1932 La position des problèmes de méthode socialiste [Zyromski]

La position des problèmes de méthode socialiste

AVANT-PROPOS

L’étude qui paraît aujourd’hui en brochure a été écrite à la fin de 1928 ; elle a été publiée en supplément du numéro de janvier 1929 de la Bataille socialiste; elle est susceptible, d’après l’avis d’un certain nombre de mes amis, d’armer les camarades de nos sections pour la propagande contre les déviations révisionnistes toujours mençantes et toujours renaissantes.

Nous sommes tous frappés de voir combien, à l’occasion des renouvellements électoraux ou des crises ministérielles, le Parti, dans son ensemble, est sensible à certains appels et à certaines considérations bien superficielles, mais qui ont une relative efficacité. Le problème de la participation ministérielle qui n’est pas un problème de doctrine, qui n’est pas non plus un simple problème de circonstances, mais qui constitue en réalité un problème de méthode et d’action socialiste, rentre dans le cadre de ceux sur lesquels les entraînements irréfléchis ont le plus de prise.

C’est pourquoi il est indispensable de fournir à chaque militant une argumentation solide qui trouve sa base non pas dans l’appréciation des contingences parlementaires, non pas dans l’analyse des fluctuations des groupes, mais dans la réalité économique, dans l’examen de la structure sociale des partis de la démocratie bourgeoise, dans l’étude des répercussions du mouvement capitaliste sur leur idéologie et leur programme.

Le problème de la participation ministérielle se rattache donc à la question des rapports entre le Parti socialiste et les partis de démocratie bourgeoise.

Si l’on comprend le sens de l’évolution politique de ces partis, si on s’efforce de découvrir, conformément à la méthode marxiste, les racines économiques des faits politiques, alors on ne risque pas de tomber dans les erreurs habituelles. On s’aperçoit notamment que le problème de la participation ministérielle n’est pas dominé par des considérations arithmétiques, qu’il ne s’agit point en l’occurrence de savoir s’il y a ou s’il n’y a pas une « majorité de gauche« . On reconnaît que le problème est au contraire dominé par des considérations politiques, dans le sens le plus étendu du terme, et qu’il s’agit de savoir s’il y a ou s’il n’y a pas possibilité de politique constructive commune entre le Parti socialiste et les partis de la démocratie bourgeoise. On verra ensuite que le problème de la participation, aspect du problème général des coalitions avec la bourgeoisie, se rattache à une question de méthode essentielle: Comment s’opérera la marche au socialisme? par l’effort autonome et libre de la classe ouvrière en lutte contre la bourgeoisie, ou bien par l’emploi de tactiques de collaboration avec certaines fractions de la bourgeoisie? On verra de plus qu’il est dangereux d’accepter facilement le « principe » de la participation, ce qui ne veut d’ailleurs rien dire, puisque ce problème doit comporter l’étude du milieu politique et social, et qu’il ne saurait être isolé de cet élément. L’adhésion donnée au « principe » détermine le glissement sur les « conditions ».

Depuis 1929, y a t-il des arguments nouveaux à faire valoir qui ne figurent pas dans cette étude, écrite à cette date? A vrai dire, il n’y a pas d’arguments nouveaux, mais les arguments sont confirmés et renforcés.

La crise de l’économie capitaliste qui s’est déclenchée a eu en effet pour résultat d’intensifier les antagonismes de classe et par conséquent de multiplier les divergences entre le Parti socialiste et les partis de démocratie bourgeoise. Cette situation s’est affirmée avec éclat il y a quelques mois, en mai 1932, immédiatement après les élections générales. La réponse radicale au « cahier » socialiste laisse voir les oppositions les plus graves sur tous les points essentiels de l’action politique. Et depuis…

Quant aux arguments « internationaux » dont on nous accablait il y a quelques années pour justifier la politique de collaboration ministérielle, ils se retournent aujourd’hui avec une force singulière contre ceux qui les employaient. L’expérience de la social-démocratie est évidemment « concluante », mais pas dans le sens où certains voulaient nous entraîner en se basant sur l’expérience des partis frères.

