2009-07 Le SWP, l’Egypte et les leçons de la révolution iranienne [AWL]

Article d’un militant de l’Alliance for Workers Liberty publié dans (9 juillet 2009), traduit en français dans Ni patrie, ni fron­tières n° 27/28/29 octo­bre 2009.

Le der­nier jour de « Marxism 2009 » [une semaine de débats poli­ti­ques orga­nisée par le SWP depuis plus de trente ans, NdT], des cama­ra­des de l’AWL ont assisté à une réunion sur « l’isla­misme et la nou­velle gauche arabe ». L’exposé était sur­tout centré sur l’Egypte et le mou­ve­ment des Frères musul­mans dans ce pays. C’est Anne Alexander, l’une des spéc­ial­istes du SWP sur le Moyen-Orient, qui a pris la parole.

En l’écoutant, nous avons pu appren­dre de nom­breux faits intér­essants. Mais le tableau général qu’elle nous a présenté était irré­méd­iab­lement déformé par les théories confu­ses du SWP sur l’islam poli­ti­que. La conclu­sion poli­ti­que suggérée par cet exposé – et résumée par l’expres­sion « avec les isla­mis­tes, par­fois » – n’est qu’une variante de celle déf­endue, il y a trois déc­ennies, et qui a conduit à une catas­tro­phe pour la gauche et la classe ouvrière en Iran.

Anne Alexander s’est ins­pirée assez expli­ci­te­ment des argu­ments avancés par Chris Harman dans son arti­cle Le Prophète et le Prolétariat (http: //tin­tin­re­vo­lu­tion.free.fr/fr/har­man­pro­phete.html écrit en 1994).

Selon ce point de vue, l’isla­misme, en tant que mou­ve­ment inter­clas­siste, dirigé par des petits-bour­geois, se caracté­ri­serait par sa nature double et « contra­dic­toire » : d’un côté, il expri­me­rait une cri­ti­que pro­gres­sive ou par­tiel­le­ment pro­gres­sive de la bru­ta­lité de la moder­ni­sa­tion capi­ta­liste et de la dis­lo­ca­tion sociale qu’elle pro­vo­que dans la région (Anne Alexander nous a décrit l’isla­misme comme un mou­ve­ment visant à rendre la civi­li­sa­tion moderne « à cer­tains égards, plus humaine ») ; et, d’un autre côté, il est inca­pa­ble d’affron­ter l’impér­ial­isme et le capi­ta­lisme, car il ne peut jamais mobi­li­ser la classe ouvrière et les pau­vres pour « se battre jusqu’au bout ». En ce sens, l’isla­misme serait com­pa­ra­ble à d’autres mou­ve­ments pro­gres­sis­tes petits-bour­geois, comme les mou­ve­ments de libé­ration natio­nale par exem­ple. Tout en res­tant cri­ti­ques et en ayant des posi­tions indép­end­antes de tous les isla­mis­tes, Anne Alexander suggère que nous dis­tin­guions, chez les isla­mis­tes, entre les ten­dan­ces réf­orm­istes et celles qui sont plus révo­luti­onn­aires, selon elle.

Mais qu’y a-t-il donc de si « pro­gres­siste » dans la cri­ti­que isla­miste de la moder­nité capi­ta­liste ? Les isla­mis­tes ne veu­lent-ils pas ins­tau­rer une société et un État qui, tout en res­tant capi­ta­lis­tes, seront, dans pres­que tous les domai­nes – la démoc­ratie, la liberté d’expres­sion et de pensée, l’éman­ci­pation des femmes, la libé­ration sexuelle, la capa­cité des tra­vailleurs à s’orga­ni­ser – plus réacti­onn­aires et moins « humains » que la société qu’ils sou­hai­tent rem­pla­cer ? (Cette ques­tion n’est pas ano­dine, si l’on considère que les isla­mis­tes ont lutté ou lut­tent sou­vent contre des régimes tels que celui du Shah d’Iran, ou le système auto­ri­taire pseudo-démoc­ra­tique de Moubarak en Égypte.)

