2002-10 Quelques remarques sur la période de transition [Buick]

Article posté sur le Réseau de discussion international le 21 octobre 2002.

A partir d’une discussion sur la nature de l’Etat au sein du CCI pendant les années 70, Domi ouvre un débat sur la question de la période de transition.

Elle rejette l’idée d’un passage direct du capitalisme au communisme « sans passer par une période de transition » comme « anarchiste » et en disant que le CCI l’a trouvée « ridicule ».. Elle semble fonder ce rejet sur la fait que, si la révolution mondiale triomphait aujourd’hui, le prolétariat mondial devrait faire face à une masse de non-prolétaires majoritaire, d’où la nécessité d’un Etat (ou au moins d’un « demi-Etat ») pour régler les rapports entre les prolétaires et les non-prolétaires du monde. C’est cette même analyse qui a permis au CCI d’assimiler la situation du prolétariat mondial au lendemain d’une révolution mondiale à celle du prolétariat russe après la prise de pouvoir par les bolcheviques et d’affirmer la pertinence toujours aujourd’hui de « l’expérience russe »..

Je peux être d’accord avec la nécessité d’une période de transition en tant que période pendant laquelle on réorganise la société sur une base communiste (« la période de transformation révolutionnaire » de la société capitaliste en société communiste, comme Marx l’a exprimé dans sa critique du programme de Gotha). Je peux également être d’accord que le prolétariat peut utiliser l’Etat en tant qu’organe central de coercition à ses fins pendant cette période (c’est la raison pour laquelle Marx l’a caractérisée comme « période de transition politique »), s’il le faut contre « un révolte pro-esclavagiste ». Donc, je ne suis ni anarchiste ni pacifiste. Là où je ne suis pas d’accord, c’est en concevant cette période comme une période longue. Je me souviens d’avoir lu dans une brochure du CCI que la période de transition devrait durer aussi longtemps que la traversée du désert par les Hébreux du bible, c’est-à-dire quarante ans. A mon avis, c’est plutôt là une idée ridicule. Une telle perspective explique pourquoi on s’intéresserait plus à la période de transition qu’à la société communiste elle-même, reléguée à un futur lointain, et pourquoi les trotskistes (et même parfois le CCI) parlent d’une « société de transition » au lieu de la simple « période de transition politique » dont parlait Marx.

Il est clair que si l’on envisage une période de transition de 40 années, pendant laquelle l’Etat survivra même en s’éteignant, on doit préciser ses idées sur la nature et le rôle d’un tel État, et le CCI était logique en ce faisant. Mais pourquoi la période de transition devrait-elle durer plus que quelques années ? Considérons ce que la réorganisation de la société sur une base communiste entraîne : (a) l’abolition de droit de propriété, de facto aussi bien que de jure, sur des moyens de production, et (b) l’orientation de la production vers la seule satisfaction des besoins de la population au lieu de produire des marchandises à vendre sur un marché en vue d’un profit monétaire.

Pourquoi cela devrait-il prendre 40 années ? On pourrait abolir les droits de propriété d’un jour au lendemain car ces droits ne sont que des « droits »—des titres en papier—crées par l’Etat et qui ne sont valables parce qu’ils ont derrière eux le pouvoir de l’Etat—mais seulement aussi longtemps que la bourgeoisie détient l’Etat. Or, la révolution politique communiste, c’est précisément la prise du contrôle de l’Etat des mains de la bourgeoisie. Ceci fait, on peut abolir les droits de propriété capitalistes tout aussi promptement que la bourgeoisie française a aboli les droits de propriété féodaux la nuit du 4 août 1789 (et que les bolcheviques ont aboli ces mêmes droits féodaux en Russie à 2h 30 du matin du 9 novembre 1917). A partir de ce moment (quelques jours après, sinon le lendemain de la révolution politique) les titres de propriété deviendraient des chiffons de papier sans aucune valeur. Ici donc, pas besoin d’attendre 40 années.

