2004-09 Capital Fictif chez Marx-Hilferding et chez les postkeynésiens [Chattopadhyay]

Intervention de Paresh Chattopadhyay au congrès Marx international (sept.-oct. 2004). pdf disponible ici.

Emprunté aux économistes classiques et aux banquiers, le capital fictif chez Marx signifie les différents instruments de crédit—lettres de change, bons, actions — donnant à ses possesseurs un droit au revenu futur anticipé et considéré comme capital,mais pour une grande partie sans aucun lien nécessaire avec le processus réel de production de capital.

Donnant un exemple privilégié du capital fictif, Marx parle de la dette publique où l’Etat doit payer chaque année à ses créanciers une somme d’intérêts pour le capital emprunté.Mais c’est un capital fictif ;la somme prêtée à l’Etat non seulement n’existe plus,mais elle n’a jamais été destinée à être dépensée comme capital. Contrairement à la dette publique,les titres de propriété sur les affaires des sociétés,chemins de fer,mines,etc.,sont des titres sur du capital réel. Mais en tant que duplicata,négociables eux-mêmes comme marchandises et pouvant circuler comme valeurs-capital, ils n’ont qu’une valeur fictive dont la hausse ou la baisse est absolument indépendante du mouvement du capital réel qui est leur objet. Leur valeur marchande est déterminée autrement que leur valeur nominale sans qu’il y ait changement dans la valeur du capital réel. Cette valeur marchande est une partie spéculative, étant déterminée non seulement par le revenu réel de l’entreprise mais aussi par le revenu calculé anticipé.

Le mouvement du capital fictif est étroitement lié au cycle économique. Aussi longtemps que le processus de reproduction se déroule ‘normalement’ qui assure le reflux, le crédit à travers le capital fictif se maintient et s’étend. Dès qu’il y a un arrêt dans ce processus par suite de retards dans les entrées,d’engorgements des marchés, de baisse dans les prix, il y a surabondance de capital industriel, mais sous une forme qui l’empêche d’accomplir sa fonction. La partie de valeur-capital qui n’existe qu’en tant que simples titres sur des parties anticipées de la plus-value se trouve dépréciée dès qu’il y a baisse des recettes sur lesquelles elle est calculée. La chaîne des obligations de paiement à échéance fixe est brisée en cent endroits, qui contribue grandement , avec l’effondrement du système de crédit , à des crises violentes et au déclin total de la reproduction. Une fois que le processus de reproduction a retrouvé l’état de prospérité qui précède l’état de tension extrême, le capital fictif acquiert une grande extension. Finalement soulignons l’aspect contradictoire du capital fictif (chez Marx). D’une part il apparaît comme le levier de la surproduction et de la surspéculation commerciale portant la reproduction de capital à l’extrême limite et accélérant les explosions violentes, les crises et, partant, les éléments dissolvants du mode de production capitaliste. D’autre part il crée les éléments de transition vers un mode de production au delà du capital—un mode de production associé.

Hilferding, à la lumière des changements survenus dans l’économie capitaliste depuis Marx, prolonge la discussion de Marx sur le capital fictif. Il développe notamment les catégories de ‘dividende’ et de ‘profit des fondateurs’. Tout en développant les idées de Marx sur la contribution du capital fictif à la centralisation du capital, Hilferding souligne le rôle du capital fictif dans la crise provenant des disproportions entre les deux départements du capital(social). Aussi développe-t-il la signification économique (déjà soulignée par Marx) de la séparation entre la propriété et la fonction du capital occasionnée par le capital fictif (par l’intermédiaire des sociétés par actions).

Quant à l’analyse post-keynésienne, elle part des trois éléments de base de Keynes :

(1) temps au sens historique,

(2) avenir incertain et inconnaissable,

(3) économie moderne comme économie monétaire (monétarisée) impliquant argent non-neutre,endogène.

Le terme capital fictif ne se trouve pas dans l’analyse post-keynésienne. Mais le capital fictif y existe dans la forme des ‘actifs financiers’, différents des ‘actifs réels’, fonctionnant de façon autonome avec leur propre marché même si les deux sont finalement liés. L’analyse post-keynésienne souligne la situation du marché financier comme le facteur clé dans le déroulement des cycles économiques. Un mauvais ajustement entre le coût de production des actifs réels et leur évaluation dans le marché financier contribue grandement à l’instabilité financière des entreprises. Alors que les coûts de production des actifs réels dépendent du processus de marché réel, et tendent à changer lentement, les prix financiers réagissent rapidement à chaque changement d’opinion dans le marché financier. Dans la phase montante du cycle économique les entreprises sont encouragées à emprunter leur capital et à augmenter leur rapport dettes/fonds propre afin de financer des nouveaux investissements. Au fur et à mesure que l’expansion procède, les pris financiers , nourris par spéculation , avancent beaucoup plus vite que les coûts des actifs réels. L’écart entre le flux anticipé et le flux réalisé, d’abord favorable, devient de plus en plus défavorable, la structure financière de plus en plus précaire et fragile. Finalement la bulle éclate et la récession/dépression arrive. Avec la reprise le processus se répète .

L’analyse post-keynésienne partage avec l’analyse Marx-Hilferding un élément de base : instabilité inhérente d’une économie monétarisée fondée sur un système d’entreprise avec décisions décentralisée et propriété privée. Mais entre les deux demeurent de profondes divergences. Contrairement à l’analyse Marx-Hilferding, l’analyse post-keynésienne ne reconnaît pas le capital comme un rapport spécifique de production historiquement déterminé. Pour cette dernière le capital est une ‘chose’. Le capital, du coté réel, consiste en des ressources productives en vue de produire davantage et, du coté financier, il est d’une somme d’argent placée pour obtenir plus d’argent comme profit dont l’origine véritable lui échappe. Faute d’une analyse des contradictions du processus de production(capitaliste) derrière le processus financier, les post-keynésiens confondent la possibilité et la réalité de crise capitaliste, réduisant virtuellement la crise capitaliste à la crise financière. Finalement les post-keynésiens ignorent le côté révolutionnaire du système de crédit souligné par Marx.

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