Conférence contradictoire Jules Guesde – Charles Longuet en 1881

Extrait de  Jules Guesde: le socialisme fait homme (Compère-Morel, 1937)

1881-1882

Mais Guesde entre bientôt dans une ère de difficultés.

L’année 1881 sera, pour lui, une année pénible entre toutes.

Des frictions continues se produisent entre les membres des groupes appartenant à la Fédération du Parti des Travailleurs socialistes de France. Principalement entre les dirigeants.

L’organisation intérieure de la Fédération donne lieu à d’interminables discussions.

Les uns, avec Paul Brousse, demandent à ce que dans sa Constitution le Parti conserve et développe l’esprit fédéraliste. Les autres, avec Guesde, estiment, au contraire, qu’il est nécessaire d’accentuer le centralisme, condition sine qua non d’une discipline indispensable.

Guesde profite de l’état d’incertitude de beaucoup de socialistes pour prendre part à une conférence contradictoire qui est organisée par le Cercle d’Etude et d’Action politique et sociale des Ier et 2e arrondissements et, cela, afin d’exposer intégralement sa conception.

Cette conférence a lieu le 4 février 1881, à 8 heures du soir, salle de la Redoute, 35 rue Jean-Jacques Rousseau. A l’ordre du jour: Le Programme du Parti Ouvrier Socialiste et le Collectivisme.

Contre : Coudereau docteur Mesureur et Yves Guyot conseillers municipaux, etc…. Pour : Guesde, John Labusquière, etc.

Guesde remporte là un véritable triomphe. Et ses adversaires de tendance se rendent compte qu’il faut désormais compter avec lui car son talent d’orateur, la puissance de ses arguments et la solidité de sa doctrine portent avec efficacité sur les masses.

Mais il est débordé de travail ! Non seulement il doit se rendre où ses partisans l’appellent, se mettre à la recherche d’orateurs auxiliaires pour le seconder, mais il assume encore les charges d’une volumineuse correspondance.

Comme il existe des dissensions dans tous les groupes, cercles associations ouvrières et coopératives syndicales dont les membres sont les uns guesdistes et les autres broussistes, et qu’il ne peut être présent partout à la fois, il ne se fait pas faute d’envoyer des notes et de fournir des arguments à ses partisans pour les armer dans la discussion.

Il est vrai qu’il peut compter pour l’aider en province: dans le Nord, sur Langrand de Saint-Quentin et Henri Carette de Roubaix et, dans le Centre, sur Jean Dormoy de Montluçon, militants dont l’influence dans leur milieu est immense.

En même temps qu’il mène cette action à l’intérieur de son parti, afin de lui donner le maximum de puissance dans son agitation révolutionnaire, Guesde continue son action d’éducation socialiste à l’extérieur. Le 6 mars il parle à Paris salle de la Réunion, 8, rue Levis, sur Evolution et Revolution.

Le 20, il est à Elbeuf, salle du Cirque, où il fait une conférence sous les auspices du Cercle des travailleurs socialistes d’Elbeuf sur la République et le Parti Ouvrier.

Elbeuf - cirque théatre (2a)

Le 29 mars 1881 il prend part à une réunion salle Graffard, sous la présidence de Benoît Malon – assisté de Paul Brousse et d’Emile Massard – pour discuter avec Charles Longuet sur le Collectivisme et le Parti Ouvrier.

Un millier d’auditeurs des deux sexes sont présents. Charles Longuet s’excuse de ne pouvoir parler longuement; son état de santé ne lui permettant pas de donner à son exposé toute la clarté désirable. Il ne combat pas le collectivisme au point de vue théorique; il se borne à faire des réserves. Il est pour les solutions les plus radicales, et s’il fallait choisir, il préférerait même une société communiste à la société actuelle qu’il critique.

Aujourd’hui il va insister sur les points de divergence qui le séparent du Parti Ouvrier. Au point de vue de l’avenir prochain, immédiat, il ne croit pas le Programme ouvrier acceptable. Un écrivain collectiviste, fixait tout récemment l’échéance de la Révolution à cinq ans. Eh bien, il s’agit de savoir si dans une période de 5, 10, 15 ans la transformation de la société sera possible, ce n’est pas probable, car les obstacles économiques à surmonter sont nombreux. Le Programme ouvrier indique comme réforme immédiate, la mise en commun du sol, et l’on ne prend pas le paysan comme un impedimentum sérieux. C’est une illusion; quelle que soit l’action des agents mécaniques, de la concurrence américaine, la transformation ne se fera pas de notre vivant. La centralisation ou la monopolisation du sol se fera, mais se fera d’abord au profit de grandes Compagnies. Le paysan ne se laissera convaincre que par le fait, et la propagande sera toujours insuffisante pour le convertir au au collectivisme. Moi, dit l’orateur, je conçois la mise en commun du sol, je ne dis pas que je l’accepte, mais le paysan ne peut avoir cette conception, surtout quand les faits lui manquent.