Mais le remplacement de la production marchande par la production pour la seule satisfaction des besoins humains, cela doit prendre du temps, non ? Non. Le problème avec la production est qu’on ne peut s’offrir de l’arrêter même pour un jour ; elle doit continuer avant, pendant et après la révolution politique. C’est pourquoi il n’est pas concevable que même avant la prise du pouvoir politique, prélude à l’expropriation quasi-immédiate de la bourgeoisie, le prolétariat, au travers de ses organisations sur les lieux de travail, dans les administrations et dans les centres de recherche, n’aurait pas pris des dispositions pour continuer la production pendant et immédiatement après la révolution politique et pour la réorienter vers la satisfaction des besoins immédiats de la population. Au fait, c’est ça la révolution sociale, la prise en main de la production par les « producteurs associées ». Et cela, facilité par le contrôle de l’Etat par le prolétariat, ne prendrait pas 40 années non plus.

Peut-être ne pourrions nous instituer tout de suite le principe de distribution « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » mais on peut certainement abandonner assez rapidement la production pour la vente et l’argent comme moyen de circulation des marchandises ainsi que le travail salarié. Il faut se rappeler que quand Marx a parlé (imprudemment, à mon avis, même si ce n’était qu’une fois et presque en aparté) d’utiliser des « bons de travail » comme système de rationnement en attendant, avec le développement des forces productives, la distribution gratuite selon les besoins de chacun, c’était par rapport à « la première phase de la société communiste », c’est-à-dire, après la réorganisation de la société sur une base communiste, c’est-à-dire, après la fin de la période de transition/réorganisation.

D’ailleurs alors que, en toute probabilité, Marx envisageait une période relativement longue entre « la première phase » et « la phase supérieure » de la société communiste (où l’on verrait la fin de tout rationnement et l’instauration du gratuitisme complet) il ne pensait pas que « la période de transition politique » (entre la prise de pouvoir et la première phase de la société communiste) serait de longue durée—ni, par conséquence, l’utilisation de l’Etat par le prolétariat, puisque, pour lui, l’Etat disparaîtrait avec le début de la première phrase, le communisme étant une société sans Etat (sans organe central de coercition). L’idée de l’Etat subsistant jusqu’à la phase supérieure—pour imposer le rationnement—vient de Lénine et de Trotski et non pas de Marx. Il est vrai que citer Marx ne démontre rien sauf concernant ce que Marx a dit. Et cela vaut ce qu’il vaut mais, à mon avis, plus que les idées de ces chantres et architectes du capitalisme d’Etat Lénine et Trotski. De toute façon, vu le développement massif des forces productives depuis le temps de Marx en 1875, même la période entre la première et la supérieure phase du communisme pourrait être relativement courte, une dizaine d’années tout au plus.

Faut-il peut-être maintenir l’échange marchand pour les rapports avec la population non-prolétaire du monde—et un Etat pour régler ces rapports (et pour régner sur ces non-prolétaires au nom du prolétariat ?) ? Il est vrai que seule une minorité de la population mondiale sont des prolétaires au sens strict du mot, c’est-à-dire des travailleurs non-propriétaires des moyens de production obligés de vendre leur force de travail contre un salaire monétaire, le reste étant pour la plupart des « paysans » dans un sens (très) large. Mais ces « paysans » sont également dominés et exploités par le capital et ont le même intérêt que le salariat dans la fin du capitalisme mondial et l’instauration du communisme. De toute façon, la situation au lendemain de la révolution communiste mondiale sera tout différent avec celle dans la Russie d’après 1917. Là, les paysans voyaient la solution à leurs problèmes dans le partage des terres. Là, la production industrielle était tellement peu développée qu’il y avait un grave problème d’approvisionnement de la population des villes. (Au fait, c’est tout le concept de la révolution qui se pose ici : est-ce que l’on envisage la « révolution » comme une guerre civile pour de territoire entre milices pro- et anti- capitalistes avec une ligne de front mouvante derrière laquelle on organise la production sur une base soit capitaliste soit communiste ? Moi pas, en tout cas.)

