2005-04 Il y a cent ans, la naissance de la SFIO [Rajsfus]

Article paru dans Ras l’front N°105

Le 26 avril 1905, les différentes factions du socialisme français décident de fusionner. Il n’est pas inutile de souligner que, cette même année, c’est la séparation de l’Église et de l’État et qu’en 1906, la Charte d’Amiens affirme l’indépendance du mouvement syndical à l’égard des partis politiques. C’est une période riche en événements, puisqu’en avril 1904, Jean Jaurès a lancé le quotidien L’Humanité.
Bien sûr, les différentes branches qui s’unifient dans la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO) ont déjà, pour certaines, plusieurs décennies d’existence. Ainsi, le Parti ouvrier français de Jules et Paul Lafargue, de tendance marxiste, a été constitué dès 1877. Le but est clairement affiché : la conquête du pouvoir par le prolétariat révolutionnaire. Tendance contrebalancée par la Fédération des travailleurs socialistes, créée par Pierre Brousse, en 1884, connue sous le qualificatif des « possibilistes ». Lesquels n’envisagent qu’une évolution progressive de la société vers le socialisme. En 1890, Jean Allémane va s’affirmer à la tête du Parti ouvrier révolutionnaire.
Une première unification, en 1901, voit le regroupement du parti de Jean Allémane avec celui de Jules Guesdes. Rapidement, les « possibilistes », les socialistes indépendants et les partisans de Jean Allémane se regroupent dans le Parti socialiste des ouvriers de France (PSOF), avec à sa tête Jean Jaurès. Ce fut ensuite la grande fusion du 26 avril 1905, avec le ralliement d’une dizaine de formations socialistes, ayant chacune ses spécificités.
1905, c’est l’époque de la lutte pour la journée de travail de huit heures. C’est également l’engagement très fort contre les guerres coloniales, particulièrement au Maroc. C’est l’époque où les syndicats développent des prises de position antimilitaristes sans équivoque, dont les répercussions ne manquent pas de se répandre au sein du mouvement socialiste unifié.
1905, c’est l’année de la première révolution russe !
Révolutionnaire, Jean Jaurès a ses limites et s’il appelle à l’unité de combat entre les socialistes et le mouvement syndical, il exprime pourtant certaines réserves, particulièrement à propos de la grève générale, mot d’ordre des anarcho-syndicalistes. Dans l’Humanité daté du 6 février 1906, il s’inquiète : « C’est, à mon sens, une conception trop simple. Le syndicalisme a beau compter sur l’action spontanée et autonome des ouvriers (mais) pour qu’un syndicat puisse vraiment prendre possession d’une usine, une révolution totale est nécessaire (?) Qui ne voit que l’½uvre de la révolution sera infiniment plus complexe que ne le prévoit la formule exclusive de la Confédération du travail. » Il n’empêche, les socialistes de ces années, et Jean Jaurès à leur tête, expliquent leur volonté d’en finir avec l’exploitation de la classe ouvrière pour la « complète émancipation ouvrière ». Ils militent pour la nationalisation ou la municipalisation des moyens de production, sous la forme de « propriété socialisée » (l’Humanité, 17 septembre 1912).
Le grand combat de Jean Jaurès, c’est la lutte pour la paix des peuples avec, malgré tout, ce « sentiment patriotique qui doit nécessairement être lié à l’idéal socialiste ». Il place également tous ses espoirs dans le combat des femmes contre la guerre qui menace déjà : « Quand on apprendra aux mères que leurs fils sont restés dans l’énorme charnier, et quand elles demanderont : pourquoi ? , on leur répondra : nous ne savons pas, nul ne peut savoir ! Il n’y a qu’une chose sûre? c’est qu’ils sont morts pour rien, ou presque? » (L’Humanité, 1er décembre 1912).
Jean Jaurès paraît exprimer l’opinion de l’ensemble du parti socialiste, alors vigoureusement anti-guerre : « C’est à l’intelligence du peuple et à sa pensée que nous devons aujourd’hui faire appel si nous voulons qu’il puisse rester maître de soi, refouler les paniques, dominer les événements et surveiller la marche des hommes et des choses pour écarter de la race humaine l’horreur de la guerre. » (l’Humanité, 31 juillet 1914).
Le soir même, Jaurès est assassiné. Sa mort sonne le glas de l’histoire révolutionnaire du Parti socialiste qui, désormais, prêche l’union sacrée et il en est de même des socialistes allemands.
Oubliée la résolution contre la guerre votée par les socialistes lors de leur congrès du 21 novembre 1912, avec cet appel très clair pour s’opposer au conflit qui menaçait déjà : « Le recours aux moyens révolutionnaires, grève générale et insurrection, afin de prévenir ou d’arrêter le conflit et d’arracher le pouvoir aux classes dirigeantes qui auraient déchaîné la guerre. » (L’Humanité, 22 novembre 1912). Le 28 juillet 1914, L’Humanité avait publié un manifeste du Parti socialiste contre la guerre, dans le même temps que les partis frères allemands et italiens : « Avec (l’Internationale), nous lutterons de toute notre énergie contre l’abominable crime dont le monde est menacé. A bas la guerre ! Vive la république sociale ! Vive le socialisme international ! »
Ce texte est signé de Jean Jaurès et des principaux dirigeants de la SFIO, dont Jules Guesdes et Marcel Sembat, qui participent bientôt au gouvernement d’union sacrée, en compagnie d’Albert Thomas. Dès le 2 août 1914, Marcel Sembat proclame : « Cette guerre, si nous y sommes condamnés, nous voulons du moins qu’elle soit la dernière. » [1]
Passons rapidement sur la suite de cette histoire, de moins en moins glorieuse. En décembre 1920, le Parti socialiste se divise sur la question de l’adhésion à l’Internationale communiste. Devenue résolument réformiste sous la direction de Léon Blum et de Paul Faure, la SFIO, de plus en plus fortement représentée à la Chambre des députés, finit par conclure une alliance avec le PCF, suite à la tentative de coup de force de l’extrême droite, le 6 février 1934. Ce fut le Front populaire où les partis de gauche se regardèrent en chiens de faïence. Il est vrai qu’au plus fort des grèves de juin 1936, il y a un accord tacite car si Léon Blum évoque « la pause », Maurice Thorez, de son côté, explique : « il faut savoir arrêter une grève ! ».
Dès le début de la guerre d’Espagne, en juillet 1936, le président du Conseil, Léon Blum prend position pour la non-intervention, alors que le putschiste Franco est largement soutenu, en matériels de guerre et en hommes par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste.
En septembre 1938, la SFIO approuve les accords de Munich que le président du Conseil, Daladier, signe avec Hitler et Mussolini. Après le pacte germano-soviétique du 23 août 1939, le Parti socialiste soutient la mise hors-la-loi du PCF. Pire encore, en avril 1940, un décret-loi du ministre socialiste de la justice, Albert Sérol, prévoit la peine de mort pour les militants communistes. Ce même décret fut mis en ½uvre, dès le début de l’occupation allemande, par les policiers français qui ont conduit la chasse aux communistes.
Après la libération de la France, la SFIO a participé aux divers gouvernements de centre droit, avec des ministres répressifs comme Jules Moch, à l’intérieur, en 1947-1948 et en 1958, comme Max Lejeune qui, au ministère de la guerre, mit en équation les pouvoirs spéciaux accordés par le président du Conseil socialiste, Guy Mollet, à l’armée pour conduire une guerre féroce en Algérie. Se présentant comme étant « à l’avant-garde le la cinquième République », en septembre 1958, après le retour de de Gaulle au pouvoir, la descente aux enfers de la SFIO est telle qu’une scission va se produire rapidement, avec la création du Parti socialiste autonome (PSA), ouvrant la voie au Parti socialiste unifié (PSU), en 1960. Distante et méfiante à l’égard du mouvement de mai 1968, la SFIO finit par déposer son bilan et se transformer en Parti socialiste, au congrès d’Épinay, en 1971.
Accélérons encore plus les étapes de cette lamentable histoire. En 1981, François Mitterrand est élu président de la République, mais ne tient que quelques unes de ses promesses électorales. Suit alors un jeu de bascule après la défaite de la gauche en mars 1986. Le retour des socialistes, en mai 1988, se solde, une fois de plus, par le non-respect du programme annoncé. Résultat, en 1993, la gauche est de nouveau battue et ne doit de « revenir aux affaires » qu’à la dissolution de 1997 voulue par Jacques Chirac. Une fois de plus, la politique du PS, conduite cette fois par Lionel Jospin, est calamiteuse : échec des 35 heures, édictées de telle façon qu’elles permettent la flexibilité de l’emploi et du temps de travail (ce qui convient au patronat). De plus, les ministres de l’intérieur Jean-Pierre Chevénement puis Daniel Vaillant ont surtout pour ambition de démontrer à la droite que la gauche peut être tout aussi répressive qu’elle.
Cerise sur le gâteau, lorsque Lionel Jospin entre en campagne pour l’élection présidentielle en janvier 2002, ses premiers mots sont révélateurs : « Mon programme n’est pas socialiste ! »
Nous connaissons la suite, avec la déroute du 21 avril 2002. Sans oublier les honteuses réflexions de Daniel Vaillant, reprochant à Nicolas Sarkozy de lui avoir emprunté son programme sécuritaire?
En ce printemps 2005, il y a fort à parier que le pire est à venir. Le PS fait ami-ami-Europe avec la droite. Cette droite dure qui gouverne en appliquent des pans entiers du programme du Front national.
Réveille-toi Jean Jaurès, tes héritiers sont devenus fous !

Maurice Rajsfus

[1] Cité par Alfred Rosmer dans Le mouvement ouvrier pendant la guerre, éditions d’Avron, 1993, page 275, tome 1.

Une Réponse to “2005-04 Il y a cent ans, la naissance de la SFIO [Rajsfus]”

  1. From the archive of struggle, no.40: Yale Yiddish special « Poumista Says:

    […] Rosa Luxemburg: L’impérialisme français en Algérie (1913) * Images du Bund * Maurice Rajsfus: Il y a cent ans, la naissance de la SFIO […]

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