Cette brochure doit servir pour les prochains et inévitables débats qui se dérouleront au sein du Parti. Nous n’avons pas d’illusions à cet égard. Rien de plus tenace que les illusions et les chimères, et nos révisionnistes sont des utopistes impénitents. Mais il faut que le Parti soit en état de résister aux pressions de toutes sortes qui ne manqueront pas de s’exercer. Et dès maintenant, il faut préciser notre position.

En mai 1932, nous avons, après réflexion, accepté la méthode de la « preuve expérimentale« . Pas d’acceptation préalable au principe de la participation, mais pas de refus immédiat; nous avons accepté que soit posée une question préjudicielle. Programme d’abord, avant d’examiner le fond de la question. Certains de nos amis ont pu être surpris. Mais cette attitude était nécessaire pour tenir compte des facteurs psychologiques. Elle a été justifiée par la suite même des évènements. Elle nous a permis, à un moment critique, d’échapper à la mystique de la participation. Mais il est évident qu’une telle attitude comporte aussi des risques. Elle pourrait, en effet, avoir pour conséquence indirecte d’acclimater l’idée de participation dans le Parti.

Et puis, il importe d’aller au fond même du problème. Il ne faut pas ruser avec lui. Il faut le débarrasser de ce qui est l’accessoire pour mettre en relief le principal.

Il faut donc envisager le problème de la participation comme un problème d’action socialiste générale et celui-ci est étroitement conditionné par la conception des rapports entre le Parti socialiste et les partis de démocratie bourgeoise.

Il faut débarrasser le terrain du débat de tout ce qui est accessoire, comme par exemple le fait de savoir s’il y a ou non une majorité de gauche.

La VRAIE question est celle-ci: Y a-t-il possibilité d’action commune suffisante et suivie entre le Parti socialiste et les partis de démocratie bourgeoise?

Nous ne le pensons point. Nous le pensons moins que jamais, et nous essayons d’expliquer nos raisons dans la brochure qui est publiée par la Bataille socialiste.

Ainsi seulement, une règle d’action précise et ferme pourra être dégagée, et notre Parti ne sera plus balloté entre les courants contraires.

Ainsi seulement, il pourra rester fidèle à la mission historique du socialisme qui ne consiste pas à s’intégrer dans le régime bourgeois, à s’adapter à l’État capitaliste, mais qui exige la destruction de ce régime, la conquête de l’État.

Pour réaliser ses objectifs, le Parti socialiste doit être pénétré de l’esprit de lutte et rejeter l’esprit de compromis systématique et permanent.

La participation ministérielle est un mode d’action qui favorise tous les glissements et par lequel le Parti socialiste perd sa physionomie propre et sa force attractive sur le prolétariat.

En éditant cette brochure, la Bataille socialiste a voulu continuer sa tâche d’éducation sociale dont la nécessité croît avec les progrès mêmes du Parti.

Jean Zyromski

***
LA POSITION DES PROBLEMES DE MÉTHODE SOCIALISTE
Pourquoi cette étude ?

Qu’il s’agisse d’examiner des ‘hypothèses de coalitions parlementaires ou gouvernementales, il semble que de plus en plais on ait tendance à oublier la véritable position du problème. Cette constatation m’a poussé à préciser dans cette étude sur « la position des problèmes de méthode socialiste !», développement d’une conférence faite à la Bataille Socialiste, les pointe avec lesquels on peut réfuter l’argumentation des socialistes qui préconisent une politique de coalition et de collaboration parlementaire et gouvernementale avec les partis bourgeois, dits de gauche.

