1997 Kollontaï et la question féminine [Alpern-Engel]

Extrait de « Les femmes dans la Russie des révolutions 1861-1926 » (Barbara Alpern-Engel), in Encyclopédie politique et historique des femmes (Christine Fauré, 1997). Traduit de l’américain par Roland Marx.

[En 1907] et 1908, Alexandra Kollontaï et quelques camarades travaillèrent avec ardeur à organiser un mouvement prolétarien féminin. Elle organisa d’abord à l’intention de servantes domestiques et d’ouvrières d’usine des conférences sur la question des femmes dans une perspective marxiste; puis, à l’automne 1907, elle créa un club de femmes ouvrières, doté d’une salle de lecture et d’une cantine. Le club attira plusieurs centaines de travailleuses. La réaction aussi bien des Bolcheviks que des Mencheviks à ces efforts fut l’indifférence, voire l’hostilité. Le jour de l’ouverture du club d’Alexandra Kollontaï, Vera Zasulitch, l’une des fondatrices du parti menchevik, lui dit qu’elle perdait son temps et dilapidait les ressources du parti. Alexandra Kollontaï ne se laissa en aucune manière intimider, tout en restant totalement fidèle à son engagement socialiste. Elle rédigea son premier ouvrage théorique sur les femmes, Les Fondements sociaux de la question féminine, dans le but de préparer les ouvrières à résister aux ouvertures féministes lors du Congrès de 1908. Le livre (qui ne fut publié qu’en 1909) visait à démontrer que, sur des questions comme le mariage, la maternité ou la nécessité de l’indépendance économique ou des droits politiques, à propos desquelles les féministes affirmaient l’existence d’une expérience et d’aspirations féminines partagées, les femmes étaient aussi divisées par la classe que les hommes: c’étaient les sociaux-démocrates, pas les féministes, qui s’exprimaient avec le plus de vérité en prenant la défense des ouvrières. Refusant de prendre en compte la résistance qu’elle-même avait rencontrée en essayant de rallier le soutien de son Parti à ses efforts pour organiser les femmes, Alexandra Kollontaï, dans ses Fondements sociaux de la question féminine, pressait les ouvrières de combattre aux côtés des hommes de leur classe.

Alexandra Kollontaï n’abandonna jamais cette position fondamentale; au cours des années suivantes, elle développa considérablement ses idées sur la situation des femmes dans le capitalisme et leur émancipation dans un futur socialiste. Les persécutions policières la contraignirent à quitter la Russie à la fin de 1908 et elle demeura à l’étranger jusqu’en 1917. Pendant cette période, elle exposa une perspective féministe socialiste originale, en théorisant avec une sensibilité et un entendement sans précédent, la position de la femme ouvrière à la fois comme membre de sa classe et comme comme individu. Ses points de vue et la réponse qui leur fut apportée valent la peine d’être explorés quelque peu en détail pour ce qu’ils révèlent des potentialités, comme des limites, des visions socialistes russes sur la libération de la femme. Partant des écrits de penseurs marxistes plus anciens consacrés à la « question féminine », en particulier ceux d’August Bebel et de Friedrich Engels,  Alexandra Kollontaï alla considérablement plus loin dans son exploration de la psychologie des femmes et pour élever la sexualité et les relations sexuelles au rang de thèmes dignes du débat politique. En cherchant à comprendre les voies par lesquelles la société capitaliste forgeait les sentiments les plus intimes et les rapports entre les sexes, elle tira parti de ses propres expériences au cours de plusieurs liaisons tourmentées et en fin de compte décevantes et aussi de ses lectures. Cet effort pour rattacher le psychologique au social peut être perçu dans un essai pionnier intitulé « La femme nouvelle » publié en 1913. Dans ce texte, Alexandra Kollontaï explorait l’évolution des prototypes féminins en littérature en tant que reflet des changements intervenus dans l’existence des femmes. Jusque récemment, constatait-elle, les héroïnes de roman avaient été presque entièrement préoccupées par l’amour : c’était leur seule source de bonheur et elles abandonnaient de bon cœur leur personnalité pour y accéder. Mais à présent, un nouveau type d’héroïne était apparu, une femme qui découvrait le sens de sa vie dans l’indépendance et le travail, non pas dans l’amour.

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Une Réponse to “1997 Kollontaï et la question féminine [Alpern-Engel]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] L’Opposition ouvrière et le KAPD au III° Congrès de l’IC (1976) * Barbara Alpern-Engel: Kollontaï et la question féminine […]

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