En outre, même s’il existe en effet différents cou­rants dans l’islam poli­ti­que, les isla­mis­tes les plus radi­caux, ceux qui sont prêts à affron­ter l’Etat exis­tant, à mobi­li­ser un mou­ve­ment de masse pour briser cet Etat, sont en fait pires – dans la mesure où leur « radi­ca­lisme » est au ser­vice d’objec­tifs réacti­onn­aires, et que leurs mou­ve­ments de masse finis­sent tou­jours par écraser le mou­ve­ment ouvrier et la gauche. L’exem­ple de la contre-révo­lution ira­nienne de 1979 l’illus­tre par­fai­te­ment.

Il s’ensuit que nous ne pou­vons pas adop­ter la même atti­tude face aux mou­ve­ments isla­mis­tes que face aux mou­ve­ments dont les objec­tifs fon­da­men­taux sont pro­gres­sis­tes (par exem­ple, les mou­ve­ments de libé­ration natio­nale ou pour la libé­ration des grou­pes sociaux opprimés), et encore moins face aux mou­ve­ments ouvriers sous direc­tion réf­orm­iste. Nous devons plutôt les considérer comme une force réacti­onn­aire cohér­ente qui représ­ente une énorme menace pour la classe ouvrière et les opprimés.

La démo­nst­ration d’Anne Alexander repo­sait éga­lement sur deux points sup­plém­ent­aires, qui étaient pour l’essen­tiel des argu­ments fal­la­cieux.

Tout d’abord, elle a dépensé beau­coup d’énergie pour dém­ontrer que l’isla­misme n’était pas fas­ciste. D’un point de vue littéral, elle a bien sûr raison puis­que le fas­cisme est né dans un contexte très spé­ci­fique. Cependant, Anne Alexander a prét­endu que, si les isla­mis­tes étaient dans de nom­breux cas, hos­ti­les à la lutte de la classe ouvrière, leur objec­tif prin­ci­pal n’était « pas d’écraser la classe ouvrière ».

Je ne com­prends pas vrai­ment l’intérêt de cette dis­tinc­tion, puis­que l’isla­misme, lorsqu’il avance vers la prise du pou­voir ou qu’il est au pou­voir, détruit les orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment ouvrier avec la même minu­tie que les fas­cis­tes. En outre, comme le fas­cisme, l’isla­misme mobi­lise un mou­ve­ment de masse des pau­vres et des déshérités (les chômeurs, les peti­tes-bour­geois ruinés et déclassés) pour arri­ver à ses fins. C’est un mou­ve­ment fas­ci­sant – comme le sou­li­gnait déjà en 1946 Tony Cliff, fon­da­teur du SWP, lorsqu’il déc­rivait les Frères musul­mans égyptiens, prin­ci­pal sujet de l’exposé d’Alexander, comme un mou­ve­ment « clé­rical fas­ciste » en 1946), et c’est aussi pour­quoi l’AWL uti­lise ce terme.

Mais, a ajouté Anne Alexander, nous devons convain­cre la base sociale des isla­mis­tes : nous devons com­pren­dre qu’ils crois­sent en raison des « contra­dic­tions » et de la bru­ta­lité du dével­op­pement capi­ta­liste. Ces argu­ments, tou­te­fois, s’appli­quent éga­lement au fas­cisme.

En deuxième lieu, elle a lon­gue­ment sou­li­gné les erreurs de la gauche sta­li­nienne, au Moyen-Orient, qui a aban­donné toute poli­ti­que de classe indép­end­ante pour se fondre dans les mou­ve­ments natio­na­lis­tes arabes ; en Egypte, par exem­ple, après avoir jus­ti­fié l’exé­cution, par le régime de Nasser, de diri­geants grév­istes en invo­quant « l’anti-impér­ial­isme », les com­mu­nis­tes se sont dis­sous dans le parti nassérien. Ils étaient donc dis­posés à sou­te­nir éga­lement la répr­ession contre les Frères musul­mans, tra­di­tion pour­sui­vie ensuite par la gauche sta­li­nienne et natio­na­liste arabe pen­dant des déc­ennies.

