1970 Lénine philosophe [Janover]

Paru dans Économies et sociétés: Volume 4 n°14 (1970)

Pendant près de trente ans, l’œuvre de Rosa Luxemburg n’a été accessible que grâce aux brochures publiées par les Cahiers Spartacus. Après une interruption due au peu d’intérêt qu’éveilla à l’époque cette entreprise de pionnier, cette collection reprend aujourd’hui son travail de défrichement, réunissant des textes de Marx devenus introuvables (K. Marx, Textes, 1842-1847, Paris, 1970) et profitant d’une conjoncture politique favorable pour rééditer ou éditer les textes des principaux théoriciens du mouvement ouvrier ignorés ou mis à l’index pour avoir critiqué la variante bolchévique du marxisme. Après la réédition par la Librairie ouvrière de la Réponse à Lénine de Gorter, polémique célèbre mais depuis longtemps introuvable et qui constitue la première analyse marxiste du tournant politique de Lénine vers l’opportunisme politique, les Cahiers Spartacus présentent la brochure d’A. Pannekoek consacrée à la critique des fondements philosophiques de la pensée de Lénine. La réponse de Gorter aux attaques de Lénine contre le « gauchisme » dans La Maladie infantile du communisme visait à montrer que le rapport entre la masse et les chefs établi par le bolchévisme en faveur des dirigeants du parti, et qui pouvait se justifier dans le cadre des conditions sociales de la Russie de 1917, ne pouvait être transposé mécaniquement dans le cas de pays économiquement et culturellement développés. Les conditions socio-économiques et la maturité politique des masses, riche d’une longue expérience de luttes ouvrières, réduisaient et à la limite rendaient inutile le rôle des chefs dans le processus révolutionnaire. Les positions de Lénine dans le domaine philosophique se prêtent à une critique du même ordre puisque  » dans la philosophie de Lénine le schéma valable pour la Russie est appliqué à l’Europe occidentale et à l’Amérique, et la tendance antireligieuse d’une bourgeoisie montante est attribuée au prolétariat en ascension » (p. 108). C’est à l’étude critique du rôle et de la fonction de l’idéologie léniniste dans la Révolution russe et dans le mouvement ouvrier international qu’A. Pannekoek a consacré cette brochure, s’efforçant de mettre en lumière, à l’aide de la méthode matérialiste, les racines sociales permettant d’expliquer les prises de position de Lénine dans le domaine philosophique. Après avoir donné un bref aperçu des principes  fondamentaux du marxisme et de son développement historique, et exposé le contenu théorique de l’œuvre de Dietzgen d’une part et de celle de Mach et Avenarius d’autre part, A. Pannekoek passe en revue les différentes écoles et tendances philosophiques qui se développèrent en Russie en même temps que le marxisme et exercèrent leur influence sur la pensée de Lénine et de Plékhanov. Mais loin de s’en tenir aux discussions purement scolastiques, il s’interroge sur le « contenu réel » des « idées philosophiques de base » des deux théoriciens et sur la nature de leur divergence commune « par rapport au marxisme » en s’efforçant de dégager les « origines matérielles » de leur doctrine. Cette origine, il la découvre dans les conditions sociales et dans la «  situation particulière de la Russie vis-à-vis du capitalisme ». En raison du double caractère de la Révolution russe, bourgeoise « quant aux objectifs immédiats », prolétarienne « quant aux forces actives, la théorie bolchéviste devait être adaptée à deux fins »; et c’est ce mélange de principes philosophiques tirés du « matérialisme bourgeois » et d’éléments empruntés à la théorie de la lutte des classes qui, au terme d’une évolution rapidement évoquée par Pannekoek, est devenue la « théorie d’une classe qui cherche à perpétuer l’esclavage et l’exploitation des ouvriers ». Ce phénomène explique l’importance mondiale prise par la philosophie léniniste qui constitue non la « théorie de la véritable révolution prolétarienne » mais, sous le nom du marxisme, une variante du matérialisme bourgeois, la « théorie d’une révolution bourgeoise installant au pouvoir une nouvelle classe dirigeante ». L’étude introductive de Paul Mattick est destinée à replacer dans le cadre de l’histoire du mouvement ouvrier moderne l’œuvre et la vie d’A. Pannekoek, « un des représentants les plus rigoureux » des idées du communisme de conseils. Elle contient un résumé magistral des positions défendues dans Lénine philosophe par A. Pannekoek qui, selon P. Mattick, voyait dans l’emploi par Lénine du « matérialisme bourgeois pour la défense du ‘marxisme’ une preuve supplémentaire du caractère mi-bourgeois mi-prolétarien du bolchévisme et de la révolution russe elle-même ». Le compte-rendu de Karl Korsch met lui aussi l’accent sur les conditions matérielles qui sont à l’origine du caractère hybride du léninisme. La philosophie révolutionnaire comme la politique révolutionnaire de Lénine reposaient, au fond, sur le refus de cette évidence historique : la Révolution russe, en dépit de ses tentatives de dépassement, « ne pouvait être en réalité qu’un rejeton tardif des grandes révolutions bourgeoises d’autrefois ».  Aussi, loin d’apporter un démenti à la sociologie matérialiste de Marx qui s’attache à définir de manière empirique les conditions objectives nécessaires à la révolution socialiste, la Révolution russe la confirme à tous les niveaux. Aux conditions socio-économiques bourgeoises de la Russie de 1917 correspond chez Lénine la croyance en une « forme politique déterminée » adaptée aux buts des révolutions bourgeoises; et il était naturel que sa philosophie, plus proche du matérialisme bourgeois que des conceptions révolutionnaires de Marx, Engels et Dietzgen devienne la philosophie officielle d’un « capitalisme d’Etat qui, pour les ouvriers, n’est qu’une autre forme d’esclavage et d’exploitation » (p. 122).

En même temps que la publication de cette brochure, le choix de textes traduits et présentés par Serge Bricianer (Pannekoek et les Conseils ouvriers. Paris, E.D.I., 1969) a contribué à tirer de l’oubli l’œuvre d’un théoricien socialiste dont la vie « coïncide presque entièrement avec l’histoire du mouvement ouvrier moderne ».

L.J.

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