2004-11 Désindustrialisation et structure de classe [Luzzi]

Article de Roberto Luzzi paru dans Pagine marxiste N°5 (novembre 2004)

Désindustrialisation et structure de classe
La formation économico-sociale américaine


Comme nous l’avons vu, du point de vue des rapports de production, la tendance générale du capitalisme américain au cours du XXe siècle est la prolétarisation de la petite bourgeoisie, c’est-à-dire la transformation des travailleurs autonomes et de strates petites bourgeoises en travailleurs salariés. Cette transformation est en plein accord avec les caractères du développement capitaliste prévus par Marx depuis le Manifeste de 1848.
Toutefois Marx ne semble pas avoir prévu le grand déplacement dans la distribution de cette force de travail prolétarisée de l’industrie à ce que l’on appelle le secteur tertiaire et des services, qui a réduit le travailleur classique de l’industrie a une toujours plus petite minorité de la classe laborieuse. Ce déplacement a conduit de nombreux sociologues à créer le terme « société post-industrielle », et à penser que dans cette société nouvelle les lois décrites dans Le Capital ne sont plus valides.
Le but de cet article est de comprendre la dynamique de cette mutation à la lumière de ce qui est exposé par Marx dans Le Capital, et de montrer à quel point celle-ci ne comporte pas de changement dans les rapports fondamentaux de classes, malgré la mutation de la composition de classes et des professions. Nous avons vu qu’au cours du siècle dernier, la force travail américaine a quintuplé (la population, elle, ayant quadruplé), atteignant le chiffre de 135 millions de travailleurs, mesurés en unités équivalentes à des travailleurs à plein temps. Le nombre total des travailleurs salariés, incluant les travailleurs à temps partiel, en 2001 dépassait les 139 millions, qui ont fourni une quantité de travail équivalente à 125 millions de travailleurs à plein temps. Dorénavant nous donnerons les chiffres en unités équivalentes de temps plein, et à moins d’indications différentes, relatifs à l’ensemble des travailleurs, salariés et indépendants.

1900-1950 : DE L’AGRICULTURE À L’INDUSTRIE ET AUX SERVICES


Entre 1900 et 1950, l’emploi a augmenté de 2,2 fois, pour un accroissement de 32 millions : entre 1950 et 2000 la croissance est de 2,6 fois, équivalent à 76 millions. La seconde moitié du siècle a connu une croissance plus large, même en termes relatifs. Le Tableau 1 montre la croissance par décennie. La première décennie du siècle, les années 1940 et les années 1970 ont connu les augmentations les plus élevées. Les années 1930 ont eu une chute au même niveau que la décennie précédente pour tous les ans entre 1932 et 1939, sauf en 1937. Les années 1990 sont sous la moyenne, avec des augmentations comparables à celles de la période 1910-1930 et des années 1950.
Mais derrière cette croissance quantitative (rendue possible par une augmentation encore supérieure de l’emploi des femmes, comme nous l’avons déjà montré), il y a un vaste déplacement intersectoriel de l’emploi. À partir des données du Tableau 2, nous pouvons remarquer que le changement majeur de la première moitié du siècle, c’est l’abandon de l’agriculture. Il y a eu une diminution absolue de presque trois millions de travailleurs agricoles (de 5 millions si nous considérons qu’entre 1900 et 1910, le nombre des travailleurs agricoles avait augmenté pour atteindre 12,4 millions), tandis que les travailleurs non agricoles ont plus que triplé, avec une croissance de 35 millions. La part de l’agriculture dans l’emploi total chute de 41 % à 12 %. Derrière ces chiffres, il y a des millions de personnes qui sont obligées d’abandonner les terres que leurs familles avaient défrichées, ou l’effondrement du rêve des métayers de devenir un jour propriétaires. L’exode rural se produisit sous l’impulsion de la chute des prix agricoles ou de la faillite des récoltes et de l’endettement qui s’ensuivait — on trouve un récit de ces vicissitudes dans le roman de John Steinbeck Les raisins de la colère. L’attraction croissante des travailleurs urbains dans l’industrie et les services conduisit beaucoup de fils de farmers à déménager en ville, mais cet exode se poursuivit dans les années 1930, quand les villes expulsèrent la force de travail : ils finirent simplement dans l’armée industrielle de réserve.
Vers la moitié du siècle dernier, les agriculteurs et les salariés agricoles représentaient désormais une petite minorité dans la société américaine, moins de un sur huit.
D’autres changements significatifs de la première moitié du siècle (calculés sur les salariés extra-agricoles) furent les suivants :

  • Le doublement de la part de la fonction publique. Deux guerres mondiales et la crise profonde des années 1930 accrurent considérablement le rôle de l’État, et multiplièrent par six le nombre des salariés du secteur public.
  • Le déclin de la part des transports, de l’électricité et du gaz de 15 à 9 % (mais avec une augmentation absolue de 77 %) : indice d’une forte croissance de la productivité.
  • Une augmentation de quatre points de la part du commerce, et une perte de 2,3 points de l’industrie (qui toutefois augmente par rapport à l’emploi total). Diminution de moitié de la part des extractions, doublement de la finance.

