2004-05 Angleterre : la coalition RESPECT

Angleterre : la coalition RESPECT : une alternative à Blair ?

Paru dans Débat militant47 du 19 mai 2004

 » Naissance d’une gauche nouvelle « . C’est par ce titre qu’Inprecor(1) salue dans un article d’Alan Thornett, dirigeant de l’International Socialist Group (ISG) et membre du bureau exécutif de la IVème Internationale, la naissance de RESPECT, une nouvelle coalition lancée en Grande-Bretagne à la fin du mois de janvier.
Pour les camarades de l’ISG qui participent à ce regroupement, il s’agit de  » représenter la radicalisation qui est apparue depuis la guerre « ,  » construire quelque chose de neuf et de large « .

Le mouvement contre la guerre et le tournant du SWP vers les mosquées

La Grande-Bretagne a connu un mouvement très puissant contre la guerre en Irak, avec des mobilisations historiques qui ont rassemblé des millions de personnes. La coalition Stop the War, lancée en novembre 2001, initiée et animée par le Socialist Workers Party (SWP), la principale organisation d’extrême gauche, a joué un rôle prépondérant dans cette mobilisation.
Dans le mensuel Socialist Review de novembre 2001, juste après les attentats du 11 septembre, le SWP expliquait :  » Nous devons construire un mouvement anti-guerre de masse sur la base de l’unité la plus large possible. Cela veut dire l’unité sur la base de l’opposition à la guerre seule, sans mettre d’autres conditions (par exemple, des condamnations du terrorisme) qui pourraient nous aliéner des alliés potentiels importants et sous-entendre que l’ennemi principal est autre que l’impérialisme occidental « .(2)
Pour le SWP, il s’agissait de créer le front unique le plus large possible, quitte à adopter des positions (ou bien sûr en taire d’autres) susceptibles de rassembler jusqu’aux organisations défendant l’islam politique.
Au nom de la lutte contre la guerre et le caractère supposé anti-impérialiste des mouvements intégristes qui ont pourtant été, pendant des décennies, utilisés, financés et armés par l’impérialisme britannique et américain contre les travailleurs et les peuples, le SWP faisait le choix d’intégrer à la coalition contre la guerre une série d’organisations réactionnaires comme le MAB (Association Musulmane de Grande-Bretagne).
Sous prétexte de ne pas  » s’isoler des musulmans et d’en rejeter ainsi un grand nombre dans les bras des intégristes  » contrairement à  » la gauche radicale en France « (3) , le SWP n’a pas hésité à présenter complaisamment le voile islamique comme un symbole anti-impérialiste en gardant le silence sur le rôle réactionnaire de la religion et le projet anti-démocratique de ces courants.
En présentant le MAB (qui ne revendique pourtant que 10 branches dans le pays) et les imams comme des interlocuteurs  » naturels  » et  » incontournables « , en faisant le choix de tenir des meetings dans les mosquées, le SWP a contribué à leur donner une crédibilité dans les quartiers.
Loin de permettre une politisation et une radicalisation des jeunes et des travailleurs de confession musulmane sur la base de notre combat social, une telle démarche ne pouvait et ne peut que renforcer le poids de l’islamisme politique en présentant sous un jour progressiste une mouvance dont les objectifs sont la négation même du combat de révolutionnaires socialistes.

Traduire dans les urnes le mouvement contre la guerre ?

L’élection à Preston de Lavalette, membre du SWP et candidat de l’Alliance Socialiste(4), grâce aux appels des imams de la ville lors des prêches a marqué un pas supplémentaire dans le tournant du SWP vers les mosquées. Pour le SWP, cette élection devenait l’exemple à suivre. Il fallait que l’opposition à la guerre et à l’occupation de l’Irak s’exprime sur le terrain électoral.
Manquait à ce stade une figure de proue qui permettrait de donner du crédit à une nouvelle alliance regroupant musulmans, révolutionnaires et travaillistes écœurés par la politique ultra-libérale et impérialiste de Blair. L’exclusion du parti travailliste du très médiatique et controversé député George Galloway(5), parce qu’il avait appelé les soldats à l’insoumission, allait permettre la naissance de la nouvelle coalition RESPECT.

Pour le SWP et l’ISG, l’exclusion de Galloway donnait à un regroupement électoral «  la crédibilité nécessaire  » pour exprimer  » la radicalisation apparue contre la guerre  » et a agi  » comme un catalyseur dans la formation de RESPECT « . Le 10 juin, lors des prochaines élections européennes, George Galloway sera le candidat de RESPECT dans la circonscription de Londres.
Dans d’autres circonscriptions, ce seront des responsables du MAB qui seront tête de liste pour RESPECT comme Anas Altikriti. Ancien chargé de presse du MAB et responsable de campagne en direction des électeurs musulmans, il avait appelé à voter lors d’une élection partielle pour …le candidat du parti Libéral-Démocrate, l’UDF britannique.

Un programme… respectable

En voulant traduire sur le terrain électoral un mouvement anti-guerre extrêmement large dans ses composantes, ses revendications, et ses niveaux de conscience, la plateforme de RESPECT ne pouvait se résumer qu’au plus petit de ses dénominateurs communs.
Assez logiquement, le contenu politique de la coalition est aussi flou que l’acronyme de RESPECT (Respect, Egalité, Socialisme, Paix, Environnementalisme, Communauté et Trade unionisme (Syndicalisme)). Outre l’opposition à l’occupation de l’Irak et la défense du peuple Palestinien, il y a bien le refus des privatisations et la défense de ce qui reste des services publics, mais la perspective tracée est au mieux celle d’une Europe sociale mais pas d’une Europe socialiste. Tout a été fait ou presque pour présenter un visage respectable et se concilier les soutiens de personnalités comme Galloway et les dignitaires religieux du MAB.
Ainsi à la conférence de fondation de RESPECT du 25 janvier, l’exigence qui était celle de l’Alliance Socialiste que les élus éventuels reversent leur indemnités pour se contenter du salaire moyen d’un ouvrier a été repoussée alors même que le SWP et les autres partenaires de l’extrême-gauche formaient l’écrasante majorité des présents.
Cette revendication a été explicitement rejetée pour garantir la participation de George Galloway qui déclarait dans un journal écossais :  » Comme je l’ai dit une fois à Tommy Sheridan, je ne pourrai vivre avec le salaire de trois ouvriers… J’ai gagné presque £150 000 l’an dernier : j’ai un découvert. Je n’ai pas d’économies. Je dépense pour les choses dont j’ai besoin pour fonctionner comme il faut en tant que personnalité dirigeante d’une partie du système politique britannique « (6) .
Anas Altikriti, candidat de RESPECT du MAB pour la circonscription de Yorshire et Humberside, explique dans une interview au Weekly Worker que l’idée qu’un élu ne devrait pas gagner plus que ceux qu’il représente  » est admirable. Si c’était la politique de RESPECT, je ne dirai pas non – en un sens, cela serait utile. En même temps, ce qu’il nous faut souligner – et c’est quelque chose qui me vient du fait que je suis musulman – c’est qu’il y aura toujours des riches et des pauvres. C’est pourquoi il y a une obligation pour les riches – et pour ceux qui ont des emplois, des positions, des talents ou des compétences qui leur permettent des rémunérations plus grandes – d’assumer des responsabilités plus grandes dans des projets pour servir la communauté. […] De cette manière, l’écart entre riches et pauvres restera proportionnel, acceptable et raisonnable. »(7)
Lady Diana n’aurait pas dit autrement mais il est vrai que la convention pour lancer RESPECT a également rejeté le mot d’ordre d’abolition de la monarchie…
De la même façon, les positionnements de la coalition sur le droit des femmes, des homosexuels sont restées délibérément vagues, notamment sur la question de l’avortement pour ne pas heurter le MAB et les idées réactionnaires de Galloway. RESPECT affirme le droit à  » l’autodétermination de chaque individu en relation à ses croyances religieuses ou non, en même temps qu’à ses choix sexuels « (8) . Une formulation bien floue qui permet bien des positionnements, jusqu’aux plus rétrogrades.
Interviewé le 5 avril dans The Independent on Sunday, l’un des grands quotidiens nationaux, George Galloway déclarait :  » Je suis fermement opposé à l’avortement. Je crois que la vie commence à la conception et par conséquent que les foetus ont des droits. Je pense que l’avortement est immoral « . Et Galloway d’ajouter :  » je crois en Dieu. J’ai besoin de croire que le rassemblement de cellules à une âme « (9).
Dans un communiqué en date du 23 avril, le MAB a salué les déclarations de Galloway contre l’avortement  » qui seront sans nul doute chaleureusement accueillies par tous les musulmans de Grande-Bretagne « (10).
Que feraient Galloway ou Altikriti s’ils étaient élus au Parlement européen et amenés à voter sur la question ?
Sur ces déclarations comme sur les autres, pas un mot dans l’hebdomadaire du SWP, le Socialist Worker. Les camarades de l’ISG ont demandé pour leur part l’ouverture d’un débat dans RESPECT.
Autre revendication sacrifiée sur l’autel de la respectabilité, l’ouverture des frontières et le refus des contrôles d’immigration, la majorité des représentants lui préférant la revendication de la défense des droits des réfugiés et des demandeurs d’asiles. Tout en étant juste  » dans l’abstrait « , une telle demande était «  clairement trop radicale pour une organisation large comme RESPECT « (11) d’après Jane Kelly de l’ISG,
La plateforme de RESPECT est très en recul sur les précédentes plateformes de l’Alliance Socialiste, drapeau sous lequel la grande majorité de l’extrême gauche apparaissait depuis 4 ans en Angleterre et au pays de Galles. Il n’y a rien dedans qui corresponde vraiment à un programme de classe. Concessions sur concessions ont été faites pour ménager les islamistes, les personnalités comme Galloway, et la gauche travailliste sous prétexte de représenter une alternative large et  » crédible  » à Blair. Elles ont pourtant peu de chance d’attirer à RESPECT un vote significatif. Le parti des Verts, voire les Libéraux-Démocrates(12) , qui se sont inscrits dans l’opposition à la guerre ont autant de chance, sinon plus, de profiter de la crise politique en Grande-Bretagne et du rejet de la politique de Blair. Mais même si elle parvenait à attirer un vote important, en quoi cela pourrait être un point d’appui pour les travailleurs, un pas fait dans le sens de la construction d’une alternative au parti travailliste sur une base d’indépendance de classe ?

L’impasse de la gauche travailliste

George Galloway, comme Ken Livingstone, l’actuel maire de Londres, fait partie de cette vieille gauche travailliste réformiste qui a au mieux servie de caution de gauche à la droite ultra-libérale du parti travailliste sans jamais rompre sur le fond avec sa politique.
Exclu du parti travailliste pour s’être présenté contre le candidat officiel du parti lors des dernières élections municipales, Ken Livingstone, qui sera à nouveau candidat au poste de maire, vient d’être réintégré dans le Labour au début de l’année.  » Je suis ravi d’être à nouveau membre du parti auquel j’ai adhéré pour la première fois il y a plus de 30 ans « (13), a t-il commenté dans un communiqué en s’engageant à ne pas passer son temps à attaquer le gouvernement travailliste.
Prisonnier de ses choix opportunistes, RESPECT, qui se veut pourtant une alternative au Labour Party, appelle à voter pour Ken Livingstone en second choix dans le cadre de l’élection du maire de Londres qui aura lieu en même temps que les européennes.

Vers un nouveau parti  » large  » ?

RESPECT s’effondrera t-elle sous ses propres contradictions ou le SWP et les camarades de l’ISG feront t-ils de cette démarche une orientation durable en tentant de transformer ce qui est pour l’instant un front électoral en nouveau parti  » large  » regroupant représentants musulmans, révolutionnaires et réformistes dissidents du parti travailliste ? C’est en tout cas ce que semble indiquer la convocation d’une conférence à l’automne pour structurer la coalition et lui donner des statuts. C’est aussi apparemment la politique des camarades de l’ISG pour qui  » la tâche consiste aujourd’hui à construire RESPECT en tant que nouvelle organisation politique [qui] sera sans aucun doute une organisation plus diverse politiquement que l’Alliance Socialiste ou le SSP « (14)
L’ISG explique que  » RESPECT devra capter l’électorat sur sa droite en cette période si elle veut avoir un impact. Elle cherchera les voix d’anciens électeurs travaillistes, de jeunes qui ne se considèrent pas encore comme socialistes, de nombreux autres qui se sont opposés à la guerre en Irak, qui sont peut-être anti-impérialistes, mais qui n’ont pas encore tirés des conclusions anti-capitalistes. […] Comme les partis larges de gauche en Europe comme Refondation Communiste en Italie, RESPECT peut évoluer à gauche ou à droite, selon la situation politique dans laquelle elle se trouve. En fin de compte, ce ne sont pas les mots écrits sur le papier qui détermineront sa nature politique, mais la nature des forces qu’elle attire « (15). Ce sont pourtant les bases programmatiques qui tracent les contours de la force nouvelle. En cherchant un raccourci électoraliste sans principe sur la droite, la démarche de RESPECT tourne le dos à toute indépendance de classe.
La concrétisation de ce projet serait clairement un recul et une impasse dans la perspective d’un nouveau parti des travailleurs.
La poursuite de la collaboration avec des forces religieuses réactionnaires totalement étrangères au mouvement ouvrier, elle, aurait rapidement des conséquences incalculables pour l’avenir de l’extrême-gauche en Grande-Bretagne.

Raymond Adams

Notes [légères mises à jour par nos soins]:

[1] [Revue du trotskysme « orthodoxe » (secrétariat unifié de la 4° Internationale):] http://www.inprecor.org/489-490/GB_Thornett.htm
[2] http://www.swp.org.uk/SR/257/SR4.HTM
[3] http://www.inprecor.org/489-490/GB_Callinicos.htm
[4] L’Alliance Socialiste est un front électoral né il y a maintenant 4 ans regroupant une grande partie de l’extrême gauche en Angleterre et au Pays de Galles. Avec le SWP, il regroupait également l’ISG, l’AWL (Alliance for Workers Liberty), le CPGB (Communist Party of Great Britain), WP (Worker’s Power). L’Alliance Socialiste n’a jamais été le creuset d’un nouveau parti même s’il rassemblait aussi des militants inorganisés et s’il a permis une collaboration entre militants d’extrême gauche. Composante majoritaire de l’alliance, le SWP le considérait comme  » un front unique d’un genre particulier  » qui n’a jamais eu d’existence en dehors des échéances électorales.
5) Membre du parti travailliste pendant 35 ans, député au parlement, George Galloway n’hésitait pas à déclarer devant les caméras en 1994 lors d’une visite à Saddam Hussein à Bagdad :  » Monsieur, je salue votre courage, votre force, votre ténacité et je veux que vous sachiez que nous sommes avec vous « .
6) http://news.scotsman.com/index.cfm?id=565562003
7) http://www.cpgb.org.uk/worker/526/altikriti.html
8) http://www.RESPECTcoalition.org/?ite=3
9) http://news.independent.co.uk/people/profi…sp?story=508608
10) http://www.mabonline.net/media/press_relea…owayprolife.htm
11) http://www.socialistresistance.net/jkelly13.htm
12) A noter la place de choix offerte par le SWP aux Lib Dems à la tribune des meetings anti-guerre. L’Alliance Socialiste, elle, n’était pas présente.
13) http://politics.guardian.co.uk/labour/stor…1117614,00.html
14) http://www.inprecor.org/489-490/GB_Thornett.htm
15) http://www.socialistresistance.net/jkelly13.htm

Remarque complémentaire de la Bataille socialiste:

Dans un intéressant article de la même revue Débat militant (Lutte pour l’émancipation sociale, mouvement ouvrier et religion ) en 2005, on relevera ce qui a constitué une contradiction au sein de ce courant de la LCR: « Nous nous sommes opposés à la loi contre le port des signes religieux à l’école parce que cette loi, instrument de l’État de l’impérialisme français, ne pouvait que contribuer à donner des justifications aux intégristes. Mais nous militons contre le port du voile et nous sommes pleinement solidaires de celles et de ceux qui, issus de l’immigration originaire de pays où domine l’Islam, se battent contre le voile, instrument, et pas seulement symbole, de l’oppression des femmes.  » A comparer avec la position de LO.

~~~~~~~~~~

Voir aussi:

Publicités

Une Réponse to “2004-05 Angleterre : la coalition RESPECT”

  1. Le bilan de Respect par le CPGB « La Bataille socialiste Says:

    […] dans ce pdf (cliquer sur l’image de couverture ci-dessous) au bilan que le CPGB tire de Respect, coalition autour du SWP britannique que nous n’avons cessé de dénoncer pour son racolage en […]

    J'aime

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :