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La charte de la Première Internationale [2] (Rubel, 1965)

14 mars 2014

(Suite et fin)

UN « MARXISME » DE COULISSE

Efficacité et anonymat, telle semble être jusqu’à la Conférence de Londres la devise de Marx, membre du Conseil général et secrétaire – correspondant pour l’Allemagne. Si les ouvriers et artisans, partenaires de Marx au Conseil, ont accepté de bonne grâce les services « littéraires » de l’intellectuel érudit, c’est que celui-ci possédait le talent de rendre aux proclamations de l’organe exécutif de l’Internationale le ton de dignité et d’énergie qui sont la marque de documents lancés au nom d’un mouvement historique (25). Lorsque tel membre intellectuel du Conseil soutient, dans une Adresse sur la Pologne, des thèses contraires à la vérité historique, Marx ne se contente pas de quelques objections improvisées, mais il prépare pour le Conseil un cours d’histoire diplomatique pour démontrer que de Louis XV à Napoléon III la politique étrangère de la France n’a été favorable ni à la restauration ni à l’indépendance de la Pologne. La démonstration est scientifique, et c’est comme telle que Marx l’entendait — en même temps qu’il la considérait comme un acte politique (26).
De même, pour défendre le mouvement syndical et en définir l’objectif révolutionnaire, Marx a fait, devant le Conseil, un cours d’économie politique dont les conclusions esquissent la charte du syndicalisme révolutionnaire. Quand on sait qu’il y a résumé le contenu théorique du Capital, on peut s’étonner du peu de publicité que ces exposés ont reçu à l’époque, et que la rumeur n’en soit pas parvenue aux Congrès de l’Internationale. Il est vrai que Marx lui-même ne se montrait pas empressé de les rendre publics, puisqu’il prévoyait alors la sortie prochaine de son ouvrage. Jusqu’à la Conférence de Londres de 1871, Marx, comme il le disait lui-même, travaillait « dans les coulisses » (27), ne s’affichant jamais publiquement, ne sortant de l’anonymat que contraint par les circonstances, comme ce fut le cas après la publication de l’Adresse sur la Commune. On pourrait donner plusieurs explications à cette attitude, et d’abord le fait que, apatride réfugié à Londres, il ne tenait pas a attirer sur lui l’attention des autorités britanniques. Mais on peut penser surtout que, nullement disposé à prendre des allures de tribun et se faisant une idée très particulière de son rôle d’homme de parti et de communiste, il s’efforçait de ne pas s’afficher comme auteur des manifestes qu’il acceptait de rédiger à la demande et au nom du Conseil général. Il se considérait comme le porte-voix anonyme et non comme le chef charismatique du « mouvement réel » (28). Nul doute que dans ce qu’il croyait connaître des aspirations profondes des travailleurs, on retrouve, à côté de jugements fondés sur l’observation et l’étude du développement économique et politique de l’Europe depuis 1848, des jugements de valeur conformes à la vision générale qu’il avait de ce développement et de ses perspectives d’avenir, vision définie par l’article 1 des Statuts qui pose le but de l’Internationale : « Le concours mutuel, le progrès et le complet affranchissement de la classe ouvrière ».

Dans presque tous les textes internationaux dont il est établi que Marx est l’auteur, on retrouve ce double souci de l’observation documentée et de l’évaluation en perspective, en un mot le souci de l’éducateur politique pour qui il est essentiel de lier la lutte momentanée à la conscience d’une finalité révolutionnaire. Le principe de l’autoémancipation, énoncé en tête du préambule des statuts, interdit à l’intellectuel prêt à lutter dans les rangs de la classe ouvrière de se livrer à une autre activité que l’éducation politique au sens le plus universel du terme : compréhension de la société existante et aspiration à l’émancipation complète.

Cette double démarche est visible dans le travail que Marx consacre à la préparation de la Conférence de Londres (septembre 1865) et du Congrès de Genève (septembre 1866). C’est lui qui, au nom du Comité permanent, recommande au Conseil central (31 juillet 1865) l’adoption du programme établi par la section parisienne, non sans y ajouter une question qu’il estime urgente dans la situation politique d’une Europe soumise à l’influence de la diplomatie tsariste. Or, c’est sur cette question que le Congrès de 1866 marquera une nette opposition au « marxisme » du Conseil de Londres en refusant, selon la formule de la délégation française, de voir l’Internationale imiter « la vieille politique qui oppose les peuples les uns aux autres », l’émancipation sociale de la Russie étant tout aussi souhaitable que celle de la Pologne (29).

C’est à ce même Congrès que le nom de Marx fut prononcé pour la première fois devant le forum de l’Internationale. Lors de la discussion de l’article 11 des Règlements spéciaux (« Chaque membre de l’Association a le droit de participer au vote et d’être élu »), Tolain insista pour que la fonction de délégué fût réservée exclusivement aux travailleurs ; Perrachon renchérit en disant que « ce serait vouloir la perte de l’Association que d’admettre comme délégué un citoyen qui ne serait pas ouvrier » (30).

Dans la discussion qui suivit, deux membres influents du Conseil général, Cremer et Carter, évoquèrent la figure de Marx : pour Cremer, sans le dévouement de certains citoyens exerçant des métiers intellectuels, « l’Association n’aurait pu s’implanter en Angleterre d’une façon aussi complète. Parmi ces membres, je vous citerai un seul, le citoyen Marx, qui a consacré toute sa vie au triomphe de la classe ouvrière » ; Carter signala que Marx avait refusé au Conseil d’être délégué à ce premier Congrès dont il avait « parfaitement compris l’importance » et « où seulement devaient se trouver des délégués ouvriers ». Marx n’aurait pas protesté en écoutant Tolain : « Comme ouvrier, je remercie le citoyen Marx de n’avoir pas accepté la délégation qu’on lui offrait. En faisant cela, le citoyen Marx a montré que les congrès ouvriers devaient être seulement composés d’ouvriers manuels. Si ici nous admettons des hommes appartenant à d’autres classes, on ne manquera pas de dire que le congrès ne représente pas des aspirations des classes ouvrières, qu’il n’est pas fait pour des travailleurs, et je crois qu’il est utile de montrer au monde que nous sommes assez avancés pour pouvoir agir par nous-mêmes » (31).

C’était comme un écho du débat soutenu en février et en mars 1865 devant le Conseil central pour arbitrer le conflit qui déchirait la section parisienne où les « manuels » comme Tolain, Fribourg et Limousin s’opposaient aux « intellectuels » tels que Lefort et Le Lubez, querelles qui donnèrent l’impression que « les Français avaient réellement besoin d’un Bonaparte ! » (32).

Un épisode important de l’activité du Conseil général caractérise parfaitement le rôle politique que, selon Marx, l’organe exécutif de l’Internationale était appelé à jouer en Angleterre, où un prolétariat industriel numériquement puissant, mais dépossédé de ses droits politiques pouvait, en assumant l’héritage du chartisme, réaliser sa mission révolutionnaire : le déclenchement, au début de 1865, par la bourgeoisie radicale, du mouvement pour la deuxième réforme. Ce mouvement aboutira, en 1867, après deux années de luttes dans lesquelles des masses ouvrières seront entraînées par les dirigeants trade-unionistes à un élargissement relativement peu important du droit de vote. Bien que Marx ait été trompé dans ses espoirs — la revendication chartiste du suffrage universel n’a nullement été reprise par la Reform League — il écrira encore en 1870 : « Les Anglais ont toute la matière nécessaire à la révolution sociale. Ce qui leur manque, c’est l’esprit généralisateur et la passion révolutionnaire » (33). C’est le Conseil général qui, aux yeux de Marx, avait la vocation d’ « accélérer » le mouvement révolutionnaire dans le pays qui remplissait mieux que tout autre les conditions sociales d’une lutte décisive entre le travail et le capital.

UNE CHARTE POLITIQUE.

En rédigeant les résolutions du Conseil, Marx cherche à obtenir l’accord unanime de ceux qui seront délégués aux Congrès. On peut donc s’étonner de ce que, malgré la presque unanimité sur les questions soumises aux voix, des conflits de tendances aient pu surgir, notamment sur les fonctions du Conseil général dont les statuts font l’organe d’exécution de l’Internationale. Le « marxisme » que l’on pourrait constater dans l’Internationale ne se trouve dans les textes rédigés par Marx que dans l’exacte mesure où il se trouve dans la mentalité des divers groupes adhérents, quelque contradictoires qu’eussent été leurs idéologies respectives. Et si des ambiguïtés marquent certaines démarches intellectuelles de Marx, elles ont leur source dans les désaccords fondamentaux dans les rangs des adhérents. L’exemple typique nous est fourni par le conflit qui finira par diviser les sections de l’A.I.T. en « autoritaires » et en « antiautoritaires », termes chargés d’affectivité qui dissimulent une opposition facile à définir : elle séparait ceux pour qui le « moyen politique », posé dans la charte de 1864, devait être une arme décisive dans les futures luttes et ceux qui cherchaient cette arme dans d’autres formes de lutte, telles que les institutions d’entraide (caisses de secours, banques populaires, etc.). Or, ce « moyen politique » est ouvertement ou tacitement reconnu aux Congrès de Genève, de Lausanne, de Bruxelles et de Bâle. Il est inconcevable que les délégués de Genève par exemple, aient voté sans réfléchir la résolution proposée par le Conseil sur l’instruction et le travail des jeunes. Le « marxisme », c’est-à-dire le style de Marx y est pourtant manifeste : « […] la partie la plus éclairée des masses ouvrières comprend pleinement que l’avenir de leur classe, et par conséquent de l’espèce humaine, dépend de la formation de la génération ouvrière qui grandit […]. Ceci peut seulement être accompli par la transformation de la raison sociale en force sociale et, dans les circonstances présentes, nous ne pouvons faire ceci que par des lois générales mises en vigueur par le pouvoir de l’État.

En créant de telles lois, les classes ouvrières ne fortifieront pas le pouvoir gouvernemental, de même qu’il y a des lois pour défendre les privilèges de la propriété, pourquoi n’en existerait-il pas pour en empêcher les abus ? Au contraire, ces lois transformeraient le pouvoir dirigé contre elles en leur propre agent. Le prolétariat fera alors par une mesure générale ce qu’il essaierait en vain d’accomplir par une multitude d’efforts individuels » (34).

C’est là, pourrait-on dire, une interprétation dialectique ou plutôt révolutionnaire du réformisme. Ce réformisme n’a pas été rejeté à Genève et il ne sera pas rejeté ouvertement dans les congrès postérieurs. Est-ce parce que les internationaux, quelles que fussent leurs tendances et leurs sympathies doctrinales, ont saisi la force dialectique de l’argument marxien telle qu’elle s’exprimait dans les passages du rapport sur le travail coopératif, dont voici le début : « L’œuvre de l’Association internationale est de combiner, de généraliser et de donner de l’uniformité aux mouvements spontanés des classes ouvrières, mais non de les diriger ou de leur imposer n’importe quel système doctrinaire.

