Les « communistes de gauche »

Paru dans Socialisme Mondial Nº 11. Hiver 1978/1979

La Gauche Communiste en Allemagne de Denis Authier et Jean Barrot, Payot, Paris.

On a vu, ces dernières années, se manifester un intérêt de plus en plus grand pour ce que l’on a appelé la « révolution allemande », c’est-à-dire la période de mécontentement et de lutte intensifs de la classe ouvrière, qui s’est étalée à partir des derniers jours de la première guerre mondiale jusqu’en 1923 environ. Denis Authier et Jean Barrot ont écrit leur livre d’un point de vue sympathique envers le « communisme de gauche » que Lénine a attaqué dans sa célèbre brochure.

En Allemagne, les « communistes de gauche » étaient représentés en grande partie par le Kommunistische Arbeiter Partei Deutschlands (Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne) formé en avril 1920 après sécession du Parti Communiste Allemand (le KPD), plus conformiste envers Moscou. Au moment de sa formation, le KAPD (qui a peut-être eu à un certain moment dans les 50.000 membres) soutenait entièrement la révolution russe et le gouvernement bolchevique et était en fait lié à la Troisième Internationale. Cependant, après le troisième congrès de l’Internationale Communiste en 1921, le KAPD en vint a reconnaître la nature capitaliste d’État du régime russe et se sépara pour former une nouvelle, quatrième Internationale. A partir de ce moment, comme le mécontentement de la classe ouvrière se calmait, le KAPD et ses branches tombèrent en déclin, et dans l’espace de quelques années il ne restait plus qu’une poignée de « communistes de gauche » en Allemagne.

En fait, à cette époque-là, il n’y avait aucune chance pour une révolution socialiste en Allemagne et le KAPD, quand il fut un parti de masse, n’était que l’expression extrême du mécontentement de cette époque. Authier et Barrot décrivent en ces mots le mécontentement du temps de la guerre et de ses suites:

« . . . l’interdiction des grèves et la disette des produits de première nécessité placent les travailleurs dans une situation très difficile, qui, ajoutée aux sacrifices de toutes sortes pendant le conflit, entraîne dans une frange importante du prolétariat une disposition permanente à l’action violente et à l’insurrection qui durera jusqu’en mars 1921, même si le réformisme domine toujours globalement » (p. 85, c ‘ est nous qui souligne).

Authier et Barrot admettent donc que la classe ouvrière dans sa majorité était réformiste et n’était concernée que par l’amélioration de son sort dans le cadre du capitalisme. Les auteurs expliquent même, l’échec de la soi-disant révolution allemande par le succès des partisans du capitalisme (y compris, tout particulièrement les sociaux-démocrates) dans leur organisation de cette majorité réformiste au sein de la classe ouvrière contre la minorité insurrectionniste :

« Pour empêcher la vague révolutionnaire de tout submerger, la contre-révolution consolide la seule digue réellement existante: la majorité réformiste de la classe ouvrière, en lui dormant des buts (négociations avec le patronat, conseils, élections ) » (p. 89, c’est nous qui souligne) .

Ce que Authier et Barrot n’ont pu percevoir, c’est que la possibilité d’une révolution socialiste réussie est précisément exclue par le fait même que la majorité de la classe ouvrière allemande était a cette époque réformiste. Un des thèmes majeurs de ce livre est le rejet de la nécessité d’une majorité socialiste au succès de la révolution socialiste. Ainsi Authier et Barrot attaquent à maintes reprises ce qu’ils appellent la tactique de « ‘conquête de la majorité’ et de prise de conscience socialiste de la majorité des ouvriers avant la révolution » (p. 146, ce sont eux qui soulignent).

