Posts Tagged ‘Andreu Nin’

Les principes et la tactique de l’I.S.R. (Nin, 1933)

21 avril 2009

Chapitre 7 du livre Las Organizaciones Obreras Internacionales d’Andreu Nin (Dédalo 1933, rééd. Fontamara 1978) traduit par les camarades du Courant syndicaliste révolutionnaire (CSR) et reproduit ici avec leur autorisation. Sur leur site on trouvera aussi le chapitre 8 sur l’A.I.T. anarcho-syndicaliste. Andreu Nin avait été le secrétaire adjoint de l’International Syndicale Rouge, à laquelle était affiliée la CGTU française. En 1933 il était rentré depuis trois ans en Espagne où il animait la Gauche communiste, d’orientation trotskyste.

L’ISR a tenu cinq Congrès : le premier en juillet 1921, le second en novembre-décembre 1922, le troisième en juillet 1924, le quatrième en mars 1928 et le cinquième en août 1930. Dans ces Congrès et dans les réunions du Conseil Central, l’ISR a fixé les lignes générales de sa politique. Nous nous limiterons ici à signaler la position adoptée dans les questions les plus importantes.

L’indépendance et la neutralité des Syndicats

L’ISR a du soutenir, surtout pendant les deux ou trois premières années de son existence, une lutte acharnée avec les éléments anarcho-syndicalistes sur la neutralité et l’autonomie syndicales. La lutte fut particulièrement aigüe au Congrès constitutif. L’immense majorité des délégués se prononça résolument contre la théorie de la neutralité syndicale, considérant que, en réalité, cette neutralité n’avait jamais existé dans le mouvement ouvrier. La discussion avait déjà pris un caractère passionné durant les premiers pas faits pour fonder l’Internationale révolutionnaire. Le débat tournait principalement autour de deux points fondamentaux : l’attitude à adopter face à la dictature du prolétariat et les relations avec la III °internationale. En principe, personne ne rejetait la dictature ; mais les anarcho-syndicalistes l’acceptait comme mesure transitoire, à condition qu’elle soit exercée par les Syndicats. Le Congrès constitutif inclut son acceptation dans les conditions d’admission.
Les débats autour de la question des relations avec l’Internationale Communiste furent incomparablement plus vifs. Dans les négociations initiales, les représentants des Syndicats soviétiques s’étaient prononcé pour la transformation de l’Internationale des Syndicats révolutionnaires en simple section de la III° Internationale. État major de toutes les organisations combattantes du prolétariat. Mais déjà au moment de la constitution du Conseil Provisoire, toutes les délégations, à l’exception de la bulgare, se prononcèrent contre cette forme, plaidant en faveur de la création d’une organisation indépendante liée idéologiquement et organiquement avec la III° Internationale. Sur la nécessité de cette collaboration, il n’y eu aucune divergence.
Cependant, la question suscita de nouveaux et passionnés débats lors du Congrès constitutif. Le résultat de ce débat fut la présentation d’une résolution, approuvée par une écrasante majorité de votes, conçue dans les termes suivants :

« La logique de la lutte des classes contemporaine exige l’union des forces prolétariennes dans sa lutte révolutionnaire, déterminant par là même la nécessité d’un contact étroit et d’une relation organique des différentes formes du mouvement ouvrier révolutionnaire, et en premier lieu entre la III° internationale et l’ISR. Il est extrêmement souhaitable que tout le possible soit fait pour établir des relations analogues au niveau national entre partis communistes et syndicats rouges. Prenant en compte ce qui a été exposé plus haut, le Congrès décide :
1/ Adopter toutes les mesures pour regrouper étroitement les syndicats révolutionnaires dans une organisation de combat unique, avec un centre international unique : l’ISR
2/ Établir les relations les plus étroites possibles avec la III° internationale, avant-garde du mouvement ouvrier révolutionnaire dans le monde, sur la base d’une représentation réciproque dans les organes exécutifs de l’une et l’autre Internationale, des réunions communes,…
3/ Donner à cette relation un caractère organique et pratique, qui doit se manifester dans la préparation et la réalisation en commun d’actions révolutionnaires, tant sur le plan national qu’international. »

Cette résolution provoqua une véritable tempête de protestations parmi tous les éléments anarcho-syndicalistes de tous les pays, et même parmi les syndicalistes révolutionnaires qui s’orientaient de manière décidée vers Moscou. Ce fut le cas, par exemple, de la majeur partie des syndicalistes révolutionnaires français avec Monatte et Monmousseau (qui plus tard adhèrera au parti communiste) en tête. Les uns et les autres considéraient que la résolution approuvée par la Congrès constituait un attentat contre l’indépendance du mouvement syndical. Le Conseil Central de l’ISR, réuni en février 1922 pour clarifier le véritable sens de l’accord adopté, approuva à l’unanimité la résolution suivante :

« Considérant que l’ISR représente l’union de toutes les forces révolutionnaires du mouvement syndical international et qu’elle regroupe dans ses rangs sous un même drapeau les ouvriers syndicalistes, communistes et sans parti et, en tant compte que dans certaines forces syndicalistes la résolution du Congrès constitutif de l’ISR sur les relations entre cette dernière avec l’internationale Communiste a suscité des interprétations erronées et a provoqué une inégalable confusion, le Conseil Central de l’ISR déclare que la résolution formulée n’implique pas la subordination des syndicats aux partis communistes ou de l’ISR à l’IC, mais qu’elle poursuit exclusivement le but d’une collaboration de toutes les forces organisées de la classe ouvrière en lutte pour abattre le régime capitaliste. »