Tandis qu’en 1900 ceux qui travaillaient dans l’agriculture étaient presque le double de ceux qui travaillaient dans l’industrie au sens strict (et à peu près aussi nombreux que les travailleurs de l’industrie, du secteur de l’extraction, du bâtiment et des transports), en 1950 l’industrie occupait presque le double de gens par rapport à l’agriculture. L’industrie, l’extraction, le bâtiment, les transports et les utilities pesaient pour presque la moitié des emplois non-agricoles. Les États-Unis étaient devenus décidément un pays industriel, de loin la plus grande puissance industrielle du monde.
La croissance de l’industrie ne fut toutefois pas vraiment linéaire, mais représente plutôt un processus accidenté. Entre 1900 et 1920, le nombre des salariés de l’industrie double pour atteindre 10,7 millions (2 millions furent le résultat de l’effort de guerre pendant la Première Guerre mondiale), mais la crise de 1921 réduisit leur nombre à 8,3 millions. C’est seulement en 1929 qu’ils retrouvèrent le niveau de 10,7 millions mais pour tomber sous les 7 millions en 1932, au point le plus bas de la Grande Dépression. Le niveau des 10,7 millions ne sera durablement dépassé qu’en 1940.
La Deuxième Guerre mondiale mobilisa toutes les ressources industrielles : les salariés de l’industrie atteignirent les 17,6 millions en 1943. Presque 7 millions de nouveaux travailleurs en trois ans seulement! La guerre est le plus grand « miracle économique » des États-Unis et du capitalisme en général. Avec la démobilisation de l’après-guerre, le nombre des salariés de l’industrie baissa à 14,4 millions en 1949. Il faudra encore 15 ans pour atteindre durablement le pic atteint pendant la guerre.

FIN DE LA QUESTION PAYSANNE


Les changements survenus dans la seconde moitié du siècle n’ont pas été de peu d’importance. En général, la part d’emploi dans la production de biens et dans les transports a été sérieusement redimensionnée, tandis que s’est développé l’emploi de ce que l’on appelle les services. Regardons un instant les divers secteurs, sur la base des données du Bureau of Economic Analysis.

L’agriculture a subi son déclin inexorable, de 11 % (nouvelle série du BEA) à 2,5 % des emplois, dont moins de la moitié travaillent dans les exploitations agricoles. Les agriculteurs traditionnels, avec les membres de leur familles qui travaillent avec eux, qui au début du siècle étaient encore le groupe social le plus nombreux font désormais partie d’une catégorie restreinte, spécialisée et très productive. En 1900 il fallait 40 farmers avec leurs salariés pour nourrir 60 travailleurs non agricoles et leurs familles. Aujourd’hui, 2,5 agriculteurs et salariés agricoles produisent des aliments pour 97,5 travailleurs non agricoles et les familles correspondantes. En supposant que le régime alimentaire moyen soit inchangé (mais le nombre des calories a augmenté et leur qualité s’est améliorée) et sans considérer le commerce extérieur, cela implique une productivité multipliée par 16 de chaque travailleur agricole. En termes absolus les travailleurs de l’agriculture sont presque diminués de moitié, de 6,4 à 3,3 millions, le nombre de ceux qui travaillent dans les exploitations agricoles a baissés de 6,1 à 1,6 millions. Le rapport entre travailleurs agricoles et travailleurs non agricoles est passé de 1÷1,5 à 1÷39. Au début du XXe siècle, un courant révisionniste du marxisme s’est développé (E. Bernstein, G. Vollmar, S. Bulgakov) qui niait que les lois du Capital, et en particulier la loi de la concentration, puissent fonctionner dans le secteur de l’agriculture, on y soutenait que la limite de la productivité de la terre était aussi la limite de la population humaine.
Lénine repoussa ces thèses, en se basant entre autres sur des données tirées du recensement américain de l’agriculture de 1910. Le développement effectif de l’agriculture aux États-Unis dans les quatre-vingt-dix années qui ont suivi ont démenti les thèses révisionnistes, confirmant en bonne part la conception du développement de l’agriculture de Lénine. La concentration a eu lieu, sous la forme d’une baisse importante du nombre des exploitations agricoles (de 5,7 à 1,9 millions) et l’augmentation de leur étendue moyenne. On a assisté également à une augmentation remarquable des dimensions, en termes de nombre de travailleurs, des exploitations agricoles dans les secteurs où le travail est plus intensif, comme l’élevage intensif et les cultures de fruits et légumes.
La dimension même de ce processus de concentration et d’augmentation de la productivité a tant réduit la part de la population qui vit de l’agriculture qu’«on ne peut plus parler de la “question paysanne” aux États-Unis, question dont on débattait encore dans les premières décennies du siècle dernier et qui existe encore aujourd’hui dans une majorité de pays en voie de développement, où les paysans représentent encore presque la moitié de la force travail mondiale. Le modèle américain sera-t-il suivi par tous les pays engagés dans le développement capitaliste ? Je crois que oui, même si les formes peuvent varier, en raison des différents arrières plans socio-historiques, comme cela se confirme par rapport à l’agriculture européenne; ce processus demandera bien plus d’une génération pour arriver à terme et l’on peut affirmer qu’il s’achèvera partout dans le mode de production capitaliste.

DÉCLIN DE LA PRODUCTION ET TRANSPORT DE BIENS MATÉRIELS


La part du secteur de l’extraction a chuté de 16 à 4 %. C’est là le résultat de l’énorme développement des techniques de l’extraction, ajouté au déclin de l’intensité énergétique de l’économie, qui est aussi l’effet de l’augmentation de l’efficacité de l’emploi de l’énergie. La chute la plus importante s’est produite dans le secteur de l’extraction du charbon : les mineurs de charbon représentaient 8 % de la force travail américaine (9,7 % de l’ensemble des salariés) encore en 1950, mais ils ne représentaient plus qu’un maigre 0,6 % en 2000. On constate un déclin moins important pour le secteur de l’extraction de pétrole et de gaz, qui jusqu’à la moitié des années 1980 avait même augmenté la part pour atteindre plus de 6 % pour ensuite tomber à 2,3 % en 2000 (ici il y a eu aussi une baisse absolue de la production).
La part du secteur du bâtiment est restée relativement stable : 5,8 % en 1950, un minimum à 5,2 % en 1975, et un retour à 6,2 % en 2000. En termes absolus, les travailleurs du bâtiment ont augmentés de deux fois et demie, de 3,4 millions en 1950 à presque 8,4 millions en 2000. Les travailleurs du bâtiment restent une composante significative de la classe ouvrière américaine.
La part de l’industrie de transformation a chuté de 26,5 % de la force travail américaine en 1950 à 13,7 % en 2000 (de 31,1 % à 14,4 % si l’on considère seulement les travailleurs salariés). La plus grande part de ce déclin est survenue après 1970, quand la part de l’industrie était encore à 24,5 % (26,5 %). En chiffres absolus, le nombre des travailleurs de l’industrie a augmenté de 3 millions en 50 ans, de 15,5 millions à 18,5 millions (18,2 millions de salariés), une augmentation de presque 20 % comparée à une augmentation de 131 % de l’emploi en général et de 158 % de l’emploi salarié. Cette réduction de moitié de la part de l’industrie, le secteur qui a été le moteur du développement capitaliste, signale un changement profond de la structure de l’économie capitaliste, en posant la question de savoir si pareil changement ne contient pas également un changement qualitatif du mode de production.
Les transports également voient par la suite leur part se réduire de 8,2 % à 5,3 %.
Les télécommunications, l’électricité et le gaz, avec les services d’hygiène urbaine subissent un déclin analogue.

EXPANSION DU COMMERCE, DE LA FINANCE, DE LA SANTÉ ET DES SERVICES AUX ENTREPRISES


Tandis que le commerce de gros a maintenu sa part autour de 5 % (une augmentation de départ a été suivie d’un léger affaiblissement), le commerce de détail a accru sa part de 2 points, de 13,6 à 15,6 % de l’emploi et de presque 4 points parmi les salariés, de 12,2 à 16,1 % En chiffres absolus les salariés du commerce de détail se sont multipliés de 5,6 à 20,2 millions, dépassant les travailleurs de l’industrie.
Le secteur des banques, des assurances et de l’immobilier ont presque doublé leur part, passant de 3,3 à 5,8 %. C’est là un indice du poids grandissant et de la complexité du courtage.
Les activités réunies dans la catégorie des “services” ont plus que doublé leur part, passant de 13,5 % à 31 % de l’emploi total : il s’agit de la plus forte augmentation, qui en fait le plus important regroupement sectoriel. Le nombre des gens qui travaillent est ici monté de 7,9 million au chiffre énorme de 42 millions, dont presque 38 millions de salariés. Il s’agit toutefois d’un groupe très composite. Certains secteurs, comme les services aux personnes et les réparations autres que celles de l’automobile n’ont pas tenu le pas par rapport à la croissance globale, en perdant des parts : d’autres, comme l’hôtellerie, les services automobiles, le cinéma et d’éducation (privée) ont augmenté leur part, mais à un rythme inférieur par rapport au groupe des services. Les activités récréatives et les services légaux ont augmenté au rythme du groupe. Deux groupes (en dehors des services “divers” et “professionnels”) ont augmenté à un rythme sensiblement supérieur au rythme moyen des services :

  • les travailleurs de la santé privée se sont multipliés par 8 et leur part est passée de 2,1 à 7,2 % : c’est l’effet combiné du vieillissement de la population, de l’extension des soins à de nouveaux domaines, et de la marchandisation croissante de la santé, qui fait des problèmes physiques ou psychiques un business, et tend à les exploiter jusqu’à la dernière goutte de profit (en ignorant donc les maladies de ceux qui n’ont pas de cartes d’assurances ou de cartes de crédit).
  • Les services aux entreprises, le secteur qui a connu la croissance la plus forte, de 395 000 travailleurs en 1950 à presque 10,2 millions en 2000: une expansion de plus de 25 fois qui d’un secteur presque insignifiant en fait un des plus importants de l’économie américaine. Cette expansion doit être considérée quand on parle de “désindustrialisation”.
  • Enfin, la fonction publique. Dans l’ensemble, elle a augmenté de 7,4 à 19 millions de salariés, une augmentation de 2,5 fois qui en a accru le poids de 12,7 à 14,1 %. Il ne s’est pas agi d’une augmentation linéaire: la part du secteur public a connu son maximum en 1965, à 18 % : après 1975 il a connu une baisse presque continuelle. En chiffres absolus, la fonction publique a continué à croître, mais à un rythme ralenti, étant donné que pour chacune des cinq décennies suivantes l’augmentation a été de +3,2, de 4,1, de 1,6, de 2,1, et de 0,7 %. À l’intérieur de cette tendance il y a eu un important déplacement de l’administration fédérale vers les administrations des États et les administrations locales.

L’administration fédérale a vu diminuer sa part de presque la moitié, tandis que les administrations des États et les administrations locales ont vu doubler la leur. En 1950 la fonction publique locale et celle des États était moins nombreuse que la fonction publique fédérale, en 2000 elles étaient presque 4 fois supérieures. Ce grand processus de décentralisation des administrations et de la bureaucratie devra être analysé dans une perspective historique. Résumons les principaux résultats de cette analyse quantitative de la seconde moitié du siècle dernier :

  1. L’emploi dans son ensemble a augmenté de 2,3 fois ; l’emploi salarié de 2,6 fois, avec une augmentation de plus de 76 millions. Il a augmenté dans tous les secteurs sauf l’agriculture et l’extraction.
  2. Il y a eu d’importants déplacements dans le poids respectif des différents secteurs. Secteurs en déclin : agriculture, extraction, industrie, transports, administration fédérale. Secteurs stables : bâtiment, communications, commerce de gros. Secteurs en expansion : commerce de détail, finances, autres services et en particuliers services aux entreprises, santé, administrations des États et administrations locales.
  3. Les secteurs qui produisent des biens matériels (on y inclut les transports, l’électricité et le gaz) ont divisé par deux leur part de 48 % de l’emploi total en 1950 à 24 % en 2000 ; le rapport entre les travailleurs du secteur de la production de biens et ceux de la production de services (y compris les fonctions publiques) est passé de 4÷3 à 2÷5.

PLUS DE PRODUCTIVITÉ, MOINS DE GENS QUI TRAVAILLENT


Pourquoi en est-il advenu ainsi ? C’est peut-être que la production de biens matériels a moins augmenté que la production des services ? Ceci ne s’est vérifié que de façon marginale; la raison principale, c’est que la productivité dans la production de biens s’est accrue plus rapidement que dans la production de services.
Comme on peut le voir à partir des Tableaux 4 et 5 il n’y a plus de rapport immédiat entre la dynamique de la production et la dynamique de l’emploi. Pendant toutes les périodes après 1929, sauf dans les premières années de la crise des années 1930, la croissance de la production de biens matériels a dépassé

(1927-1977) ou est arrivée à égalité (1977-2000) avec celle de la production totale, malgré la baisse de la part du secteur par rapport à l’emploi total. La croissance de la production de services (qui dans les statistiques officielles incluent transports et utilities) a dépassé la moyenne, mais est toujours restée inférieure à celle des biens durables, bien que la part des travailleurs qui produisent les biens durables ait diminué de moitié, tandis que la part de l’emploi dans les services augmentait de moitié.
La force qui détermine les mouvements de l’emploi, c’est la productivité. À l’échelle de l’histoire et de la société dans son ensemble, elle fonctionne à l’inverse de ce que la propagande bourgeoise voudrait nous faire croire : là où elle augmente le plus par rapport à la norme, la croissance de l’emploi tend à être inférieure ; mais là où elle est plus lente, l’emploi tend à augmenter davantage. Ce qui s’est passé, c’est qu’au cours de tout le siècle dernier, la productivité dans la production de biens matériels a augmenté plus rapidement, de sorte qu’une part toujours plus petite de travailleurs a continué à avoir un emploi dans la production de biens matériels et une part croissante dans la production de “services”. La raison réside dans le fait que la production de biens matériels peut plus facilement être mécanisée et standardisée que la production de services. La production de casques peut facilement être mécanisée, tandis que bien peu de gens seraient disposés à mettre leur tête sous un coupe cheveux automatique. Les médicaments et les appareils médicaux sont produits en série, mais les patients ne peuvent pas (ou ne devraient pas) être soignés en série. C’est la même chose pour une grande partie du travail intellectuel (recherche et développement, analyses, consultation, rédaction de textes), mais aussi pour des services beaucoup plus “matériels” comme l’entretien et les réparations. Les données du Tableau 5, qui concernent les années 1977-2000 (pour lesquelles des estimations détaillées sur la production réelle sont disponibles) montrent que la production agricole a augmenté de bien 2,4 fois, avec une force travail augmentée de seulement 8 %, et la production industrielle a doublé avec un nombre de travailleurs réduit de 5 % : dans les deux cas le produit par travailleur a plus que doublé tandis que dans le commerce de détail il n’a augmenté que de la moitié, dans la finance que d’un quart, et dans les services comme dans le bâtiment s’avère qu’il a même diminué.
Étant donné que, comme le démontre Marx, l’origine de toute valeur, c’est le travail humain, les secteurs dont les augmentations de productivité sont les plus faibles et dont la croissance de l’emploi est plus élevée ont produit une part croissante de valeur, même sans avoir augmenté la production plus que les autres secteurs en termes quantitatifs. Cela se reflète sur les prix relatifs de biens et services (avec les prix des services qui augmentent plus que celui des marchandises), et sur la répartition de Produit intérieur brut entre les secteurs : les parts de l’agriculture et de l’industrie se sont réduits de façon significative. Encore une fois la distinction marxienne entre valeur d’usage (les produits concrets, en tant qu’utiles à une fin en particulier) et valeurs d’échange (la valeur du marché, qui permet de les échanger et de les comparer avec toutes autres marchandises) est la clef qui permet de comprendre les changements dans la formation économico-sociale.

En 1950 les gens qui travaillent à la production agricole et industrielle étaient deux fois plus nombreux que ceux qui étaient employés dans la distribution de ces produits ; aujourd’hui il y a 27 millions de personnes qui travaillent dans le commerce (gros et détail) contre 20 millions dans l’industrie et l’agriculture — ce n’est pas par hasard qu’aujourd’hui la plus grande société américaine est la gigantesque chaîne de distribution Walmart, avec 1,3 million de gens qui travaillent pour elle. Tout ceci est arrivé parce que, malgré les augmentations importantes de la productivité obtenues dans les chaînes de distribution, la productivité des cultures et de la production industrielle s’est tant accrue qu’il faut moins de temps de travail pour produire un bien matériel que pour le faire arriver dans le chariot du consommateur (il faudrait toutefois prendre en considération également les importantes importations nettes de produits industriels sur le marché américain).
Le déclin social et économique de l’industrie et de l’agriculture n’est donc pas un déclin de leur production de valeur d’usage, mais de leur part de travail social, de leur part du revenu total. Ce processus explique en bonne partie le changement historique qui s’est produit. Un deuxième processus s’est développé, qui a fonctionné dans la même direction : l’outsourcing de bien des segments ou des fonctions du procès de production de la part des entreprises industrielles vers des entreprises de services. Ceci se reflète dans l’extraordinaire croissance des services aux entreprises, de quelques centaines de milliers à plus de 10 millions de gens qui y travaillent et 9 millions de salariés, dont la moitié qui travaillent dans les entreprises industrielles. De l’entretien à la manutention, des centres de calcul à la recherche et du développement au marketing, une vaste gamme de travaux effectués auparavant par le personnel à l’emploi des entreprises industrielles est désormais effectuée par des entreprises spécialisées dans les services. Il s’agit d’un processus de spécialisation et de concentration, du point de vue des moyens de production et des forces productives, parce que ces activités qui étaient réparties dans une myriade d’entreprises industrielles sont maintenant concentrées dans quelques grandes sociétés de services qui les organisent sur une échelle bien plus grande parce qu’elles desservent des centaines de sociétés de l’industrie et des autres secteurs. Ce transfert de parties du procès de production dans des sociétés distinctes que les statistiques rangent dans le secteur des services amplifie considérablement ce qui apparaît comme un processus de “désindustrialisation”, mais que l’on devrait dans ce cas définir plus précisément comme un processus de spécialisation et de concentration.

LES CONTRADICTIONS DE CLASSES DEMEURENT


Ici se pose la question suivante : ce changement dans la distribution de la force travail entre les secteurs comporte-t-il un changement dans la structure de classe de la société ? La classe travailleuse et productive est en passe de devenir, avec les travailleurs des champs et des officines, une minorité sociale, bien que les travailleurs salariés soient devenus l’écrasante majorité?
Le secteur des services n’est pas considéré comme étant le synonyme de secteur improductif. Marx a expliqué clairement que le travail productif n’a rien à voir avec la production de biens matériels. C’est un concept connexe des rapports sociaux, non des caractéristiques physiques du produit ou du procès de production. Marx définit comme travail productif ce travail qui produit de la plus-value, que ce soit celui qui est contenu dans de l’acier laminé ou celui qui est contenu dans une chanson. La plus grande part du travail dans le secteur de la finance est improductif, parce qu’il a pour seule fonction de transférer des sommes de plus-value de certains propriétaires de capitaux à d’autres. Donc l’expansion du secteur financier signifie expansion du travail improductif. Le commerce de gros et de détail représentent un cas plus complexe, parce que dans leur organisation actuelle la plupart des fonctions est productive (magasinage et transport) et seulement une partie du travail des comptables et des employés de caisses est improductif, dans la mesure où il sert à transférer la propriété de l’argent d’une poche à un autre. Les services personnels (les services domestiques par exemple) sont improductifs parce que les travailleurs qui y sont employés consomment du revenu, il n’augmentent pas le capital de l’employeur, mais après avoir augmenté dans années 1950 et 1960 le nombre des gens qui travaillent dans ces services a diminué dans les trente dernières années (en Italie, il y a eu une forte augmentation dans les dernières années, suite à un apport de force travail immigrée pas chère, surtout féminine : travailleuses familiales et nurses). La fonction publique, en grande partie improductive, n’a pas augmenté dans les dernières décennies. La plupart des autres activités des “services” sont productrices de plus-value, et même la santé est devenue une importante source de plus-value.
Le déplacement de l’industrie aux services ne change pas donc le fait que la structure sociale se fonde sur l’exploitation d’une grande majorité des travailleurs salariés, sur le fait que les propriétaires du capital s’approprient la plus-value produite par les travailleurs. Le changement principal, du point de vue des rapports entre les classes reste donc la croissance et la concentration plus élevée des travailleurs salariés – la classe laborieuse ou prolétariat. Les bases sociales du conflit de classe demeurent et sont amplifiées aux États-Unis comme dans les autres métropoles du capitalisme avancé. Les changements dans la distribution des travailleurs dans les différents secteurs ont toutefois transformé la composition de cette classe laborieuse, elle en a transformé les visages, les métiers, les professionnalismes, les conditions de travail et de vie : moins de mineurs et d’ouvriers d’usine, plus de travailleurs du commerce, dans les services aux entreprises et dans le secteur de la santé, moins d’ouvriers et plus d’employés. Ceci a, sur la capacité d’organisation et la conscience de classe des travailleurs américains, des effets importants qui sont à analyser.


R.L.

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