On n’aurait pas ces problèmes aujourd’hui. Après la révolution mondiale on pourrait utiliser les ressources naturelles et industrielles au niveau mondial pour produire rapidement assez de nourriture et d’autres choses pour nourrir, vêtir et loger convenablement toute la population de la planète. La pénurie et la privation qui existent aujourd’hui sont dues aux entraves de profit, non pas à un appareil productif et une technologie pas assez développés. Pourquoi, face à la perspective du communisme, les populations non-prolétaires du monde, souvent plus misérables que le prolétariat au sens strict, chercheraient-ils une solution (qui manifestement n’en serait une) dans la propriété privée ? Eux aussi bénéficieraient du communisme et de sa production pour la seule satisfaction des besoins. Ils voudront, je suis prêt à y parier, participer à l’instauration du communisme tout autant que le salariat des régions industrialisées et urbanisées du monde.

Oui, donc, à une courte période de transition/réorganisation (d’une or deux années, disons trois au maximum) mais non à une période qui durerait une quarantaine d’années. Et l’Etat pendant cette période courte ? Comme prévu par Marx et Engels après l’expérience de la Commune de Paris, on l’aurait démocratiser des les premiers jours en éliminant son « appareil bureaucrato-militaire » et en soumettant les postes dans son administration à l’élection au suffrage universel et à la révocation à tout moment. On garderait cet Etat démocratisé (ou « demi-Etat », si l’on veut) jusqu’à la fin de la période de réorganisation. Puis on le démantèlerait en éliminant les derniers de ses aspects coercitifs, le convertissant ainsi en simple centre administratif désarmé. Ou, comme Engels l’a exprimé, on le reléguerait au musée des antiquités, à côté du rouet et la hache de bronze,mais 2 or 3 années après la révolution politique pas 40 !.

Adam

***

N.B.: Brève réplique (1-12-2002):

1. J’ai trouvé l’article où le CCI suggère que la période de transition durera 40 ans. Il s’agit d’un article sur « le problème de la période de transition » de MC paru dans Révolution internationale et republié dans l’International Review N° 1 d’avril 1975 et encore dans la brochure « The period of transition from capitalism to communism ». Malheureusement, je ne l’ai que la version anglaise qui se lit:

« Communism retains no economic or social remnants of old society. While such remnants still exist one cannot speak of communist society : what place could there be in such a society for small producers or slave relations, for example ? This is what makes the period of transition between capitalism and communism so long. Just as the Hebrew people had to wait forty years in the desert in order to free themselves from the mentality forged by slavery, so humanity will need several generations to free itself from the vestiges of the old world. »

(Même s’il y doit y avoir quelqu’un dans le réseau qui peut fournir la version française voici pour ceux qui ne comprennent pas l’anglais, une (re)traduction:

« Le communisme ne retient aucun reste de la vieille société. Aussi longtemps que de tels restes existent on ne peut parler de la société communiste: quelle place pourrait-il y avoir dans une telle société pour les petits producteurs ou les rapports esclavagistes? C’est cela qui fait que la période de transition entre le capitalisme et le communisme sera si longue. Tout comme le peuple Hébreux a dû attendre 40 ans dans le désert pour se libérer de la mentalité forgée par l’esclavage, l’humanité aura besoin de plusieurs générations (!) pour se libérer des vestiges du vieil monde ».)

