2003-02 Protestation Massive à New York [Greeman]

« Imaginez que vous êtes dans le métro aux heures de grande affluence, serrés comme des sardines, et vous aurez une idée des rues de Manhattan bondées de manifestants cet après midi. Déjà à midi, l’heure officiel du rassemblement, impossible d’arriver plus près que quatre rues des bâtiments de l’ONU. (On se souvient que la marche originale avait été interdite). En sortant de la Gare Centrale où arrivaient train après train bondés de manifestants, on ne pouvait plus bouger vers l’Est (site de l’ONU). La police, visiblement débordée, nous refoulait vers le Nord, et nous avons fini par occuper un rectangle de près de deux kilomètres carrés au centre de Manhattan.

« Les Avenues Nord-Sud étaient bloquées par des lignes de policiers en tenu d’émeute (casques Darth Vador, Police montée). On était sensés rester sur les trottoirs, mais la Police a souvent dû céder. La ville était à nous et on le savait, malgré les snipers (tireurs d’élite) postés très visiblement sur les buildings et les hélicoptères tournant au-dessus de nos têtes. La police avait reçu l’ordre de parquer les manifestants comme des moutons dans des carrés entièrement entourés de flics (comme on avait fait à Washington et à Londres) mais comment ? Elle n’avait pas compté sur le nombre. Ayant interdit la marche, les autorités se retrouvaient face à cinq ou six marches sauvages. De plus, beaucoup de gens avaient amené leurs radios portables pour rester informés. Partout on écoutait WBAI, la radio alternative radicale de New York, qui retransmettait en direct les discours (dont un très fort de l’Evêque Tutu de l’Afrique du Sud), la musique de Richie Haven, et des infos sur le déroulement de la manif.

« La foule était plutôt joyeuse, contente d’être là, de manifester notre opposition à la folie meurtrière de Bush, et ceci malgré la température (- 5°) et l’interdiction et l’intimidation. S’il fallait décrire en un mot la composition de cette foule, je dirais « américain moyen. » Il y avait, outre les étudiants et les pacifistes de toujours, des « Grand’Mères du Vermont Pour la Paix » (elles m’ont dit avoir rempli tout un car), beaucoup de familles avec leurs enfants, de gens de couleur (généralement avec leurs syndicats), des employés, des bourgeois, beaucoup de jeunes, des groupes organisées de congrégations religieuses et des crieurs de journaux de tous les groupuscules que je croyais disparus depuis 1968.

« La majorité des personnes avec qui j’ai parlé assistaient pour la première fois à une manifestation politique et venaient de lointaines banlieues et des villes et campagnes des états avoisinants. Dans une sandwicherie bondée j’ai fraternisé avec un groupe de jeunes gars qui venaient de Bethleham, Pennsylvanie, un bled perdu si jamais il y en avait. Un jeune m’a montré son bras couvert d’hématomes. Il avait été brutalisé par des policiers de Bethleham qui voulaient l’empêcher de recruter en public des gens pour partir à la manif. Ils avaient quand même réussi à remplir trois cars.

« La foule était, comme je dis, pacifique, mais j’ai vu quand même plusieurs incidents violents, car elle était impatiente aussi et voulait avancer malgré les lignes de police, profondes de trois rangées sur les Avenues. Plusieurs fois j’ai entendu la foule crier, des dizaines de milliers de voix ensemble, comme une bête énorme qui hurle, ça s’entendait de très loin. « A qui la rue ? La rue à nous ! » Quelle impression inoubliable ! Grand contraste avec le silence de la circulation automobile paralysée. Plusieurs fois j’ai vu des manifestants essayer de briser les lignes de police, mais celle-ci a su réagir avec beaucoup d’adresse, soit en cédant et en déplaçant les barrières, soit en arrêtant avec une rapidité extraordinaire le premier rang des manifestants, leur passant les menottes, les couchant face à terre et les jetant dans des fourgons avec une brutalité toute professionnelle qui a dû impressionner leurs victimes, paisibles employé(e)s venus de la grande banlieue.

« Malgré ces incidents, l’humour donnait le ton de cette manif. Beaucoup de placards et de dessins ‘faits maison’ sur le thème du Scotch que la nouvelle Office de Sécurité Territoriale de Bush avait recommandé aux citoyens pour fermer leurs maisons et les protéger contre les armes chimiques et biologiques ! Evidemment on montrait Bush, Rumsfield, et Cie leurs bouches menteuses Scotchées. On scandait « Bombarder le Texas ! » « Je voudrais avoir 21 ans [1] car mon vote ne comptera pas » et « France-Allemagne, nous sommes avec vous ! »

« Difficile d’estimer le nombre, entre 500,000 et un million, dirais-je. Une chose que je sais pour sûre. Je me sentais fier et joyeux de participer à la plus grande manifestation internationale de l’Histoire et de montrer au monde que le peuple américain n’est pas avec Bush. Ce fut une belle journée. »

Et serait-ce un tournant dans l’histoire, cette mondialisation de la contestation ?

Si Bush se trouve obligé de reculer (comme je dis depuis des mois) il sera humilié et le nouveau mouvement international pourra bâtir sur cette étonnante victoire historique. Si, borné et arrogant, il se lance dans l’aventure, un grand mouvement populaire international est déjà là pour le bloquer. S’il ose envahir Irak, les troupes américaines s’enliseront au Moyen Orient comme au Vietnam, harcelées de tous côtés par des « terroristes » arabes que Bush aurait engendrés plus qu’Osama bin Laden. Compter alors sur le peuple américain qui a arrêté la Guerre du Vietnam il y a un quart de siècle, qui vient de prouver qu’il n’a pas peur de braver les Alertes Orange et la répression policière. Il saura envoyer aux poubelles de l’histoire George W. Bush et son entourage de milliardaires pétroliers, d’intégristes chrétiens, de fachos et de marchands d’armes de destruction massive (les mêmes qui jadis les vendirent à Saddam Hussein pour exterminer les Iraniens les Kurdes).


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