Une société à la dérive (Castoriadis)

Une société à la dérive : Entretiens et débats, 1974-1997
de Cornelius Castoriadis

Éditions du Seuil, février 2005. 22 €.

Enrique Escobar, Myrto Gondicas et Pascal Vernay nous livrent une compilation posthume d’articles et d’interventions dans des débats de Cornelius Castoriadis. L’oeuvre remplit en partie un de ses buts annoncés: démystifier une prétendue indifférence politique de Castoriadis dans la deuxième partie de sa carrière. Les textes couvrent ainsi une période qui va de 1974 à sa mort en 1997. Castoriadis a été un vrai talent. Il a avant tout été le principal penseur de la revue Socialisme ou Barbarie qui, de 1949 à 1965, a actualisé de façon féconde la pensée d’extrême gauche en France (1). Il devait considérer ensuite le mouvement ouvrier aussi épuisé que son propre militantisme (non seulement ses organisations, mais son élan, sa théorie et le rôle des exploités dans une société qui récupère tout) et se diriger vers une carrière intellectuelle brillante, notamment à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ce n’est pas le lieu d’aborder ici tout ce qui peut nous séparer de ses conclusions, mais rendons lui l’hommage d’avoir su poser des questions comme trop peu le firent, sur des sujets majeurs, des sujets en tout cas qui, en tant que syndicalistes critiques, sont au coeur de notre réflexion de tous les jours comme la bureaucratisation du mouvement ouvrier. Il avait su poser la réflexion sur celle-ci à un niveau d’exigence théorique qui précisait d’emblée que la notion de “trahison”, si souvent évoquée et encore en 2003, n’avait pas de sens dans les rapports sociaux (2). Nous essayerons de trouver le temps de revenir sur ses réflexions sur ce que pourrait être une organisation non bureaucratique. On en trouve ça et là la trace, comme quand il dit (page 153): “Est-ce qu’il s’y instaure un autre type de rapports entre les gens et leur organisation collective, faisant qu’ils la contrôlent effectivement?” Mais une compilation de ce format, voire sur cette période, ne rendra pas forcément compte d’une telle heuristicité au lecteur peu familier de Castoriadis. Le livre vise-t-il d’ailleurs un tel public? On y relèvera au moins, par plaisir, quelques citations où il montre sa clairvoyance. En 1992, il annonce avec dix ans d’avance que “les socialistes vont se retrouver un des ces jours derrière Le Pen aux élections“. Et on ne peut s’empêcher de penser aux émeutes de novembre dernier lorsqu’il dit:

“La société est dominée par une course folle, définie par ces trois termes: technoscience, bureaucratie, argent. Si rien ne l’arrête, il pourra de moins en moins être question de démocratie. La privatisation, le désintérêt, l’égoïsme, seront partout – accompagnés de quelques explosions sauvages des exclus, minoritaires et incapables d’avoir une expression politique”

Ce que Castoriadis entend par ” privatisation ” s’illustre bien ainsi :

Chacun ne regarde que son cercle personnel étroit, et que la terre périsse ! C’est ce que j’appelle la privatisation. Selon un récent sondage [ en 1991], 70 ou 80 % des Français affirment qu’aucune cause – aussi juste soit-elle – ne justifie une guerre. C’est effarant. Ces gens ne réalisent pas que s’il en était ainsi, ils seraient encore des serfs.

Ce pessimisme se retrouve dans l’extrait d’interview suivant (1986). A la question ” Combien de temps peut-on accepter d’être minoritaire ? ” (intéressante pour nous aussi au passage), il répondait :

Je ne suis pas minoritaire ; je suis seul, ce qui ne veut pas dire isolé. J’étais seul, nous étions seuls aussi pendant toute la période de Socialisme ou Barbarie ; la suite a montré que nous n’étions pas isolés. Il est possible que tout ce que je dis et écris soit nul. Il existe toutefois une autre hypothèse, moins optimiste : que les gens aujourd’hui n’ont plus envie d’entendre, et de faire l’effort que réclame un discours qui appelle à la réflexion critique, à la responsabilité, au refus du laisser-aller. “

Enfin, pour ceux qui ont tendance à penser que le relatif retrait de l’action politique de Castoriadis avec et après la disparition de Socialisme ou barbarie fut aussi conditionné par une confiance excessive dans la stabilisation d’un capitalisme devenu capable d’absorber toutes ses crises, dans une période de croissance économique longue (les “30 glorieuses”), notons une évolution. S’il ne croyait pas possibles des politiques déflationnistes et un chômage de masse dans les années 70(3), Castoriadis le reconnaît en 1995: “si un capitalisme peut marcher avec une inflation zéro, il ne peut le faire qu’en produisant du chômage“. On recommandera tout particulièrement la lecture dans ce livre d’un historique de Socialisme ou Barbarie aux pages 27-45; et de l’entretien paru dans l’Evènement du jeudi sur le mouvement de grèves de novembre-décembre 1995 aux pages 267-269.

S.J.

Il existe une bibliographie complète de Castoriadis à la page http://www.agorainternational.org/frenchtextb.html. Signalons parmi ses textes actuellement disponibles en ligne: Les rapports de production en Russie (1949) et Les ouvriers face à la bureaucratie (1956)

Notes

(1) Voir la note de lecture du livre de Philippe Gottraux par Martine Vidal (reprise de L’Ecole émancipée du 22 mars 1998)

(2) ” Il faut rejeter définitivement la théorie de la “trahison” et des “erreurs”. Cette théorie a une valeur polémique ou psychologique, mais elle est dépourvue de toute signification sociologique ou politique. Si les directions “trahissent”, il y a à cela des causes objectives; d’autant plus que le prolétariat continue à les suivre malgré ces “trahisons”. Si les directions se trompent, l’intéressant n’est pas tellement de le constater – ce qui est facile – mais de voir comment et pourquoi le prolétariat pourra un jour redresser ces ” erreurs ” (1948); “Personne ne peut trahir durablement des gens qui ne veulent pas être trahis et font ce qu’il faut pour ne pas l’être” (1959)

(3) Cf. sa préface à l’édition anglaise du Mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne (1974), reprise dans le tome 2 de Capitalisme moderne et révolution (10/18 n°1304, épuisé) notamment le passage où il invalide la “courbe de Philips” (p. 238).

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