Mais les discussions passionnées ne cessèrent pas, en particulier dans le mouvement ouvrier français, qui était, d’un autre côté, celui qui offrait le meilleur intérêt pour son importance réelle. Le Congrès de la Confédération Générale du Travail Unitaire, à la fin juin 1922 à Saint-Étienne, accepta d’adhérer à l’ISR à condition que celle-ci reconnaisse l’indépendance complète du mouvement syndical français et qu’elle supprime l’article 11 de ses Statuts, qui établissaient la représentation réciproque dans les organes directeurs de deux Internationales.
La délégation française, présidée par Monmousseau, soutint cette position au II Congrès de l’ISR. L’auteur de ces lignes, comme rapporteur officiel de l’exécutif, soutint la nécessité de maintenir le statu quo. Cependant, la majorité communiste fit une concession aux préjugés du syndicalisme français, en accorant, sur proposition de la délégation soviétique, de supprimer le fameux article 11. Le Congrès confirma cependant la nécessité indiscutable de la collaboration entre les deux Internationales et, en accord avec cela, adopta la résolution suivante :

« Dans le but de coordonner la lutte de toutes les organisations révolutionnaires, le bureau Exécutif, si les circonstances l’exigent, peut :
1/ Faire des accords avec le Comité exécutif de la III° Internationale
2/ Tenir des sessions communes avec le Comité Exécutif de la III° Internationale pour discuter des questions les plus importantes du mouvement ouvrier et organiser des actions conjointes
3/ Publier des manifestes avec la III° Internationale.[
»]

L’adoption de cet accord mit fin aux divergences avec le syndicat révolutionnaire français. La concession fut purement formelle. Immédiatement après le II° Congrès se constitua un Comité d’Action composé de représentants des deux Internationales. L’expérience ultérieure de la lutte démontra avec évidence la nécessité de la collaboration des deux organisations, établie pratiquement et automatiquement par les exigences mêmes de la lutte. D’un autre côté, le processus de différentiation au sein du syndicalisme révolutionnaire s’accentua. Les éléments sectaires retournèrent à leurs anciennes positions, adoptant une attitude hostile à la révolution russe et à l’ISR, et ceux qui avaient su profiter des leçons de la guerre et de la révolution russe, s’orientèrent vers le communisme. Et, spectacle édifiant, ceux qui en 1922 étaient les plus acharnés à dénoncer l’ISR de vouloir attenter à l’indépendance du mouvement syndical français – nous faisons allusion à Monmousseau et aux autres dirigeants de la CGTU -, peu de temps après, avec l’ardeur des néophytes, grâce à l’interprétation mécanique du rôle dirigeant du parti communiste, convertissaient la centrale syndicale révolutionnaire en une simple succursale de celui-ci, et provoquaient une baisse considérable des effectifs en faveur évidemment de la CGT réformiste.

* * *

Il n’est pas superflu si nous insistons sur cette question de la neutralité et de l’indépendance du mouvement syndical.
Est-ce que l’on peut considérer les anarchistes comme des partisans sincères de l’autonomie syndicale ? selon lui, l’anarchisme suffit à tout et, comme les social-démocrates, ils réservent aux syndicats un rôle de second ordre. Cependant, partout ils se proclament comme d’ardents défenseurs de l’indépendance. En réalité, ils sont partisans de l’indépendance du mouvement syndical par rapport à tous les partis, mais ils établissent une exception en faveur du parti anarchiste.
En Espagne, les groupes anarchistes ont imposé leur dictature à tous les syndicats de la CNT. Ce sont eux qui désignent les Comités, qui destituent ceux qui ne se soumettent pas à leurs directives, qui lancent les masses ouvrières dans des aventures qui ne tiennent pas compte de leur volonté.
En Amérique Latine, leur conduite est identique. Ils préfèrent diviser le mouvement ouvrier que compter sur des syndicats qui ne leur sont pas soumis totalement. L’Union Syndicale italienne fut toujours une organisation d’orientation libertaire, soumise entièrement à l’Union Anarchiste. En France, le Comité Exécutif Provisoire de la CGTU, composé d’anarchistes, adoptait des déclarations nettement anarchistes, sans consulter les syndicats, lesquels au Congrès de Saint-Étienne les enlevèrent de la direction.
Et nous ne parlons pas des résolutions sans fin des congrès anarchistes des différents pays qui préconisant l’intervention dans le mouvement syndical pour lui donner une orientation idéologique libertaire.
Nous ne prétendons pas nier le doit des anarchistes à tenter tous leurs efforts pour conquérir la masse ouvrière organisée. Mais il est illogique qu’ils nient ce droit aux représentants des autres tendances du mouvement révolutionnaire. Nous le répétons, l’indépendance du mouvement syndical est un mythe. Ce qui s’impose c’est d’instituer une véritable démocratie ouvrière dans les organisations syndicales qui, moyennant le libre jeu des majorité, permette aux masses travailleuses d’adopter la tendance idéologique qui leur paraisse répondre le mieux à leurs intérêts. La conduite des anarchistes est si absurde que, par le simple fait d’exister, ils prétendent imposer leur point de vue à la majorité organisée, comme celle des communistes qui, interprétant de manière tordue le principe marxiste révolutionnaire de la nécessité que le mouvement ouvrier soit dirigé par le parti, imposent la reconnaissance formelle de cette direction, sans rien faire pour que les masses ouvrières l’acceptent, pour s’être convaincu que la tactique communiste est la meilleure.
Il est intéressant, pour mettre fin à ces lignes, de reproduire intégralement la résolution du Congrès constitutif de l’ISR sur la neutralité syndicale et les relations avec les partis communistes. La voici :