Les problèmes soulevés par les coalitions parlementaires et gouvernementales ne sont pas des problèmes de doctrine ; ils ne sont pas des problèmes de circonstances ; ce sont des problèmes d’action et de méthode.
Ceux-ci croient assurer solidement le fondement de Leur thèse générale en proclamant que les questions de coalition, de participation ne sont pas des questions de doctrine. La participation ? Simple question de tactique, d’opportunité, de circonstances !
Les problèmes de cet ordre, en effet, ne sont pas, à vrai dire, des problèmes de doctrine. La doctrine socialiste se place sur un terrain tracé, délimité. Elle consiste essentiellement dans une analyse de l’évolution économique et dans des conclusions tirées de cette analyse, concernant la nécessite de formes nouvelles et supérieures de propriété.
Nous savons distinguer ce qui est doctrine et ce qui est action, c’est-à-dire Les moyens à mettre en œuvre (pour réaliser les fins doctrinales indiquées par révolution économique.
Mais nous nous refusons à élever,une sorte de barrière, une cloison étanche entre la doctrine et l’action. Et c’est ainsi que si nous admettons fort bien que les problèmes en question sont des problèmes d’action, nous ne dirons pas pour cela qu’ils sont soumis aux variations des conjonctures parlementaires, ou qu’ils dépendent de circonstances, au jour le jour.
En réalité, les problèmes d’action doivent être étudiés, éclairés par un ensemble de règles Qui constitue la méthode.
La méthode condense les expériences de la pratique ouvrière et elle empêche Faction quotidienne de s’égarer ; elle guide, elle oriente : elle donne la consistance, la fermeté, la continuité. Elle est comme l’arche du pont qui! relie les deux zones de la doctrine et de l’action.
Les problèmes de coalition sont, pour nous, essentiellement des problèmes d’action et de méthode socialiste.

Les solutions à donner aux problèmes soulevés par les hypothèses de coalition ne dépendent pas de l’existence ou de la possibilité d’une majorité de gauche dans les assemblées, mais de l’attitude à prendre vis-à-vis des partis de démocratie bourgeoise et du rôle qu’on leur attribue.

Aujourd’hui, les hypothèses de coalition sont fréquemment envisagées sous un angle spécial, l’angle de l’existence de la majorité de gauche. On se demande simplement : « Y a-t-il une majorité de gauche dans telle ou telle assemblée ? » Et suivant la réponse, affirmative ou négative, on se déclare partisan ou adversaire de la participation. Tout se ramène donc à une évaluation numérique, à une addition de voix. Le débat ne porte que sur le point de savoir si on peut comprendre dans la totalisation certaines fractions parlementaires.
Voilà une conception bien sommaire. Elle suppose qu’en dehors du Parti socialiste, il y a des partis bourgeois démocratiques, libéraux, radicaux qui sont susceptibles de pratiquer avec lui une politique commune de réformes. Elle implique que les programmes des partis de démocratie bourgeoise peuvent être considérés comme des programmes minima, préalables à la transformation sociale, totale.
Elle suppose donc le problème résolu. Or, le problème est tout simplement esquivé.

Nous nous refusons à envisager la question sous cet angle « arithmétique ». Car, il faut se demander d’abord si les partis de démocratie bourgeoise sont en mesure de lutter de concert avec le Parti socialiste pour la réalisation d’un programme préalable, préparation aux transformations sociales définitives, avant de. se livrer à des calculs plus ou moins discutés, afin de voir si « une majorité de gauche » peut ‘être dégagée. II faut rechercher si ces partais sont capables de donner une impulsion déterminante au rythme de transformation économique de la Société, s’ils peuvent être des collaborateurs pour une œuvre d’aménagement de la démocratie économique, pour une politique organique et constructive de progrès social.
Il faut apprécier, juger les (partis de-démocratie bourgeoise, les mesurer qualitativement, et c’est la position prise à l’égard de ces partis qui conditionne et détermine les solutions données aux hypothèses de coalition.
Ainsi, seulement, on étudie le problème suivant la méthode socialiste.

Les partis de démocratie bourgeoise et le Parti socialiste sont-ils des fractions, des éléments d’un grand parti républicain ?

