Kollontaï et l’enfance abandonnée

Extrait de L’enfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique: 1917-1937 (Dorena Caroli).

Toutefois, ces projets réformateurs se heurtèrent à l’incapacité de l’Etat à prendre en charge tous les enfants illégitimes, abandonnés et orphelins, et, par conséquent, à remplacer entièrement la famille. C’est pourquoi, lors du Ier Congrès de Russie des ouvrières et des paysannes (16 novembre 1918), Alexandra Kollontaï annonça non pas la substitution radicale de la famille par les institutions de prise en charge [*], mais un dépérissement inévitable et quasi naturel de la structure familiale au fur et à mesure du renforcement des institutions de l’Etat [**]:

La famille cessera d’être utile. Elle n’est pas utile à l’Etat, car l’économie domestique n’est plus nécessaire, elle détourne inutilement les travailleurs d’un travail plus utile et productif. Elle n’est pas nécessaire aux membres de la famille, car la société assumera de façon graduelle l’éducation des enfants. A la place de la famille traditionnelle surgira une forme nouvelle de relation entre l’homme et la femme, une union fondée sur la camaraderie et la cordialité de deux membres libres et indépendants.

Pour accélérer ce dépérissement, le premier Code de lois de la RSFSR sur les actes de l’état-civil, sur le droit du mariage, de la famille et de la tutelle (18 décembre 1918) s’attacha à formuler encore davantage le statut des membres de la famille en fondant la parenté non plus sur les liens juridiques, mais sur la « descendance naturelle »: le mariage n’était plus la base légale de la famille et du droit successoral, ni de l’autorité parentale. C’est le constat fait en 1918 par Zinaïda R. Tetteborn, spécialiste de la législation civile au sein du commissariat du peuple à la Protection sociale: les enfants naturels devinrent légitimes et acquirent par conséquent le droit aux soins (zabota), à la tutelle (popecenie) et à la protection naturelle assurée par leurs parents (art. 172). L’article 153 remplaça « l’autorité parentale » par « les droits parentaux » à exercer dans le seul intérêt des enfants et, dans le cas contraire, imposait le retrait de l’autorité parental par le tribunal local. Chaque enfant dépourvu de protection parentale avait droit à celle de l’Etat, puisque l’adoption était interdite pour empêcher l’exploitation des enfants (art. 183); alors que la tutelle était confiée aux sections locales de la Protection sociale (art. 185).

Kollontaï avec des enfants à Kiev (1919)

Notes:

[*] Ce discours a été publié dans l’ouvrage fondamental pour l’histoire du mouvement féministe russe, A. Kollontaj, Sem’ ja i kommunisticeskoe gosudarstvo, Moscou-Petrograd, Izdanie VCIK, 1913, pp. 19-22

[**] Kollontaj, op. cit., p. 21.

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