2006-03 Marx, Engels et la religion [Hampton]

Marx, Engels et la religion (Paul Hampton)

Article publié dans Solidarity (1) du 23 mars 2006 sous le titre « La vérité sur le marxisme et la religion » [cf. texte original] et traduit dans Ni patrie ni frontières N° 18/20

 

Dans un article paru le 4 mars 2006 dans Socialist Worker (2) et intitulé « Marx et la religion », Anindya Bhattacharyya affirme que Marx et Engels n’étaient pas très sévères envers la religion et auraient traité avec mépris leurs contemporains « libéraux » (3) (en particulièrement Bruno Bauer) qui attaquaient violemment la religion (…).

Cet article ne rend absolument pas compte de la complexité des positions de Marx et d’Engels sur la religion : leur conception du monde fondamentalement athée ; leur opposition aux institutions religieuses ; leur analyse sur la place de la religion dans les sociétés de classes ; et leur opposition aux mesures discriminatoires et policières contre les croyants (…).

Si nous jetons un œil aux écrits de Marx et Engels, nous constaterons qu’il s’en dégage une image très différente de celle proposée par Anindya Bhattacharyya.

Les premières influences intellectuelles de Marx et Engels

Marx et Engels se sont tous les deux développés politiquement, bien que séparément, dans le milieu des jeunes diplômés universitaires en Allemagne entre le milieu des années 1830 et le milieu des années 1840. Ce groupe d’intellectuels, connu sous le nom de Jeunes Hégéliens, tirait des conclusions radicales de la philosophie apparemment conservatrice de Hegel.

Au sein de ce milieu, Bruno Bauer, maître assitant très en vue, s’était fait connaître par sa critique de la Bible. Selon Zvi Rosen, dans Bruno Bauer and Karl Marx (1977), Bauer exerça une influence particulière sur Marx entre 1839 et 1843, car il l’invitait fréquemment chez lui et le fit participer à un cercle de réflexion, le Doktorclub. Ce fut aussi Bauer qui encouragea Marx à terminer son doctorat.

L’influence des opinions de Bauer sur la religion est évidente dans la thèse de doctorat de Marx, terminée en 1841 quand ce dernier avait 23 ans. Dans l’avant-propos, Marx écrit : « Elle [la philosophie] fait sienne la profession de foi de Prométhée : « Je hais tous les dieux. » Cette profession de foi est sa propre devise qu’elle oppose à tous les dieux du Ciel et de la Terre qui ne reconnaissent pas pour divinité suprême la conscience que l’homme a de soi. » Dans son étude, Marx souligne : « les preuves de l’existence de Dieu sont (…) de simples tautologies creuses (…). Toutes les preuves de l’existence de Dieu sont des preuves de sa non-existence » (Marx, La différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure, 1841, O.C., t. 1).

A l’époque, d’autres Jeunes Hégéliens écrivirent des textes plus virulents contre la religion et en faveur de l’humanisme. Par exemple, Ludwig Feuerbach publia L’Essence du christianisme (1841), qui défendait l’idée que l’homme, et donc l’humanité, était la racine de la religion. Bauer écrivit un pamphlet contre Hegel, La Trompette du Jugement dernier contre Hegel, l’athée et l’antéchrist (1841), dans lequel il niait l’existence de Jésus en tant que personnage historique et défendait l’athéisme.

En 1841, Marx et Bauer projetèrent d’éditer une revue philosophique radicale : Archives de l’athéisme. Les conceptions de quelques-uns de leurs contemporains donnent une idée de l’ampleur de leur projet.

Arnold Ruge écrivit : « Bruno Bauer, Karl Marx, Christiansen et Feuerbach forment une nouvelle Montagne (4) et font de l’athéisme leur slogan. Ils jettent Dieu, la religion et l’immortalité à bas de leurs trônes et proclament l’homme Dieu. »

Et Georg Jung écrivit à Ruge : « Si Marx, Bruno Bauer et Feuerbach s’associent pour créer une revue théologico-philosophique, Dieu ferait bien de s’entourer de tous ses anges et de s’apitoyer sur son sort, parce que ces trois-là le chasseront certainement du Ciel (…). Pour Marx, en tout cas, la religion chrétienne est une des plus immorales qui soit » (David McLellan, Marx before Marxism, 1970).

En raison de son athéisme, Marx s’opposait aux institutions religieuses et à l’intervention de la religion en politique. On peut en avoir un avant-goût en lisant les articles écrits par Marx à l’époque.

Dans ses « Commentaires sur la dernière instruction concernant la censure prussienne » (1842) il écrit : « Par conséquent soit on interdit toute immixtion de la religion dans la politique – mais vous ne le voulez pas, parce que vous ne désirez pas fonder l’Etat sur la raison libre, mais sur la foi, car la religion est pour vous la sanction générale de ce qui existe – soit on introduit, de façon fanatique, la religion dans la politique. On laisse alors la religion se mêler de politique à sa façon, mais vous ne le voulez pas non plus. Selon vous, la religion doit soutenir les autorités profanes, sans que celles-ci se subordonnent à la religion. Mais une fois que vous introduisez la religion dans la politique, c’est faire preuve d’une arrogance intolérable, irréligieuse en fait, que de vouloir déterminer de façon laïque comment la religion doit agir dans les affaires politiques. Celui qui veut s’allier à la religion en respectant les sentiments religieux doit concéder à la religion une voix décisive sur toutes les questions – ou bien peut-être entendez-vous par religion le culte de votre propre autorité illimitée et de votre sagesse gouvernementale ? » (O.C., t. 1)

Et dans « L’éditorial » paru dans le numéro 179 de la Kölnische Zeitung/La Gazette de Cologne (1842), Marx accuse l’Etat prussien de diffuser le dogme chrétien, il critique la police et la censure qui protègent la religion et insiste sur le fait qu’on ne doit opérer aucune distinction entre la religion comme croyance et comme institution (O.C., t. 1 et Marx-Engels, Sur la religion, pp. 15-48).

La religion est « l’opium du peuple »

Dans son article, Bhattacharyya cherche à minimiser la critique marxiste des fondements de la religion, résumée par l’aphorisme célèbre de Marx sur « l’opium du peuple », en soulignant que la religion représente aussi une protestation contre la détresse réelle [des opprimés].

Ces expressions se trouvent dans l’introduction à la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1843-44) de Marx : « La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. » (O.C., t. 3.)

Il est évident que l’analyse de Marx concernant la religion ne se réduit pas à un simple rejet. Marx a cherché à expliquer les racines et la signification de la religion comme l’expression de processus politiques et économiques plus profonds.

Bhattacharyya suggère que « le soupir de la créature opprimée », dans un certain sens, émousserait la critique de Marx. Mais une telle hypothèse ignore des arguments importants présentés dans le même article de Marx.

Marx commence par expliquer que « pour l’Allemagne, la critique de la religion est achevée pour l’essentiel, et la critique de la religion est la condition nécessaire de toute critique ».

Loin de répudier les critiques des Jeunes Hégéliens contre la religion exprimées par David Strauss, Bruno Bauer et Ludwig Feuerbach, Marx se met fermement dans leur camp. Il souligne aussi ce qui le sépare fondamentalement de la conception religieuse du monde : « C’est l’homme qui fait la religion, et non la religion qui fait l’homme. (…) La critique de la religion aboutit à cette doctrine, que l’homme est, pour l’homme, l’être suprême. Elle aboutit donc à l’impératif catégorique de renverser toutes les conditions sociales où l’homme est un être abaissé, asservi, abandonné, méprisable » (O.C., t. 3). Marx affirme la nécessité de critiquer la religion, parce que « la lutte contre la religion est, donc, par ricochet la lutte contre ce monde dont l’arôme spirituel est la religion ».

Après le passage sur l’opium du peuple, Marx ajoute : « L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence de son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole. La critique a dépouillé les chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient, non pour que l’homme continue à porter des chaînes sans fantaisie, désespérantes, mais pour qu’il rejette ces chaînes et cueille les fleurs vivantes. La critique de la religion détruit les illusions de l’homme pour qu’il pense, agisse, façonne sa réalité comme un homme sans illusions parvenu à l’âge de la raison, pour qu’il gravite autour de lui-même, c’est-à-dire de son soleil réel. La religion n’est que le soleil illusoire qui gravite autour de l’homme tant que l’homme ne gravite pas autour de lui-même. » Et un peu plus loin il ajoute : « la critique du Ciel se transforme en critique de la Terre, la critique de la religion en critique du droit, et la critique de la théologie en critique de la politique ». (O.C., t. 3).

Ces différents passages indiquent clairement qu’il n’y avait aucune place pour la religion dans la conception du monde de Marx. Pour lui, la religion n’était pas la racine de l’aliénation de l’humanité – mais elle en faisait partie.

Selon Marx, il fallait comprendre et saper l’influence des religions, et non les justifier ou les rationaliser. Cependant la critique de la religion est subordonnée à la lutte de classe politique – ce que Marx commence à esquisser dans le reste de l’article.

Ces passages indiquent également que Marx continue à subir l’influence de Bruno Bauer. Bien que plusieurs penseurs avant eux, tels d’Holbach, Maréchal et Hegel, aient comparé la religion à l’opium, Bauer se livra à cette comparaison explicite à l’époque où il collabora avec Marx. Dans L’Etat chrétien et notre temps (1841), Bauer écrit : « l’Etat chrétien pur est un Etat dans lequel prévaut la loi théologique. Cette loi atteint un vrai pouvoir ou, pour être plus exact, un pouvoir absolu, quand, par ses effets qui sont identiques à ceux de l’opium, elle endort tous les éléments de l’humanité. » Dans « La bonne cause de la liberté/ Die Gute Sache der Freiheit » (1842), Bauer avait écrit que la religion « esquisse, dans son processus d’intoxication semblable à celui de l’opium, une image de la situation future, qui diffère radicalement de l’ordre de ce monde ». Pour lui, la religion « est l’expression, la manifestation isolée et la sanction de l’absence et de la condition maladive des relations existantes » (cité par Zvi Rosen, in Bruno Bauer and Karl Marx).

D’autres métaphores employées par Marx ont également été empruntées à Bauer. Par exemple, Bauer a écrit dans « La critique des évangiles synoptiques/ Kritik der evangelischen Geschichte der Synoptiker » (1841) : « les chaînes qui attachent l’esprit humain au service de ces religions étaient décorées de fleurs ».

La rupture de Marx avec Bauer

Marx rompit avec Bauer à la fin de l’année 1842 à cause du soutien de ce dernier à Die Freien (Les Libres), un groupe de Jeunes Hégéliens (dont Engels ) qui attaquaient la religion sans se soucier des réalités politiques de l’époque. Marx éditait alors la Rheinische Zeitung (Gazette rhénane) et menait une bataille, perdue d’avance, contre la censure du gouvernement prussien. Il refusa de publier plusieurs articles des membres de Die Freien.

Le 30 novembre 1842, il expliqua à Ruge sa position : « J’ai demandé en outre que l’on critique la religion dans le cadre de la critique des conditions politiques, plutôt que l’on critique les conditions politiques dans le cadre de la religion, parce que cela correspond mieux à la nature de ce journal et au degré d’instruction des lecteurs ; en effet, la religion en soi n’a pas de contenu, elle doit son existence non pas au Ciel mais à la Terre, et, lorsqu’on abolira la réalité déformée dont elle est la théorie, elle s’effondrera d’elle-même. » (O.C., t. 1.)

La rupture finale intervint en mars 1843 quand Bauer indiqua clairement qu’il ne s’intéressait plus aux masses et à l’activité politique.

Entre 1843 et 1846, Marx et Engels critiquèrent brutalement Bauer. En dehors de leurs articles de revue, ils écrivirent deux livres où ils ne le ménagèrent pas : La Sainte Famille (1844) et L’Idéologie allemande (1845-46). Mais ils n’adoptèrent pas pour autant des positions plus conciliantes vis-à-vis de la religion.

La question juive

Bhattacharyya insiste beaucoup sur les différences entre Marx et Bauer concernant la discrimination et les persécutions subies par les juifs dans l’Etat prussien. Bhattacharyya accuse, sans vergogne, les critiques modernes de la religion de partager l’opinion de Bauer, affirmation sans fondement.

Bauer s’opposa au combat pour l’émancipation des juifs au sein de l’Etat prussien existant. Marx le démolit justement dans La Question juive (1843). Marx avait raison de soutenir le combat pour mettre fin à la discrimination et l’oppression des juifs en Allemagne à l’époque, même si ce combat était loin d’aboutir à l’émancipation générale de l’humanité. Il soutenait le principe de la révolution française selon lequel chacun a « le droit de pratiquer la religion de son choix, quelle qu’elle soit ».

Il écrivit : « La religion nous importe non plus comme fondement, mais comme phénomène de la limitation profane. C’est pourquoi nous expliquons les limites religieuses des citoyens libres par leurs limites profanes. Nous ne prétendons nullement qu’ils doivent dépasser leurs limitations religieuses une fois qu’ils aboliront leurs limites profanes. Nous ne transformons pas les questions profanes en questions théologiques. Nous transformons les questions théologiques en questions profanes. Après que l’histoire s’est suffisamment longtemps dissoute en superstitions, nous dissolvons les superstitions pour en faire de l’histoire. La question de la relation entre l’émancipation politique et la religion devient pour nous la question de la relation entre l’émancipation politique et l’émancipation humaine. » (O.C., t. 3)

Marx avait raison de défendre une position démocratique cohérente contre toutes les formes d’oppression, y compris contre les persécutions religieuses. Mais cela ne contredisait en rien son attitude globale envers la religion.

Dans le même article, Marx indique clairement sa préférence pour un Etat laïque, et non pour un Etat qui favoriserait la religion (par exemple dans le système éducatif). Il écrit : « L’homme s’émancipe politiquement de la religion en la bannissant de la sphère du droit public et en la transférant dans la sphère du droit privé. (…) Bien plus, l’État chrétien parfait, ce n’est pas le prétendu État chrétien, qui reconnaît le christianisme comme sa base, comme la religion d’État, et prend donc une attitude exclusive envers les autres religions ; c’est plutôt l’État athée, l’État démocratique, l’État qui relègue la religion parmi les autres éléments de la société bourgeoise. » (O.C., t. 3)

Bhattacharyya utilise un autre argument contre « les athées libéraux » en se livrant à une falsification complète. Bhattacharyya prétend qu’il faudrait écarter les premières critiques de la religion élaborées par Bauer, parce que celui-ci devint antisémite par la suite. Cet argument ne remet pas en cause la validité de ses conceptions dans les années 1840 quand Marx était associé avec lui. De plus, leurs polémiques dans les années 1840 ne provoquèrent pas une rupture complète entre eux. Selon la correspondance de Marx, Bauer vint rendre visite à Marx à Londres jusque dans les années 1855-56.

D’autres Jeunes Hégéliens critiques par rapport à la religion « ne virèrent pas à droite » – certains, comme Ruge, restèrent des « libéraux » tout comme à l’époque où ils collaboraient avec Marx. D’autres, comme Feuerbach qui critiquait la religion, adoptèrent des positions plus à gauche. En 1868, Feuerbach lut avec enthousiasme Le Capital et, en1870, il rejoignit le Parti social-démocrate allemand. (Marx W. Wartofsky, Feuerbach, 1977)

Marx et Engels étaient parfaitement au courant de l’évolution de Bauer. Pourtant, dans un article rétrospectif écrit quarante ans plus tard, « Bruno Bauer et le christianisme primitif » (mai 1882) Engels rappela l’importance de la critique de Bauer concernant la religion au début des années 1840. Avant Bauer, expliqua-t-il, les libres penseurs se contentaient de critiquer toutes les religions parce qu’elles trompaient leurs fidèles. Ils n’expliquaient pas leur origine et leur développement à partir des conditions historiques dans lesquelles elles surgissaient et comment elles en étaient venues à occuper une position dominante.

Selon Engels : « Bruno Bauer a contribué bien plus à la solution de cette question que quiconque. » Il a prouvé que les évangiles n’étaient pas quatre récits historiques indépendants mais des récits mutuellement interdépendants. Il a également montré que peu de faits évoqués dans les évangiles pouvaient être prouvés historiquement, allant jusqu’à remettre en cause l’existence historique de Jésus-Christ.

Et Engels de conclure : « [ Bauer ] a déblayé le terrain pour la solution de la question suivante : quelle est l’origine des idées et des pensées qui, tissées ensemble, ont permis de construire une sorte de système dans le christianisme, et comment sont-elles arrivées dominer le monde ?« (O.C., t. 24)

A propos d’autres textes « de jeunesse » de Marx et Engels

Dans les Manuscrits économico-philosophiques (1844) Marx affirme de nouveau que « à l’origine, les dieux ne sont pas la cause, mais l’effet, de la confusion dans les esprits des hommes » (O.C., t. 3). Il ajoute : « Le communisme commence dès ses débuts (Owen) avec l’athéisme. L’athéisme est, au départ, encore bien loin d’être le communisme ; en réalité, cet athéisme est, encore et surtout, une abstraction. La philanthropie de l’athéisme n’est donc d’abord qu’une philanthropie philosophique abstraite, alors que celle du communisme est immédiatement réelle et directement tendue vers l’action. »

Dans ses Manuscrits de 1844 Marx semble à un moment défendre l’idée que le socialisme ne serait pas fondé sur l’athéisme : « L’athéisme, explique-t-il, dans la mesure où il nie cette irréalité, n’a plus de sens, car l’athéisme est une négation de Dieu et, par cette négation, il postule l’existence de l’homme ; mais le socialisme, en tant que socialisme, n’a plus besoin d’une telle médiation. Il part de la conscience théoriquement et pratiquement sensible de l’homme et de la nature comme de l’essence. Le socialisme est la conscience de soi positive de l’homme, qui ne passe plus par la médiation de l’abolition de la religion, de même que la vie réelle est la réalité positive de l’homme qui ne passe plus par l’abolition de la propriété privée, par le communisme. »

Marx décrit cependant la religion comme la « conscience de soi aliénée de l’homme » et il considère l’athéisme comme partie intégrante de sa nouvelle conception du monde (O.C., t. 3)

Selon Engels : « de même que l’athéisme, suppression de Dieu, est le devenir de l’humanisme théorique, le communisme, abolition de la propriété privée, est la revendication de la vie réelle de l’homme comme sa propriété, le devenir de l’humanisme pratique ; en d’autres termes, l’athéisme est l’humanisme ramené à lui-même par le moyen de la suppression de la religion, le communisme est l’humanisme ramené à lui-même par celui de l’abolition de la propriété privée ».

Et il ajoute : « Mais l’athéisme et le communisme ne sont pas une fuite, une abstraction, une perte du monde objectif engendré par l’homme, une perte de ses forces essentielles qui ont pris une forme objective. Ils ne sont pas un retour à une pauvreté, une simplicité anormale et primitive. Ils sont bien plutôt, pour la première fois, le devenir réel, la réalisation devenue réelle pour l’homme de son essence, et de son essence en tant qu’essence réelle. » (O.C., t. 3.)

Dans La Sainte Famille, Marx et Engels affirment : « M. Bauer a donc traité la question religieuse et théologique de façon religieuse et théologique, ne fût-ce que parce que, dans la question “religieuse” actuelle, il voyait une question « purement religieuse. (…) On a montré à M. Bauer comment la décomposition de l’homme en citoyen non religieux et personne privée religieuse n’est pas du tout en contradiction avec l’émancipation politique. On lui a montré que, si l’État s’émancipe de la religion en s’émancipant de la religion d’État, tout en abandonnant la religion à elle-même dans le cadre de la société civile, l’individu s’émancipe politiquement de la religion en se comportant envers elle non plus comme envers une affaire publique, mais en la considérant comme son affaire privée. (… ). S’il est vrai que M. Bauer est prisonnier de la politique, en revanche, il tient constamment la politique prisonnière de sa foi, la foi critique » (O.C., t. 4).

Marx et Engels critiquaient Bauer, parce que, en dépit de son athéisme, son mode de pensée était encore essentiellement religieux : « Herr Bauer était un théologien dès le début, mais pas un théologien ordinaire ; c’était un théologien critique ou un critique théologique. » (O.C., t. 4.)

Bien que la critique de la religion soit devenue ensuite subordonnée à la critique de l’économie politique du capitalisme, Marx et Engels ont continué à s’opposer à la religion.

Par exemple Engels, dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre (1844-45) s’opposa au rôle de la religion dans l’éducation et préconisa une instruction laïque : « Cependant, en fait, l’Eglise anglicane gère ses national schools [écoles populaires], et les diverses sectes gèrent leurs écoles, dans le seul but de conserver dans leur sein les enfants de leurs fidèles, et de ravir, de temps en temps, une pauvre âme enfantine à une autre secte. La conséquence en est que la religion, et plus précisément l’aspect le plus stérile de la religion : la discussion polémique, est élevée à la dignité de discipline par excellence, et que l’on bourre la mémoire des enfants avec des dogmes incompréhensibles et des distinguos théologiques ; que la haine sectaire et la bigoterie sont éveillées dès le plus jeune âge et que toute formation rationnelle, intellectuelle et morale est honteusement négligée. A plusieurs reprises la classe ouvrière a exigé du Parlement une instruction publique strictement laïque, laissant la religion aux prêtres des différentes sectes ; mais, jusqu’ici, aucun ministère ne leur a accordé une mesure semblable. C’est normal ! Le ministre est le valet obéissant de la bourgeoisie, et celle-ci se divise en une infinité de sectes ; mais chaque secte ne consent à donner au travailleur cette éducation qui sinon serait dangereuse, que s’il est obligé de prendre, par-dessus le marché, l’antidote que constituent les dogmes particuliers à cette secte. Et ces sectes se disputant aujourd’hui encore la suprématie, la classe ouvrière en attendant reste inculte. » (O.C., t. 4.)

D’autres écrits des années 1840 ont cherché à expliquer la religion comme une phase transitoire dans la pensée humaine. Dans son ébauche de « Profession de foi communiste » (9 juin 1847), Engels écrit : « Les communistes rejettent-ils des religions existantes ? Toutes les religions qui ont existé jusqu’ici étaient des expressions des étapes historiques du développement de différents peuples ou des groupes de personnes. Mais le communisme est cette étape du développement historique qui rend toutes les religions existantes superflues et les dépasse. » (O.C., t. 6.)

Il apporte la même réponse dans ses Principes du communisme en octobre 1847 (O.C., t. 6).

Marx critiqua de façon cinglante les institutions religieuses. Il écrit dans « Le communisme du Rheinischer Beobachter [l’Observateur rhénan] » (1847) : « Les principes sociaux du christianisme prêchent la poltronnerie, le mépris de soi, l’avilissement, la servilité et l’humilité, en bref, toutes les qualités de la canaille ; et le prolétariat, qui ne permettra pas qu’on le traite en canaille, a besoin de son courage, du sentiment de sa dignité, de sa fierté et de son esprit d’indépendance encore plus que de son pain. Les principes sociaux du christianisme sont des principes de cafards, et le prolétariat, lui, est révolutionnaire. » (O.C., t. 6 ; Marx et Engels, Sur la religion, pp. 81-86.)

Dans un discours à un cercle communiste prononcé en novembre 1847, Marx explique : « Parmi tout ce qu’a accompli la philosophie allemande, la critique de la religion est la chose la plus importante ; cette critique, cependant, ne partait pas du développement social. Tout qui a été écrit jusqu’ici contre la religion chrétienne se limitait à démontrer que cette religion repose sur de faux principes ; à expliquer comment, par exemple, les auteurs se sont copiés les uns les autres ; le culte pratique du christianisme n’avait pas été encore examiné (…). Cette histoire, présentée dans le travail de G. F. Daumer (5), assène au christianisme le dernier coup ; la question est maintenant de savoir, quelle signification ceci a pour nous. Cela nous donne la certitude que la vieille société vit ses derniers jours et que l’édifice de la fraude et du préjugé s’effondre. » (O.C., t. 6.)

Dans le Manifeste communiste (1848) Marx et Engels affirment : « Le prolétaire est sans propriété ; ses relations avec sa femme et ses enfants n’ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise ; le travail industriel moderne, l’asservissement de l’ouvrier au capital, aussi bien en Angleterre qu’en France, en Amérique qu’en Allemagne, dépouillent le prolétaire de tout caractère national. Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d’intérêts bourgeois. » (O.C., t. 6)

Selon eux, « Rien n’est plus facile que de donner une teinture de socialisme à l’ascétisme chrétien. Le christianisme ne s’est-il pas élevé lui aussi contre la propriété privée, le mariage, l’Etat ? Et à leur place n’a-t-il pas prêché la charité et la mendicité, le célibat et la mortification de la chair, la vie monastique et l’Eglise ? Le socialisme chrétien n’est que l’eau bénite avec laquelle le prêtre consacre le dépit de l’aristocratie. » (O.C., t. 6)

Écrits postérieurs

Marx et Engels évoquent la religion dans leurs écrits postérieurs et leur correspondance. Par exemple, en 1855, Marx écrit dans « Le mouvement anticlérical. Une manifestation à Hyde Park » : « On voit dans le texte de l’affiche ci-dessus que la lutte contre le cléricalisme prend le caractère en Angleterre de tous les combats sérieux – le caractère d’une lutte de classe des pauvres contre les riches, du peuple contre l’aristocratie, des gens de condition “inférieure” contre ceux de condition “ supérieure”. » (O.C., t. 14 ; Marx et Engels, Sur la religion, pp. 128-135.)

Marx a également écrit dans le volume 1 du Capital (1867) : « le monde religieux n’est que le reflet du monde réel ».

Engels est l’auteur d’études plus détaillées des mouvements religieux – La guerre des paysans en Allemagne (1850) et L’histoire du christianisme primitif (1894-5).

Dans Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1886) Engels affirme : « le Dieu chrétien n’est que le reflet fantastique, une image en miroir, de l’homme ».

Le SWP semble vouloir oublier ces mots et abandonner la conception du monde qu’ils impliquent. Cette attitude résulte fondamentalement d’une confusion entre la critique idéologique de la religion et les conclusions politiques que l’on peut en tirer.

Bhattacharyya suppose que tout individu qui attaque la religion en tant qu’idéologie soutiendra et justifiera la répression contre les croyants. Cette affirmation est absurde. Marx et Engels ont su mener une critique incisive des idées religieuses tout en s’opposant aux persécutions antireligieuses – qu’elles soient l’œuvre de l’Etat bourgeois, ou même de socialistes.

Par exemple dans la « La Littérature des réfugiés » (1874), Engels souligne avec approbation l’influence de l’athéisme chez les ouvriers allemands et se déclare pour la diffusion de la propagande athée en France. Mais il ajoute : « Et cette demande que le peuple devienne athée sur l’ordre d’un comité secret est signée par deux membres de la Commune, qui ont largement eu l’occasion d’apprendre qu’une multitude de choses peuvent être ordonnées sur le papier sans être appliquées ; de plus, persécuter des idées que l’on n’aime pas est le meilleur moyen de les renforcer. Le seul service que l’on puisse rendre à Dieu aujourd’hui, c’est encore de transformer l’athéisme en un article de foi qui doit être imposé [aux gens] et de renchérir sur les lois anti-catholiques de Bismarck en interdisant totalement la religion. » (O.C., t. 24.)

Dans la Critique du programme de Gotha (1875), Marx écrit : « Si on voulait, par ces temps de Kulturkampf, rappeler au libéralisme ses vieux mots d’ordre, on ne pouvait le faire que sous cette forme : “Chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels sans que la police y fourre son nez.” Mais le Parti ouvrier avait là l’occasion d’exprimer sa conviction que la bourgeoise “liberté de conscience” n’est rien de plus que la tolérance de toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse, tandis que lui s’efforce de libérer les consciences de la fantasmagorie religieuse. Seulement on se complaît là à ne pas dépasser le niveau “bourgeois ”. »

L’athéisme de Marx et d’Engels était indissociable de leurs théories et bien enraciné dans leur conception du monde. Ils croyaient que seule la science pouvait comprendre la nature et la société, et que seule l’activité humaine pouvait les changer, et non les forces surnaturelles. Ils étaient favorables à la propagande contre les idées et les institutions religieuses – même si cette tâche était, pour eux, subordonnée à la mobilisation des travailleurs (y compris les ouvriers ayant des convictions religieuses) et à la lutte de classe. Marx et Engels se sont également opposés à l’oppression des groupes religieux.

Les écrits de Marx et d’Engels, quelle que soit leur autorité, ne nous renseignent guère sur la nature de la religion aujourd’hui, et ils ne déterminent pas mécaniquement notre attitude vis-à-vis des musulmans en général et de l’Islam politique en particulier. Si nous voulions définir notre attitude aujourd’hui simplement à partir de citations de Marx et d’Engels nous ne ferions qu’adopter nous-mêmes un mode de pensée religieux.

Cependant leurs écrits nous aident à nous orienter aujourd’hui – à la fois parce que nous critiquons sévèrement la religion et parce que, au sein du mouvement ouvrier, nous sommes des démocrates conséquents sur les questions religieuses, comme sur toutes les autres.

Notes de la revue N.P.N.F.:

[1] AWL, Alliance for Workers Liberty, petit groupe trotskyste britannique au passé orthodoxe et plutôt dogmatique. Ni patrie ni frontières a publié à plusieurs reprises des textes de l’AWL sur différents sujets, non parce que nous partageons toutes ses analyses, mais parce qu’il a le mérite, sur certaines questions importantes, de rompre avec la langue de bois et l’autosatisfaction béate de l’extrême gauche internationale et d’essayer de répondre à des questions politiques actuelles difficiles (Union européenne, Israël/Palestine, antisémitisme de gauche, terrorisme, islam politique, anti-impérialisme réactionnaire, laïcité) sans systématiquement s’en tirer par des généralités creuses.

[2] Socialist Worker est l’hebdomadaire du Socialist Workers Party, principal groupe d’extrême gauche britannique. Ce petit parti se réclame du trotskysme tout en ayant toujours considéré les pays dits « socialistes » comme des « capitalismes d’Etat ». Deux courants de la LCR (Socialisme par en bas, qui édite la revue Que faire et Socialisme international qui publie une revue homonyme) se réclament de cette tendance politique en France.

[3] « Liberals » en anglais est un terme plutôt péjoratif dans la bouche des militants d’extrême gauche actuels. Il ne désigne pas spécifiquement le « libéralisme » économique, comme c’est souvent le cas en France, mais serait plutôt synonyme de « démocrates bourgeois », ou de « gauche molle ». La traduction est ici encore compliquée par le fait que ce terme n’avait pas le même sens au XIXe siècle et aujourd’hui (NPNF)..

[4] Montagne : nom donné à un groupe politique de l’Assemblée législative française de 1791 qui siégeait sur les bancs les plus hauts. Favorable à la république, il avait pour principaux dirigeants Danton, Marrat et Robespierre. Les montagnards s’appuyèrent sur les sans-culottes. Ce nom fut repris par les républicains sous la Seconde République (1848-1851).

[5] Il s’agit de La religion de l’ère nouvelle. Essai de fondement combinatoire et aphoristique, 3 volumes, Hambourg, 1850, à propos duquel Marx et Engels rédigèrent un compte rendu, cf. Marx et Engels, Sur la religion, Editions sociales, 1972, pp. 91-97 .

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2 Réponses to “2006-03 Marx, Engels et la religion [Hampton]”

  1. John Mullen Says:

    Merci de votre contribution int2ressante.

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  2. Religion et politique « La Bataille socialiste Says:

    […] ATHÉISME EST IMPORTANT – Ce que Marx et Engels ont vrai­ment écrit – Marx, Engels et la reli­gion (Paul Hampton) – Contributions à l’his­toire du chris­tia­nisme pri­mi­tif (Friedrich […]

    J'aime

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