Pour Lénine et la Troisième Internationale, cette « tactique de la conquête de la majorité » signifiait que les Partis communistes devaient obtenir le soutien de la majorité au sein de la classe ouvrière avant de tenter la prise du pouvoir, mais cela en se basant sur des promesses de réformes. Les « communistes de gauche » d’Allemagne et d’Italie (Bordiga) considéraient cette démarche comme étant un retour aux vieilles tactiques d’avant-guerre des sociaux-démocrates (ainsi qu’elle l’était), mais il y a aussi la possibilité d’une autre interprétation de cette tactique: chercher à obtenir la majorité en s’appuyant sur la compréhension claire du socialisme de façon à ce que la majorité en question ne soit pas une majorité réformiste mais une majorité consciente et déterminée à l’égard du socialisme.

Authier et Barrot rejettent également cette tactique, mais ils sont obligés, en dépit de leur sympathie pour le KAPD, de reconnaître que les « communistes de gauche » allemands ont considéré l’éducation de la classe ouvrière dans le socialisme comme étant importante. Au fait ils les ont critiqués pour cela précisément! Ils disent par exemple du titre du journal de la gauche de Brême Lichtstralen (« Rayons de lumière »):

« Le titre même de la revue indique bien son but illuministe : éclairer la conscience des masses pour qu’elles aient les moyens de se libérer de l’emprise des chefs » (p. 70).

Mais pourquoi pas?

Les meilleurs produits du « communisme de gauche » allemand, Otto Rühle et Anton Pannekoek, sont critiqué aussi pour leur « illuminisme » et leur « éducationnisme », parce qu’ils en vinrent à accentuer le besoin de l’existence d’une majorité socialiste consciente avant que le socialisme ne soit établi, et parce qu’ils se sont engagés à essayer de dissiper les idées capitalistes et de répandre les idées socialistes afin d’aider à l’émergence d’une majorité consciente du socialisme.

L’article de Pannekoek, écrit en 1934, rejetant le point de vue selon lequel le capitalisme a tendance à s’effondrer pour des raisons purement économiques est publié pour la première fois en français et reproduit en un appendice. II vaut la peine d’être lu, car il met en lumière une des faiblesses de la position du KAPD. Le KAPD a justifié ses tentatives à déclencher une révolution socialiste en Allemagne au début des années 20 alors que la majorité des travailleurs étaient encore réformistes, en avançant qu’une « situation révolutionnaire » existait. Ils ont expliqué cette supposition par leur confiance en l’effondrement économique, sans espoir de rétablissement, du capitalisme (à cause d’un manque de débouchés, comme le prédisait a faux-titre Rosa Luxemburg en 1912). L’énorme développement du capitalisme depuis les années 20 a montré combien cette vue était erronée.

Dans son article, Pannekoek montre que le capitalisme ne s’effondrera jamais de lui-même à cause de raisons purement économiques mais qu’il ne s’effondrera que grâce à l’action consciente de la classe ouvrière. Autrement dit, une situation révolutionnaire n’est pas le fait d’éléments extérieurs tels qu’une crise économique ou une guerre, mais celui de l’intensification de la lutte de classe même lorsque de plus en plus de travailleurs en viennent à rejeter le capitalisme et lutter pour le socialisme. Authier et Barrot, qui croient que la révolution socialiste aura lieu spontanément sans qu’une conscience socialiste ne soit nécessaire, n’apprécient pas ce point de vue. Ainsi critiquent-ils Pannekoek, parce qu’il a fait « de la conscience et de la prise de conscience le moteur du mouvement prolétarien » (p. 243).

On trouve parmi ceux qui sont critiques pour leur « éducationnisme » Maximilien Rubel (p. 372) et notre parti compagnon, le Parti Socialiste de Grande Bretagne, qui paraît-il, eu quelque influence sur des « communistes de gauche » américains (p. 199). Mais en dépit de l’opinion d’Authier et de Barrot la seule tactique logique pour les socialistes aujourd’hui est d’essayer de gagner une majorité socialiste par l’intermédiaire de la propagande et de l’éducation dans le socialisme.


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