Dans l’ordre industriel, on est plus avancé, je le reconnais. Mais si grâce à un coup de baguette magique, on parvenait à faire cette Révolution tant demandée, je demande ce qu’on ferait ? Le prolétariat ne serait pas à la hauteur voulue pour remplacer l’organisation actuelle par une autre organisation de toute pièce. Ce qu’il faut, c’est que tous les socialistes se mettent d’accord sur certaines réformes immédiates, et réclament par exemple le rachat des chemins de fer par l’Etat, etc., et fassent une campagne qui pourrait aboutir (Applaudissements).

On nous parle des difficultés d’une pareille campagne. Eh! sans doute, la tâche sera longue et rude, et ceux qui ont commencé par donner aux travailleurs l’exemple des luttes révolutionnaires viennent aujourd’hui les combattre et les décourager. Mais pourquoi n’avoir pas apporté votre concours à ce parti, au b’eu d’aller renforcer les réserves de la bourgeoisie contre les efforts ouvriers (Bravos prolongés).

La propriété industrielle est déjà féodalisée. Le commerce se concentre aussi. De plus en plus, tout est accaparé par quelques- uns, et c’est en présence de cette situation qu’elle n’a pas faite, mais dont il lui faut tenir compte, que la classe des producteurs a compris qu’il fallait s’organiser en parti distinct pour arriver à la Révolution d’abord, aux réformes ensuite (Double salve d’applaudissements).

Au point de vue économique, le citoyen Longuet paraît oublier que de plus en plus, par suite de la forme actionnaire et obligatoire de la production, ce sont des salariés qui accomplissent tout le travail, même le travail de direction, les ingénieurs, administrateurs, contre-maîtres, etc., se distinguant à tous égards des propriétaires oisifs des mines, des chemins de fer, des tissages, des filatures, etc.

Relativement à la capacité politique du prolétariat, s’il y a quelque-chose d’extraordinaire, c’est de la voir contestée par un homme qui a passé par Proudhon, c’est-à-dire par l’auteur célèbre de la « Capacité politique des classes ouvrières». Etrange moyen, en tous cas, de donner aux travailleurs la capacité politique qui leur manque, que de les écarter des Assemblées élues en les conviant, comme le citoyen Longuet, à laisser la gestion des affaires publiques aux mains des radicaux bourgeois, conseillers municipaux ou députés.

Enfin la capacité intellectuelle du prolétariat s’affirme par le terrain même sur lequel il formule aujourd’hui ses revendications. Quelle meilleure éducation, intellectuelle pour la classe ouvrière que de lui dire, comme nous le faisons depuis quatre ans, qu’en présence de la concentration industrielle, commerciale et agricole, il n’a de choix qu’entre le salariat ou l’esclavage à perpétuité, et la co-propriété des forces de production socialisées (Bravos répétés).

(…) Oui, notre programme a pour but d’en finir avec les révolutions avortées. Grâce à lui, grâce à la conviction faite dans les cerveaux ouvriers qu’il n’y a pas d’émancipation possible en dehors de la rentrée à la collectivité des instruments de travail, la première prise d’armes ouvrière pourra se faire attendre quelque peu, mais elle sera féconde et définitive (Bravos).

Que dire maintenant de l’objection du citoyen Longuet : Vous qui nous reprochez de ne pas être venus au Parti Ouvrier, pourquoi n’êtes-vous pas venus aux réformistes ? Le citoyen Longuet a été membre de « l’Internationale », et je lui demande ce qu’il aurait pensé d’un individu ou de plusieurs à qui il aurait convenu de créer une contre-Internationale, sous prétexte que les résolutions des derniers Congrès ne leur revenaient pas ? Les résolutions de nos congrès de Paris et du Havre sont aussi sacrées que celles des Congrès de Bâle ou de Genève, et ce n’était pas au Parti Ouvrier à aller au citoyen Longuet, mais à celui-ci à aller au Parti Ouvrier (Applaudissements répétés).

