peut rêver) la répression aurait montré son véritable visage dans l’ampleur des moyens mis en ouvre. Bien sûr avec le risque de voir surgir un mouvement plus vaste et des forces de répression tentant d’éviter une répression trop directe génératrice d’extensions ultérieures. D’autre part, la première ligne de répression de l’autonomie ouvrière, l’intervention syndicale pouvait, comme elle a pu le faire dans le passé  » organiser » quelque action prétendument autonome pour garder le contrôle du mouvement4 (comme elles ont pu le faire par exemple dans les grèves de 1995 en France)5. Vus sous cet aspect des rapports syndicats – travailleurs dans la lutte, les « nouveaux » syndicats bâtis dans la foulée de ces conflits en opposition précisément à l’action des syndicats « reconnus » établis, peuvent jouer un rôle crucial en canalisant l’autonomie vers une autre sorte de légalité car leur existence juridique même leur interdit sous peine de disparition de se fondre dans le mouvement autonome. Ce qui fait que de toute façon, dans ce processus dialectique action/répression, il est parfois très difficile de séparer ce qui autonomie et ce qui ne l’est pas. Nous ne pouvons que considérer que des choses évoluent et changent sous la pression de la lutte de classe échappant aux formes précédentes dans lesquelles le système capitaliste tente d’emprisonner l’exploitation du travail.

Notes

[1] Sur Cellatex et les discussions qui ont suivi, voir Echanges n° 94 p. 3, 95 p. 3, 96 p. 44, et 98 p. 7

[2] Sur cette grève à Mossley, voir Echanges n° 98, p. 10

[3] Ces restructurations, Lu, AOM et Marks and Spencer coïncidant dans le premier semestre 2001 bénéficièrent d’une médiatisation importante en même temps que d’une exploitation politique sans commune mesure avec d’autres conflits. Cette  » popularisation  » permettait aux pouvoirs politiques et syndicaux de se réintroduire dans le circuit de médiation d’autant plus facilement qu’ils n’ignoraient pas que des solutions existaient leur permettant de se targuer de la réalité d’un pouvoir dû seulement à des circonstances spécifiques et que dès lors, les risques d’une irruption de violence style Cellatex étaient particulièrement faibles.

[4] Un exemple de cette  » violence organisée  » a été donné récemment par ce qu’un journal a appelé  » le coup de force des Bata  » le saccage de trois magasins parisiens de la marque de chaussures Bata  par des travailleurs de l’usine de Lorraine à Moussey qui doit être fermée partiellement avec 530 licenciements sur 830 travailleurs ; les chaussures furent déversées sur la chaussée. Ces travailleurs se battent depuis juillet dernier et au début de leur lutte plus ou moins sauvage, lors de l’annonce de la mise de l’usine en règlement judiciaire, avaient saisi un stock important de plusieurs dizaines de milliers de paires de chaussures. Ils auraient pu utiliser ce trésor de guerre comme monnaie d’échanges ou de récupération mais furent persuadés par les syndicats de les restituer on ne sait sur quelle fallacieuse promesse. Mais cette restitution n’a rien résolu et comme la pression de base augmente par la conscience d’avoir été roulés, les syndicats ne peuvent faire autrement que d’organiser des actions comme celle qui vient d’être mentionnée qui, pour spectaculaires qu’elles soient sont soigneusement contrôlées et ne peuvent se répéter.

[5] Sur les grèves de 95/96 voir la brochure d’Echanges  » La lutte de classe en France, novembre et décembre 95, témoignages et discussions sur un mouvement social différent  » (mars 1996)

Une Réponse to “2001-11 De Cellatex à Moulinex, une explosion de violence sociale? [Simon]”

  1. Vous avez dit « ultra gauche  ? (entretien avec Henri Simon) « La Bataille socialiste Says:

    […] 2001-11 De Cellatex à Moulinex, une explosion de violence sociale? […]

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