2. En relisant cette brochure j’étais frappé par le nombre de fois que le CCI utilise le terme plutôt trotskiste de « société de transition » (même MC l’emploie une fois dans son article). S’il s’agissait d’une société qui existerait entre la société capitaliste et la société communiste, il faudrait identifier les rapports de production et de propriété de cette nouvelle société, rapports qui y sont spécifiques et qui la distingue et de la société capitaliste et de la société communiste. Jusqu’à maintenant personne n’a pu le faire (les trotskistes ont dus avoir recours à l’astuce de rebaptiser une forme de capitalisme d’Etat « le socialisme »). Une société hybride (car ce serait de cela qui s’agirait) feudalo-capitaliste, en tant que hybride entre deux sociétés de classe, est concevable mais une société capitaliste-communiste sûrement pas: soit le communauté entière soit une minorité de la société possède et contrôle les moyens de production; soit la société est divisée en classes, soit elle ne l’est pas. C’est sans doute la raison pour laquelle Marx lui-même n’a jamais parlé d’une société de transition mais simplement d’une « période de transformation » à laquelle correspondait « une période de transition politique« . Pendant cette période la société serait toujours capitaliste mais le pouvoir politique serait aux mains de la classe travailleuse qui l’utiliserait pour abolir le capitalisme et pour exproprier la classe capitaliste—encore une raison pour conclure que, logiquement (et non seulement aux yeux de Marx), cette période ne peut qu’être courte. Sinon, on aurait une situation où la classe travailleuse gèrerait le capitalisme, ce qui serait une forme, instable, du capitalisme d’Etat.

3. Si on veut estimer la durée d’une période allant de la prise de pouvoir par la classe travailleuse à l’instauration de la gratuité généralisée, la soi-disant phase « supérieure » de la société communiste, on pourrait tomber d’accord avec un chiffre de 5 à 12 années (mais Domi a raison de signaler que cela dépendrait des conditions existantes au moment de la prise de pouvoir). Cependant, pour moi, cela ne serait pas une période de transition entre le capitalisme et le communisme puisque la plus grande partie de cette période se situerait au sein de la société communiste, c’est-à-dire après l’abolition du capitalisme, après la fin de la « période de transformation » de la société capitaliste en société communiste.

4. Et l’Etat pendant ces périodes? Puisque le communisme serait une société sans classe il serait également une société sans Etat. Donc, l’Etat disparaîtrait avec le capitalisme, à la fin de la période de transition politique. Donc, même dans la soi-disant phase « inférieure » du communisme il n’y aurait pas d’Etat. Le problème se limite, en tout cas pour moi, à la période entre la prise de pouvoir d’Etat par la classe travailleuse et l’abolition du capitalisme. J’ai déjà dit que je suis d’accord avec Marx en soutenant que pendant cette période l’Etat ne peut qu’être démocratique, c’est-à-dire sous le contrôle démocratique de la classe travailleuse par le biais des divers conseils de délégués élus au suffrage universel et où tout élu serait révocable. Une dictature d’un parti est à exclure—au fait, est-ce qu’on aurait toujours besoin d’un parti après l’avoir utilisé pour prendre le pouvoir politique ?

5. Domi me demande de choisir entre un Etat « instrument révolutionnaire » et un Etat « fléau » à ne pas toucher qu’avec des pincettes. Bien entendu, la fin de la coercition dans les rapports humains est une bonne chose qu’il faut atteindre aussitôt que possible. C’est pourquoi l’utilisation de l’Etat par la classe travailleuse comme « instrument révolutionnaire » pour abolir le capitalisme devrait être le dernier act de l’Etat.. Il faut le démanteler le jour même que le dernier capitaliste est exproprié. Il ne peut être question que l’Etat survive dans le communisme, même à son stade « inférieur ». L’existence de l’Etat au sein du communisme serait non seulement un « fléau », mais une anomalie, une absurdité, voire une impossibilité. En effet, à quoi pourrait servir un Etat, instrument d’une classe contre une autre, dans une société sans classe? En fin de compte, on abolit l’Etat avec le capitalisme en tant que dernière société de classe—et on peut abolir le capitalisme dans un délai d’une ou deux années au maximum après la prise de pouvoir par la classe travailleuse.

Adam 1/12/2002

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