Enfin, Longuet prétend que la Révolution française a été non pas une révolution de classe mais une révolution humaine. Et cependant, hier encore, dans son propre journal, il constatait que, dès l’origine de la Révolution, la bourgeoisie prenait déjà ses précautions contre la plèbe; que Chapelier, en faisant voter la loi contre les coalitions, était conscient de ce qu’il faisait, et que le Tiers-Etat préparait sa suprématie.

C’était donc la dictature d’une classe qui, en même temps qu’elle dépossédait la noblesse et le clergé, prenait déjà des garanties contre le quatrième état, qu’elle sentait devoir la déposséder un jour à son tour (Vifs applaudissements et bravos prolongés.)

Charles Longuet replique. Il admet que le pouvoir est entre les mains de la bourgeoisie; mais il croit que même avec une Chambre de dirigeants on pourrait obtenir une réforme partielle, comme par exemple la réduction des heures de travail.

L’orateur saute ensuite brusquement à l’histoire de « l’Internationale ». Il affirme que la grande association n’imposait pas de credo, tandis que le Parti Ouvrier impose son programme.

Suivant lui, les socialistes devraient porter uniquement leur efforts sur les points où l’accord entre tous est possible. Malheureusement, dit-il, les considérants inscrits en tête du programme sont un obstacle à l’entente.

Guesde regrette que son contradicteur nie, ou refuse d’admettre le collectivisme au point de vue scientifique. Longuet a fait beaucoup, trop même, de réserves, mais, néanmoins, il est forcé de reconnaître la concentration des forces productives comme une loi tendancielle.

Et puis, le débat n’est pas entre Longuet et le Parti Ouvrier. La base de la discussion est plus sérieuse. C’est justement cette concentration de la production entre les mains de quelques-uns qui est la raison d’être scientifique du Parti Ouvrier.

A « l’Internationale », toutes les écoles ont pu se faire représenter. Mais à la fin, les principes collectivistes ont rallié une majorité, et les Congrès de Genève, de Lausanne et de Bâle, n’ont fait que recommander des solutions qui ont été ensuite adoptées par les Congrès de Marseille, du Centre et du Havre.

Longuet ne peut nier à notre programme sa valeur scientifique; il ne peut donc que lui reprocher de s’être mis d’accord avec les faits, c’est-à-dire avec la science (Vifs applaudissements). Nous devons l’avouer; nous avons tous été étonnés, et agréablement surpris, par le vote du Congrès de Marseille. Le second reproche de Longuet est dans l’emploi de la force et lui-même est venu reconnaître ici qu’on n’arracherait rien à la bourgeoisie que par la pression des forces ouvrières !

Mais si nous ne croyons pas aux réformes de la bourgeoisie, avons-nous dit que, pour cela, il fallait descendre immédiatement dans la rue ? Non, nous avons proclamé qu’il fallait seulement, tôt ou tard, arracher le pouvoir à la bourgeoisie et appuyer, au besoin, le bulletin de vote par le fusil. Si, devant nos revendications hautement formulées, la bourgeoisie veut s’incliner, tant mieux; elle nous fera, à cette condition, mais à cette condition seulement, l’économie d’une Révolution (Bravos répétés).

La bourgeoisie seule a maintenant le choix; la paix ou la guerre. C’est elle qui peut déterminer notre rôle, qui doit nous dire qu’il nous est possible de faire l’économie d’une Révolution. Mais, en attendant notre devoir est de nous préparer à toutes les éventualités et d’opérer les réformes, pacifiquement si possible, sinon violemment (Vifs applaudissements, bravos enthousiastes).

Charles Longuet, qui parle à nouveau, proclame qu’il n’y a pas d’impossibilité à la réalisation de réformes. La bourgeoisie peut faire toutes les transformations désirables (Protestations, applaudissements dans les galeries supérieures). Certes, les réformes ne se feront pas dans un but désintéressé, mais quel que soit le mobile qui les inspire, nous devons profiter de tous les actes favorables à l’émancipation. Or, pour exercer une influence sensible, il faut d’abord se grouper par corporation. Le Parti Ouvrier n’existe pas (Interruptions bruyantes, protestations) … ou du moins s’il existe, les délégués aux Congrès ouvriers ne représentaient que la minorité des travailleurs… (Vives dénégations dans l’auditoire, bruits) Aux élections, le Parti Ouvrier n’a obtenu que 15.000 voix … (Interruption) … cela tient à ce que les corporations ne sont pas suffisamment organisées, et que le Parti Ouvrier est groupé en vue de la bataille et non pas en vue de l’organisation (Applaudissements, protestations).

Guesde montre que le citoyen Longuet se trompe en déclarant que le Parti Ouvrier n’a réuni que 15.000 voix. Ce chiffre est exact pour Paris seulement, il faut lui ajouter les 50.000 suffrages recueillis en province, et rétablir à 65.000 voix le chiffre des électeurs venus au Parti Ouvrier (Très bien). Ce chiffre est important pour nous. C’était la première escarmouche livrée par notre parti. Quand les socialistes allemands se sont organisés en parti distinct, ils ont commencé avec quelques centaines de voix seulement. Aujourd’hui ils se comptent par centaines de mille. On nous reproche de n’être que quelques-uns. On a le tort d’être trop pressés. Nous renvoyons notre contradicteur à un avenir prochain.

Vous citez l’exemple des travailleurs anglais. Mais si le groupement par corporation existe, il n’y a pas de parti ouvrier, et la condition des salariés n’en est pas améliorée pour cela. Pour s’organiser, il faut avoir un but. Les corporations anglaises n’en ont pas, et c’est là la cause de leur insuccès. L’impuissance de ces associations est justement la condamnation de l’ignorance de ceux qui font les révolutions, et c’est pour ce motif que nous voulons profiter de l’expérience du 18 mars, et des révolutions précédentes, pour savoir utiliser notre victoire (Bravos).

Nous ne reprochons pas aux radicaux de nous avoir volé une partie des réformes de notre programme, pour essayer de les utiliser sans nous, mais parce qu’ils ne nous les ont prises que pour s’en faire une arme électorale, et pour empêcher la séparation des classes.

Nous reprochons justement au citoyen Longuet et à ses amis de pousser à cette confusion des classes, cause de toutes nos déceptions, à cette allliance avec cette partie de la bourgeoisie, qui, au jour du danger s’offre toujours à nous pour servir d’état-major, afin de nous trahir et d’exploiter notre triomphe (Bravos).

Lorsqu’il s’agit d’exploitation, que l’on ait affaire à des patrons républicains ou à des patrons monarchiques, il n’y a pas de différence et la République libérale, c’est la liberté de l’exploitation, tandis que notre République à nous, c’est la République assurant à tous l’égalité des moyens d’action. Ce qui nous manque, en effet, c’est le capital que la bourgeoisie possède et dont nous voulons la déposséder (Triple salve d’applaudissements).

La séance est levée à minuit. MM. Frédéric Borde et Charles Longuet ayant longuement pris Guesde à parti dans le numéro de «LA JUSTICE» du 12 avril, celui-ci adresse le 16 avril 1881 au directeur de ce journal, à M. Clemenceau, une réponse sous forme de lettre.

Monsieur,

En me prenant longuement à partie dans son numéro du 12 courant, sous la double signature de MM. Frédéric Borde et Charles Longuet, « LA JUSTICE » a-t-elle entendu ouvrir un débat contradictoire entre le Collectivisme dit rationnel, l’Alliancisme républicain et le Collectivisme révolutionnaire ?

Si oui, je ne pourrais que vous féliciter d’une initiative à laquelle vous ne nous aviez pas préparés et à laquelle — est-il besoin de le dire — je suis prêt à répondre.

Mais, attendant d’être fixé sur ce point et, dans le doute qu’il n’en soit de ma réponse comme de la lettre de mon ami Brousse que « LA JUSTICE » est encore à publier, je me bornerai à rectifier deux des principales erreurs qu’ont commises à mes dépens vos deux collaborateurs.

A M.r Borde, et aux « cent fidèles environ » qu’a recrutés, en un demi-siècle, sa « religion » (le mot est de Colins), je dirai : II est faux qu’à la salle Graffard ou ailleurs j’aie prétendu « qu’il n’y avait rien de commun entre le programme du Parti Ouvrier et le collectivisme colinsien ».

Je sais que comme nous — quoique pour en faire un autre usage que nous —, vous voulez que sol, maisons, chantiers, mines, etc. entrent à la collectivité. Mais je sais aussi que, contrairement à vous qui, en votre qualité de logiciens, entendez commencer par le sol cette transformation nécessaire, c’est par le sol, en France, du moins, — qu’en notre qualité de matérialistes, d’hommes d’expérience, nous laissant diriger par les faits, nous entendons finir.

salle-graffard

Réunion publique a la Salle Graffard (Jean Béraud, 1884)

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