1972-12 Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire [Janover]

Paru dans Cahiers de l’ISEA – Économies et sociétés / Études de marxologie N°15 (décembre 1972).

Guérin (Daniel), Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire, Paris, Flammarion, 1971, 185 p. (Collection « Questions d’histoire »)

Intentionnellement placé sous le signe de Mai 1968, cet ouvrage est destiné à mettre en lumière un « phénomène complexe », « encore mal observé », mais dont une « grande théoricienne : Rosa Luxemburg » aurait étudié « les effets, les manifestations extérieures… la dynamique interne » (p. 12). L’invocation, aujourd’hui rituelle mais souvent contradictoire, du nom et de l’œuvre de Rosa Luxemburg (cf. comptes rendus parus dans les numéros précédents des Cahiers de l’ISEA) ne confère que plus d’intérêt à un ouvrage qui se propose d’examiner l’aspect le plus controversé mais le plus actuel de sa pensée. En réalité, Rosa Luxemburg ne développa jamais des conceptions nettement opposées au socialisme de parti et sa réflexion sur le problème de spontanéité s’est toujours exercée de manière indirecte par référence à l’action de la social-démocratie. La spontanéité révolutionnaire apparaît généralement dans son oeuvre dépourvue de pouvoir organisateur propre; force élémentaire, inconsciente, sa principale vertu est de pousser, au besoin par par la violence, le centre conscient à se manifester. D’où le peu d’attention que Rosa Luxemburg a accordé au phénomène le plus original de la révolution russe de 1905, l’apparition spontanée d’une forme d’organisation nouvelle hautement organisée et consciente, le soviet, alors même que, à la faveur de cet événement, elle exaltait l’activité créatrice des masses; d’où également la place, proportionnellement inverse à leur importance, qu’elle attribue au mouvement des soviets et des conseils d’usine et à l’action du parti bolchévique érigé en démiurge de la Révolution russe de 1917. En même temps qu’elle critiquait avec clairvoyance la politique autoritaire et les mesures sociales des bolchéviks, Rosa Luxemburg n’a pas su apercevoir que le parti prolétarien, qui, selon Marx, « naît naturellement du sol même de la société », existait en Russie sous la forme d’un parti marxiste utilisant les méthodes jacobines de gouvernement mais sous celle de conseils représentant les différentes fractions de la population laborieuse.

Ainsi les « malentendus » et les « contradictions » qui, selon Guérin , « handicapent l’œuvre de Rosa Luxemburg ». prennent racine dans un véritable culte de l’organisation révolutionnaire et une surestimation du facteur politique dans le processus de transformation sociale, Rosa Luxemburg n’exaltant la spontanéité révolutionnaire que dans son rôle d’excitateur de l’élément conscient représenté par le parti révolutionnaire. En réalité, la « forme ouvrière consciente » que Rosa Luxemburg a « pressentie dialectiquement mais pas encore vraiment découverte » (p. 17) s’est manifestée de manière très consciente de son vivant, et si certains éléments d’une réévaluation existent bien dans son oeuvre, l’importance que Daniel Guérin leur attribue semble pour le moins exagérée. Le principe de la « primauté des conseils ouvriers » admis par Rosa Luxemburg dans son discours au congrès de la Ligue Spartakus, n’est pas seulement équivoque parce que « la transformation de Spartakus en parti communiste » signifiait « la subordination à une révolution russe (notons que Daniel Guérin identifie la révolution russe au parti bolchévik) qui avait déjà commencé par jeter par-dessus bord, au su de Rosa, le programme de la démocratie ouvrière » (p. 85), mais parce que l’exemple russe montre qu’une telle primauté ne signifie rien si un parti révolutionnaire, quels que soient son type, ses intentions et l’idéologie de ses membres, dicte à la classe ouvrière la politique à suivre et lui transmet ses mots d’ordre.

Daniel Guérin ne soulève jamais clairement ce problème parce que lui-même ne voit de « forme ouvrière consciente » que sous les traits d’une élite traditionnelle; la différence réside dans le fait, combien révélateur, que « cette minorité ne gagne pas à être baptisée « parti » »(p. 87) et dans le voeu que ses « modes de fonctionnement » prémunissent la classe ouvrière « contre toute menace de bureaucratisation » (p. 17). Mais, si Rosa Luxemburg n’a jamais pu « découvrir une formation ouvrière susceptible de constituer réellement une élite » (p. 137) adaptée aux fins qu’elle poursuivait, c’est qu’un tel parti ne peut exister que sous la forme de soviets et de conseils, instruments adéquats de l’auto-émancipation de la classe ouvrière.

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Une Réponse to “1972-12 Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire [Janover]”

  1. Nouveautés | Daniel Guérin et Rosa Luxemburg aux éditions Agone | Librairie L'Insoumise Says:

    […] Lire un résumé du livre de Daniel Guérin, «Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire», Paris, Flammarion, 1971, 185 p. […]

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