Il est clair que ces « erreurs » ont été plus que des erreurs, des crimes. Nous avons clai­re­ment besoin de refon­der le marxisme, sur la base de l’indép­end­ance de la classe ouvrière vis-à-vis de toutes les fac­tions et régimes bour­geois, quels que soient leurs dis­cours « pro­gres­sis­tes » ou « anti-impér­ial­istes ». Mais si ce prin­cipe condamne les « gau­chis­tes » qui se sont apla­tis devant le natio­na­lisme arabe, il condamne aussi les révo­luti­onn­aires socia­lis­tes qui ces­sent de cri­ti­quer dure­ment l’oppo­si­tion réacti­onn­aire représentée par les isla­mis­tes.

La for­mule de Chris Harman « Avec l’Etat, jamais, avec les fon­da­men­ta­lis­tes, par­fois », ne s’oppose pas véri­tab­lement à la capi­tu­la­tion des sta­li­niens devant le natio­na­lisme arabe, elle n’est que son image inversée.

Il est pos­si­ble de conser­ver son indép­end­ance poli­ti­que vis-à-vis de régimes tels que celui Moubarak, de s’oppo­ser à la répr­ession qui actuel­le­ment vise sur­tout les isla­mis­tes et de rester radi­ca­le­ment hos­tile à l’islam poli­ti­que. C’est dif­fi­cile, cela néc­es­site des compét­ences, une sen­si­bi­lité poli­ti­ques et une flexi­bi­lité tac­ti­que – mais ce n’est en aucun cas impos­si­ble. Dans les années 1930, après tout, les trots­kis­tes ont refusé d’enté­riner la répr­ession bour­geoise contre les fas­cis­tes, sans ima­gi­ner pour autant que cela néc­es­sitait d’atténuer leur hos­ti­lité révo­luti­onn­aire, face au fas­cisme.

Le SWP croit clai­re­ment que l’arrivée au pou­voir des Frères musul­mans en Egypte serait pro­gres­siste. Ses diri­geants n’ont pas aban­donné tout esprit cri­ti­que. C’est pour­quoi Anne Alexander a évoqué la façon dont les Frères musul­mans ont sou­tenu les pro­priét­aires ter­riens dans leur combat contre la réf­orme agraire. En même temps, elle a fait remar­quer qu’ils ont sou­tenu cer­tai­nes grèves contre le régime et les patrons dont le pou­voir sert les intérêts. Mais encore une fois ce n’est pas le pro­blème. Toutes sortes de forces réacti­onn­aires sont capa­bles de sou­te­nir les mou­ve­ments des exploités contre leurs enne­mis les plus immédiats. Thatcher et Reagan ont « sou­tenu » Solidarnosc afin de porter un coup au système sta­li­nien ; ou, exem­ple plus per­ti­nent, les isla­mis­tes ira­niens ont sou­tenu le soulè­vement des tra­vailleurs contre le Shah.

Une fois celui-ci arrivé au pou­voir, cepen­dant, ils ont brisé le mou­ve­ment des tra­vailleurs et imposé un régime encore plus hos­tile à la classe ouvrière. Cela s’est vérifié par­tout, que les isla­mis­tes aient pris le pou­voir ou qu’ils s’en soient seu­le­ment appro­chés. Que la majo­rité des tra­vailleurs égyptiens s’en ren­dent compte ou pas, à l’heure actuelle, si les Frères musul­mans rem­pla­cent Moubarak ce sera un dés­astre pour la classe ouvrière. Dans le contexte d’une montée des luttes ouvrières et de l’émerg­ence d’un mou­ve­ment syn­di­cal indép­endant en Egypte, il est vital d’avoir une posi­tion claire sur cette ques­tion. Nous ne vou­lons pas que l’Egypte devienne un nouvel Iran !

Le spec­tre de la crise en Iran pla­nait sur la réunion ; comme la tri­bune s’est débrouillée pour que nous ne puis­sions pas pren­dre la parole, nous ne pen­sions pas que notre posi­tion pour­rait s’expri­mer. Un cama­rade tuni­sien, membre d’aucune d’orga­ni­sa­tion, est cepen­dant inter­venu et a mis les points sur les i : quoi que nous disions aujourd’hui, les isla­mis­tes feront usage de slo­gans démoc­ra­tiques pour arri­ver à leur objec­tif – écraser la démoc­ratie. La gauche inter­na­tio­nale a besoin de s’imprégner rapi­de­ment de cette vérité avant de l’appren­dre en voyant couler le sang lors d’une autre vic­toire isla­miste.

Sacha Ismaïl

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