Il est évident que si l’on considère Les partis de démocratie bourgeoise et le Parti socialiste comme des partis alliés et solidaires, comme des fractions d’un grand parti républicain, la réponse à donner aux problèmes de coalition ne saurait être douteuse. Cette conception entraîne une alliance permanente, une collaboration organique, étroite, « tous les degrés de l’action politique. La participation du Parti socialiste à une coalition parlementaire comme à une coalition gouvernementale devient une règle normale, obligatoire.
Seulement, cette conception n’est jamais défendue ouvertement jusqu’au bout. En réalité, elle compte dans notre Parti un certain nombre d’adeptes qui pensent que le Parti socialiste est un élément avancé d’une grande formation républicaine et démocratique; qui ne perçoivent pas la distinction fondamentale et essentielle entre les partis bourgeois de gauche et le nôtre ; qui considèrent le socialisme comme un succédané de la Démocratie et le Parti socialiste comme un autre parti républicain, mais situé à l’avant-garde. Et, malgré tout, cette conception influe dans une certaine mesure sur le mouvement socialiste.

Les partis de démocratie bourgeoise sont-ils encore capables pour une certaine période historique, d’une action de réformes, suivie, combinée et concertée avec le Parti socialiste?

Il est cependant plus utile d’insister davantage sur une conception, certes bien différente, et qui, celle-là, jouit au sein du Parti d’une très grande autorité. Essayons donc de l’exposer, de l’analyser dans sa complexité nuancée.
Les partis de démocratie bourgeoise et le Parti socialiste sont bien distincts les uns par rapport à l’autre. Entre eux, existent des contrariétés doctrinales, des discordances de principes, évidentes et formelles. Ils sont donc essentiellement différents et même opposés. Seulement on estime que ces partis de démocratie bourgeoise renferment encore malgré, tout des possibilités, des « virtualités sociales » ; il n’y a pas identité entre le programme de ces partis et le programme d’action immédiate du Parti socialiste ; on repousse toute idée de programme général commun. Seulement, sur un certain nombre de points, il peut y avoir concordance, convergence. On prévoit bien que, dans un certain avenir, les oppositions irréductibles entre l’ensemble de la bourgeoisie unifiée sous l’égide du conservatisme social et le prolétariat révolutionnaire surgiront irrésistiblement.

Seulement, on croit encore possible et même souhaitable, pour une certaine phase historique, pour une période préparatoire à la crise révolutionnaire finale, une action concertée entre les partis de démocratie bourgeoise et le Parti socialiste. Les partis de démocratie bourgeoise pourraient être des compagnons de route pour le Parti socialiste; suivant l’expression consacrée, on ferait « un bout de chemin ensemble », en travaillant à l’aménagement social de la République, en extrayant de la société présente toutes les parcelles de justice qu’elle peut encore céder. Evidemment, pour cette action, les partis de démocratie bourgeoise doivent se ressaisir; ils doivent rompre avec la réaction camouflée, masquée; d’ailleurs, on ne leur demande que de se souvenir du vieux programme républicain et de rester fidèles aux vieilles traditions démocratiques.

Je crois avoir reproduit exactement les lignes générales de cette conception et je crois pouvoir dire aussi que, fréquemment, Léon Blum, à la tribune de nos congrès, ou dans ses articles du Populaire, a montré une certaine inclination pour elle.

Beaucoup de camarades vont sans doute se récrier et protester, mais je suis arrivé à cette conviction qu’elle doit aboutir un jour ou l’autre à une politique de coalition parlementaire et gouvernementale.

La tactique de soutien eût été une question parfaitement admissible si elle s’était maintenue dans les limites fixées par nos Congrès. Mais sous l’influence d’une pratique parlementaire, elle a dévié. L’appui donné à un gouvernement dans la mesure où il pouvait poursuivre une politique démocratique, et au fur et à mesure qu’il la pratiquait, s’est transformé en alliance parlementaire continue et suivie; le groupe socialiste se considérait comme un élément permanent, régulier, obligatoire d’une formation: le Cartel, et le soutien limité, conditionné, devenait une adhésion globale, totale à toute l’action gouvernementale. Mais il faut convenir que cette déviation de la politique de soutien, reconnue d’ailleurs par un certain nombre de militants qualifiés, qui avaient déterminé le Parti à l’expérimenter, a été facilitée par cette conception des rapports du Parti socialiste avec les partis bourgeois de gauche, par la fonction qu’on attribuait à ces derniers. Si les partis démocratiques et le Parti socialiste peuvent véritablement conduire et combiner une action commune de réformes sociales, de perfectionnement de la démocratie, pendant une certaine période historique, pourquoi ne pas organiser pour cette tâche une alliance parlementaire, et pourquoi ne pas aller jusqu’à la constitution d’un gouvernement de coalition, expression politique de la formation parlementaire dans lequel le Parti socialiste est englobé?

Avec la conception que nous venons d’exposer plus haut, on est invinciblement poussé à cette politique de collaboration parlementaire, qui entraîne la collaboration de gouvernement.

Je sais bien qu’en abjurant les radicaux de rester fidèles à leur programme, on se livre à une opération qui consiste à dissocier les bons, les vrais éléments radicaux, des mauvais, des frelatés; un jour ou l’autre, on sera pris à sa propre dialectique, on sera entraîné dans l’engrenage de son raisonnement et acculé au dilemme dans lequel on se sera laissé enfermer: Participation ou Réaction?

Les Partis de démocratie bourgeoise ne sont pas aptes à cette politique commune réformatrice. Mais ils sont cependant encore différents des partis de réaction fasciste.

Les Partis de démocratie bourgeoise ne sont pas aptes à cette politique commune réformatrice. Mais ils sont cependant encore différents des partis de réaction fasciste.
A la Bataille Socialiste, nous nous plaçons sur un autre terrain. Notre conception des rapports du Parti socialiste avec les partis bourgeois de gauche ne présente aucune similitude avec les précédentes. Nous attribuons à ces partis une fonction et un rôle essentiellement différents.
Nous les voyons tels qu’ils sont et tels qu’ils ne peuvent pas ne pas être. Nous les voyons tels que l’évolution de capitalisme moderne les façonne, c’est-à-dire comme des partis qui ont joué un rôle de progrès politique incontestable et qui aussi ont rempli dans une certaine mesure « une fonction de progrès social, mais qui, aujourd’hui, sont de plus en plus ou désarmés, ou impuissants, ou défaillants, devant des transformations économiques profondes ; leur armature se disloque, leurs virtualités sociales s’évanouissent ; leur « potentiel démocratique » s’affaiblit au point de disparaître presque complètement.
Aussi, nous) les estimons incapables d’un concours suivi à une action de réformes positives et constructives, qui pourrait constituer un programme de gouvernement. (L’évolution capitaliste réagit à un tel point sur les partis de démocratie bourgeoise qu’en fait, le Parti socialiste devient le seul parti républicain, le seul parti démocratique. Naturellement, dans ces conditions, nous n’envisageons favorablement aucune hypothèse

considérations numériques, arithmétiques dont nous parlions plus haut ; il est dominé par la nature même de la fonction et du rôle que l’on attribue, à ce stade du développement capitaliste, aux partis bourgeois de gauche.
Nous tenons à nous débarrasser immédiatement d’une objection importante. On nous dira sans doute : Vous êtes, peut-être malgré vous, influencés par les déclamations du bolchevisme ; vous mettez donc dans le même sac tous les partis bourgeois ; vous ne distinguez nullement entre eux ; vous méconnaissez gravement l’analyse marxiste du système capitaliste ; vous négligez la représentation concrète des variétés de ce capitalisme multiforme ; vous oubliez les conflits intimes produits par ce régime ; vous tombez dans l’erreur de Lassalle sur la masse uniformément réactionnaire de la bourgeoisie, etc.

A cette argumentation, nous répondons : Nulle-ment. Nous savons parfaitement qu’il existe, en raison même des diversités et des transmutations du capitalisme, des nuances entre les divers partis bourgeois, et nous ne confondons pas, dans une même opposition aveugle ou systématique, les partis de réaction fasciste, ouverte ou masquée, et les partis de démocratie bourgeoise. Nous savons qu’entre ces derniers partis et le nôtre, il pourra y avoir encore, soit dans le présent, soit dans un certain avenir, des jonctions, des contacts. Le Parti socialiste doit évidemment, lorsque le choix s’impose, éliminer le candidat de la réaction fasciste, au profit du démocrate bourgeois ; il doit écarter les formes les plus brutales de la réaction ; il a le devoir de se servir des partis bourgeois de gauche comme d’instruments temporaires, occasionnels, mais de ne pas compter sur eux pour une collaboration orientée vers des objectifs communs.
Il pourra encore arriver que la volonté de voir prendre la même mesure de défense des libertés démocratiques fasse se joindre pour un instant, dans des conjonctures politiques étroitement limitées, tels hommes de ces partis bourgeois de gauche et les hommes du Parti socialiste. Notre Parti peut encore être conduit à donner un appui à toutes mesures législatives (proposées par un gouvernement bourgeois, qui lui paraissent vraiment de nature à aider son propre mouvement. Il pourra arriver que, dans certaines circonstances, une proposition socialiste arrive à rallier des représentants de la démocratie bourgeoise.
Seulement, tout cela est bien différent d’une politique de collaboration. Nous ne devons jamais oublier le caractère accidentel et précaire de ces rencontres. Surtout nous devons savoir que ‘même ces rencontres iront de plus en plus en se raréfiant, tandis que les antagonismes entre notre Parti et les partis de gauche iront en se multipliant. En tout cas, ces jointures, ces contacts, ne sont ni assez nombreux, ni assez importants pour constituer un ciment solide et résistant, pour construire un programme de réalisations gouvernementales exigeant une alliance soutenue au Parlement comme au pouvoir.
Ils ne sont aussi ni assez nombreux, ni assez importants pour engager même une simple politique d’opposition commune et concertée.
Les efforts maxima des démocrates bourgeois, même des meilleurs, sont forcément limités et arrêtés beaucoup trop tôt, par les obstacles des privilèges de classe. Il ne faut jamais le perdre de vue.

Pourquoi les partis de démocratie bourgeoise sont devenus des partis de conservation sociale ; pourquoi ils perdent leur « potentiel démocratique. »

Il nous faut maintenant démontrer que notre conception de la fonction historique des partis de démocratie bourgeoise n’est pas un système artificiel a priori, édifié par un enchaînement d’abstractions logiques, pour justifier après coup une position d’intransigeance dans les problèmes d’action et de méthode.
Nous allons, au contraire, montrer que notre conception s’appuie sur la réalité historique, économique, sociale, et que la méthode qu’elle dicte est nourrie par la vie elle-même.
Il serait peut-être suffisant de faire un rapide tour d’horizon des principales questions de la vie politique et de noter simplement les positions prises par les partis de démocratie bourgeoise. La suite de leurs défaillances est déjà un argument impressionnant et ces capitulations répétées constituent sans doute une preuve convaincante de la justesse de notre conception.
Si l’on se reporte aux années qui ont précédé la guerre mondiale, au lendemain des grandes luttes pour l’affermissement de la laïcité, on voit que la vieille politique du « Bloc des Gauches » s’effondre à mesure que les conflits sociaux deviennent plus âpres ; c’est le moment où le Socialisme unifié entame une action, vigoureuse et nécessaire contre le radicalisme inconsistant et oscillant.
Après la guerre, nous assistons à l’absorption du Parti radical dans le Bloc National, en 1919 ; l’expérience du Cartel apporte une illustration saisissante à notre thèse ; on peut dresser une liste des renonciations, des abdications des partis bourgeois de gauche; on peut énumérer des scrutins dans lesquels les partis de démocratie bourgeoise lâchent allègrement les réformes fiscales; sociales et abandonnent le champ de bataille à la réaction capitaliste.

Il est tout de même un peu… comique de voir avec quelle persévérance et quelle opiniâtreté certains socialistes continuent à espérer ce redressement « démocratique » du Parti radical. C’est une histoire qui dure depuis un certain nombre d’années. N’est-on pas fixé?

Cependant, pour asseoir plus solidement encore notre conception, nous ne nous contenterons pas de ce tour d’horizon, et nous voulons pénétrer au coeur même du problème. 
Pourquoi les partis de démocratie bourgeoise ont-ils perdu leur « potentiel démocratique » ? 
Pourquoi sont-ils de plus en plus dominés par le conservatisme social ?
C’est dans une analyse de l’évolution économique, dans l’examen de leur 
structure, dans la détermination des répercussions du capitalisme sur le mouvement politique que nous trouverons la réponse qui justifiera notre propre attitude.
Je suppose bien que l’on ne nous objectera pas les formules sur la « justice sociale » et le « progrès indéfini de la démocratie », employés 
comme vocabulaire courant dans les déclarations et les manifestes des congrès de ces partis pour parler de collaboration possible. Il faut une investigation plus sérieuse pour
procéder à cette analyse des conceptions politiques et sociales du radicalisme, débarrassé
de la terminologie politicienne, électorale, parlementaire ; il faut scruter les partis de démocratie bourgeoise sous leur vraie face, c’est-à-dire comme des traductions politiques des intérêts et des mentalités de 
certaines catégories sociales. Ainsi seulement, on s’expliquera les hésitations, 
les timidités, les reculs, les renoncements de ces partis, — moins imputables aux caractères des hommes qu’à la nature des choses.
Je crois qu’on ne peut pas mieux-placer notre développement explicatif et justificatif qu’en le mettant sous l’égide, en quelque sorte, de Jaurès, au Congrès d’Amiens (1914). Certains encore à cette époque avaient parlé du ¡Bloc des Gauches et c’est Jaurès qui répondait : « On oublie que s’il a pu y avoir à un moment, je ne dis même pas pacte, mais action concordante, d’une fraction du Parti socialiste et crime fraction de la bourgeoisie républicaine, c’est que cet accord momentané avait pour base une tradition de laïcité qui avait combiné dans des luttes 
historiques, le prolétariat et la bourgeoisie révolutionnaire. Mais il n’en est plus de même à l’heure présente. Nous sommes en pleins conflits sociaux ; ce sont des problèmes d’ordre social qui sont posés, et il est impossible qu’aucune fraction républicaine offre pour la solution de ces 
problèmes sociaux, les garanties traditionnelles que la même bourgeoisie 
républicaine offrait pour la solution du problème de laïcité. » (1)
Toute notre argumentation est contenue dans ces lignes. Ce n’est pas diminuer Jaurès, au contraire, que de souligner révolution de sa pensée, parvenue à la pleine maturité, combinée avec l’expérience et l’observation des répercussions du  système capitaliste. Et ceci date de 1914. Aujourd’hui les raisons données ont 
encore plus de force, plus de valeur, et elles en prennent encore davantaige au fur et à mesure que 
les années s’écoulent et que le développement capitaliste se déroule.
Considérons un instant les transformations de l’après-guerre dans notre pays : Développement capitaliste accru, plus étendu, plus accéléré ; prolétarisation des classes 
moyennes très durement touchées par la crise monétaire, voilà deux aspects fondamentaux de
cette période. 
En présence de ce capitalisme dictatorial, multiforme, 
tentaculaire, la doctrine sociale du radicalisme se révèle de plus en plus inconsistante. L’idéologie politique du Parti radical qui correspondait au trefois parfaitement à la mentalité des couches moyennes de la population française est bien dépassée ; comment ne pas en convenir quand on peut résumer ainsi les traits fondamentaux de  la politique radicale : un anticléricalisme qui flattait la méfiance instinctive du paysan pour le prêtre, et on sait que la paysannerie était devenue la citadelle du radicalisme des dernières années d’avant-guerre ; un interventionnisme social limité par de nombreuses « dérogations »
 ; une activité législative en faveur des « petits » contre les « gros », .faite de dégrèvements fiscaux et de subventions de l’Etat. ¡Les catégories sociales intermédiaires flottantes qui 
formaient la base naturelle du Parti radical, se détachent, de lui. Ce parti a cessé d’être un parti « plébéien » de démocratie urbaine, un parti
 de mouvement populaire ; maintenant il cesse d’être un parti de démocratie rurale. De toutes parts, il est entamé profondément. homme il a ses points
d’appui les plus résistants et les plus fixés dans la bourgeoisie industrielle
 et commerçante, son caractère conservateur s’accentue.

Prenons un exemple concret et très significatif.

[à suivre]

Sans titre-1

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :