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Les Instituteurs syndicalistes et la guerre (1917)

24 octobre 2015

Brochure de la section de la Charente de la Fédération Nationale des Syndicats d’Institutrices et d’Instituteurs publics.

L’instituteur dans sa classe

Une circulaire ministérielle a proclamé : le premier devoir de l’instituteur non mobilisé est de faire sa classe. Sage parole que toute la hiérarchie, depuis le général-ministre jusqu’au caporal-directeur, en passant par les officiers-inspecteurs, s’applique à démentir en nous proposant – ou imposant ? – une kyrielle de tâches toutes plus patriotiques les unes que les autres.

L’énumération seule des « œuvres» auxquelles nous avons été, officiellement, invités à participer encombrerait plusieurs pages de cette piqûre. Comme d’autre part le secrétariat de mairie absorbe beaucoup d’entre nous ; comme les bonasses œuvres post-scolaires du temps de paix ont encore leur raison d’être ; comme – hélas ! l’instituteur, l’institutrice, sont préoccupés du sort des leurs à la guerre et obsédés par l’immense et hideuse tragédie ; on se demande, vraiment, si tous ces appels à notre concours, à notre bourse et à celle de nos élèves, n’ont pas pour but de désorganiser radicalement l’école publique.

Ce n’est pas que nous rejetions en bloc toute participation aux œuvres de guerre. Non. Mais le plus élémentaire bon sens exige que, pacifistes, nous fassions parmi elles une distinction.

La solidarité en faveur des blessés, l’aide même aux combattants et aux prisonniers sous forme d’envois de vivres et de vêtements, ne soulève aucune objection de principe. Cela regarde chacun de décider ce qu’il peut faire et comment il doit le faire : discrètement, selon la tradition française du bon goût, ou ostensiblement avec listes officielles, rapports, etc., suivis de compliments à tuer un boeuf, qui assimilent le geste vulgaire, commandé souvent par la crainte du qu’en dira-t-on, à l’héroïsme le plus absolu…

Mais ce que nous n’avons jamais accepté, ce que nous n’accepterons jamais, ce que nous repoussons du pied avec une répugnance méprisante, c’est cette prétention du gouvernement de la République à nous transformer en agents politiques de la plus basse espèce, en propagandistes «anti-boches», en missionnaires de la haine la plus aveugle, enfin – honte et infamie ! – en bourreurs de crânes à l’usage de nos propres élèves.

Si l’empressement que les instituteurs ont mis à répondre aux appels administratifs pour les œuvres de secours, d’assistance, d’humanité, a pu faire croire à nos gouvernants que nous étions capables par conséquent d’embrasser leur politique de mort et de misère, il y a urgence à les détromper.

Nous devons refuser notre concours à toute propagande en faveur de la guerre.

Si nous avions quelque hésitation à ce sujet, un peu de réflexion et un regard autour de nous l’auraient vite dissipée. Les vue sur le conflit actuel sont multiples. Les combattants sont les seul à avoir une opinion unanime et catégorique : la paix ! Les civils et les mobilisés de l’arrière, malgré la censure et l’action unilatérale de la presse, sont séparés sur cette question. En apparence et en paroles tout au moins car la crainte dicte bien des convictions.

Pour respecter la conscience des enfants et des familles nous devons donc – en classe – nous abstenir de prendre parti. Les faits, semble-t-il, sont assez terribles ; ils sautent assez aux yeux ; il torturent assez les cerveaux et les cœurs, sans que nous allions, avec nos propos guerriers, retourner le poignard dans la plaie.

La pudeur ne s’impose-t-elle pas, d’ailleurs, quand sur chaque banc, des enfants que la guerre a rendus orphelins, nous regardent de leur yeux clairs, naïfs et confiants ?

Il y a une autre raison, aussi définitive que celle dictée par nos sentiments et la conscience tout court ; c’est le souci de notre dignité, c’est notre conscience professionnelle qui nous interdisent d’aborder des questions aussi graves avec une partialité aussi évidente que la sous-entendent les suggestions et les ordres du gouvernement. Instituteurs, nous devons à nos élèves un enseignement véridique. Nous serions donc obligés, si nous abordions dans le sens demandé, l’histoire de la guerre actuelle, d’envisager la contre-partie des thèses officielles. Les conclusions auxquelles nous serions rigoureusement conduits satisferaient-elles nos braves guerriers en chambre : ministres, inspecteurs, députés ?

Quelques exemples :

a) Le droit des peuple. La Belgique a été meurtrie par l’Allemagne. Mais la Grèce ? L’Alsace-Lorraine a été annexée par la force. Mais l’Irlande ? Mais le Maroc ?

b) La Chambre désire que nous lisions le message guerrier du président Wilson et les dépêches officielles françaises. Pourrions-nous laisser ignorer à nos disciples un autre message du même Président de la grande République, admirable appel à la paix, soulignant fortement l’esclavage des masses d’Europe qui n’ont «ni l’occasion ni le moyen d’exprimer les vrais sentiments de leur cœur devant la mort et la ruine qu’elles voient accabler les personnes et les foyers qui leur sont les plus chers» ?

c) Pourquoi nous a-t-on demandé, fait sans précédent, de faire une leçon sur l’entrée en guerre des États-Unis, alors qu’un événement d’une importance autrement considérable dans l’histoire de l’humanité : la Révolution russe, non seulement n’a pas été jugé digne par la République française d’être notifié à la jeunesse scolaire, mais est journellement discrédité, à l’instigation ou tout au moins avec l’approbation du gouvernement, dans la presse servile de notre pays ?

Preuve évidente que l’émancipation des peuples est considérée, dans les hautes sphères françaises, comme dangereuse, alors que leur militarisation y est saluée avec enthousiasme.

d) Une petite brochure jaune, correctement éditée, écrite par un préfet de la République, renégat du socialisme, est distribuée à profusion dans nos écoles. Elle vise à perpétuer la mémoire de leurs crimes . Les «boches», comme disent à qui mieux mieux inspecteurs et préfets, ont volé, incendié, assassiné, violé, violenté, massacré civils et blessés. Pour s’excuser il ont menti et calomnié. Conclusion : vite il faut utiliser ces tristesses, ces horreurs, pour la propagande jusqu’auboutiste.

Certains fonctionnaires ont poussé le cynisme et la courtisanerie jusqu’à payer les petites brochures avec l’ argent destiné aux victimes de la guerre. Quelle aberration: l’obole des mères en deuil servira à attiser les haines pour que soient sacrifiées d’autres victimes innocentes, encore, toujours, jusqu’au bout !…

Elle est jaune aussi la couverture du livre de Vigné d’Octon : La Gloire du Sabre… Lisez ce petit volume, publié en 1900 par la «Société d’éditions littéraires», et vous y verrez que les armées coloniales françaises ont commis sur les continents noir et jaune tous les crimes possibles et imaginables : vols, incendies, destructions,viols, mutilations d’enfants et de blessés, trafic d’ esclaves, etc. Les faits, les dates , les témoignages, les noms, tout y est.

Voici un bref résumé du massacre le plus ignoble qui ait jamais déshonoré la guerre. En 1897, le commandant Gérard fut chargé d’une expédition pour pacifier une région de Madagascar. Il partit au milieu de juillet à la tête de mille fusils. «Pour transporter les vivres, munitions, impedimenta, on avait réquisitionné plus de dix mille porteurs… en quelques semaines deux mille de leurs cadavres couvrirent les traces de la colonne.» Le roi Touère, chef du district d’Ambike, prévenu par M. Samat, agent des Messageries Maritimes, et l’enseigne de vaisseau Blot, se préparait à faire solennellement sa soumission à la France. Le commandant Gérard ne l’entendait pas ainsi. «Sans motif, et uniquement pour se faire valoir», il cerna Ambike, et ses soldats, des Sénégalais pour la plupart, massacrèrent toute la population: cinq mille personnes selon les uns, deux mille cinq cent seulement selon les autres.

Ici le lecteur se posera la question: Est-ce possible, est-ce exact ? Nous n’y avons pas assisté, c’est évident. Mais Vigné d’Octon, député à cette époque, las de clamer dans le désert du palais Bourbon les infamies de la guerre coloniale et les crimes de notre colonisation, écrivit son livre pour renoncer volontairement à l’immunité parlementaire. Depuis, et jusqu’à la veille de la guerre il demanda, toujours en vain,  d’être traduit en cour d’assises…

La justice française dormait en ce qui le concernait comme à l’égard du glorieux commandant Gérard qui ne «subit ni punition, ni disgrâce, ni désaveu: il fut porté d’office au tableau et nommé lieutenant-colonel» . (La Gloire du Sabre, 5ème édition, page 201 à 224).

Comment, après avoir lu le récit de pareilles monstruosités, ne pas frissonner à ces lignes prophétiques prises dans la préface, écrite pour La Gloire du Sabre par Urbain Gohier : «Le sang que nous laissons verser retombera sur nos têtes. Si jamais dans nos villes prises d’assaut par un envahisseur ou livrées par des traîtres, parmi les décombres de nos demeures, à la lueur des incendies, sous le fracas des bombes, nous voyons nos mères égorgées, nos femmes et nos sœurs servant de jouet à la soldatesque – pensons aux crimes coloniaux que nous avons absous, que nous avons célébrés…»

Hâtons-nous d’ajouter que tous les gouvernants en ont autant ou plus sur la conscience. Russes, Anglais, Allemands, Espagnols, Italiens, Austro-Hongrois, Turcs, etc…, tous, tous, jusqu’aux Belges dont les horreurs au Congo dépassent peut-être celles commises par les autres bourreaux coloniaux, témoin ce «capitaine, loyal sujet du roi Léopold, qui a nourri pendant plusieurs mois ses troupes indigènes avec de la viande humaine fumée» . (La Gloire du Sabre, page 105.)

Depuis que la grande guerre ravage l’Europe, si les Français n’ont pas – et pour cause – commis d’atrocités en territoire allemand, ils n’en ont pas moins la responsabilité de fait déplorables pour employer une expression modérée. Qui n’a entendu parler des casques «boches», avec la tête dedans, trimballés dans les musettes des sénégalais ? La chose nous fut affirmée par lettre, au début des hostilités, par un de nos voisins, territorial en garnison à Marly-le-Roi.

Qu’on nous comprenne, nous n’entendons pas excuser les crimes allemands ni la violation de la Belgique, mais nous pensons encore, ce qu’écrivait en 1913, M. Justin Godart, député, membre de la mission Carnegie, aujourd’hui sous-secrétaire d’État au service de santé : « LA GRANDE ET SEULE COUPABLE C’ EST LA GUERRE… Si par malheur elle mettait aux prises demain, les nations les plus civilisées, les armées les plus disciplinées, des atrocités seraient sûrement commises, comme là-bas dans les Balkans.»

e) Qu’il se soit trouvé trois députés, MM. Bouffandeau, Lenoir et Eymond pour déposer cette abracadabrante proposition de loi sur une nouvelle frappe des monnaies d’or françaises, cela s’explique encore, les politiciens étant par vocation et par nécessité des charlatans ; mais qu’il y ait eu à la suite de cette tentative de chantage enfantine et ridicule, une pression officielle sur les instituteurs, c’est incroyable ! Et pourtant c’est vrai. Dans plusieurs départements des feuilles contenant la proposition de loi ont été transmises aux écoles par la voie administrative. Un inspecteur d’Académie, agrégé de quelque chose, a écrit dans un bulletin départemental : «Ah ! monnaie d’or… tu seras frappée d’interdit, tu n’auras plus cours, tu seras démonétisée. Et tu sortiras cette fois de ta retraite… honteuse et amoindrie : tu valais vingt francs, tu n’en vaudras plus que seize. Voilà ce que tu auras gagné à ton coupable entêtement !»

Oui, voilà… voilà sous quelle forme on introduit l’économie politique à l’école primaire. Le ridicule ne tue pas en France.

Où êtes-vous Paul Bert, Ferry, Jaurès, grands éducateurs ? Qu’en pensez-vous monsieur Lavisse ? et vous, monsieur Buisson Ferdinand ?

***

Non, nous ne sommes pas aptes à remplir certaine besognes, nous sommes instituteurs et non journalistes, éducateurs et non charognards, maîtres de la jeunesse et non maître-chanteurs.

Si nous parlons de la guerre à nos gosses, nous nous en tiendrons à des considérations générales de fait, historiques, humaines, admises par tous ceux que n’ égare pas la folie chauvine.

La guerre est immorale, inhumaine, ruineuse.

La diplomatie secrète, honte et mensonge des démocraties, est le fruit empoisonné des monarchies.

Les hommes sont les mêmes partout, bons et mauvais. Si des atrocités sont commises par tous les combattants, des actes d’humanité sont la gloire de tous.

Nos ennemis d’hier sont aujourd’hui nos alliés, pourquoi nos ennemis du moment ne seraient-ils pas nos amis demain ?

Tous les peuples ont été, sont et seront, tant qu’elle subsistera, victimes de la guerre.

Ce faisant, nous servirons l’idéal de notre Fédération qui a pu, en pleine tourmente, publier et republier le passage suivant d’un ordre du jour contre la haine : «La Fédération déclare que les excitations à la haine sont malsaines et dangereuses ; malsaines parce que faisant appel aux instincts les plus brutaux et les plus bas elles sont la négation de tous les principes de la morale ; dangereuses, parce qu’elles ne peuvent que prolonger la durée de la guerre actuelle et seront un facteur de nouvelles guerres en maintenant entre les nations une hostilité permanente.»

Ce faisant, nous ne nous mettrons pas bêtement en travers des réalisations historiques qui nous mènent inéluctablement des rivalités de village à village à la paix mondiale. Les provinces françaises, divisées pendant des siècles par la haine et la guerre, se sont étroitement unies sans perdre aucun des avantages qui le caractérisent. Nos descendants souriront de pitié sur nos grands conflits, quand les États-Unis du monde grouperont les continents en une vaste et libre fédération… Alors seulement, la race humaine, dégagée de la barbarie ancestrale, marchera d’un pas allègre sur le chemin du bonheur par une connaissance de plus en plus sûre des lois naturelles et un progrès indéfini de nos qualités morales encore embryonnaires.

  L’instituteur-citoyen

Les accusations stupides des réactionnaires de tout poil, secondés trop souvent par les radicaux de tout acabit, nous laisseront froids désormais. Des injures comme celles de la Libre Parole, imprimant le 27 janvier 1917 : « L’école laïque c’ est l’école boche » ne se discutent pas.

Nous voudrions pourtant, une fois de plus, nous expliquer sur le terme patriotisme. Ce mot est tenu en suspicion dans nos milieux syndicalistes pour le motif que les militaristes et les autoritaires en ont fait le pavillon qui recouvre une marchandise ignominieuse. Est-ce une raison pour leur en abandonner la propriété exclusive ?

Nous ne le pensons pas. Notre patriotisme pacifique et pacifiste, qui veut la nation libre, heureuse, fière et forte, armée pour le travail et la justice sociale ; notre patriotisme par l’amour et pour la vie qui est celui d’un Romain Rolland ; notre patriotisme qui réclame la lumière éblouissante du plein midi ; – ne vaudrait-il pas, par hasard, ce fouillis de haines, d’hypocrisies, de mensonges, d’étouffements, de folies, de crimes et de dividendes, qui pousse à l’ombre des traités secrets, sur le fumier des grandes entreprises commerciales, industrielles, coloniales, et qui constitue le patriotisme des gouvernants et des militaristes ?

Ne rougissons pas du nôtre ; il peut soutenir partout et toujours la discussion et la comparaison. De plus, il a pour aboutissant logique l’Internationale, cette libre fédération des peuples que nous considérons, redisons-le, comme un aboutissement, comme un épanouissement de l’humanité ; alors que le patriotisme sanguinaire, discrédité avec juste raison, conduira toutes les nations, si elles ne s’en libèrent pas bientôt, jusqu’au gouffre béant où s’engloutira, une fois de plus, la civilisation péniblement reconquise.

Aussi nous nous réservons de lutter en dehors de l’école pour les conceptions politiques et sociales qui nous sont chères. La revendication de la plénitude des droits de citoyens français forme la base solide de notre syndicalisme. Nous avions réalisé de ce côté des progrès indéniables quand la guerre, servante de toutes les réactions, est traîtreusement venue et nous a replongés dans le noir, muselés et impuissants, sous la garde étroitement tatillonne de la censure républicaine.

Nous n’avons pas renoncé pour cela à notre propagande pacifiste, dont les résultats, quoique modestes, sont néanmoins réconfortants.

Dès mai 1915, nous avons préparé un manifeste des instituteurs syndicalistes pour crier : «Assez de sang versé !» Nous avons tenté de le publier le 1er juillet 1915. Cette tentative valut à notre secrétaire-adjointe une menace de révocation sans préjudice des poursuites qui pourraient être ordonnées par l’autorité militaire».

Le ministre Sarraut ne nous fit pas taire. En revanche nous eûmes la très grande joie de rallier à notre conception la presque unanimité de la Fédération qui depuis, de concert avec d’autres organisations ouvrières,notamment la Fédération des Métaux, a toujours gardé la tête du mouvement pacifiste en France.

C’est sur notre initiative que la F. a adhéré à Zimmerwald ; qu’elle tenta d’être représentée effectivement à Kienthal et qu’elle a adressé des félicitations au Président Wilson pour ses déclarations pacifistes, avant qu’elles soient démenties par les faits.

Sur notre proposition également une déclaration de la F., étendue par la suite à une trentaine d’autres groupements, devait être lue, fin décembre 1916, par Alexandre Blanc à la tribune de la Chambre. Rédigée dès le début d’octobre, elle contenait cette phrase: « La paix ! c’est maintenant plus qu’une nécessité, c’est un devoir de la faire.»

Sans l’hésitation, la frousse pour trancher le mot, de quelques membres du Conseil fédéral que ne réussirent pas à entraîner nos dévoués amis Hélène Brion et Loriot, la lecture aurait pu être faite avant l’offre de paix allemande. Finalement Blanc y renonça, comme n’étant plus d’actualité ou pour tout autre motif que nous ignorons.

Nous avons vivement regretté cet abandon. Cependant, au milieu des trahisons des manitous socialistes et syndicalistes ; parmi les capitulations de conscience de tant d’hommes qui furent courageux seulement dans les réunions publiques d’avant guerre, pacifistes pendant la paix et aboyeurs de la mort pendant la tuerie ; en face de la faillite lamentable des intellectuels en général et de nos chefs universitaires en particulier ; nous sommes heureux de constater que les trois députés pacifistes français sont membres de l’enseignement primaire : deux, Raffin-Dugers et Blanc, instituteurs syndiqués, le troisième, Brizon, professeur d’école normale.

Mentionnons d’une façon toute spéciale l’action pacifiste de l’organe officieux de la F., l’Ecole Emancipée, interdit dès 1914 par la censure de Marseille, et qui subsiste sous le titre l’Ecole de la Fédération (des syndicats d’institutrices et d’instituteurs).

Nos camarades des Bouches-du-Rhône ont vraiment du mérite d’avoir maintenu debout ce journal pédagogique au milieu des pires difficultés.

Ceci dit, nous déplorons le sectarisme qui les a poussés, par représailles envers la censure gouvernementale et pour maintenir avec rigidité leur opposition à la guerre, à instituer une censure supplémentaire pour la partie sociale de l’École ; – censure quelque peu excessive puisqu’elle a arrêté des articles jugés d’un pacifisme dangereux ; – censure vraiment trop pudique puisqu’elle a empêché toute discussion publique à son sujet.

Nous estimons qu’il faut laisser cette institution aux gouvernants. La raison d’État, la diplomatie secrète ne sont pas à leur place dans nos organisations.

Notre désaccord sur ce point spécial divise la Fédération en deux fractions égales ; il sera solutionné, au plus tard, dès que nos camarades mobilisés reviendront.

Nous espérons sérieusement que ce sera dans le sens de la liberté, déesse d’autant plus chère à nos coeurs qu’elle est plus outragée à l’heure actuelle.

***

Notre programme n’a pas varié, il ne variera pas jusqu’à la fin de l’horrible et stupide boucherie : la paix ! la paix ! la paix ! Tout le reste est mesquin en face de ce devoir qui va sous peu devenir une pressante nécessité.

Nous ne reprendrons pas les arguments qui militent en faveur de la paix rapide, arguments que nous avons mis en lumière par tout où nous avons pu le faire. Ils pullulent. Mais le plus fort, le plus décisif, le seul qui compte, c’est qu’il y a la guerre. Qu’on ne sourie pas à cette lapalissade. L’état de fait, la guerre, mal et crime suprêmes, renverse, détruit, pulvérise, anéantit tous les raisonnements puérils ou savants, tous les bourrages de crânes des journalistes et toutes les dissertations des académiciens en faveur du massacre.

A la guerre il n’y a qu’un remède, la paix. C’est la paix que nous voulons, d’accord avec tous le hommes dignes de ce nom. Une grande pacifiste, la misère, va nous prêter main forte. Avec tristesse nous envisageons cette aide prévue et fatale. Ce cri : la paix ! que tant de deuils, tant de souffrances morales et physiques endurées par les combattants, tant de crimes, tant de sang répandu n’ont pu arracher des lèvres de la foule, ce cri si simple, si éloquent, si humain, jaillira demain de toutes les poitrines populaires parce que le pain sera noir et que le charbon manquera !

Nous aurons au moins la satisfaction de n’avoir pas attendu cette sommation brutale pour exposer notre désir, notre volonté de paix.

Nous accueillerons fraternellement, avec la pitié à laquelle ils ont droit, les pacifistes de la misère ; tout notre mépris sera réservé aux bourgeois féroces, aux gros fonctionnaires domestiqués, aux gouvernants ; à tous les gouvernants responsables de la tuerie infâme, que les peuples ont déjà commencé à châtier selon la formule prédite par Jaurès, à la veille de sa mort pour la paix : «Allez-vous-en et que Dieu vous pardonne ! »

Dignac (Charente), 25 mai 1917.

Pour la Section : Marie et François MAYOUX.

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François Mayoux, avec ses élèves dans une école de Charente en 1912

Qui a entraîné la France dans la guerre ? (1916)

15 septembre 2015

Centenaire 1914-1918

Tract du Comité pour la reprise des relations internationales aux délégués du Congrés National du Parti socialiste du 25 décembre 1916. Les images, qui ne sont pas de bonne résolution, sont extraites des archives J. Guesde à l’IISH d’Amsterdam.

CRRI 1916_Page_01

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CRRI 1916_Page_02

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CRRI 1916_Page_03

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Voir aussi :

Lettre du général Nivelle au ministre de la guerre (1917)

2 mars 2014

Contrairement à nos habitudes nous publions ici un document signé d’un ennemi de classe, témoignant de la vitalité jusqu’au front du pacifisme ouvrier en pleine guerre mondiale.

Centenaire 1914-1918

28 février 1917

Le général commandant en chef les armées du Nord et du Nord-Est,
à Monsieur le ministre de la Guerre (Cabinet).

J’ai l’honneur de vous faire connaître que j’ai signalé au ministre de l’Intérieur les faits de menées pacifistes suivants. Sous peine de compromettre gravement le moral des troupes, j’estime que des mesures sérieuses doivent être prises. Je vous serais obligé d’intervenir auprès de M. Malvy, en vue d’arrêter les mesures destinées à enrayer immédiatement ces menées.

Les faits de propagande pacifiste aux armées se multiplient.

Les tracts.

Depuis plus d’un an, des tracts, brochures, journaux pacifistes parviennent aux armées. Il en sévit maintenant une véritable épidémie. On en arrête plus, en 15 jours, qu’on en saisissait en trois mois en 1916.

Ces tracts émanent du Libertaire, du Comité pour la reprise des relations internationales, du Comité de défense syndicaliste, de la Fédération des métaux, du Syndicat des instituteurs, de l’anarchiste Séb. Faure principalement.

Ils apportent le doute, quant à la justice de la cause pour laquelle les soldats se battent. Ils font l’apologie de l’Allemagne, affirment l’impossibilité de la victoire et prétendent que la paix, seule, résoudra les problèmes du charbon et de la vie chère.

D’aucuns renferment les plus dangereuses indications et les pires conseils. Une brochure qui a circulé — et En cas de guerre » — décrivait les procédés pratiques de sabotage et de fabrication des explosifs.

Ces factums entament l’esprit d’offensive des combattants, les énervent et les découragent.

Les permissionnaires aux réunions.

Pendant leur permission, un certain nombre de soldats assistent à des réunions, où, sous prétexte de traiter des questions corporatives, les chefs syndicalistes et anarchistes exposent les théories pacifistes. De retour aux tranchées ils répètent à leurs camarades les arguments qu’ils ont entendus.

Militaires en relations avec les meneurs.

Quelques soldats restent en correspondance suivie avec les individus qui semblent conduire la propagande. Les lettres qu’ils leur adressent accusent réception de journaux, tracts, feuilles volantes, qu’ils avouent avoir communiqués ou répandus.

Certains ont pris l’initiative d’adresses collectives aux meneurs.

Séb. Faure, Merrheim, Hubert, Benoit, Hasfeld, H. Brion, Mecheriakoff, sont les propagandistes qui possèdent le plus de correspondants.

L’activité des meneurs sur les contingents alliés.

Ces chefs de file étendent leur influence jusque sur les contingents alliés.

Des soldats belges correspondent avec Séb. Faure, répandent ses écrits.

Des soldats russes demandent à Mecheriakoff de leur faire parvenir, par des voies détournées, le journal révolutionnaire Natchalo (Le Début).

L’action de quelques meneurs.

Trois d’entre les meneurs mènent une action plus particulièrement intense et détestable : Merrheim, Séb. Faure, et Hubert. Ils paraissent l’âme de la propagande.

Les lettres de leurs correspondants et celles faisant allusion à leur rôle, prouvent qu’ils préparent une campagne d’agitation ouvrière qui aboutirait à un large mouvement pacifiste pour le 1er mai.

Si ce fait se produisait, le moral recevrait un coup sérieux aux armées.

L’agitation ouvrière.

Ainsi que je l’ai signalé dans ma lettre n° 13041, du 25 janvier dernier, au ministre de la Guerre (cabinet), les difficultés ouvrières, les grèves dans les usines de guerre, la part prise par les mobilisés aux discussions qui engendrent les conflits exercent l’action la plus fâcheuse sur les premières lignes.

L’impression est devenue nettement déprimante, lorsqu’on a su :
1° Que les mobilisés soutenaient de leurs deniers leurs camarades grévistes;
2° Que, dans certains cas, à Bourges notamment, ils avaient osé se syndiquer;
3° Que ceux d’entre eux qui travaillent dans les arsenaux sont des agents actifs de la propagande pacifiste;
4° Que l’indiscipline règne dans les établissements de l’État, qu’on y distribue et que l’on y vend ouvertement dans les ateliers, les tracts, manifestes et journaux pacifistes, qu’on y perd volontairement du temps, que le rendement est bien inférieur au rendement moyen, que des malfaçons ont été commises;

5° Qu’il s’agit -là d’une situation générale s’étendant à Bourges, Paris, Puteaux, Tarbes, Toulon, Toulouse;
6° Qu’elle gagne toutes les usines travaillant pour la Défense nationale dans les départements de la Seine et de Meurthe-et-Moselle (Frouard) plus spécialement ;
7° Qu’à l’instigation de la Fédération des métaux et de son secrétaire Merrheim, les ouvriers refusent d’accepter le barème des prix élabore par le ministre de l’Armement et préparent de nouvelles grèves;
8° Qu’en dépit de la crise du charbon, et de l’arrêt de certaines usines de guerre, occasionné par le manque de combustible, les mineurs du Pas-de-Calais décident de réduire la durée de leur travail.

Les combattants ne peuvent comprendre que mobilisés et ouvriers répondent ainsi à leur désintéressement. Leur confiance dans la puissance de nos productions de guerre s’ébranle.

La compagne contre la culture des terres.

Enfin, au moment où la raréfaction des denrées oblige à recourir à des mesures restrictives et où l’on réclame pour l’agriculture des bras nouveaux, les combattants s’irritent de la campagne menée contre l’ensemencement des terres dans les départements de l’Allier et du Cher principalement.

Propositions.

Il y aurait lieu de saisir les tracts dans les imprimeries qui les tirent, d’interdire les réunions où les discussions ne se limitent pas à des questions strictement professionnelles, de supprimer le journal révolutionnaire Natchalo, d’empêcher les menées de S. Faure, Merrheim, Hubert et de la douzaine d’agitateurs qui les appuient, de briser la propagande pacifiste et d’exiger un travail normal dans les usines de guerre et les arsenaux.

Le général commandant en chef,
NIVELLE.

nivelle

Voix libres en France (Jouve, 1917)

22 janvier 2014

Centenaire 1914-1918

Article de Pierre Jean Jouve paru dans La Nation de Genève (N°18 du 30 septembre 1917 au 6 octobre 1917).

Dans le domaine de l’action sociale, une minorité socialiste et anarchiste demeurée fidèle au grand idéal d’internationalisme, n’a pas cessé d’exister en France. Bâillonnée, ou même persécutée, elle n’a pas cessé d’élever la voix, même dans la profonde nuit des premiers temps. Mais cette voix pendant de longs mois fut perdue dans le désastre. Il n’en est plus de même aujourd’hui.

Cette minorité intrépide a donné la main, par-dessus la muraille des censures, aux partis socialistes italien et russe, demeurés presque tout entiers fidèles au socialisme — à la minorité internationaliste allemande, vivante en Karl Liebknecht et en Rosa Luxembourg — à la généreuse minorité anglaise du parti travailliste (avec le Labour leader), des associations libres, comme l’Union of Democratic Control, et des conscientious objectors. Ou du moins une même âme a réuni ces partis et ces hommes, car les prisons nationales sont solidement organisées.

Cette minorité française a combattu sans réserves la guerre; fidèle à la pensée socialiste de tous les congrès internationaux, elle dénonça le sens profond de la tuerie : heurt des impérialismes capitalistes rivaux, représentés par tous les gouvernements, et, dernier degré de l’exploitation humaine, par la société bourgeoise. Elle a maintenu, au moins en pensée, l’internationale ouvrière, la grande patrie humaine. Ce qui était hier la voix de tous les travailleurs du monde, de Stuttgart à Bâle, est à présent la voix honnie de quelques hommes. E pur si muove.

En France, cette minorité a été si bien paralysée, au début de la guerre, qu’on a pu la déclarer inexistante, pour le plus grand bien de l’« Union sacrée ». Elle a peut-être manqué d’un sacrifice héroïque comme celui de Liebknecht. Devant la « majorité » social-patriote de Renaudel et Cie, entièrement passés à l’ennemi, qui, dans son pathos de « Société des Nations » et de « socialisation de la guerre », soutient étroitement l’œuvre gouvernementale et n’est plus à une bassesse près ; — s’opposant aussi à la «minorité» de Longuet, en voie de devenir majorité, plus clairvoyante sur les origines de la guerre, mais qui, admettant la défense nationale et l’union sacrée, ne se distingue guère, en fait, de la majorité, et apparaît l’image de la confusion, — en face de ces socialismes qui ont renié ou tourné le socialisme vrai, quelques hommes ont rétabli la vérité et le devoir socialiste : « La défense nationale n’est pas socialiste. Paix immédiate sans annexions. »

Le premier, le syndicaliste Pierre Monatte protesta publiquement, en 1915 [en fait en décembre 1914, note de la BS], par une lettre où il donnait sa démission de délégué d’une fédération ouvrière. Fernand Desprès quitta de même la rédaction de la Bataille Syndicaliste. Merrheim, secrétaire de la Fédération des métaux, publia le 1er mai 1915 un fascicule très courageux de son Union des Métaux, dont la parution était jusque là interrompue. Merrheim représenta en septembre 1915 la minorité syndicaliste à la conférence de Zimmerwald, où il rencontra les représentants de syndicats allemands, créant ainsi le nouvel embryon de vie internationale ouvrière, et le mouvement résolu contre la guerre qui prit le nom de « zimmerwaldien ». La résolution franco-allemande est ferme et claire :

Après un an de massacre, le caractère nettement impérialiste de la guerre s’est de plus en plus affirmé; c’est la preuve qu’elle a ses causes dans la politique impérialiste et coloniale de tous les gouvernements, qui resteront responsables du déchaînement de ce carnage.

Nous déclarons que nous voulons la fin de cette guerre par une paix prochaine, établie sur des conditions qui n’oppriment aucun peuple, aucune nation.
Pas d’annexions, effectives ou masquées !
Pas d’incorporations économiques forcées.
Nous prenons l’engagement formel d’agir inlassablement dans ce sens, dans nos pays respectifs, afin que le mouvement pour la paix devienne assez fort pour imposer à nos gouvernements la cessation de cette tuerie.

En juillet 1915, Amédée Dunois, rédacteur à l’Humanité, publiait en brochure les deux articles de Romain Rolland : Au-dessus de la mêlée, Inter arma caritas, avec une remarquable préface, cisaillée par la censure. Enfin, le 1er novembre 1915 apparaissait l’un des premiers de ces petits tracts, hors commerce, où la pensée internationaliste s’est exprimée en France avec une force et une intrépidité admirables. Ce sont d’abord les Lettres aux abonnés de la Vie ouvrière, d’Alfred Rosmer; la première de ces lettres portait le titre : La Conférence de Zimmerwald. Elle est un modèle de pensée libre et lucide. Parmi d’autres suivirent : La Belgique et le chiffon de Papier, travail pour  » l’Union of Democratic Control » de l’Anglais Brailsford, qui montre le jeu des intrigues autour de la Belgique, et l’enjeu que fut la neutralité belge, au cours des dernières années, entre les diplomaties anglaise et allemande. En 1916, s’est formé le Comité pour la reprise des relations internationales, qui a publié de nombreuses brochures de Monatte, Rosmer, Loriot, Rappoport; de ce dernier l’excellent écrit : Le socialisme et la guerre.

* * *

Particulièrement admirable a été l’attitude des instituteurs français. Ils auront sauvé une belle part de l’âme française. Ils sont, aussi bien à Paris qu’à Marseille (autour du bulletin l’École de la Fédération) et à Angers (autour de l’Émancipation) en relations plus ou moins étroites avec le mouvement zimmerwaldien, et ont mené une action anti-guerrière d’autant plus héroïque qu’elle luttait contre toutes les oppressions de l’opinion, contre l’intoxication systématique dont on leur demandait d’être les instruments, — avec le péril constant de perdre leur situation matérielle. Récemment, sous les auspices de la Fédération nationale des Syndicats d’institutrices et d’instituteurs publics, Marie et François Mayoux, que nous avions déjà remarqués pour leur collaboration courageuse à Ce qu’il faut dire, ont publié une brochure de combat : Les Instituteurs syndicalistes et la guerre ; elle montre que dès 1915, la presque unanimité de la Fédération était avec eux. Cette brochure leur vaut d’être poursuivis pour « pacifisme ».

Ainsi existe en France un socialisme qui n’a pas renié, qui n’a pas fléchi dans la tourmente, qui juge la folie et le crime universel, dénonce la responsabilité de tous les gouvernements, et maintient l’union des peuples. Il n’est pas exagéré de dire que sa force révolutionnaire et son influence, depuis la révolution russe, n’ont fait que croître. Ses chefs donnent la main aux « bolcheviki ». Il convient de saluer en lui une importante force collective de renouvellement, si même on est éloigné de toute formule collectiviste de révolution sociale et morale.

P.-J. Jouve.

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Notre programme (La Nouvelle Internationale, 1917)

17 janvier 2014

Centenaire 1914-1918

Extrait du premier numéro de la Nouvelle Internationale (1er mai 1917) publié dans La Revue de la presse (Genève). La Nouvelle Internationale, journal des des ouvriers socialistes internationalistes, fut fondée à Genève par Charles Hubacher et Henri Guilbeaux.

On dit couramment que le socialisme a fait faillite; nous  protestons contre cette affirmation. La doctrine socialiste  demeure intégrale; il importe de ne pas confondre le  socialisme et les socialistes qui ont participé à la guerre et  appuyé les gouvernements, substituant ainsi à la « lutte de  classes», la « collaboration de classes ». Nous reprenons  donc le programme socialiste, tel qu’il a été à nouveau  défini et précisé aux deux conférences de Zimmerwald et  de Kienthal et nous travaillerons à constituer la nouvelle  Internationale d’où sera systématiquement bannie la politique opportuniste et les formules équivoques. Ce qui importe avant tout aujourd’hui, c’est la netteté et la clarté  des idées socialistes: faute de quoi la masse se détournera  du socialisme.

Socialistes internationalistes et zimmerwaldiens conséquents, nous marcherons la main dans la main avec les  socialistes révolutionnaires de tous les pays: avec nos  camarades révolutionnaires russes et en particulier avec  ceux du parti social-démocrate ouvrier et du groupe socialiste internationaliste: «Notre Parole»; avec Karl Liebknecht, Rosa Luxembourg, les groupes Spartacus et les  groupes d’opposition radicale de Brême et de Hambourg;  avec nos camarades suédois exclus récemment du parti par les social-patriotes et qui vont constituer dans le courant  de ce mois un nouveau parti socialiste vraiment internationaliste et radical; avec nos camarades marxistes de  Hollande qui luttent aussi contre les social-patriotes car  cette espèce sévit autant dans les pays neutres que dans  les pays belligérants! ; avec nos camarades français du  « Comité pour la reprise des relations internationales » et  de la « Vie ouvrière », combattus plus encore par les social- patriotes qui furent les agents les plus actifs du tsarisme  et les champions les plus fanatiques de la guerre, que par  les partis bourgeois; avec nos camarades d’Italie qui ont  lutté courageusement contre la guerre et dont l’organe  l’ « Avanti » n’a pas cessé un jour la lutte révolutionnaire  et internationale; avec tous les camarades de partout restés  socialistes révolutionnaires et internationalistes.

Voilà pourquoi nous fondons la « Nouvelle Internationale »,  journal des ouvriers socialistes internationalistes.

Sans titre-1

gravure parue dans la « Nouvelle Internationale » du 1er mai 1919

Alfred Rosmer et le mouvement ouvrier pendant la guerre (Martinet, 1936)

17 août 2013

Préface de la brochure Union sacrée 1914-193…

La légende de l’accord unanime du peuple français pour la guerre, en août, est une légende mensongère, mais puissante. L’intérêt, historique et pratique, de l’ouvrage d’Alfred Rosmer sur Le mouvement ouvrier pendant la guerre est, d’abord, de faire comprendre comment cette légende s’est établie, pourquoi elle s’est imposée et perpétuée, quel avantage elle procurait aux responsables de la faillite du mouvement ouvrier, à la fois pour maquiller leurs responsabilités d’alors et pour faciliter le recommencement éventuel de la même besogne.

En fait, aux premières heures de la guerre, Rosmer le montre clairement, avant la résignation pour les uns et, pour les autres, une acceptation désespérée, il n’y eut guère dans le prolétariat qu’un immense désarroi, un désarroi très opportunément préparé par l’assassinat de Jaurès.

Quelques hommes à travers le pays, quelques hommes (plus nombreux que nous ne l’avons supposé sur le moment) « tenaient ». Mais l’atmosphère n’aidait pas, il s’en fallait, à « tenir » ! Chacun des résistants pouvait se croire absolument seul et les hommes, plus modestes qu’on ne le dit, craignent d’avoir raison, même si tout leur crie qu’ils ont raison plus que jamais, quand l’unanimité de leurs semblables est apparemment dressée, et avec violence, contre leur pensée qui n’a pas changé.

Mais apparemment unanime, la masse n’était encore qu’unanimement désorientée. Tournée vers de prétendus chefs, elle attendait d’eux des directives. Elle ne savait pas que ces « responsables » du socialisme, du syndicalisme, de l’anarchisme, n’étaient déjà plus responsables que de « l’union sacrée ».

Qu’était-il donc advenu des partis politiques, de la C.G.T., de toutes les « grandes organisations » ? Il était arrivé que tout cela s’était, du jour au lendemain, réveillé cadavres, mais que, malheureusement, les cadavres continuaient à moudre des paroles, qui étaient toutes des paroles de reniement et de mort. Il était arrivé simplement que la guerre pouvait passer parce que la classe ouvrière était déjà vaincue. « Il faut comprendre, écrit Rosmer dans un passage que tous les révolutionnaires prolétariens feraient bien de méditer mot par mot, il faut comprendre que les gouvernements ne s’engagent dans ce qui reste pour eux une redoutable aventure que lorsqu’il ont acquis la quasi-certitude d’entraîner la nation tout entière derrière eux, que lorsqu’ils sont parvenus, par une préparation patiente et habile, à égarer le prolétariat. » C’est la première grande leçon de la guerre de, et tout le livre de Rosmer l’éclaire avec une certitude irréfutable. La défaite ouvrière n’est réellement acquise que lorsque les dirigeants ouvriers « se rallient à l’ennemi de classe, font cause commune avec lui ». Mais, à ce moment, tout est consommé : « L’union sacrée se dresse sur les ruines de l’internationalisme prolétarien ». L’union sacrée est le pire crime de la classe ouvrière contre elle-même. C’est son suicide dans la dérision et dans la honte.

Mais une autre leçon, contradictoire, accompagne immédiatement et complète la première. C’est qu’il faut toujours tenir, c’est qu’on ne tient jamais en vain, se croirait-on seul contre le monde. Notre confiance dans l’avènement de la classe ouvrière qui, seule, assurera aux hommes la paix et la civilisation véritables, n’est pas une foi irrationnelle. Mais cette confiance, l’avons-nous, ou non ?

Ceux qui ont flanché, c’est qu’ils l’avaient perdu ou qu’elle leur avait toujours manqué. Leur façon (et non la plus perfide !) fut alors de railler notre « socialisme sentimental » ou notre « dogmatisme ». Ils ne bafouaient ainsi rien d’autre que le socialisme même et tout ce qu’il contient de justice sociale et de liberté humaine. De plus, l’événement a prouvé avec éclat qu’ils étaient des ânes, ces « réalistes », des ânes bridés et manœuvres par les bandits de l’impérialisme: « La confrontation de leurs folles affirmations, des illusions qu’ils entretenaient dans l’esprit des ouvriers  — la dernière guerre, la guerre pour tuer la guerre, la croisade démocratique, la libération du monde par la victoire des nations démocratiques et l’anéantissement du militarisme prussien, etc. — avec la réalité présente montre l’étendue de leur erreur ou la sottise de leur mensonge. »

Quand à la poignée de résistants, qui conservaient intacte leur confiance dans la capacité et le destin du prolétariat, Rosmer raconte aussi leur histoire, et cette histoire aussi est instructive. Nous n’étions rien, misérablement peu nombreux, dispersés, sans argent, sans moyens; nous nous heurtions à toutes les puissances, à tout l’appareil gouvernemental, militaire, policier, tendu à l’extrême… Nous avons travaillé (sans du tout croire que nous faisions rien d’héroïque !) comme si nous pouvions quelque chose — et nous avons pu quelque chose. La parole ouvrière franchement déclarée, en France, en Allemagne, partout, — et, bien entendu, aussitôt décrétée (a l’intérieur même du mouvement ouvrier) de trahison nationale, — commença immédiatement, partout, d’entraver et de ralentir l’énorme machine à tuer, à tromper et à asservir. Dans ce travail, Rosmer était au premier rang.  Il était préparé et qualifié par son travail d’avant la guerre. Aux côtés de Pierre Monatte, il assurait la parution de la Vie Ouvrière, la revue la mieux faite; la plus nourrie, la plus libre, la plus ardente et la plus lucide qu’ait jamais possédé le mouvement ouvrier en France, celle aussi qui – au prix de quels sacrifices ! – avait atteint le plus fort tirage et la plus profonde influence: elle dépassait 2.000 abonnés, chiffre énorme alors, quand les « grandes revues » émanant des « grandes organisations » n’arrivaient guère à plus de 500. A la déclaration de guerre, ni Monatte ni Rosmer n’avaient hésité un seul instant. La Vie ouvrière avait dû cesser de paraître, mais ils continuaient à servir la cause des ouvriers, l’internationalisme prolétarien.

Le premier coup à l’union sacrée à l’intérieur du mouvement ouvrier fut porté par Pierre Monatte. Il représentait au Comité Confédéral deux Unions Départementales. Il démissionna par une lettre motivée qu’il rendit publique. Les digestions confédérales allaient désormais être troublées et, bientôt après, celles du Parti Socialiste, installé à titre d’otage au gouvernement. Mais, comme par hasard, Monatte, qui appartenait au service auxiliaire, fut versé dans le service armé, mobilisé le 5 février (1915), et il fit la guerre « jusqu’au bout », tandis que s’allongeait la liste des « sursitaires » qui ne voulaient pas de « paix prématurée« . Rosmer, bien que mobilisé à son tour dans le service auxiliaire, resta seul pour suffire à tout.

La place me manque pour détailler ce « tout » qui comprenait beaucoup de tâches, dont la plupart étaient des plus modestes, consistaient à écrire aux camarades qu’on pouvait toucher, à les recevoir, à corriger des épreuves. Je peux dire cependant, comme garantie de la sûreté de ses informations, tant sur la besogne des « majoritaires » qui enfonçaient tant qu’ils pouvaient le prolétariat dans l’union sacrée que sur notre effort de résistance, que Rosmer se trouva toujours au centre du mouvement, informé de tout, servi par sa connaissance des langues étrangères et de toute l’histoire ouvrière, apte à tout saisir et à tout regrouper. En même temps qu’il collaborait étroitement avec Merrheim pour la confection de l’Union des Métaux, qui nous fut une arme si précieuse, il rédigeait ses petites Lettres aux abonnés de la Vie Ouvrière, dont Romain Rolland — le Romain Rolland d’Au-dessus de la mêlée, le Romain Rolland non conformiste, notre Romain Rolland — m’écrivait qu’il ne connaissait personne dans le monde contemporain qui fût capable d’écrire sur les événements avec autant de clarté et de force, des commentaires et des jugements aussi loyaux, aussi perspicaces et aussi profonds. Enfin, avec toutes ces tâches de termites, nous aboutissions quand même à la grande victoire sourde que fut Zimmerwald. Cette victoire, les ennemis du prolétariat, dans toutes les nations, en sentirent bientôt l’importance, mais nous l’avions goûtée avant eux. Je me rappelle notre joie, ai Rosmer et à moi, quand — dans un petit café situé près d’un commissariat de police ! — nous revoyions ensemble la traduction de la déclaration élaborée par les participants à la conférence…

Rosmer a retracé toute cette brûlante histoire. Il l’a fait avec le maximum de conscience et de compétence. L’abondance et la précision de la documentation, la clarté de l’exposition et la probité de l’argumentation font de son livre une œuvre historique exemplaire. En même temps, la passion qui l’anime d’un bout à l’autre et rend la lecture passionnante pour quiconque est ouvrier, pour quiconque à au cœur le salut de la classe ouvrière — qui se confond avec le salut de la civilisation. Si le prix de vente du volume (1) – que légitime largement son importance – en rend difficile l’acquisition pour certains camarades, il n’est pas de bibliothèque d’organisation qui ne doive en posséder un ou deux exemplaires, et certainement  peu d’ouvrages y seront davantage demandés, lus, relus et commentés.

Mais il se trouve qu’aujourd’hui ce livre est un avertissement brûlant et impérieux. L’histoire, qui ne se répète pas dans le détail, pose plusieurs fois de suite le même problème aux classes en lutte. L’intuition révolutionnaire doit savoir distinguer à temps les circonstances qui, différentes dans leur nature et leur position, risquent de reproduire pour le prolétariat une situation autant et plus tragique que celle de la précédente aventure. Car s’il arrive que l’histoire, comme l’a remarqué Marx, recommence en farce ce qu’elle a une fois présenté en drame, il arrive aussi qu’un drame immense renaisse en un drame plus immense et plus affreux. Nous sommes au bord de ce gouffre.

26 novembre 1936.

MARCEL MARTINET.

(1) A la Libraire du Travail, 19, rue de Sambre-et-Meuse. 36 fr. pour les lecteurs de cette cette brochure, au lieu de 45 fr.

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Seconde Conférence Socialiste Internationale de Zimmerwald tenue à Kienthal (Suisse) du 24 au 30 Avril 1916

24 septembre 2011

Brochure du Comité pour la reprises des relations internationales (64 pages), avec une présentation de Robert Grimm (De Zimmerwald à Kienthal), le compte-rendu officiel de la conférence de Kienthal, l’Appel (Aux peuples qu’on ruine et qu’on tue !) et les résolutions, la déclaration de Brizon à la Chambre des députés (séance du 24 juin 1916) et un épilogue: La Conférence et la Presse.

pdf externe

(ou pdf allégé)

Impressions d’un délégué (Louis Bouët)

1 novembre 2009

Source: A. Rosmer/ Le mouvement ouvrier pendant la guerre (1936) (p. 359-361). Première publication internet en 2006 dans la brochure du courant Ensemble Les syndicalistes et la Première guerre mondiale. Instituteur, Louis Bouët devait militer après guerre dans la Majorité fédérale de la Fédération unitaire de l’enseignement (oppositionnelle dans la CGTU) puis dans la tendance École émancipée (qui reprit le nom de la revue dont Bouët avait été le gérant).

J’étais à la Conférence confédérale du 15 août 1915, au titre de délégué suppléant de l’Union des Syndicats de Maine-et-Loire, en désaccord pour la première fois avec le délégué titulaire, Bahonneau, secrétaire de l’Union, influencé par Jouhaux qui venait assez souvent à Angers-Trélazé. C’est Loriot qui est intervenu au nom de la Fédération de l’Enseignement, plus en socialiste qu’en syndicaliste car il avait assez peu milité dans les syndicats, et il se trouvait pris de court, défendant une cause qui était la sienne depuis la veille au soir seulement.  Nous réagîmes avec vigueur lorsque Luquet (des Coiffeurs), qui présidait, traita notre camarade d’Aliboron à cause de sa manière « d’enseigner l’histoire » ! Loriot venait de rappeler les congrès socialistes et les résolutions contre la guerre.
Des autres interventions, je me rappelle celles de Frossard, sur une question de procédure et dans notre sens; de Bourderon, difficile à suivre avec ses phrases restant en route, emberlificotées, mais s’affirmant tout de même avec nous pour finir; de Péricat, un peu filandreux lui aussi, nettement pacifiste néanmoins; de Merrheim (que j’entendais pour la première fois) qui fit certes la meilleure intervention, situant dès ce moment-là les responsabilités de Poincaré, celles de l’Angleterre, se prononçant pour la reprise des relations internationales entre socialistes.
Pour la première fois sans doute, Jouhaux, dans son discours, parla de « réalisations » (!?) qu’il opposait à l' »agitation vaine ». Keufer et Saint-venant parlèrent aussi pour la continuation du massacre, ce dernier se basant sur les malheurs de la population du Nord envahi.
Je me souviens, lors du vote, des exclamations qui accueillirent Chasles (Union d’Indre-et-Loire) votant avec nous parce qu’il y avait à Tours un bon noyau de pacifistes: « L’imbécile, disait-on au pied de la tribune, il est en sursis d’appel ! » Il l’était en effet, au titre de je ne sais plus quelle coopérative. Je le revis un peu plus tard; il était complètement retourné…
La veille, nous avions tenu notre Congrès fédéral dans la petite salle de la rue de la Grange-aux-Belles. Toute la journée, nous avions discuté avec Hélène Brion et Loriot, qui sortaient les clichés courants de la guerre du droit, de la justice, de la barbarie allemande, etc. J’avais avec moi, pour les combattre, Lafosse, Marie Guillot, Marie Mayoux, Raffin (du Rhône), etc. Le soir, nous battions, à une forte majorité, les jusqu’auboutistes de notre Bureau fédéral : Hélène Brion, secrétaire par intérim, et Loriot, trésorier. Aussitôt après le vote, Hélène Brion déclara en substance: « je m’incline devant la majorité, et j’appliquerai fidèlement les décisions du congrès en faveur de la propagande pacifiste. » Elle tint en tous points sa promesse, se classant dès ce jour dans la minorité du Comité confédéral.
Loriot fit une déclaration dans le même sens. « Je m’incline également, dit-il, devant la majorité, et, si vous m’y autorisez, je défendrai le point de vue de notre Fédération demain, devant la Conférence. Le fait aura d’autant plus d’importance que j’étais jusqu’à maintenant avec la majorité du Parti et avec l’état-major confédéral. » Nous acceptâmes, non sans quelque hésitation, nous réservant d’intervenir si cela devenait nécessaire; mais il n’y eut rien à redire à l’attitude de Loriot, ni ce jour-là ni plus tard.

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En ce qui concerne la Fédération et l’Ecole Emancipée, mes souvenirs sont très précis. Dans les trois premiers numéros de la revue (octobre 1914), on avait publié successivement des articles de Rebeyrol (de la Gironde), de James Guillaume et de Laisant, que nous considérions comme l’anéantissement de notre oeuvre. L’article de Loriot (à part une ou deux phrases, celles que Renaudel lui rappelait par la suite) était plus acceptable. Ce n’était pas pour cette besogne que nous faisions vivre l’Ecole Emancipée, rédigeant la « Vie scolaire » à quelques-uns. Nous avons aussitôt, ma femme et moi, envoyé une réponse un peu vive, rappelant à Laisant et à James Guillaume leur passé, déclarant que nous ne les comprenions plus, et que nos chemins seraient désormais divergents.
Quelques jours plus tard, Lafosse nous écrivait que nous n’étions pas les seuls à protester, que d’autres, et notamment Marie Guillot et les Mayoux, je crois, avaient écrit également, mais que les épreuves soumises à la censure avaient indigné l’autorité militaire qui suspendait la revue… et le numéro ne parut pas ! Lafosse ajoutait que Audoye et lui s’employaient à faire paraître la revue sous un autre titre, mais que notre son de cloche ne serait jamais admis par la censure. Je répondis sans délai: « Si nos articles ne peuvent paraître, supprimez les articles guerriers. » Ainsi fut fait… Les premiers numéros de l’École, puis de l’Ecole de la Fédération, étaient réduits à la « partie scolaire » où l’on supprimait jusqu’aux extraits de La Bruyère, de Victor Hugo ou de Maupassant contre la guerre. Nous nous sommes pourtant enhardis peu à peu à refaire une « partie pédagogique », puis « corporative », puis « sociale », mais jamais le son de cloche belliciste ne se fit entendre désormais. Et dès 1916, notre premier désaccord avec Mayoux est venu de là: il voulait la liberté absolue, même au risque de travailler exclusivement pour la guerre.

vie scolaire

1912: deux ans avant le ralliement d'une majorité de la CGT à l'Union sacrée