1964-04 Le parti bolchevique de Broué [Rubel]

Revue française de sociologie, Année 1964, Volume 5, Numéro 2

BROUE, Pierre. Le Parti bolchevique. Histoire du P.C. de l’U.R.S.S. Paris, Editions de Minuit, 1963, 628 p.

La Russie post-révolutionnaire offre à la sociologie politique un vaste champ d’étude. On sait en effet le rôle décisif que le parti bolchevik a joué dans le procès de transformation de ce pays, qui s’est haussé, après une longue stagnation économique et sociale sous les divers régimes tsaristes, au deuxième rang dans l’échelle des puissances industrielles.

Ce rôle moteur du parti bolchevik, l’ouvrage de P. Broué le met suffisamment en lumière, en sorte que son exposé pourrait servir d’illustration aux thèses de Max Weber sur la vocation rationnelle de la bureaucratie dans l’industrialisation des sociétés modernes.

Pour un historien de formation marxiste, il y a un thème d’autant plus important que les vertus sociologiques de ce qu’on est convenu d’appeler le « matérialisme historique » sont désormais universellement reconnues. En fait, P. Broué fournit quelquefois une clef « marxiste » pour expliquer les diverses phases de l’évolution du parti bolchevik, depuis son apparition en tant que fraction de la social-démocratie russe aux débuts du siècle, jusqu’à sa transformation en parti de gouvernement, lors de la révolution de 1917.

Ce qui étonne plutôt, c’est l’usage limité que l’auteur a fait de  cette méthode d’analyse (I).

Dès l’origine, le bolchevisme s’est condamné à devenir l’idéologie d’une élite politique aux grandes ambitions révolutionnaires. Sous prétexte d’orthodoxie, il a tiré avantage des ambiguïtés de la théorie politique de Marx, sans se soucier de ce que cette théorie pouvait contenir de scientifiquement acceptable. Cet aspect du problème, P. Broué l’a complètement négligé. Ainsi il ne consacre pas une ligne aux nombreux écrits dans lesquels Marx et Engels se sont préoccupés non seulement du rôle du tsarisme dans le destin de l’Europe, mais encore des perspectives du mouvement social et socialiste en Russie; cette dernière préoccupation, ils l’ont partagé avec des sociologues et des militants russes dont certains sont devenus leurs disciples. C’est à l’intention du sociologue et populiste Mikhaïlovski que Marx a énoncé cette extraordinaire prédiction sur l’avenir social de la Russie qui prend aujourd’hui figure de prophétie: « Si la Russie tend à devenir une nation capitaliste à l’instar des nations de l’Europe occidentale, et pendant les dernières années elle s’est donné beaucoup de mal en ce sens, elle n’y réussira pas sans avoir préalablement transformé une bonne partie de ses paysans en prolétaires; et après cela, amené une fois dans le giron du régime capitaliste, elle en subira les lois impitoyables, comme d’autres nations profanes. »

Peu importe au sociologue si aujourd’hui cette transformation de la Russie en grande nation industrielle, prophétiquement annoncée par Marx, porte le nom de « socialisme ». En revanche, il convient de rappeler (et notre auteur le montre bien) que la substitution, dans les usines, de la direction unique à la direction collective, et la prolétarisation des paysans fut le programme commun du « Parti Lénine » et du « Parti Staline », ce dernier l’ayant emprunté ou dérobé à Trotsky et Préobrajenski, pour l’appliquer avec une rigueur dont les initiateurs de l' »accumulation socialiste primitive » eussent sans doute été incapables. L' »appareil » du parti bolchevik, conçu par Lénine dès 1903, a atteint sous Staline ce degré de perfection qui en a fait l’instrument par excellence de la « fatalité » définie par Marx. P. Broué ne refuse pas à Staline la gloire d’avoir permis à la Russie de faire un « bond prodigieux ». Il est cependant plus avare de louanges, lorsqu’il parle des soviets de 1905 et de 1917, sans lesquels il n’y aurait eu ni révolution ni parti bolchevik au pouvoir avec Lénine d’abord et Staline ensuite. Ce qui interdit, tout au moins du point de vue sociologique, de parler de « mu[t]ation » du parti léniniste, c’est, entre autres, l' »affaire Kronstadt ». Ce fut le dernier sursaut de l’esprit soviétique dont le bolchevisme fut l’antipode: à preuve l’instauration de la nouvelle politique économique (NEP), qui desserrait les entraves mises par l’Etat au développement du capitalisme privé; à preuve ce « stalinisme » en qui l’auteur ne voit, avec une naïveté désarmante et une curieuse absence d’analyse sociologique, qu’une « parenthèse historique » et une « sorte d’excroissance » (p. 533).

L’auteur reconnaît pourtant dans sa conclusion que dans le phénomène historique appelé bolchevisme, Staline, sa bureaucratie et sa police, étaient incontestablement en germe (p. 531). Mais lorsqu’il prétend y découvrir, en contrepartie, les « conseils ouvriers », il se trompe et trompe ses lecteurs. Les soviets ont aidé le bolchevisme à triompher politiquement, et par là ils ont consommé leur propre ruine. C’est la seule leçon historique que suggère une lecture attentive de cet ouvrage.

M. RUBEL.

Note

(I) Le parti pris initial semble avoir déterminé aussi bien le choix par l’auteur de ses sources que l’emploi de procédés qui sont le plus souvent narratifs et descriptifs, rarement analytiques et sociologiques. Pour les sources, il s’en est tenu principalement aux travaux courants, publiés en Occident, donc à l’exclusion de travaux spécialisés et de sources russes. On notera l’insuffisance de cette méthode de recherche en comparant le présent ouvrage par exemple à celui de Dietrich Geyer, Lenin in der russischen Sozialdemokratie, Cologne, 1962 (voir le compte rendu, par S. Bricianer dans Cahiers de l’I.S.E.A., série S, n°7, 1963), où l’on constate l’utilisation de matériaux d’archives, de périodiques légaux et illégaux des divers partis russes, d’ouvrages et de mémoires des principaux protagonistes du mouvement socialiste en Russie, etc.

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