Par conséquent, le Congrès ne doit pas proclamer un système spécial de coopération, mais doit se limiter à renonciation de quelques principes généraux » (35). Et la suite du même texte est d’une logique évidente, à tel point que son acceptation unanime équivalait à une « capitulation » totale devant le « communisme autoritaire » : « Mais le mouvement coopératif […] est impuissant à transformer par lui-même la société capitaliste. […] Les changements des conditions générales de la société ne seront jamais réalisés sans l’emploi des forces organisées de la société. Donc le pouvoir gouvernemental, arraché des mains des capitalistes et des propriétaires fonciers, doit être manié par les classes ouvrières elles-mêmes » (36).

Sans que le mot y soit prononcé, on devine ici l’idée de la dictature du prolétariat dont Marx verra l’image vivante dans la Commune de 1871— comme étape du développement devant conduire à la société libérée de l’État et du capital. L’argument sociologique se dégage des thèses relatives aux syndicats : à la force sociale concentrée représentée par le capital, les travailleurs peuvent opposer leur propre pouvoir social qui est dans leur masse humaine, à condition qu’elle ait conscience de sa « grande mission historique ». Ainsi le postulat de l’ « émancipation radicale » vient se greffer sur les efforts spontanés des trade unions que Marx invite à « aider tout mouvement social et politique qui tend dans cette direction » (37).

Aucune de ces thèses, aucun de ces postulats ne seront jamais contestés, même dans les moments les plus critiques de la lutte intestine que se livreront les « antiautoritaires » et les « autoritaires » (38). Que, dans ce conflit, des antipathies personnelles, voire des phobies profondes — on a dit raciales (39) — aient faussé les jugements des antagonistes est aussi certain que le fait qu’à travers les positions de Marx et de Bakounine s’affrontent deux conceptions et deux méthodes foncièrement inconciliables de la lutte ouvrière. Le passage de l’action isolée, dispersée, sporadique, explosive, voire conspiratrice, à la lutte massive, coordonnée, consciente, organisée à la fois dans les syndicats et dans les partis ouvriers, telles étaient la conception et la méthode définies par la charte de 1864 et constamment affirmées et confirmées — explicitement ou implicitement — dans les congrès. Marx y voyait le sens même du mouvement ouvrier moderne, comme l’y voyaient, d’ailleurs, les « collectivistes », dont l’accord avec les « communistes » était, au demeurant, total sur une question aussi fondamentale que la nationalisation de la terre (40). Quant à Bakounine, il eut l’honnêteté de proclamer sans cesse la justesse des fondements théoriques tels que Marx les avait élaborés avec l’idée d’enrichir et de renforcer la conscience révolutionnaire que les travailleurs devaient prendre des mobiles et des objectifs de leur mouvement d’émancipation. Si Bakounine se refusait à tirer de l’enseignement théorique dont il se reconnaissait le disciple les conclusions politiques que Marx estimait les seules efficaces dans les conditions générales de l’époque, ce n’était pas parce qu’il pouvait opposer à Marx une conception théoriquement mieux fondée des méthodes et des perspectives révolutionnaires, mais parce qu’il était incapable de trahir sa vocation romantique qui faisait de lui un conspirateur professionnel. Que, dans ses critiques d’un certain comportement de Marx et de ses disciples, Bakounine ait anticipé sur les accusations qu’on a pu porter, dans notre temps, contre les méthodes d’action et les attitudes intellectuelles se réclamant du marxisme, n’est nullement un argument contre la validité normative de l’enseignement révolutionnaire qui est un élément constitutif de la sociologie « matérialiste » de Marx. Le triomphe du marxisme signifie le triomphe d’une idéologie politique qui se réclame, certes, de l’enseignement de Marx, mais cette idéologie ne saurait échapper à l’action démystificatrice d’une sociologie qui, la première, a élevé la critique sociale à la hauteur d’une science. En faisant passer le postulat de la conquête du pouvoir politique de l’Adresse inaugurale dans les statuts, Marx a insufflé à la charte de l’Internationale ouvrière un esprit de critique qui ne reste pas désarmé devant les idéologies politiques de notre temps, qu’elles soient « marxistes » ou non : « Les seigneurs de la terre et du capital se servant toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques et asservir le travail, la conquête du pouvoir politique devient le grand devoir du prolétariat » (41).

Finalement il apparaît que l’Internationale a été plus féconde par ses visées d’avenir telles qu’elles s’exprimaient dans la discussions et les affrontements intellectuels et idéologiques, que par ses résultats pratiques. Et si le centenaire de son avènement est marqué par une littérature si abondante et si variée, si les travaux scientifiques y figurent aux côtés de publications qui relèvent de la propagande politique, c’est que la première Internationale ouvrière exerce sur la pensée sociale de notre temps plus d’ascendant par ce qu’elle a voulu réaliser et atteindre que par les résultats qu’elle a obtenus. Le rôle historique de l’Internationale est tout autant dans son action que dans sa signification, et plus encore dans ses anticipations que dans ses réalisations.

Or, c’est précisément cette dimension intellectuelle de l’A.I.T. qui a donné lieu aux spéculations les plus hasardeuses. L’atmosphère de suspicion et de peur dans laquelle elle a évolué semble lui avoir survécu et entrave encore, malgré le recul de cent ans, la poursuite méthodique des recherches historiques et sociologiques sur les mentalités individuelles et collectives qui ont fait la richesse durable de l’Internationale.

La signification historique de l’Internationale dépasse, par conséquent, les dimensions temporelles et spatiales de son existence réelle. Par la charte qu’elle s’est donnée, elle vise la réalité du mouvement ouvrier tel qu’il se présentera à partir de 1880, quand commencera ce que l’on a appelé l’ « âge d’or » du capitalisme. L’Internationale est le carrefour intellectuel où viennent déboucher les courants du passé et d’où rayonnent les avenues de l’avenir. Le rôle de Marx a consisté à énoncer dans la charte de l’Internationale les principes du mouvement politique de l’avenir, en renouvelant pour la classe ouvrière l’esprit et le sens de l’action politique et en en définissant la finalité révolutionnaire : la transformation totale des structures économiques et politiques, matérielles et morales de la cité. L’Adresse Inaugurale et les statuts de 1864 expriment en une synthèse magistrale la tendance et le sens du mouvement du siècle à venir. L’Adresse sur la Commune amplifie la projection visionnaire des textes antérieurs. C’est donc dans leur totalité que les proclamations du Conseil général rédigées par Marx avec le seul souci de porter au nom du « mouvement réel », constituent la charte de l’Internationale. Seul le besoin de mythologie — sinon de mystification — a pu inciter à voir dans cette charte le fruit du « marxisme », autrement dit d’une doctrine toute faite, imposée du dehors par un cerveau omniscient à une masse amorphe et inerte d’hommes en quête d’une panacée sociale (42).

Grâce à Marx, les idées sociales et révolutionnaires, diffuses et éparses dans les productions littéraires et les expériences sectaires disparates qui jalonnent l’essor parallèle de l’industrie et du mouvement ouvrier européen tout au long de la première moitié du XIXe siècle et au-delà, s’harmonisent et se cristallisent en une théorie sociale et politique épurée, sinon entièrement, du moins principalement des scories utopiques héritées du passé. Le rêve et l’utopie sont pour ainsi dire sublimés en une idée-force révolutionnaire portée par un mouvement de masse ayant des objectifs politiques et économiques bien déterminés. Telle est la signification profonde de la charte de l’Internationale qui exprime l’esprit d’un mouvement social plutôt que le génie d’un chef politique.

Notes:

(25) A propos de l’Adresse à Lincoln, Marx écrit à Engels le 2 déc. 1864 : « Ce fut à moi d’écrire la chose (ce qui est beaucoup plus difficile qu’un travail substantiel), afin que la phraséologie, à quoi se réduit ce genre d’exercice littéraire, se distingue tout au moins de la vulgaire phraséologie démocratique. »

(26) Aussitôt après l’insurrection de 1863, Marx s’était mis à étudier l’histoire des partages de la Pologne. Voir son manuscrit « La Pologne et la France » (probablement la réponse à P. Fox-Andrée), dans Karl Marx, Die polnische Frage, herausgegeben und eingeleitet von Werner Conze und Dieter Hertz-Eichenrode, La Haye, Mouton et Co, 1961. C’est à la demande de Marx qu’Engels écrivit pour le Commonwealth (mars-mai 1866) les articles What have the working classes to do with Poland ?

(27) Marx à Engels, 7 juillet 1866, à Kugelmann, 9 oct. 1866.

(28) Jusqu’à la Conférence de 1871, les comptes rendus des Congrès de l’A.I.T. font très rarement mention de Marx et de son activité au Conseil général. La première allusion au Capital figure au compte rendu du Congrès de Bruxelles ; elle fut faite par Lessner dans la discussion du rapport sur les effets des machines (cf. La Première Internationale, l.c, t. I, p. 297.) A une autre séance, Moses Hess fit état, à propos du rapport soumis par les proudhoniens sur le crédit gratuit, des idées exprimées par Marx dans Misère de la Philosophie (1847), mais son intervention tomba à plat. Alors que les oeuvres de Proudhon firent largement les frais des débats à ce Congrès, ce n’est que dans une séance administrative qu’une résolution sera votée par les délégués allemands recommandant la lecture du Capital « aux hommes de toutes les nationalités » et sa traduction « dans les langues dans lesquelles il ne l’est pas encore ». Marx y est déclaré « le premier économiste qui a scientifiquement analysé le capital ». Ibid., p. 430. — Notons encore
que Marx s’abstint, à la Conférence de 1865, de donner lecture du rapport sur l’Allemagne que lui avait envoyé Liebknecht, parce que celui-ci l’y avait « mis trop en vedette ». Cf. Marx à Liebknecht, 21 nov. 1865. Voir ce rapport dans Minutes, l.c, p. 251-260.

(29) Voir le programme français (signé par Fribourg et Limousin) dans la brochure publiée par la section de Paris en octobre 1865 ; réimprimée dans La Première Internationale, l.c, p. 18-19. Quant à la résolution, inspirée par Marx et Bobczynski, dénonçant le « despotisme russe en Europe », elle rencontra d’abord la résistance de Le Lubez, Weston et De Paepe à la Conférence de 1865, et elle fut ensuite rejetée au Congrès de Genève sur l’insistance des délégués français. Cf. La Première Internationale, l.c, t. I, p. 78 sq. Riazanov a trouvé peu… « marxiste » la position antirusse de Marx condamnant « un peuple tout entier au nom de l’A.I.T. ». Cf. son article « Die auswärtige Politik der alten Internationale und ihre Stellungnahme zum Krieg, III », Die Neue Zeit, 18 juin 1915. Ne pourrait-on pas plutôt affirmer que, par sa russophobie, Marx s’éloignait en fait de sa théorie et de son éthique révolutionnaire pour tomber dans ce sectarisme marxiste qui prendra beaucoup plus tard une forme caricaturale chez la plupart de ses disciples ?

(30) Cf. La Première Internationale, l.c, t. I, p. 55.

(31) Ibid., p. 55 sq. Sur son refus d’aller à Genève, Marx écrivit à Kugelmann : « Je pense que, par mon oeuvre, je fais beaucoup plus pour la classe ouvrière que tout ce que je pourrais faire personnellement à un congrès quelconque » (23 août 1866). Cette oeuvre, Marx la considérait comme le fruit du mouvement ouvrier et donc, en quelque sorte, de l’Internationale : « L’A.I.T. n’est fille ni d’une secte, ni d’une théorie. Elle est le produit spontané du mouvement prolétaire, engendré lui-même par les tendances naturelles et irrépressibles de la société moderne » (Rapport du Conseil général au Congrès de Bruxelles, 1868). Tout au plus la théorie pouvait-elle, selon Marx, hâter ce mouvement en aidant les travailleurs dans leurs efforts autoéducatifs. « Pour la victoire ultime des principes énoncés dans le Manifeste, Marx se fiait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, tel qu’il devait résulter nécessairement de l’action et de la discussion communes ». (Engels, Préface à l’édition allemande du Manifeste communiste, 1890).

(32) Marx à Engels, 13 mars 1865. Il avait déjà blâmé les Français pour leur obstination à sous estimer les services que les non-manuels pouvaient leur rendre dans la presse. « Mais leur attitude est pardonnable, vu la trahison permanente des hommes de lettres » (25 février 1865). A Genève, c’est l’ouvrier James Carter, membre du Conseil général, qui semble avoir le mieux compris la valeur « scientifique » de l’apport de Marx : « Que les hommes qui se sont occupés de la question économique, déclare-t-il, et qui ont reconnu la justice de notre cause et la nécessité d’une réforme sociale, viennent au congrès ouvrier battre en brèche la science économique bourgeoise. » Cf. La Première Internationale, l.c, t. I, p. 56. Voir également le compte rendu de J. Card, ibid., p. 80.

(33) Communication privée du Conseil général, 1er janvier 1870. Cf. La Première Internationale, l.c, t. II, p. 135. Après l’échec du mouvement pour la deuxième réforme — qu’il attribua surtout à la « trahison » des leaders syndicalistes — Marx découvrit dans la rupture de l’union forcée entre l’Angleterre et l’Irlande le levier pour la révolution sociale en Angleterre (cf. la même circulaire), mais son pronostic se révélera une fois de plus erroné.
Si les prévisions marxiennes se sont dans l’ensemble avérées à long terme en ce qui concerne les victoires politiques du mouvement ouvrier en Angle-
terre, elles conservent, en revanche, aujourd’hui comme hier, le caractère de postulats sur le plan révolutionnaire.

(34) La Première Internationale, l.c, t. I, p. 32. Si, comme nous le dit le compte rendu de J. Card, « le Congrès vote des résolutions conformes aux propositions du Comité central de Londres et des délégations françaises » (ibid., p. 76), c’est là une nouvelle démonstration en faveur du caractère politique de la charte internationale — à moins de supposer que tous les votes ont eu lieu dans la confusion totale.

(35) Ibid., p. 33. C’est dans le même esprit que Marx rédigera en mars 1869, dans l’affaire de l’Alliance de Bakounine, une circulaire dont voici le passage le plus caractéristique et le moins… « marxiste » : « […] la communauté d’action établie par l’A.I.T., l’échange des idées facilité par la publicité faite par les organes des différentes sections nationales, enfin les discussions directes aux congrès généraux, ne manqueront pas d’engendrer graduellement un programme théorique commun. » /. c, t. II, p. 271.

(36) L.c, t. I, p. 33.

(37) Ibid., p. 34 sq.

(38) Les jurassiens ont reconnu ce fait en déclarant que jusqu’au Congrès de Bàle « les quelques dissidences qui s’étaient manifestées […] ne nous apparaissaient [….] que comme de légères nuances d’opinion, non comme une sérieuse opposition de principes. Le Conseil général, composé entièrement de communistes, nous semblait notre allié naturel […] ». Cf. Mémoire présenté par la Fédération Jurassienne de l’A.I.T..., Sonvillier, 1873, p. 1. Naïveté ou ignorance, J. Guillaume, auteur du mémoire, qualifie le caractère foncièrement politique de la charte internationale, constamment souligné par les résolutions émanant du Conseil général, de « légère nuance » !

(39) Si, dans son éloge de Marx penseur, Bakounine dépasse les disciples les plus « marxistes » que le maître ait eus de son vivant, il anticipe, en revanche, dans ses invectives contre Marx « juif et allemand » la judéophobie la plus vulgaire que le XX° siècle ait connue. Il n’en reste pas moins que dans sa manie russophobe Marx a exagéré les dangers que les activités conspiratrices de Bakounine faisaient courir à l’Internationale. Pour un florilège de la marxolâtrie et de la judéophobie bakouniennes, voir Archives Bakounine, I, Michel Bakounine et l’Italie, 1871-1872, Leiden, E. J. Brill, surtout la deuxième partie « La Première Internationale en Italie et le conflit avec Marx » (1963), p. 105-111, 115-119, 121-128, 216-220. On ne peut que regretter que le commentateur, M. Arthur Lehning, ait, dans ses annotations des textes, épousé certaines manies « anarchistes » pour déformer l’image de Marx. Comment comprendre autrement, pour ne citer qu’un exemple, que M. Lehning n’ait pas placé parmi les Appendices un document aussi important que la circulaire du Conseil général du 9 mars 1869, rédigée par Marx? (voir note 35). En se bornant à en citer dans son introduction des fragments (l.c, p. XXVI), sans révéler le nom de l’auteur, l’éditeur voudrait-il laisser le lecteur ignorer que Marx s’est prononcé, dans ce document, contre toute espèce de monolithisme théorique ?

(40) César De Paepe, chef de file des « collectivistes » apparaît à la vérité comme le pilier « marxiste » à certains congrès de l’A.I.T. Voir sa lettre à Marx (13 nov. 1869) où il avoue s’être « déproudhonisé » peu à peu… Cf. V.A. Smirnova, l.c, p. 335

(41) Article 7 a des Statuts. Cf. édit. La Pléiade, p. 471 sq.

(42) « […] le Conseil général n’est pas le Pape, chaque section est autorisée à avoir ses propres vues théoriques sur le mouvement réel, à condition que rien ne soit proclamé qui soit directement contraire aux statuts. » (Marx à Paul Lafargue, 19 avril 1870). Et la veille, Marx écrit au même à propos de la création d’une nouvelle section à Paris (par Henri Verlet) : « Il ne faut pas qu’il donne à la nouvelle section […] un « nom » sectaire, communiste ou autre. Il faut éviter les étiquettes sectaires dans l’Association internationale. Les aspirations et les tendances générales de la classe ouvrière émanent des conditions réelles dans lesquelles elle se trouve placée. « Et c’est dans le même souci de placer l’Internationale au-dessus des partis et des doctrines que la Conférence de septembre 1871 votera une résolution défendant « aux branches, sections et groupes de se désigner par des noms de secte, comme par exemple les noms de branches positivistes, mutualistes, collectivistes, communistes, etc.. » On pourrait citer, dans un autre ordre d’idées, une remarque pertinente à propos d’une déclaration d’Engels sur le rôle « fondateur » de Marx : « En présentant ainsi une personne comme « véritable fondateur », tandis qu’en réalité d’innombrables individus et des facteurs généraux ont concouru […], l’image historique globale se change subrepticement en une image totalitaire avec, à l’arrière-fond, le culte du héros et le principe du führer. » Helmut Hirsch, Aufstieg und Niedergang der Ersten Internationale, dans le recueil d’essais publiés sous le titre Denker und Kämpfer, Frankfurt, Europâische Verlagsanstalt, 1955, p. 142.


La charte de la Première Internationale [1] (Rubel, 1965)

14 mars 2014

Article de Maximilien Rubel paru dans Le Mouvement social °51.

La charte de la Première Internationale

Essai sur le  » marxisme  » dans l’Association internationale des Travailleurs

« Les programmes des partis ouvriers devraient être exempts de toute dépendance apparente à l’égard de tel auteur ou de telle œuvre » (Marx à Hyndman).

« MARXISME » : MOT ET CONCEPT.

Pour des raisons encore peu élucidées par l’historien des mouvements sociaux et de leurs idéologies, le corps de pensées connu sous le nom de « marxisme » a fini, après de multiples avatars, par occuper en plein XXe siècle une position universellement dominante. Ses origines, mal connues du sociologue des mentalités collectives, baignent dans un halo de légendes. Vu la notoriété et le prestige qu’il a conquis, on est tenté de penser avec une apparence de logique que, de son vivant, Karl Marx a réussi à faire école, donc que le « marxisme » est né en quelque sorte avec Marx. Et si l’on associe Friedrich Engels à cette gestation spirituelle, ce n’est pas sans faire le sacrifice de son nom : les pères fondateurs voient leurs efforts et leurs oeuvres s’amalgamer en un tout, le nom du « premier violon » — suivant la métaphore employée par Engels — servant à désigner la fusion ainsi obtenue.

Peu satisfait de cette explication mythique de la genèse du marxisme, le chercheur se trouvera nécessairement affronté à trois problèmes : Marx a-t-il fait école au cours de sa carrière d’homme de science et d’homme de parti ? Cette école, à supposer qu’elle ait existé, s’est-elle reconnue « marxiste » ? Qu’en pensait Marx lui-même ? Question subsidiaire : Qu’en pensait Engels ?

Répondre à ces questions, c’est retracer la carrière scientifique et politique de Marx sous l’angle du rayonnement que son œuvre et son action ont pu avoir de son vivant. En limitant notre recherche à une phase importante — peut-être la plus importante — de cette carrière, nous voudrions apporter une contribution à l’étude sociologique de la genèse du phénomène appelé « marxisme » : nous allons nous attarder au rôle de Marx comme auteur des documents constitutifs de la Première Internationale ouvrière. Précisons toutefois que notre essai ne vise qu’à une initiation méthodologique à l’exploration des problèmes, à un schéma de lignes de recherches plutôt qu’à une analyse systématique, qui ne pourrait être qu’un travail de longue haleine : il nous importe d’esquisser un procédé d’enquête permettant d’échapper à la tentation des constructions apocryphes qui ont la vertu rétroactive de souder la célébrité posthume d’un penseur à sa vocation charismatique supposée préexistante. Dans le cas qui nous intéresse, cette mise en perspective à rebours a abouti à l’obscurcissement total du rôle que Marx a effectivement tenu dans l’Internationale (1).

Ce rôle, il conviendrait de l’envisager selon les différentes sphères où l’activité de Marx s’est exercée au sein de l’Internationale : au Conseil général, dans les congrès et les conférences, dans les contacts personnels, directs ou épistolaires. On verra alors que Marx, fermement décidé à rester « dans les coulisses », a dû s’imposer un anonymat d’autant plus difficile à conserver qu’il était pratiquement l’auteur de toutes les proclamations (rapports, résolutions, adresses, manifestes) décidées le plus souvent sur son initiative par le Conseil général ; et lorsque l’effet de sensation produit par l’Adresse sur la Commune l’obligera à sortir de cet anonymat, il deviendra, malgré lui, le personnage central autour duquel vont se cristalliser les deux principales tendances idéologiques de l’Internationale : le communisme et l’anarchisme. Et l’on voit alors se reproduire le phénomène qui s’était produit vingt ans auparavant, quand la fraction qu’il représentait fut parfois désignée par ses opposants comme le « parti Marx » (2).

On en vient ainsi tout naturellement à s’interroger sur l’origine des étiquettes « marxiste » et « marxisme » : quand et par qui furent-elles employées pour la première fois et dans quel sens ? On comprend aisément qu’il s’agit là d’un problème sociologique au sens précis du terme : l’emploi de ces étiquettes correspondait à un besoin de désigner ou de dénoncer soit un groupe d’individus soumis à l’ascendant d’un « chef », soit une mentalité collective se réclamant de l’enseignement de ce « chef ». Or, s’il est difficile, dans l’état actuel des recherches, de préciser avec la dernière rigueur quand, où et par qui les termes « marxiste » et « marxisme » furent employés initialement, il est légitime de situer leur apparition au début des années 70, lorsque le conflit provoqué par la dissidence jurassienne entra dans sa phase aiguë. Comme en 1846 et en 1851, ce sont des adversaires de Marx qui éprouvent le besoin d’étiqueter ce qui leur apparaît comme une « coterie » formée autour de Marx, et l’on voit alors surgir, sous la plume d’un anonyme adepte de Bakounine, le terme « marxistes » (3). A partir de ce moment, le camp des « antiautoritaires » fait volontiers usage du terme, comme d’ailleurs du mot « marxisme » : lorsqu’en 1882, Paul Brousse publie sa brochure intitulée le Marxisme dans l’Internationale (4) — qui semble être le premier texte qui accueille ce mot dans son titre même — le terme semble déjà avoir reçu sa consécration quasiment officielle : Marx a dû s’en accommoder, car, bien que forgés par ses adversaires, les mots « marxiste » et « marxisme » avaient déjà été adoptés par certains de ses partisans et disciples. Il y a lieu de penser que cet usage n’a pas été goûté par Marx (5).

Il est significatif qu’à l’exemple de Bakounine Brousse s’en prenne à Marx, « chef de parti » et « autoritaire » (et à ses « agents » et « tacticiens » tels que Paul Lafargue), sans refuser son admiration au penseur. Ainsi trouve-t-on chez lui une définition du marxisme qui met prophétiquement en lumière toute l’ambiguïté de cette notion : « Le marxisme ne consiste… pas à être partisan des idées de Marx. A ce titre, beaucoup de ses adversaires actuels, et particulièrement celui qui écrit ces lignes,
seraient marxistes » (6).

Brousse a mis ainsi le doigt sur un fait qui, pour n’avoir pas été formulé, n’en a pas moins été reconnu pratiquement par tous les internationaux à quelque école qu’ils aient appartenu : en adhérant, lors du Congrès de Genève, à la charte de l’Internationale, telle qu’elle avait été adoptée en 1864 par le Conseil central, ils étaient devenus « marxistes » sans le savoir.

UNE CHARTE « MARXISTE » ?

Si les circonstances extérieures qui ont conduit à la rédaction par Marx du triptyque appelé Adresse Inaugurale, Préambule et Statuts de l’A.I.T. — que nous désignons désormais par la « charte de l’Internationale » — sont suffisamment connues, la nature et l’inspiration profonde de ce travail de rédaction n’ont pas encore fait l’objet d’une exploration sérieuse (7). Cela est d’autant plus étonnant que c’est autour des thèses et des postulats énoncés par cette charte que s’est joué, tout au moins au niveau des conflits de tendances, le sort de l’Internationale. On saisit la difficulté, mais aussi l’utilité d’une enquête qui tendrait à établir dans quelle mesure les principes définis par l’acte fondateur de l’Internationale étaient connus et compris des individus et groupements qui militaient dans son sein, tout en se réclamant de doctrines sociales ou de traditions révolutionnaires divergentes, voire contradictoires (8).

La France a sans doute fourni à l’Internationale initialement un contingent nombreux de proudhoniens, tandis que l’Angleterre était surtout représentée par des dirigeants syndicalistes ayant des velléités chartistes ou owenistes, et l’Italie par les adeptes de Mazzini. Secrétaire-correspondant pour l’Allemagne, Marx semblait apporter à l’Internationale une pensée sociale et politique de taille : le communisme. Mais outre que les adeptes du communisme « historique » pouvaient se compter sur les doigts, le passé de Marx théoricien du communisme et auteur du principal manifeste du mouvement n’était connu que de quelques initiés (9).

Il n’est donc nullement prouvé que Marx ait eu, dès le départ l’intention de prendre sur lui l’élaboration des documents de base de l’Internationale. Le contraire nous semble plus facile à démontrer. Nommé au comité chargé de rédiger les statuts (rules and regulations) de la nouvelle association et au sous-comité des neuf désignés à la première réunion du Conseil (5 octobre), il ne peut étant malade, assister aux premières séances de ces comités. En
son absence, le sous-comité (8 octobre) discute la « déclaration de principes » rédigée par Weston et les statuts de l’Association des Travailleurs italiens lus par le mazzinien Wolff. Ces statuts reçoivent l’approbation du sous-comité qui les recommande à l’attention du Conseil. Marx est encore absent de la séance du Conseil pendant laquelle Weston lit un texte remanié de sa déclaration des principes et Wolff la version anglaise des statuts italiens. Bien que ces textes soient favorablement accueillis, il est décidé de les retourner au sous-comité (10). Or, le lendemain, Marx est alerté par Eccarius qui l’informe que son absence paraît mystérieuse à « tout le monde ». Eccarius estime la présence de Marx « absolument nécessaire » au prochain sous-comité, et il s’explique : qu’il avait un texte élaboré qui contenait dans un sac d’ivraie une poignée de grains, mais même ceux-ci n’ont rien de décisif. Au sous-comité, il fut chargé de condenser son texte, mais sa production raccourcie n’est pas meilleure que l’original : c’est un éditorial sentimental et déclamatoire sur le programme, mais ce n’est pas le programme lui-même. Cremer a déclaré publiquement que le projet devait être raccourci des trois quarts. En outre, le major Wolff a traduit et proposé un projet de statuts qui était destiné à l’organisation des travailleurs italiens, projet qui a été accueilli, dans l’ensemble, avec sympathie. Ces deux documents ont été renvoyés au sous-comité pour en tirer, en les modelant, ce qu’ils contiennent de substantiel et pour rédiger un seul document qui contiendrait à la fois la déclaration des principes et les statuts. Après la séance, Cremer a fait confidentiellement la remarque que Weston ne devrait plus toucher à cette affaire et que la rédaction du projet devait être confiée à une commission de trois personnes au maximum qui pourraient à leur gré faire ou ne pas faire usage du tout des matériaux existants. Odger et d’autres furent du même avis. « The right man in the right place » serait indubitablement le Dr Marx. Weston est un vieil owenite qui limite, il est vrai, la doctrine sentimentale de la vieille école aux seuls travailleurs et hait instinctivement l’oppression, mais qui, semble-t- il, ne connaît d’autre base du mouvement ouvrier que la phrase éculée vérité et justice » (11).

Une phrase impérative au début de la lettre d’Eccarius va sans doute se graver dans l’esprit de Marx : « Il faut absolument que tu imprimes le sceau de ta concision profonde à ce premier-né de l’organisation européenne des travailleurs. » Le lendemain, W.R. Cremer, secrétaire général du Conseil, informe Marx que les membres du comité seraient heureux de pouvoir compter sur sa présence à la prochaine réunion. Prévenu trop tard, Marx ne peut toutefois assister à cette réunion (15 octobre), au cours de laquelle Le Lubez présente des textes remaniés de la déclaration des principes de Weston et des statuts proposés par Wolff. Ils seront soumis à la prochaine réunion du Conseil central, le 18 octobre, et c’est alors que se produit un fait curieux : Marx appuie la proposition de Cremer tendant à faire adopter le programme lu par Le Lubez (12) ! Une discussion s’ensuit au sujet de tel passage du texte de Le Lubez, puis « la substance du programme » est adoptée à l’unanimité, le sous-comité recevant mission de donner une forme définitive au préambule et aux statuts. Rien dans l’attitude de Marx, telle qu’elle est consignée dans le procès-verbal de cette réunion, ne laisse apparaître la moindre intention de procéder à une refonte totale des projets dont le Conseil central vient d’approuver la « substance » et qu’elle ne renvoie au sous-comité que pour une simple mise en forme.

Pourtant, le récit de cette réunion fait quelques semaines plus tard par Marx, dans sa lettre à Engels, n’est pas tout à fait conforme à ce que nous en dit le procès-verbal : celui-ci nous apprend que Marx s’est associé à Cremer pour proposer l’adoption du programme refondu par Le Lubez, alors que la lettre le montre « effrayé » d’entendre le « brave Le Lubez » lire un « préambule affreusement phraséologique, mal écrit et tout à fait enfantin, prétendant être une déclaration de principes », un texte d’inspiration mazzinienne, « enveloppé dans les lambeaux les plus fumeux du socialisme français ». En outre, la lettre de Marx contient un détail absent du procès-verbal, mais extrêmement révélateur pour la conception que Marx avait du rôle du Conseil général de l’Internationale. Parlant des statuts mazziniens, Marx critique sévèrement la résolution proposée par Wolff tendant à faire du Conseil général un « gouvernement central (avec, bien entendu, Mazzini à l’arrière-plan) des classes ouvrières européennes » (13). Cette remarque, on le voit, est comme une réponse anticipée au principal chef d’accusation de la campagne que les internationaux « antiautoritaires » lanceront plus tard contre l’ « autoritarisme » de Marx. « Je marquais une faible opposition, écrit encore Marx, et après de longs conciliabules, Eccarius proposa que le sous-comité soumette de nouveau la chose à sa « rédaction ». Par contre, on vota les « sentiments » contenus dans la déclaration de Le Lubez » (14).

On peut penser que ce récit, écrit plus de deux semaines après la séance du 18 octobre, exprime l’idée définitive que Marx se faisait des divers textes proposés à l’examen du Conseil. Il n’en est pas moins vraisemblable qu’en votant pour l’adoption du projet de Le Lubez, il ne pensait pas lui faire subir l’opération chirurgicale qu’il lui fera subir, seulement après un nouvel examen approfondi : c’est précisément cela que Cremer et Eccarius — et sans doute d’autres — attendaient de lui, si bien qu’on ne saurait parler à ce propos d’une « manœuvre » de sa part (15).

Bien au contraire, si, comme il s’en plaignait, Marx a dû conserver, à contre-coeur, dans sa propre rédaction de la charte de l’A.I.T., une certaine phraséologie rencontrée dans les projets, il a néanmoins tenu avant tout à ne rien exprimer dans la charte qu’il allait rédiger qui pût donner lieu à des controverses doctrinales et partant provoquer l’éclosion de fractions et de tendances opposées au sein de l’Internationale. « Rendre acceptables » des éléments de sa propre théorie sociale aux divers représentants du mouvement ouvrier était donc une tâche d’autant plus facile que cette théorie ne prétendait à rien d’autre qu’à exprimer le « mouvement réel » à un stade déterminé de son développement.

L’idée de reprendre le travail à zéro est probablement venue à Marx après qu’il ait eu connaissance du dossier qui lui avait été confié par le sous-comité (16). Il n’était pas question pour lui de faire de la charte un instrument d’endoctrinement, de faire du prosélytisme. Bref, Marx n’a pas eu l’intention de lancer aux Internationaux par un tour de passe-passe invisible un nouveau manifeste communiste. Il en a cependant tiré pour la charte de 1864 une idée capitale, peut-être même la quintessence : la revendication de la conquête du pouvoir politique ! (17).

Nous tenons là un élément essentiel pour toute recherche qui veut cerner le phénomène « marxiste » dans les débuts mêmes de l’Internationale. Car si tout le « marxisme » tenait dans la formule ou le mot d’ordre de la conquête du pouvoir politique, toute une pléiade de socialistes et de communistes antérieurs à Marx mériterait le titre glorieux de fondateurs du … « marxisme », même si on élargissait la formule pour y faire tenir le postulat de la « dictature du prolétariat » : celui-ci perdra pour Marx tout caractère d’ambiguïté quand la Commune de Paris en deviendra à ses yeux l’illustration historique (18).

D’ailleurs, pour bien marquer que la conquête du pouvoir n’est pas un mot d’ordre sectaire inventé à des fins inavouables, Marx insiste sur le caractère populaire de cette revendication, en rappelant les efforts tentés par les travailleurs anglais, allemands, italiens et français pour « réorganiser le parti des ouvriers ». C’était à ses yeux, une revendication qui se dégageait des intentions et des démarches des représentants du mouvement ouvrier en France, en Angleterre et en Allemagne. Il fallait un effort de synthèse d’une grande lucidité pour anticiper dans la charte internationale de 1864 le caractère et l’objectif des futurs mouvements ouvriers nationaux. Le bilan de la lutte ouvrière en Angleterre, Marx l’interprète comme une double victoire de l’économie politique du travail sur l’économie politique du capital : victoire politique sous la forme du bill des dix heures, victoire économique obtenue grâce au système des coopératives qui préfigure le mode de production de l’avenir, l’économie sans patronat et sans salariat. Rien d’original, ni de « marxiste » dans la partie finale de l’Adresse inaugurale : la cause de l’indépendance de la Pologne avait été la raison des rencontres franco-anglaises en 1862 et 1863 et un des thèmes majeurs du meeting de St. Martin’s Hall. Au meeting du 22 juillet 1863, George Odger, aussi explicite que le sera Marx dans l’Adresse, avait déclaré que la paix ne pouvait être préservée aussi longtemps que la Russie serait maîtresse de la Pologne (19). Le même Odger, dans l’Adresse aux travailleurs français rédigée trois mois après ce meeting, avait parlé, comme le fera Marx, de la nécessité de « prévenir les intrigues de la diplomatie secrète » (20). Bref, bien que Marx se soit désintéressé en 1862 et 1863 des rencontres à Londres des militants anglais et français et qu’il n’ait peut-être pas eu connaissance des discours prononcés à ces occasions et encore moins du Manifeste des Soixante de 1862, première charte politique du mouvement ouvrier français (21), il avait pendant plus de dix ans observé d’assez près la situation économique et politique de l’Europe, comme en témoignent les centaines d’articles que lui et Engels écrivaient pour la New York Tribune, pour être en mesure de se prononcer en connaissance de cause sur les perspectives de ce mouvement (22).

Si donc l’Adresse dite inaugurale n’a rien de « marxiste », le préambule et les statuts ont été rédigés de manière à être en harmonie avec les aspirations ouvrières telles qu’elles s’étaient manifestées ouvertement en Angleterre, « métropole du capital », et moins ouvertement en France où le régime de Napoléon III était visiblement entré dans sa phase déclinante. Le postulat de l’autoémancipation est aussi vieux que le socialisme prolétarien, particulièrement dans sa variante utopique chez Weitling aussi bien que chez Owen ou, avec une nette finalité politique, chez Flora Tristan.

Que Marx eût préféré écarter le vocabulaire particulièrement cher aux disciples de Proudhon et d’Owen (« droits » et « devoirs », ou « Vérité, Justice et Morale ») correspondait à son dédain pour toute phraséologie et donc à son estime pour des valeurs qui, placées hors de tout contexte comme de simples ornements affectifs, ne signifient rien par elles-mêmes : ce langage pouvait être revendiqué par n’importe qui, adepte ou adversaire de la cause ouvrière. Si Marx accepta de quitter sa retraite et d’apparaître sur la scène publique, ce n’était pas pour proposer une nouvelle doctrine sociale, ou un nouvel évangile politique — ce fut avec le dessein d’apporter aux « puissances réelles », qu’il voyait surgir en France et en Angleterre des « éléments de culture » (23). Dès 1843, il a cru entrevoir le caractère original du mouvement ouvrier où devaient se rencontrer et s’entendre « l’humanité souffrante qui pense » et « l’humanité pensante qui est opprimée » (24).

[à suivre…]

Notes:

(1) Cf. M. Rubel, « Karl Marx et la Première Internationale. Une chronologie ». Première partie (1864-1869). Cahiers de l’I.S.E.A., série S, n° 8, août 1964, p. 9-82. On trouvera dans le même cahier : « Bibliographie de la Première internationale », p. 249-275.

(2) Le terme est employé dans les querelles Marx-Weitling à propos de Hermann Kriege, lors d’une campagne du Comité de correspondance communiste de Bruxelles contre le Volkstribun de New-York (1846). Cf., par exemple, Hess à Marx, 29 mai 1846, Der Kampf, Vienne, sept. 1929, p. 432. Il appa-raît fréquemment dans les actes de police lors du procès des communistes de Cologne, à côté du terme « société Marx ». Cf. K. Marx, Révélations sur le procès des communistes de Cologne (1853). Paris, A. Costes, 1939, p. 140 et passim. Le traducteur omet de guillemeter ces expressions citées par Marx, cf. Enthûllungen…, édit. Dietz, Berlin, 1952, p. 61 et passim.

(3) Cf. La Première Internationale. Recueil de documents publié sous la direction de J. Freymond. Genève, Droz, 1962, t. II, p. 311, et passim, où il est question également de la « dynastie des Marxides » et de la « loi marxiste » Paul Lafargue y est le principal visé. Parlant du Capital « oeuvre consciencieuse et pleine de science, quoique écrite sous l’empire d’un système préconçu », l’auteur de cette diatribe fait la remarque : « Combien y en a-t-il […] au Conseil général, qui sont marxistes sans avoir jamais ouvert le livre de Marx ! » (p. 315).

(4) Paris, Bureau du journal Le Prolétaire, 32 p.

(5) Le mot de Marx : « Je ne suis pas marxiste » a été rapporté par Engels qui n’y voyait pas une boutade, pour l’avoir rappelé maintes fois. Cf. Engels à Bernstein (3-11-82), à C. Schmidt (15-8-90), à P. Lafargue (27-8-90), à H. Lopatine (Marx-Engels, Werke, Dietz, t. 21, p. 489). Dans une lettre à Laura Lafargue (11-6-89) on peut lire : « Ils (les anarchistes) se mordront les doigts de nous avoir donné ce nom », (Cf. F. Engels, Paul et Laura Lafargue, Correspondance, Paris, Editions Sociales, t. II, 1956, p. 288). Engels s’est donc résigné à accepter le défi et, du terme honni, il s’efforcera de faire un titre de gloire… ab absurdo. C’est une des raisons, et pas la moindre, pour affirmer que le père du marxisme, c’est Engels.

(6) L.c, p. 7. Brousse ajoute : « Le marxisme consiste surtout dans le système qui tend non à répandre la doctrine marxiste, mais à l’imposer dans tous ses détails. » Vu l’époque, Brousse a sans doute exagéré ; mais sa critique a valeur de prémonition.

(7) Citons cependant deux travaux importants qui défrichent le terrain pour une telle enquête : D. Rjazanov, Zur Geschichte der Ersten Internationale. I. Die Entstehung der Internationalen Arbeiterassoziation. « Marx Engels-Archiv », I, 1926, p. 119-202. V.A. Smirnova, Iz istorii sozdaniia programmnuh dokumentov pervovo internacionala. « Iz istorii marksizma i mezdunarodnovo rabochevo dvizenija », Moscou, 1963, p. 280-342.

(8) Un exemple typique : en septembre 1866 (Congrès de Genève), James Guillaume ignorait « jusqu’à l’existence de Karl Marx ». Il n’en entendra parler qu’au Congrès de Lausanne (1867). L’Internationale, Paris, 1905, t. I, p. 5. En 1870, Guillaume ne connaissait pas encore « le célèbre manifeste écrit par Karl Marx en 1864 » (l’Adresse inaugurale), ibid., p. 277. — A propos de la phrase sur la conquête du pouvoir politique figurant dans l’Adresse inaugurale, Miklos Molnar (Le déclin de la Première Internationale. La Conférence de Londres de 1871. Genève, Droz, 1963, p. 190) écrit : « Il semble que cette déclaration passa inaperçue à l’époque, tout au moins ses lecteurs ne lui prêtèrent pas beaucoup d’attention. » Sur la résistance que les proudhoniens auraient opposé à la diffusion en France de la charte de l’A.I.T., voir E. Jéloubovskaïa, La chute du Second Empire et la naissance de la Troisième République en France, Moscou, 1959, p. 174 sq. Toutefois, telles déclarations des accusés aux procès de l’A.I.T. démontrent que le « marxisme » était alors un phénomène immanent au mouvement ouvrier et que les membres français, proudhoniens ou non, n’avaient aucun intérêt à refuser la charte de l’A.I.T.

(9) Depuis la dissolution de la Ligue des communistes (nov. 1852), le parti communiste allemand n’existait plus, dans la vision de Marx, qu’au « sens éminemment historique », donc nullement comme organisation formelle et structurée. Cf. M. Rubel, « Remarques sur le concept de parti prolétarien chez Marx », Revue française de Sociologie, 1961, II, 3, p. 173. Pourtant, le Conseil central de l’Internationale comprendra dès les premiers mois de son existence, outre Marx et Eccarius (grâce à des cooptations proposées par eux), plusieurs autres anciens membres de la Ligue des communistes : Lessner, Pfânder, Lochner, auxquels s’adjoindront bientôt quelques membres du Deutscher Arbeiterbildungsverein londonien avec lequel Marx avait repris le contact interrompu depuis plus de dix années et dont il fut délégué au Conseil central comme correspondant-secrétaire pour l’Allemagne. Pour mieux démontrer sa mission représentative, Marx avait pensé, un moment, à se faire offrir officiellement la succession de Lassalle à la tête de l’Association Générale des Travailleurs Allemands. Cf. M. Rubel, Afarx et la Première Internationale, l.c, p. 13. Un seul militant futur membre de l’A.I.T., extérieur au groupe londonien des adeptes de Marx, connaissait la carrière de l’auteur du Manifeste communiste : Bakounine.

(10) Cf. The General Council of the First International 1861-1866. The London Conférence 1865. Minutes. Moscou, s.d., p. 35 sq.

(11) Cette lettre, écrite en allemand, dans : Karl Marx und die Gründung der I. Internationale. Dokumente und Materialien. Berlin, Dietz, 1964, p. 30-32.

(12) Cf. Minutes, l.c, p. 42. V.A. Smirnova fait état de cette séance mais omet de mentionner l’attitude de Marx, Elle se borne à citer le récit que Marx en fit à Engels, le 4 novembre 1864. Cf. Iz istorii…, l.c. p. 293.

(13) Pour une raison inexplicable, cette résolution proposée par Wolff ne figure pas au procès-verbal de la séance du 8 octobre 1864. Elle avait été notée par W.R. Cremer sur une page vide de la traduction anglaise des statuts italiens. Cf. Gründung, l.c, p. 123 et suiv.

(14) Marx à Engels, 4 novembre 1864.

(15) J. Freymond, l.c, p. XXI.

(16) Séance du sous-comité, 20 oct. 1864, au domicile de Marx. Celui-ci disposait, par conséquent, d’un projet de statuts destiné à l’Association des Travailleurs Italiens, proposé par Wolff et remanié par Le Lubez, et d’un projet de déclaration de principes dû à J. Weston et également remanié par Le Lubez. Ces documents n’ont pas été conservés. Cf. Founding of the First International. New York, International Publishers, 1937, p. 75-78 (extraits des statuts italiens en traduction anglaise). A travers le texte de Le Lubez, Marx en a retenu, outre les « sentiments », l’idée d’une enquête générale sur les conditions et les revendications des travailleurs. Le Conseil central, en adoptant unanimement les textes rédigés par Marx, félicitera Weston et Le Lubez au même titre que Marx d’avoir « produit une adresse si admirable » (séance du 1er nov. 1864, Minutes, l.c, p. 44). La question de l’apport mazzinien prétendument conservé par Marx fera l’objet de controverses au Conseil central et Marx fera une mise au point intéressante (« Wolff voulait
la centralisation et entendait par sociétés ouvrières uniquement des sociétés du secours » ; séance du 13-3-66, Minutes, l.c, p. 171).

(17) Cette revendication fera l’objet de la résolution IX votée à la Conférence de Londres, septembre 1871, et elle deviendra l’article 7 a des statuts au Congrès de La Haye, septembre 1872. Voir l’intervention de Marx à la Conférence de Londres, soulignant l’importance de la représentation des ouvriers dans les parlements. Cf. La Première Internationale, l.c, t. II, p. 194-196. Au Congrès de La Haye, Guillaume rappellera que la résolution sur l’action politique contient des « phrases fondées sur le Manifeste communiste » (ibid., p. 360). Sur l’attitude du groupe blanquiste (Vaillant, etc.) pendant et après le Congrès, voir J. Verdès, « Les délégués français aux Congrès et Conférence de l’A.I.T. », Cahiers de VI.S.E.A., série S, n° 8, août 1964, p. 149 sq. et 162 sq. (brochure de, Vaillant : Internationale et Révolution, 1872).

(18) Cf. Hal Draper, « Marx and the dictatorship of the proletariat », Cahiers de l’I.S.E.A., série S, n° 6, sept, 1962, p. 5-73.

(19) Cf. Riazanov, Entstehung…, l.c, p. 167. L’auteur souligne le caractère belliqueux du discours d’Odger .

(20) Bee-Hive, 5 décembre 1863. Cité par Riazanov, l.c, p. 173.

(21) Citant et commentant le Manifeste des Soixante, Riazanov conclut : « On voit qu’il n’est guère possible de ne voir dans ce manifeste qu’un résumé et une répétition des idées fondamentales de Proudhon », J.c, p. 180.

(22) Sur les articles consacrés par Marx au Second Empire, voir M. Rubel, Marx devant le bonapartisme, Paris-La Haye, Mouton et Co, 1960.

(23) « Les communistes […] ne posent pas de principes particuliers d’après lesquels ils prétendent modeler le mouvement prolétarien. […] Dans les diverses luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts communs du prolétariat tout entier, sans considération de nationalité. […] Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne font qu’exprimer, en termes généraux, les conditions réelles d’une lutte de classes qui existe, d’un mouvement historique qui se déroule sous nos yeux. » Le Manifeste communiste, édit. La Pléiade, p. 174. Cette déontologie du communisme a-t-elle été scrupuleusement respectée par son auteur ? Les ambiguïtés, voire les contradictions des écoles qui se réclament de Marx semblent prouver le contraire.

(24) Marx à Ruge, mai 1843. Annales franco-allemandes, 1844.

ms1965

Deux affiches de l’A.I.T. à Paris (1871)

21 avril 2012

D’après Les Murailles politiques françaises : depuis le 4 septembre 1870, fac-similés d’affiches édités par Armand Le Chevallier (1874).

Élections législatives de février 1871

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Au peuple allemand

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Les Prétendues Scissions dans l’Internationale (1872) [1]

9 septembre 2011

Circulaire privée du Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs, principalement rédigée par K. Marx, reproduite dans Le Mouvement socialiste tome XXXIV N°253-254 (juillet-août 1913).bataille socialiste

Jusqu’à ce jour le Conseil Général s’est imposé une réserve absolue quant aux luttes intérieures de l’Internationale et n’a jamais répondu publiquement aux attaques publiques, lancées pendant plus de deux ans contre lui par des membres de l’Association.

Mais si la persistance de quelques intrigants, à entretenir à dessein une confusion entre l’Internationale et une Société qui, dès son origine, lui a été hostile, pouvait permettre de garder plus longtemps le silence, l’appui que la réaction européenne trouve dans les scandales provoqués par cette Société, à un moment où l’Internationale traverse la crise la plus sérieuse, depuis sa fondation, obligerait le Conseil Général à faire l’histoire de toutes ces intrigues.

I

Après la chute de la Commune de Paris, le premier acte du Conseil Général fut de publier son Manifeste sur « la Guerre civile en France », dans lequel il se rendit solidaire de tous les actes de la Commune, qui, justement à ce moment servaient à la bourgeoisie, à la presse et aux gouvernements de l’Europe centrale à accabler sous les calomnies les plus infâmes les vaincus de Paris. Une partie de la classe ouvrière même n’avait pas encore compris que son drapeau venait de succomber. Le Conseil en acquit une preuve, entre autres, par les démissions de deux de ses membres, les citoyens Odger et Lucraft, répudiant toute solidarité avec ce Manifeste. On peut dire que de sa publication dans tous les pays civilisés, date l’unité de vues de la classe ouvrière sur les événements de Paris.

D’un autre côté, l’Internationale trouva un autre moyen de propagande des plus puissants dans la presse bourgeoise et surtout la grande presse anglaise, forcée par ce Manifeste de s’engager dans une polémique soutenue par les répliques du Conseil Général.

L’arrivée à Londres de nombreux réfugiés de la Commune obligea le Conseil général à se constituer en Comité de secours et à exercer, pendant plus de 8 mois, cette fonction tout à fait en dehors de ses attributions régulières. Il va sans dire que les vaincus et les exilés de la Commune n’avaient rien à espérer de la bourgeoisie. Quant à la classe ouvrière, les demandes de secours venaient dans un moment difficile. La Suisse et la Belgique avaient déjà reçu leur contingent de réfugiés qu’elles avaient à soutenir ou dont elles avaient à faciliter le passage vers Londres. Les sommes recueillies en Allemagne, en Autriche et en Espagne étaient envoyées en Suisse. En Angleterre, la grande lutte pour la journée de 9 heures de travail, dont la bataille décisive fut menée à Newcastle, avait absorbé et les contributions individuelles des ouvriers et les fonds organisés des Trade unions, fonds qui, du reste, d’après les statuts même, ne peuvent être affectés qu’aux luttes de métier. Cependant, par des démarches et correspondances incessantes, le Conseil put réunir par petites sommes, l’argent qu’il distribuait chaque semaine. Les ouvriers américains ont répondu plus largement à son appel. Encore si le Conseil avait pu réaliser les millions que l’imagination terrifiée de la bourgeoisie dépose si généreusement dans le coffre-fort international !

Après mai 1871, un certain nombre de réfugiés de la Commune furent appelés à remplacer au Conseil l’élément français qui, par suite de la guerre, ne s’y trouvait plus représenté. Parmi les membres ainsi adjoints, il y avait d’anciens Internationaux et une majorité composée d’hommes connus par leur énergie révolutionnaire et dont l’élection fut un hommage rendu à la Commune de Paris.

C’est au milieu de ces préoccupations que le Conseil dut faire les travaux préparatoires pour la Conférence des délégués qu’il venait de convoquer.

Les mesures violentes prises contre l’Internationale par le gouvernement bonapartiste, avaient empêché la réunion du Congrès de Paris, prescrite par le Congrès de Bâle. Usant du droit conféré par l’article 4 des Statuts, le Conseil général, dans sa circulaire du 12 juillet 1871, convoqua le congrès à Mayence. Dans les lettres adressées en même temps aux différentes fédérations, il leur proposa de transférer le siège du Conseil général d’Angleterre en un autre pays et demanda de munir les délégués de mandats impératifs à ce sujet. Les Fédérations se prononcèrent à l’unanimité pour son maintien à Londres. La guerre franco-allemande, éclatant peu de jours après, rendit tout Congrès impossible. C’est alors que les Fédérations consultées nous donnèrent le pouvoir de fixer la date du prochain Congrès d’après les événements.

Aussitôt que la situation politique parut le permettre, le Conseil Général convoqua une Conférence privée, convocation appuyée sur les précédents de la Conférence de 1865 et des séances administratives privées de chaque Congrès. — Un Congrès public était impossible et n’eut fait que dénoncer les délégués continentaux, à un moment où la réaction européenne célébrait ses orgies; où Jules Favre demandait l’extradition des réfugiés comme criminels de droit commun, à tous les gouvernements, même à celui de l’Angleterre; où Dufaure proposait à l’Assemblée rurale une loi mettant l’Internationale hors la loi et dont Malou plus tard servait aux Belges une contrefaçon hypocrite; où, en Suisse, un réfugié de la Commune était arrêté préventivement, en attendant la décision du gouvernement fédéral sur la demande d’extradition; où la chasse aux Internationaux était la base ostensible d’une alliance entre Beust et Bismarck, dont Victor Emmanuel s’empressa d’adopter la clause dirigée contre l’Internationale; ou le gouvernement espagnol, se mettant entièrement çà la disposition des bourreaux de Versailles, forçait le bureau fédéral de Madrid à chercher un refuge en Portugal; au moment enfin où l’Internationale avait pour premier devoir de resserrer son organisation et de relever le gant jeté par les gouvernements.

Toutes les sections en rapports réguliers avec le Conseil Général furent en temps opportun convoquées à la Conférence qui, bien que n’étant pas un Congrès public, rencontra de sérieuses difficultés. Il va sans dire que la France, dans l’état où elle se trouvait, ne pouvait élire de délégués. En Italie, la seule section, organisée alors, était celle de Naples: au moment de nommer un délégué elle fut dissoute par la force armée. En Autriche et en Hongrie, les membres les plus actifs étaient emprisonnés. En Allemagne, quelques uns des membres les plus connus étaient poursuivis pour crime de haute trahison, d’autres étaient en prison, et les moyens pécuniaires du parti étaient absorbés par la nécessité de venir en aide à leurs familles. Les Américains, tout en adressant à la Conférence un Mémoire détaillé sur la situation de l’Internationale dans leur pays, employèrent les frais de délégation au soutien des réfugiés. Du reste, toutes les fédérations reconnurent la nécessité de substituer la Conférence privée au Congrès public.

La Conférence, après avoir siégé à Londres du 17 au 23 septembre 1871, laissa au Conseil général le soin de publier ses résolutions, de codifier les règlements administratifs et de les publier avec les Statuts généraux, revus et corrigés, en trois langues, d’exécuter la résolution substituant les timbres adhésifs aux cartes de membres, de réorganiser l’Internationale en Angleterre, et enfin de subvenir aux dépenses nécessitées par ces divers travaux.

Dès la publication des travaux de la Conférence, la presse réactionnaire, de Paris à Moscou, de Londres à New-York, dénonça la résolution sur la politique de la classe ouvrière comme renfermant des desseins si dangereux — le Times l’accusa « d’une audace froidement calculée » — qu’il était urgent de mettre l’Internationale hors la loi. D’autre part, la résolution faisant justice des sections sectaires interlopes, fut le prétexte pour la police internationale aux aguets de revendiquer bruyamment la liberté autonome des ouvriers, ses protégés, contre le despotisme avilissant du Conseil général et de la Conférence. La classe ouvrière se sentait si « lourdement opprimée » que le Conseil général reçut de l’Europe, de l’Amérique, de l’Australie et même des Indes orientales des adhésions et des avis de la formation de nouvelles sections.

II

Les dénonciations de la presse bourgeoise ainsi que les lamentations de la police internationale trouvaient un écho sympathique même dans notre Association. Des intrigues, dirigées en apparence contre le Conseil général et en réalité contre l’Association, furent tramées dans son sein. Au fond de ces intrigues se trouve l’inévitable Alliance internationale de la Démocratie socialiste enfantée par le Russe Michel Bakounine. A son retour de la Sibérie, il prêcha dans le Kolokol de Herzen, comme fruit de sa longue expérience, le panslavisme et la guerre des races. Plus tard, durant son séjour en Suisse, il fut nommé au Comité directeur de la « Ligue de la paix et de la liberté », fondée en opposition à l’Internationale. Les affaires de cette société bourgeoise allant de mal en pis, son président, M. G. Vogt, sur l’avis de Bakounine, proposa une alliance au Congrès international réuni à Bruxelles en septembre 1868.

Le Congrès déclara à l’unanimité que de deux choses l’une: ou la Ligue poursuivait le même but que l’Internationale, et dans ce cas elle n’avait aucune raison d’être, ou son but était différent, et alors l’alliance était impossible. Au Congrès de la Ligue, tenu à Berne, quelques jours après, Bakounine opéra sa conversion. Il y proposa un programme d’occasion dont la valeur scientifique peut être jugée par cette seule phrase: l’égalisation économique et sociale des classes. Soutenu par une infime minorité, il rompit avec la Ligue pour entrer dans l’Internationale, déterminé à substituer son programme de circonstance, repoussé par la Ligue, aux statuts généraux de l’Internationale et sa dictature personnelle au Conseil général. Dans ce but, il se créa un instrument spécial, l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, destinée à devenir une Internationale dans l’Internationale.

Bakounine trouva les éléments nécessaires à la formation de cette société dans les relations qu’il avait nouées durant son séjour en Italie et dans un noyau de Russes exilés, lui servant d’émissaires et de recruteurs parmi les membres de l’Internationale en Suisse, en France et en Espagne. Ce ne fut cependant que sur les refus réitérés des Conseils fédéraux belge et parisien de reconnaître l’Alliance qu’il se décida à soumettre à l’approbation du Conseil général les statuts de sa nouvelle société, lesquels n’étaient que la reproduction fidèle du programme « incompris » de Berne. Le Conseil répondit par la circulaire suivante, en date du 22 décembre 1868:

Il y a un mois environ qu’un certain nombre de citoyens s’est constitué à Genève comme Comité central initiateur d’une nouvelle Société internationale dite « l’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste se donnant pour mission spéciale d’étudier les questions politiques et philosophiques sur la base même de ce grand principe de l’égalité », etc. »

Le programme et le règlement imprimés de ce Comité initiateur n’ont été communiqués au Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs que le 15 décembre 1868. D’après ces documents, ladite Alliance est « fondue entièrement dans l’Internationale » en même temps qu’elle est fondée entièrement en dehors de cette association. À côté du Conseil général de l’Internationale élu par les Congrès successifs de Genève, Lausanne et Bruxelles, il y aura, d’après le règlement initiateur, un autre Conseil général à Genève qui s’est nommé lui-même. À côté des groupes locaux de l’Internationale, il y aura les groupes locaux de l’Alliance qui, par l’intermédiaire de leurs bureaux nationaux, fonctionnant en dehors des bureaux nationaux de l’Internationale, « demanderont au Bureau central de l’Alliance leur admission dans l’Internationale », le Comité central de l’Alliance s’arrogeant ainsi le droit d’admission dans l’Internationale. En dernier lieu, le Congrès général de l’Association internationale des travailleurs trouvera encore sa doublure dans le Congrès général de lAlliance, car, dit le règlement initiateur, au congrès annuel des travailleurs, la délégation de l’Alliance de la démocratie socialiste, comme branche de l’Association internationale des travailleurs, « tiendra ses séances publiques dans un local séparé. »

Considérant

Que la présence d’un deuxième corps international fonctionnant à l’intérieur et à l’extérieur de l’Association internationale des travailleurs serait le moyen le plus infaillible de la désorganiser ;
Que n’importe quel autre groupe d’individus, résidant dans une localité quelconque, aurait le droit d’imiter le groupe initiateur de Genève et, sous des prétextes plus ou moins plausibles, de greffer sur l’Association internationale des travailleurs d’autres associations internationales avec d’autres « missions spéciales » ;
Que de cette manière l’Association internationale des travailleurs deviendrait bientôt le jouet des intrigants de toute race et de toute nationalité ;
Que d’ailleurs les statuts de l’Association internationale des travailleurs n’admettent dans son cadre que des branches locales et nationales (voir l’article 1 et l’article 6 des statuts) ;
Que défense est faite aux sections de l’Association internationale de se donner des statuts ou règlements administratifs contraires aux statuts généraux et aux règlements administratifs de l’Association internationale (voir l’article 12) ;
Que les statuts et règlements administratifs de l’Association internationale ne peuvent être révisés que par un congrès général où deux tiers des délégués présents voteraient en faveur d’une telle révision (voir l’article 13 des règlements administratifs) ;
Que la question a déjà été jugée par les résolutions contre la Ligue de la paix, adoptées à l’unanimité par le Conseil général de Bruxelles ;
Que, dans ses résolutions, le congrès déclarait que la Ligue de la paix n’avait aucune raison d’être, puisque, d’après ses récentes déclarations, son but et ses principes étaient identiques à ceux de l’Association internationale des travailleurs ;
Que plusieurs membres du groupe initiateur de l’Alliance, en leur qualité de délégués au Congrès de Bruxelles, ont voté ces résolutions:

  Le Conseil général, dans sa séance du 22 décembre 1868, a unanimement résolu:

1 ) Tous les articles du règlement de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, statuant sur ses relations avec l’Association internationale des travailleurs, sont déclarés nuls et de nul effet ;
2) L’Alliance internationale de la démocratie socialiste n’est pas admise comme branche de l’Association internationale des travailleurs .

G. ODGER, président de la séance.

V. SHAW, secrétaire général.

Londres, 22 décembre 1868.

Quelques mois après, l’Alliance s’adressa de nouveau au Conseil général et lui demanda si, oui ou non, il en admettait les principes ? En cas affirmatif, l’Alliance se déclarait prête à se dissoudre en sections internationales. Elle reçut en réponse la circulaire suivante du 9 mars 1869:

Le Conseil général au Comité central de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste

D’après l’article premier de nos statuts, l’Association internationale des travailleurs admet toutes les Sociétés ouvrières qui poursuivent le même but, savoir: le concours mutuel, le progrès et l’émancipation complète de la classe ouvrière ».

Les sections de la classe ouvrière dans les divers pays se trouvant placées dans des conditions diverses de développement, il s’ensuit nécessairement que leurs opinions théoriques, qui reflètent le mouvement réel, sont aussi divergentes.

Cependant, la communauté d’action établie par l’Association Internationale des Travailleurs, l’échange des idées facilité par la publicité faite par les organes des différentes sections nationales, enfin les discussions directes aux Congrès généraux ne manquent pas d’engendrer graduellement un programme théorique commun.

Ainsi, il est en dehors des attributions du Conseil général de faire l’examen critique du Programme de l’Alliance. Nous n’avons pas à rechercher si, oui ou non, c’est une expression adéquate du mouvement prolétaire. Pour nous, il s’agit seulement de savoir s’il ne contient rien de contraire à la tendance générale de notre association, c’est-à-dire à l’émancipation complète de la classe ouvrière. Il y a une phrase dans votre programme qui de ce point de vue fait défaut. Dans l’article II, on lit :

« Elle [Alliance] veut avant tout l’égalisation politique, économique et sociale des classes . »

L’égalisation des classe, interprétée littéralement, aboutit à l’harmonie du Capital et du Travail, si importunément prêchée par les socialistes bourgeois. Ce n’est pas l’égalisation des classes — contre-sens logique, impossible à réaliser, mais au contraire l’abolition des Classes, ce véritable secret du mouvement prolétaire, qui forme le grand but de l’Association Internationale des Travailleurs. Cependant, considérant le contexte dans lequel cette phrase: égalisation des classes se trouve, elle semble s’y être glissée comme une erreur de plume. Le Conseil général ne doute pas que vous voudrez bien éliminer de votre programme une phrase prêtant à des malentendus si dangereux. A la réserve des cas où la tendance générale de notre Association serait contredite, il correspond à ses principes de laisser à chaque section la liberté de formuler librement son programme théorique.

Il n’existe donc pas d’obstacle pour la conversion des sections de l’Alliance en sections de l’Association Internationale des Travailleurs.

Si la dissolution de l’Alliance et l’entrée des sections dans l’Internationale étaient définitivement décidées, il deviendrait nécessaire, d’après nos règlements, d’informer le Conseil du lieu et de la force numérique de chaque nouvelle section.

Séance du Conseil général du 9 mars 1869.

L’Alliance ayant accepté ces conditions, fut admise dans l’Internationale par le Conseil général, lequel, induit en erreur par quelques signatures du programme Bakounine, la supposa reconnue par le Conseil fédéral romand de Genève, qui, au contraire, ne cessa jamais de la tenir à l’écart. Désormais, elle avait atteint son but immédiat: se faire représenter au Congrès de Bâle. En dépit des moyens déloyaux dont ses partisans se servirent — moyens employés, à cette occasion, et cette fois-là seulement dans un Congrès de l’Internationale, Bakounine fut déçu dans son attente de voir le Congrès transférer à Genève le siège du Conseil Général et sanctionner officiellement la vieillerie St-Simonienne, l’abolition immédiate du droit d’héritage, dont Bakounine avait fait le point de départ pratique du socialisme. Ce fut le signal de la guerre ouverte  et incessante que fit l’Alliance; non seulement au Conseil Général, mais encore à toutes les sections de l’Internationale, qui refusèrent d’adopter le programme de cette coterie sectaire et surtout la doctrine de l’abstention absolue en matière politique.

Déjà avant le Congrès de Bâle, Netchaïeff étant venu à Genève, Bakounine entra en relations avec lui, et fonda en Russie une société secrète parmi les étudiants. Cachant toujours sa propre personne sous le nom de différents « comités révolutionnaires », il revendiqua des pouvoirs autocratiques, entés sur toutes les duperies et mystifications du temps de Cagliostro. Le grand moyen de propagande de cette société consistait à compromettre des personnes innocentes vis-à-vis de la police russe, en leur adressant de Genève des communications sous enveloppes jaunes, revêtues à l’extérieur, en langue russe, de l’estampille du « Comité révolutionnaire secret ». Les rapports publics du procès Netchaïeff prouvent qu’il a été fait un abus infâme du nom de l’Internationale [1].

L’Alliance commença dans ce temps une polémique publique contre le Conseil général, d’abord dans le Progrès de Locle, puis dans l’Egalité de Genève, journal officiel de la fédération romande où s’étaient glissés quelques membres de l’Alliance à la suite de Bakounine. Le Conseil général, qui avait dédaigné les attaques du Progrès, organe personnel de Bakounine, ne pouvait ignorer celles de l’Egalité, qu’il devait croire approuvées par le Comité fédéral romand. Il publia alors la circulaire du 1er janvier 1870 où il est dit:

« Nous lisons dans l’Egalité, numéro du 11 décembre 1869: Il est « certain que le Conseil général néglige des choses extrêmement importantes. Nous lui rappelons ses obligations avec l’article premier du règlement: le Conseil général est obligé d’exécuter les résolutions du Congrès, etc… Nous aurions assez de questions à poser au Conseil général, pour que ses réponses constituent un assez long bulletin. Elles viendront plus tard… En attendant, etc… » Le Conseil général ne connaît pas d’article, soit dans les statuts, soit dans les règlements, qui l’obligeât d’entrer en correspondance ou en polémique avec l’Egalité ou de faire des « réponses aux questions » des journaux. Ce n’est que le Comité fédéral de Genève qui, vis-à-vis du Conseil général, représente les branches de la Suisse romande. Lorsque le Comité fédéral romand nous adressera des demandes ou des réprimandes par la seule voie légitime, c’est-à-dire par son secrétaire, le Conseil général sera toujours prêt à y répondre. Mais le Comité fédéral romand n’a le droit ni d’abdiquer ses fonctions entre les mains des rédacteurs de l’Egalité et du Progrès, ni de laisser ces journaux usurper ses fonctions. Généralement parlant, la correspondance administrative du Conseil général avec les Comités nationaux et locaux ne pourrait pas être publiée sans porter un grand préjudice à l’intérêt général de l’Association. Donc, si les autres organes de l’Internationale imitaient le Progrès et l’Egalité, le Conseil général se trouverait placé dans l’alternative, ou de se discréditer devant le public en se taisant ou de violer ses devoirs en répondant publiquement. L’Egalité s’est jointe au Progrès pour inviter « le Travail » (journal parisien) à attaquer de son côté le Conseil général. C’est presque une Ligue du bien public. »

Cependant, avant d’avoir connaissance de cette circulaire, le Comité fédéral romand avait déjà éloigné de la rédaction de l’Egalité les partisans de l’Alliance.

La circulaire du 1er janvier 1870, comme celle du 22 décembre 1868 et du 9 mars 1869, furent approuvées par toutes les sections de l’Internationale.

Il va sans dire qu’aucune des conditions acceptées par l’Alliance, n’a jamais été remplie. Ses prétendues sections restaient un mystère pour le Conseil général. Bakounine cherchait à retenir sous sa direction personnelle les quelques groupes épars en Espagne et en Italie et la section de Naples qu’il avait détachée de l’Internationale. Dans les autres villes italiennes, il correspondait avec des petits noyaux, composés non d’ouvriers, mais d’avocats, de journalistes et autres bourgeois doctrinaires. A Barcelone, quelques amis maintenaient son influence. Dans quelques villes du Midi de la France, l’Alliance s’efforçait de fonder des sections séparatistes sous la direction d’Albert Richard et de Gaspard Blanc, de Lyon, sur lesquels nous aurons à revenir. En un mot, la Société internationale dans l’Internationale continuait à s’agiter.

Le grand coup de l’Alliance, la tentative pour s’emparer de la direction de la Suisse romande, devait être frappé au Congrès de La Chaux-de-Fonds, ouvert le 4 avril 1870.

La lutte s’engagea sur le droit d’admission des délégués de l’Alliance, droit contesté par les délégués de la fédération genévoise et des sections de La Chaux-de-Fonds.

Bien que, d’après leur propre recensement, les partisans de l’Alliance ne fussent que la représentation du cinquième des membres de la fédération, ils réussirent, grâce à la répétition des manœuvres de Bâle, à se procurer une majorité fictive d’une ou deux voix, majorité qui, au dire de leur propre organe (voir la Solidarité du 7 mai 1870) ne représentait que quinze sections, tandis qu’à Genève seule il y en avait trente ! Sur ce vote, le Congrès romand se divisa en deux partis qui continuèrent leurs séances séparément. Les partisans de l’Alliance se considérant comme les représentants légaux de toute la fédération, transférère[nt] le siège du Comité fédéral romand à La Chaux-de-Fonds, et fondèrent à Neufchâtel leur organe officiel, la Solidarité rédigé par le citoyen Guillaume. Ce jeune écrivain avait pour mission spéciale de décrier « les ouvriers de fabrique » de Genève, ces « bourgeois odieux », de faire la guerre à l’Egalité, journal de la fédération romande, et de prêcher l’abstention absolue en matière politique. Les articles les plus marquants relatifs à ce dernier sujet eurent pour auteurs, à Marseille, Bastelica et à Lyon les deux grands piliers de l’Alliance, Albert Richard et Gaspard Blanc.

A leur tour, les délégués de Genève convoquèrent leurs sections en une assemblée générale qui, malgré l’opposition de Bakounine et de ses amis, approuva leurs actes au Congrès de La Chaux-de-Fonds. A quelques temps de là, Bakounine et ses acolytes les plus actifs furent exclus de la fédération romande.

A peine le Congrès était-il clos que le nouveau Comité de La Chaux-de-Fonds en appelait à l’intervention du Conseil Général, dans une lettre signée F. Robert, secrétaire, et Henri Chevalley, président, dénoncé deux mois plus tard comme voleur, par l’organe du Comité, la Solidarité du 7 juillet. Après avoir examiné les pièces justificatives des deux parties, le Conseil Général décida, le 28 juin 1870, de maintenir le Comité fédéral de Genève dans ses anciennes fonctions et d’inviter le nouveau Comité fédéral de La Chaux-de-Fonds à prendre un nom local. Devant cette déception, qui trompait ses désirs, le Comité de La Chaux-de-Fonds dénonça l’autoritarisme du Conseil Général, oubliant que, le premier, il en avait demandé l’intervention. Le trouble que sa persistance à usurper le nom du Comité fédéral romand jetait dans la fédération suisse obligea le Conseil Général de suspendre toutes relations officielles avec ce Comité.

Louis Bonaparte venait de livrer son armée à Sedan. De toutes parts s’élevèrent les protestations des Internationaux contre la continuation de la guerre. Le Conseil Général, dans son Manifeste du 9 septembre, dénonçant les projets de conquête de la Prusse, montrait le danger de son triomphe pour la cause prolétaire et prédisait aux ouvriers allemands qu’ils en seraient les premières victimes. Il provoquait en Angleterre des meetings qui contrecarrèrent les tendances prussiennes de la Cour. En Allemagne, les ouvriers internationaux firent des démonstrations réclamant la reconnaissance de la République et « une paix honorable pour la France… »

De son côté, la nature belliqueuse du bouillant Guillaume (de Neufchâtel) lui suggéra l’idée lumineuse d’un manifeste anonyme, publié en supplément et sous le couvert du journal officiel la Solidarité, demandant la formation de corps francs suisses pour aller combattre les Prussiens, ce qu’il fut toujours empêché de faire, sans aucun doute par ses convictions abstentionnistes.

Survint l’insurrection de Lyon. Bakounine accourut et, appuyé sur Albert Richard, Gaspard Blanc et Bastelica, s’installa, le 28 septembre, à l’Hôtel de Ville, dont il s’abstint de garder les abords comme d’un acte politique. Il en fut chassé piteusement par quelques gardes nationaux au moment où, après un enfantement laborieux, son décret sur l’abolition de l’État venait enfin de voir le jour.

En octobre 1870, le Conseil Général, en l’absence de ses membres français, s’adjoignit le citoyen Paul Robin, réfugié de Brest, un des partisans les plus connus de l’Alliance et, de plus, l’auteur des attaques lancées dans l’Egalité contre le Conseil Général où, depuis ce moment, il ne cessait de fonctionner comme correspondant officieux du Comité de La Chaux-de-Fonds. Le 14 mars 1871 il provoqua la convocation d’une Conférence privée de l’Internationale pour vider le différend suisse. Le Conseil, prévoyant que de grands événements se préparaient à Paris, refusa net. Robin revint à la charge à plusieurs reprises et proposa même au Conseil de prendre une décision définitive sur le différend. Le 25 juillet, le Conseil Général décida que cette affaire serait une des questions soumises à la Conférence qui serait convoquée pour le mois de septembre 1871.

Le 10 août, l’Alliance, peu désireuse de voir ses agissements scrutés par une Conférence, déclarait qu’elle était dissoute depuis le 6 du même mois. Mais le 15 septembre, elle reparait et demande son admission au Conseil, sous le nom de Section des athées socialistes. D’après la résolution administrative n° V du Congrès de Bâle, le Conseil n’aurait pu l’admettre sans consulter le Comité fédéral de Genève, qui était fatigué des deux années de lutte avec les sections sectaires. D’ailleurs, le Conseil avait déjà déclaré aux sociétés ouvrières chrétiennes anglaises (Young mens’ Christian Association) que l’Internationale ne reconnaît pas de sections théologiques.

Le 6 août, date de la dissolution de l’Alliance, le Comité fédéral de la Chaux-de-Fonds, tout en renouvelant sa demande d’entrer en relations officielles avec le Conseil, lui déclare qu’il continuera d’ignorer la résolution du 28 juin et de se poser, vis-à-vis de Genève, en comité fédéral romand; et « que c’est au Congrès général qu’il appartient à juger cette affaire ». Le 4 septembre, le même Comité envoya une protestation contre la compétence de la Conférence dont il avait cependant demandé le premier la convocation. La Conférence aurait pu demander à son tour, quelle était la compétence du Conseil fédéral de Paris, que ce Comité avait requis, avant le siège, de décider sur le différend suisse ? Elle se contenta de confirmer la décision du Conseil Général du 28 juin 1870. ( Voir les motifs dans l’Egalité de Genève du 21 octobre 1871).

A SUIVRE

Note:bataillesocialiste.wordpress.com

[1] Un extrait du procès Netchaïeff sera prochainement publié. Le lecteur y trouvera un échantillon des maximes à la fois sottes et infâmes dont les amis de Bakounine ont fait peser la responsabilité sur l’Internationale.