« Le Socialisme est sorti du cadre des raisonnements abstraits pour se convertir en un objectif pratique immédiat et, pour cela, toute organisation ouvrière doit prendre une position définie sur cette question. Les tentatives qui laissent sans réponses les exigences impérieuses de la classe transforment les organisations ouvrières, dans le meilleur des cas, en spectateurs passifs de la lutte qui se déroule, c’est à dire, e, auxiliaires de la classe ennemie. Chaque syndicat doit déterminer avec qui il veut aller : avec le socialisme réformiste ou avec le socialisme révolutionnaire, c’est à dire le communisme. De là découle toute l’erreur des idées de neutralité et d’indépendance.
La finalité poursuivie par les syndicats révolutionnaires est d’abattre le capitalisme et l’instauration du régime socialiste. Cette même finalité est celle que poursuit le parti révolutionnaire du prolétariat, le Parti Communiste, et comme la finalité et les méthodes fondamentales de la lutte sont les mêmes, les organisations politiques et économiques du prolétariat ne peuvent exister comme des organisations parallèles qui ne se rencontreraient pas dans la lutte. Sans une relation constante, sans un appui mutuel, il est impossible de mener à bien une seule campagne. Les actions isolées sont d’avance condamnées au désastre et à la déroute. C’et pour cela que les syndicats révolutionnaires se sont toujours montrés comme des adversaires de la neutralité et de l’indépendance par rapport au parti du prolétariat, car ils savent que sous le drapeau de la neutralité et de l’indépendance se cache l’idée purement bourgeoise et réformiste de la séparation entre la lutte économique et la lutte politique du prolétariat dans le but d’affaiblir et de corrompre les masses ouvrières. La neutralité et l’indépendance des syndicats par rapport au socialisme révolutionnaire a toujours été et continue d’être la devise de la partie la plus retardataire du mouvement syndical. Dans tous les pays, durant ces dernières années, les dirigeants des syndicats se prononcent d’autant plus jalousement pour l’indépendance des syndicats par rapport à l’internationale Communiste qu’ils sont d’autant plus étroitement liés à la Société des Nations et qu’ils dépendent de la bourgeoisie. C’est pour cela que l’idée d’indépendance du mouvement syndical par rapport au communisme doit être catégoriquement rejetée.
La mission des syndicats consiste à lutter contre l’idéologie neutraliste qui introduit la décomposition dans les rangs ouvriers. A fur et à mesure que le syndicat intervient dans la lutte sociale et qu’il combat le capitalisme et sa domination, il perd ses préjugés neutralistes et indépendantistes par rapport au communisme. L’unité d’action des syndicats révolutionnaires et du parti communiste sur la base de la lutte pour la révolution sociale et la dictature du prolétariat est impérieusement dictée par les exigences du moment actuel, et constitue la réfutation pratique de la vieille théorie de la neutralité et de l’indépendance qui de fait n’a jamais été appliquée pratiquement.
Toute lutte économique se convertit inévitablement en politique. La lutte peut être effectivement révolutionnaire et produire le maximum de bénéfice pour la classe ouvrière seulement dans le cas où les syndicats révolutionnaires agissent dans le plus étroit contact avec le parti communiste. La théorie et la pratique de la division de la lutte de la classe ouvrière en deux parties indépendantes sont extrêmement nocives, surtout dans le moment actuel éminemment révolutionnaire. Toute action exige la concentration maximale des forces, ce qui est concevable seulement par la tension suprême de toute l’énergie révolutionnaire de la classe ouvrière, c’est à dire de ses éléments communistes et révolutionnaires. Les actions isolées du parti communiste et des syndicats rouges sont par avance condamnées au désastre et à la déroute. C’est la raison pour laquelle l’unité d’action, la relation organique entre les partis communistes et les syndicats constitue la condition préalable à la victoire dans la lutte contre le capitalisme ».

Scissionner ou conquérir les syndicats ?

Une des questions les plus débattues lors du 1er Congrès de l’ISR fut celle de l’attitude à adopter face aux grandes organisations syndicales réformistes. Les trahisons répétées des leaders syndicaux social-démocrates avaient suscité une indignation si profonde parmi les secteurs les plus avancés du prolétariat, qu’une réaction s’était produite, psychologiquement compréhensible, dans le sens d’un abandon des organisations réformistes pour créer des syndicats révolutionnaires à côté. Cette tendance fut soutenue principalement au 1er Congrès par les représentants des organisations syndicales du parti communiste allemand et des IWW des Etats-Unis. La presque totalité des délégués se prononça cependant contre ce point de vue si âprement combattu par Lénine dans son texte La maladie infantile du communisme. Cette tactique, apparemment très révolutionnaire, ne fait en réalité que couvrir la peur devant les énormes difficultés de la lutte et le constat de sa propre impuissance. Si l’on considère impossible la conquête des syndicats réformistes, ce doit être encore plus vrai pour la révolution sociale. Pour toute une série de causes, il y a encore des millions d’ouvriers organisés dans les syndicats réformistes et qui ont confiance dans leurs chefs. Il faut aussi tenir compte de la force de la tradition. L’ouvrier ne se décide pas si facilement à quitter l’organisation dont il a fait partie pendant plusieurs années. Toute tentative orientée vers la constitution d’organisations partielles parallèles sera considérée par lui comme une division et contraire à ses intérêts de classe. Ce fait peut être aussi lamentable que l’on voudra, mais il reste un fait. Et le révolutionnaire qui agit sous l’impulsion de ses sentiments et non par l’étude des réalités concrètes est condamné à souffrir les plus grandes déroutes. Les communistes et les éléments révolutionnaires en général doivent être là où est la masse ouvrière. Pour cela il est absolument nécessaire qu’ils restent au sein des syndicats réformistes, là où est regroupée la majorité de la classe ouvrière organisée, pour dénoncer les trahisons de leurs chefs à partir de l’expérience quotidienne, pour défendre leur propres idées et conquérir la confiance du prolétariat. C’est dans ce sens que se prononça le Congrès constitutif de l’ISR, en condamnant catégoriquement toute tendance orientée vers l’abandon des grandes organisations syndicales.

« Le rôle contre-révolutionnaire joué actuellement par la bureaucratie syndicale en étranglant le mouvement révolutionnaire des masses a engendré parmi quelques éléments prolétariens d’esprit révolutionnaire l’idée de la nécessité de sortir des syndicats et de créer de nouvelles organisations purement révolutionnaires. De là les consigne de « destruction des syndicats » et de « quitter les syndicats », qui trouvent une certaine sympathie parmi les éléments révolutionnaires désespérés et pessimistes. Cette tactique d’abandonner les syndicats par les éléments révolutionnaires et de laisser des millions d’ouvriers organisés sous l’influence exclusive des traîtres, fait le jeu de la bureaucratie contre-révolutionnaire et, pour cela, doit être catégoriquement rejetée. Notre devis ne doit pas être la destruction, mais la conquête des syndicats, c’est à dire de millions d’ouvriers qui se trouvent dans ces vieilles organisations.
En acceptant dans la pratique la première consigne, la bureaucratie syndicale a commencée l’exclusion des éléments dirigeants du mouvement syndical révolutionnaire, ce qui accentue encore plus l’état d’esprit pessimiste et constitue un stimulant pour la consigne « quittez les syndicats ! ». Mais ce serait une grave erreur que les partisans de l’Internationale Rouge, se laissant influencer par cette provocation, commencent par quitter le mouvement syndical ou s’enferment dans les petits syndicats révolutionnaires. Les ouvriers exclus ne doivent pas se désagréger, mais rester organisés, en agissant toujours comme une partie légitime exclue du syndicat. En aucun cas on ne peut faire le jeu de la bureaucratie syndicale et faciliter son oeuvre dans la lutte qu’elle soutient contre l’état d’esprit révolutionnaire chaque jour plus fort des masses.
Dans nos tactiques en rapport aux vieux syndicats, il faut partir du principe que actuellement ils regroupent des millions d’ouvriers. Par conséquent la mission des éléments révolutionnaires consiste non à faire sortir des syndicats les ouvriers les plus conscients et créer de petites organisations, mais à rester dans les syndicats pour lutter pour les revendications de la classe ouvrière et le transformer en instruments de la révolution sociale. Toute l’activité d’organisation au sein des vieux syndicats doit se mener avec la devise de la lutte contre la trahison et la passivité de la bureaucratie syndicale dans le combat pour les intérêts quotidiens des ouvriers. La conquête des syndicats signifie celle de la masse ouvrière, et celle-ci peut être conquise par une action systématique et tenace et l’opposition constante de notre orientation révolutionnaire à la politique de collaboration des classes. La consigne « Quittez les syndicats ! » empêche la conquête des masses et nous éloigne alors de la révolution sociale. »

Cette question fut définitivement tranchée au 1er Congrès. L’idée de la conquête des syndicats par une activité systématique à l’intérieur de ceux-ci s’imposa comme la seule qui réponde aux intérêts du mouvement révolutionnaire. Cependant, en réalité il y a toujours eu au sein de l’Internationale Syndicale Rouge deux courants opposés. Le premier consistait à défendre l’unité à tout prix en renonçant dans tous les cas à créer des syndicats indépendants, même lorsque les circonstances l’exigeaient. Ce courant était représenté en premier lieu par les éléments dirigeants des syndicats soviétiques et par une grande partie de l’opposition syndicale révolutionnaire allemande. L’autre courant, soutenu plus ou moins ouvertement par le secrétaire général, Lozovski, avait tendance à créer des organisations indépendantes y compris lorsque les circonstances étaient peu favorables pour cela. Dan tous les cas, l’ISR soutint sincèrement et honnêtement jusqu’au début de 1928 la tactique de la lutte organisée à l’intérieur des syndicats réformistes. Mais les terribles erreurs opportunistes commises durant cette période comme conséquence de la prédominance du courant centriste stalinien à la direction de l’Internationale, engendrèrent un coup de barre à gauche qui conduisit aux plus malheureuses aventures. La conséquence immédiate de cela fut l’abandon effectif de l’activité au sein des organisations réformistes et l’adoption d’une tactique consistant à créer des syndicats indépendants partout. L’opposition syndicale allemande se convertit de fait en organisation indépendante et s’isola complètement des grandes masses ouvrières. En Espagne cette politique de scission aventuriste eu son expression la plus éloquente dans la constitution du comité de reconstruction de la confédération générale du travail, quand la CNT était reconstituée et plus tard, dans la fondation d’une fantomatique Confédération Générale du Travail Unitaire. La même politique fut suivie aux États-Unis où furent créés une série de syndicats révolutionnaires, dotés de magnifique plate-formes, mais dépourvus d’effectifs. Et en Amérique Latine, où le mouvement syndical révolutionnaire comptait sur de bonnes bases de développement, on avorta lamentablement toutes les possibilités par la création précipitée de centrales syndicales artificielles, fondées dans le seul but de justifier de l’existence d’une Confédération Syndicale Latino-Américaine qui, en réalité, n’est rien d’autre qu’une fiction bureaucratique.
Portée par l’ardeur de justification de cette tactique scissionniste, la direction de l’ISR prit comme prétexte l’intervention des ouvriers inorganisés dans les luttes sociales pour formuler la théorie étrange que ceux-ci étaient les meilleurs et les plus conscients du mouvement ouvrier. L’absurdité de cette théorie saute aux yeux : il est évident que dans les syndicats réformistes adhèrent des éléments d’esprit conservateur et corporatiste, mais il est sûr aussi qu’en dépit de tout, les meilleurs éléments du prolétariat sont ceux qui sont organisés. Cela a toujours été ainsi et cela reste le cas actuellement. Il est juste que les militants révolutionnaires tentent d’attirer parmi eux les ouvriers inorganisés qui ont démontré un esprit particulièrement combatif durant les luttes économiques. Mais ce que ne peut pas admettre tout militant qui connaît à fond le mouvement syndical est l’idéalisation de l’ouvrier qui reste en permanence aux marges de l’organisation de classe.
L’ISR, en dépit des revers qu’elle a souffert, persiste dans cette tactique erronée. La catastrophe récente du prolétariat allemand devrait cependant l’amener à réfléchir et à adopter une tactique qui corresponde mieux aux intérêts de la classe travailleuse. Le pire qui puisse arriver au mouvement syndical révolutionnaire est de rester isolé des masses. Cela est arrivé en Allemagne, avec des conséquences désastreuses ; cela est en train d’arriver dans tous les pays, y compris en Espagne où les trahisons socialistes et les terribles erreurs tactiques des anarchistes créent une base très favorable pour le développement du mouvement syndical révolutionnaire de tendance communiste, et malgré tout son influence reste insignifiante.

Le front unique

La question du front unique fut posée pour la première fois dans toute son ampleur au 3ème congrès de l’IC, tenu à Moscou en juin-juillet 1921. Sur quoi se basait l’Internationale Communiste pour adopter cette tactique ? L’élan révolutionnaire qui avait caractérisé l’action de la classe ouvrière dans la période 1917-1920 avait pris fin. La bourgeoisie, qui avait réussi à se sauver malgré la tourmente révolutionnaire qui secoua l’Europe dan,s cette période, passait à l’offensive. Le prolétariat n’était plus devant la tâche immédiate de conquérir le pouvoir, mais de repousser l’offensive du capital. S’il avait été vaincu dans la période révolutionnaire, c’était dû principalement à l’absence de partis communistes forts et disciplinés. L’insurrection du prolétariat d’Allemagne centrale en mars 1921 avait démontré que le communisme ne comptait que sur une minorité réduite de la classe ouvrière, et que la condition indispensable de la victoire était la conquête de la majorité du prolétariat. Pour cela s’imposait la création du front unique des différentes organisations ouvrières pour gagner des acquis concrets immédiats. Le 3ème Congrès de l’Internationale Communiste définit concrètement la politique du front unique, laquelle, selon les thèses adoptées, présupposait la cohésion des toutes les forces du prolétariat contre la bourgeoisie, tant pour la défensive comme pour l’offensive. La tactique devait s’appliquer tant sur le plan national que sur le plan international.
Le front unique apparaît particulièrement nécessaire dans le mouvement syndical par le fait qu’il englobe des millions de travailleurs, qu’il est divisé et qu’il lutte fondamentalement pour les revendications quotidiennes de la classe ouvrière. Une des conséquences immédiates de l’adoption de cette tactique fut la Conférence des trois internationales (l’internationale Communiste et les internationales II et II et demi) qui se tint à Berlin en février 1922 et qui, comme on le sait, ne donna aucun résultat pratique par le sabotage des leaders réformistes. Au cours de ce mois de février, le Conseil Central de l’ISR approuva une longue résolution sur le front unique sur le terrain syndical. Dans les deux premiers points de cette résolution, on analyse la situation créée par l’offensive du capital, qui n’est rien d’autre « qu’une tentative de la bourgeoisie pour résoudre les contradictions de l’économie capitaliste, aiguisées par la guerre, par l’utilisation de tous les moyens que lui donnent sa domination économique et politique pour que les coûts occasionnés par la guerre et toutes les conséquences de la crise retombent sur le prolétariat ». Dans les points 3 et 4, on met en relief l’incapacité des leaders syndicaux réformistes pour organiser la résistance des masses ouvrières face à l’offensive du capital. « Ce renoncement de la bureaucratie syndicale à organiser la lutte unie de tout le prolétariat » a empêché, dans de nombreux cas, les masses ouvrières de développer leurs forces contre la bourgeoisie. Cependant, « parmi elles augmente la volonté de combat, condition indispensable pour la formation du front unique prolétarien, y compris contre la volonté de la bureaucratie syndicale d’Amsterdam ». Les éléments révolutionnaires doivent prendre l’initiative de la création du front unique, lequel doit regrouper « tous les ouvriers de l’Internationale d’Amsterdam ainsi que ceux qui sont en dehors d’elle et qui sont disposés à prendre le chemin de la lutte contre la diminution des salaires, contre la prolongation de la journée de travail et l’exploitation accentuée, qui sont disposés a lutter contre l’exploitation du travail féminin et de tous les maux de la classe ouvrière ». Le point 5 souligne le fait que dans leur lutte pour leurs revendications immédiates, les ouvriers s’affrontent directement à la force organisée de l’Etat bourgeois et qu’ils sont obligés de se placer sur le terrain du combat politique. Le point 6 précise que le front unique doit se pratiquer tant au niveau national qu’au niveau international. Au nom de la lutte pour les intérêts immédiats de la classe ouvrière – dit le point 7 -, « nous sommes disposés à réaliser les plus grands sacrifices et à combattre y compris aux côtés de ceux qui jusqu’à aujourd’hui n’ont pas compris la nécessité de la lutte pour le pouvoir politique et économique du prolétariat ». « Dans cette lutte – est-il ajouté dans le point suivant – nous sommes disposés à nous unir à toutes les organisations ouvrières, quelques soient leurs tendances. Nous considérons nécessaire d’inviter la bureaucratie des syndicats à prendre à sa charge l’organisation de cette lutte, que nous tenterons d’organiser sans elle et contre sa volonté seulement quand elle se placera non pas aux côtés des ouvriers mais de la bourgeoisie ». Dans le point 9 on signale la nécessité de donner la plus grande étendue à la lutte et d’aider particulièrement les masses exploitées des pays coloniaux et semi-coloniaux. Les points 10 et 11 précisent le caractère du front unique. Son initiative doit revenir aux syndicats révolutionnaires « en tenant compte que le front se crée par la lutte, et pas pour la collaboration des classes, et dans la mesure où les organisations réformistes sont disposées à lutter, alors même qu’il ne s’agit que des revendications élémentaires de la classe ouvrière ». « Le front unique ne signifie en aucun cas le renoncement aux principes, au programme et la tactique de chacun ». Dans le point 12 on dénonce la tactique de scission de l’Internationale d’Amsterdam au moment où le capital accentue son offensive et où les aspirations à l’unité de la classe ouvrière sont plus fortes. Cette conduite des dirigeants réformistes – indique-t-on dans le point suivant – ne doit pas empêcher l’ISR de proposer l’unité d’action à toutes les parties, en s’adressant directement aux membres des syndicats dans le cas où les leaders se refuseraient à l’action commune. Dans les trois derniers points de la résolution, on souligne la nécessité d’une meilleure cohésion et discipline des organisations syndicales révolutionnaires dans cette lutte. « Plus l’action des syndicats révolutionnaires est énergique et systématique dans le sens de la diffusion de leurs idées et de l’organisation de ses partisans, plus vite on réussira à regrouper les ouvriers des différentes tendances autour d’actions pratiques concrètes, révolutionnaires, défensives et offensives contre le capital. Dans toutes leurs actions, les syndicats révolutionnaires doivent se rappeler que plus ils forts comme syndicats révolutionnaires, plus le plus prolétariat créera efficacement et rapidement son front unique, et que celui-ci n’est pas une fin, sinon un moyen pour le conquérir. L’objectif immédiat est de repousser l’attaque du capital dans le but ensuite de passer à l’offensive pour la conquête du pouvoir politique et économique pour la classe ouvrière ».
Dans les Congrès suivants, ainsi que dans les réunions du Conseil Central, l’ISR continua à préciser la tactique du front unique en accord avec la situation concrète de chaque moment. Mais l’Internationale de Moscou ne se limita pas à la simple propagande de la nouvelle tactique, mais pendant plusieurs années elle réalisa des efforts constants pour l’amener à la pratique. Signalons ses tentatives pour réaliser le font unique contre le danger de guerre, l’occupation de la Ruhr, la terreur blanche dans différents pays, la réaction et le fascisme. Pratiquement cela se traduisit par l’organisation de différentes Conférences internationales, comme celles de Essen et de Francfort en 1923, la Conférence Internationale du Transport dont nous avons déjà parlé,…
La tactique du front unique, comme elle fut défendue par le 3ème Congrès de l’IC, sous l’influence directe de Lénine et de Trotsky, était destinée à produire des résultats indubitablement fructueux et à gagner la majorité de la classe ouvrière à la cause du communisme. Malheureusement, avec la mort de Lénine et l’intronisation du centrisme bureaucratique dans l’Internationale, la tactique du front unique a été dénaturée et s’est convertie en une lamentable caricature. Après les déviations opportunistes de 1924-1927, caractérisées par la substitution du front unique des masses par les négociations diplomatiques entre les chefs (Comité anglo-russe, alliances avec Tchang-Kaï-Tchek, Wan-Tsching-Weï et Raditch), le stalinisme fit un virage de 180 degrés vers la gauche et lança la consigne absurde du « front unique seulement à la base », et la tactique d’ultimatum consistant à présenter comme base pour la formation du front unique des programmes revendicatifs qui, en réalité, ne pouvaient être acceptés que par les ouvriers communistes. Cette « innovation » stalinienne ne représente pas seulement une modification de la tactique adaptée à des circonstances concrètes du moment, mais le renoncement même de celle-ci, sa déformation. Si le front unique pouvait se réaliser sans s’adresser aux chefs, la tactique serait parfaitement inutile, parce que cela signifierait que les masses ouvrières auraient perdu leur confiance en leurs leaders et accepté les principes et la tactique communistes. Pour la même raison il est absurde de présenter des programmes d’ultimatum que ne peuvent accepter que les ouvriers appartenant à l’avant-garde prolétarienne. Le front unique ne peut se former que sur la base de revendications concrètes qui intéressent toute la masse des travailleurs et pour la défense desquelles on peut la regrouper. L’oubli du sens fondamental de la tactique du front unique, son application déformée par le centrisme stalinien, a conduit le prolétariat allemand à une terrible déroute. Au moment décisif, le parti communiste s’est isolé des masses, et les chefs social-démocrates ont pu réaliser impunément leur funeste politique qui a conduit à l’effondrement du mouvement syndical allemand.
Cependant, ce qui a échoué ce n’est pas la tactique du front unique telle qu’elle fut définie par le 3ème Congrès de l’Internationale Communiste, mais la politique antimarxiste de la direction actuelle de l’IC et du parti communiste allemand. Aujourd’hui elle peut donner de magnifiques résultats pour conquérir les masses ouvrières qui se trouvent encore sous l’influence du réformisme et les gagner à la cause du communisme.

L’unité syndicale et l’expérience du Comité anglo-russe

Le mouvement syndical est divisé aux niveaux national et international. Il y a très peu de pays où il est unifié. Cet état de division de la classe ouvrière organisée est en opposition directe avec les intérêts du prolétariat. La scission n’est pas seulement explicable mais indispensable sur le plan politique, mais pas sur le plan syndical. Les ouvriers doivent être unis dans une seule organisation pour défendre leurs intérêts immédiats. Les causes de la scission, nous l’avons vu plus haut, il faut les chercher dans la collaboration de classes, dans le sacrifice de la part des réformistes des intérêts de la classe ouvrière à ceux de la bourgeoisie. Les éléments révolutionnaires, qui n’ont pas peur et qui ne peuvent avoir peur de l’unité, car même en étant minoritaires ils savent qu’en définitive ils entraîneront la majorité de la classe ouvrière, du moment qu’ils représentent leurs aspirations fondamentales et qu’ils sont disposés à lutter jusqu’au bout pour la défense de leurs intérêts vitaux.
Nous avons vu avant la politique de l’Internationale d’Amsterdam sur le problème de l’unité. Qu’elle a été l’attitude de l’ISR sur ce point ? De sa création à 1928, qui marque le début de l’aventurisme gauchiste de l’IC, elle a lutté sincèrement et constamment pour l’unité. Déjà lors du Congrès constitutif elle se prononçait clairement contre la tactique consistant à abandonner les grands syndicats. Pendant toute son activité elle n’a cessé de proposer des mesures concrètes à la FSI pour rétablir l’unité en France, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, en Yougoslavie et dans d’autres pays. La formule que l’Internationale révolutionnaire préconisait, était la convocation de Congrès nationaux d’unité, dans lesquels participeraient des délégués des différentes organisations et où la minorité s’engagerait à respecter les résolutions de la majorité. Cette proposition, qui aurait dû être acceptée par tout partisan sincère de l’unité, satisfaisait les exigences rigoureuses de la démocratie syndicale. Cependant, les leaders réformistes la repoussèrent systématiquement, lui opposant celle de l’intégration dans la centrale reconnue par Amsterdam, ce qui revenait simplement à « s’installer dans la scission », selon une phrase qui a pris un caractère habituel dans le mouvement ouvrier français.
En 1924,en conséquence immédiate du changement de front initié par les Trade-unions anglais, et de l’apparition d’une « gauche » dans l’Internationale d’Amsterdam, les syndicats soviétique se convertissent en champions aguerris de l’unité syndicale. Nous avons vu auparavant qu’elles étaient les véritables intentions de la FSI et des anglais : obtenir l’adhésion des syndicats de l’URSS. Est-ce que les dirigeants de ces derniers savaient que ce qui se tramait était leur intégration pure et simple dans l’Internationale réformiste, ou pensaient-ils sincèrement que le Conseil Général des Trade-unions était disposé à travailler pour la véritable unité syndicale internationale ? Tout laisse penser que la première hypothèse est la bonne.
A ce moment les syndicats soviétiques étaient dirigés par des éléments de tendance nettement droitière (Tomski, Melcichanski, Figatner, Yaglon et autres), qui s’orientaient de manière décisive dans le sens de la liquidation de l’ISR, et qui considéraient comme perturbatrices pour le mouvement syndical et l’unité d’action, les minorités révolutionnaires et les partis communistes des différents pays. Conséquents avec cette conception, ils sabotaient systématiquement l’œuvre de l’Internationale à laquelle ils adhéraient officiellement et avaient des relations et négociaient avec les organisations des autres pays faisant abstraction de la direction révolutionnaire internationale. Il est évidant que dans ce cas les dirigeants de la centrale syndicale soviétique oeuvraient en parfait accord avec la direction du parti communiste russe et de l’IC. L’ISR était un obstacle à l’unité et aux bonnes relations avec les autres pays. L’attitude des anglais offrait une excellente occasion pour la liquider. Cet état d’esprit s’était élargi à des secteurs importants du mouvement syndical révolutionnaire des autres pays, et particulièrement en Allemagne et en Angleterre. Cependant, une bonne partie des militants de l’ISR, surtout en France, voyait manifestement avec inquiétude l’attitude suspecte adoptée par les syndicats soviétiques. Cette inquiétude s’accentua quand au 3ème Congrès de l’ISR en juillet 1924, Tomski, dont l’idylle avec les réformistes du Conseil Général des Trade-unions était à son apogée, exposa le point de vue de son organisation sur le problème de l’unité. Tomski est un vieux renard qui connaît parfaitement toutes les ficelles et les manœuvres de la diplomatie politique. Intelligent et malin, il s’abstint d’exposer sa pensée secrète de manière transparente, mais il eut dans sa péroraison des réticences et des images telles, comme par exemple celle d’une cohorte décidée et aguerrie qui ne peut rien craindre au sein d’une armée ennemie, qu’elles alimentèrent la suspicion de ce que le but poursuivi était la liquidation de l’Internationale révolutionnaire. L’inquiétude suscitée fut telle qu’immédiatement après que se termina la session au cours de laquelle Tomski prononça son discours, qu’une réunion particulière se tint, à laquelle participèrent les représentants soviétiques, la délégation française et les militants des pays les plus importants. A cette réunion, Tomski fut obligé de préciser le sens de son intervention au Congrès, affirmant la fidélité des syndicats soviétiques à l’ISR et disant que les délégués étrangers avaient mal interprété ses paroles, sûrement à cause de problèmes de traduction. [1] Le résultat de cette entrevue fut que le président des syndicats soviétiques modifia le sténogramme de son discours et le Congrès adopta une résolution dont nous reproduisons ci-dessous la partie principale, et qui ne correspondait évidemment pas à l’esprit des dirigeants syndicaux soviétiques :
« Sans interrompre une seul instant sa lutte décidée contre toutes les manifestations du réformisme dans le mouvement ouvrier international, révélant implacablement ses trahisons, les expliquant sans relâche aux ouvriers qui n’ont pas encore compris l’essence du réformisme comme frein à la lutte émancipatrice du prolétariat, le 3ème Congrès, dans l’intérêt de la concentration des forces prolétariennes et de la direction unique de la lutte des ouvriers contre l’offensive économique du capital et de la réaction fasciste, considère comme l’objectif le plus immédiat de son activité, le développement parmi les masses ouvrières d’une vaste campagne en faveur de l’unité du mouvement international.
Cette campagne pour l’unité, qui doit se développer principalement parmi les masses, doit poser parmi celles-ci dans toute son ampleur et toute sa clarté le problème de la fondation d’une Internationale unique des syndicats.
Un des prochains pas dans cette direction, après de la préparation correspondante des masses, pourrait être la convocation d’un Congrès International d’unification dans lequel devaient être représentées les organisations adhérentes aux deux Internationales (Moscou et Amsterdam) sur la base d’une représentation proportionnelle pour l’élaboration de statuts communs et l’élection d’organes exécutifs de la nouvelle Internationale unifiée. Le Congrès estime que seulement par ce procédé on pourra réaliser la fusion simultanée et complète des organisations parallèles.
En exécution de cela, le Congrès considère utile d’entrer en rapport, par le moyen de ses délégués, avec l’Internationale d’Amsterdam et les « Trade-unions » britanniques, dont les représentants à Amsterdam se déclarent partisans d’une Internationale unifiée.
Cependant, plaçant les intérêts du mouvement ouvrier international et la réalisation de son unité au dessus des questions de caractère formel, le Congrès estime que les organisations adhérentes à l’ISR ne doivent laisser échapper aucune occasion favorable pour mener des négociations avec l’Internationale d’Amsterdam ou ses parties par rapport au respect de la réalisation de l’unité et du front unique à la condition indispensable d’œuvrer dans chaque cas concret en accord avec l’ISR et sous sa direction. Le Congrès considère à l’unanimité que, comme jusqu’à maintenant, tout pas décisif d’importance internationale de la part de n’importe quelle organisation adhérente à l’Internationale Syndicale Rouge ne peut se réaliser qu’avec l’autorisation et sous la direction de la direction de cette dernière.
Le Congrès exprime sa confiance en ce qu’une infatigable campagne de propagande et d’organisation parmi les masses de la consigne d’unité du mouvement international, créera les conditions préalables et nécessaires pour la prochaine réalisation du front unique ouvrier contre le capital international.
Le 3ème Congrès de l’ISR, considérant comme impossible de se limiter à une simple déclaration, décide de créer une Commission composée de 17 membres, pour l’unité du mouvement syndical international, qui devra soutenir, sous la direction du Bureau Exécutif de l’ISR, une lutte décidée dans le sens indiqué plus haut. Cette Commission, dans sa totalité ou par le moyen de membres désignés par elle, devra entrer en contact avec les « Trade-unions » anglaises, qui ont posé la question de l’unité au Congrès International d’Amsterdam, étudier l’état du mouvement syndical dans les pays où le mouvement pour l’unité est le plus intense et, en cas de nécessité, engager des négociations avec l’Internationale d’Amsterdam avec les objectifs et dans les limites indiqués dans la présente résolution ».

Cette résolution, adoptée dans l’objectif de calmer l’inquiétude qui suscitèrent les imprudentes paroles de Tomski, fut un morceau de papier de plus. En contradiction manifeste avec l’indication précise formulée dans cette résolution de ce que les centrales adhérentes ne pouvaient réalisé aucune négociation en dehors de la direction de l’ISR, les syndicats soviétiques négocièrent avec le Conseil Général sans tenir le moindre compte de la direction internationale et créant y compris une Commission des relations extérieures qui oeuvrait avec la plus totale indépendance. Dans ces conditions, inutile de le dire, la Commission de 17 membres créée par le Congrès n’eut qu’une existence purement formelle et, si nous ne faisons pas erreur, ne se réunit pas une seule fois.
A partir de ce moment, se créa une situation paradoxale. Les syndicats soviétiques réalisaient une politique syndicale propre complètement indépendante des résolutions des Congrès de l’ISR et en dehors de tout contrôle des organes directeurs de celle-ci. Le sabotage direct de l’Internationale s’accentua ; les représentants soviétiques cessent d’assister aux réunions régulières de l’Internationale à laquelle ils appartiennent. Les syndicats de l’URSS agissent en ignorant complètement les CIP dont ils constituent la base. On voit d’un mauvais œil l’action des minorités révolutionnaires de l’opposition de différents pays et, plus particulièrement, le « Minority Movement » anglais, qui avait acquis une influence réelle. Les attaques envers les leaders d’Amsterdam et les critiques aux membres les plus en vue de la sois-disant « gauche » suscitent des protestations indignées de la part des dirigeants de la centrale syndicale soviétique. La liquidation de l’ISR est considérée comme imminente par ces derniers. Le syndicat des métallurgistes en arrive même à supprimer l’article de ses statuts qui faisait référence à son adhésion à l’Internationale révolutionnaire.
Les conséquences de cette monstrueuse dénaturation du front unique ne pouvaient pas être plus désastreuses. Quand les mineurs anglais partirent en grève et que le Conseil Général des Trade-unions repoussa l’aide économique des syndicats soviétiques, s’imposait la rupture immédiate avec les leaders trade-unionistes et la dissolution subséquente du Comité anglo-russe. Cette mesure était d’autant plus impérieuse quand les leaders de la droite comme de la gauche sabotèrent, dans une parfaite harmonie, la magnifique grève générale qui constitue une des plus brillantes pages de l’histoire du mouvement ouvrier britannique. La rupture ne se produisit pas. Les dirigeants des syndicats soviétiques, bien qu’ils publièrent un manifeste dénonçant le rôle joué par le Conseil Général, en espérant que la rupture interviendrait plus tard, non à leur initiative mais par celle des bureaucrates réformistes qui, avec leur habilité, provoquèrent la rupture au moment le plus propice pour eux. La conséquence de cette néfaste politique fut que le Conseil Général continua de compter avec la confiance de l’immense majorité des ouvriers organisés, que le parti communiste ne profita en rien de la leçon de la grève et que le « Minority Movement », promis avec une bonne politique à acquérir un énorme développement, à partir de cet instant cessa pratiquement d’exister.
Comme il arrive souvent avec le centrisme stalinien, on prétendit réparer les erreurs commises durant la période d’opportunisme effréné par une politique d’aventurisme ultragauchiste déchaîné. La direction des syndicats soviétiques, qui avait toujours compté avec la confiance absolue de la direction du parti et de l’IC, fut exclue de ses postes, et les mêmes colonnes des journaux qui les avaient rempli d’éloges reproduisirent contre eux toutes les charges qu’avait formulée l’Opposition communiste de gauche et qui lui avait valu les plus violentes injures. L’auteur de ces lignes ne peut pas se rappeler, sans un sourire ironique, que les mêmes délégués du 4ème Congrès de l’ISR qui au début de 1928 l’accusaient de calomniateur, reproduisaient un an après les mêmes attaques contre la direction des syndicats soviétiques qu’il exprimera dans une de ses interventions dans ce même Congrès.
De la politique de « l’Unité à tout prix » et des accords diplomatiques avec les leaders négociés entre un bon beefsteak et une coupe de champagne, dans le dos des masses ouvrières, de la politique caractérisée par le renoncement à toute critique, on passa à la tactique du « front unique seulement à la base », à l’absurde théorie du « social-fascisme » qui a amené le prolétariat allemand à une catastrophe sans précédent, et à la création de centrales syndicales à tout vent, déterminant alors la séparation de l’avant-garde révolutionnaire d’avec le gros des masses ouvrières. Seulement le retour à la politique du front unique, telle qu’elle fut formulée lors des premiers Congrès de l’Internationale, seulement le retour aux principes du marxisme révolutionnaire peuvent reconquérir pour l’Internationale révolutionnaire la confiance des masses et la mettre à l’avant de celles-i pour les mener au combat et à la victoire.

Les Comités Internationaux de Propagande et leur tactique

Dans le chapitre V nous avons parlé du caractère et de la signification des CIP et de leur action. Nous le répétons, la mission de ces organisations est la même que celle des minorités d’opposition au sein des syndicats réformistes : lutter pour l’unité des ouvriers de chaque branche industrielle organisés internationalement et soutenir au sein des SPI les principes et la tactique révolutionnaires. Leur activité principale a consisté à organiser la participation des délégués des syndicats soviétiques et des organisations révolutionnaires des autres pays dans les congrès des fédérations internationales d’industrie. Pratiquement, les CIP qui ont réalisé une activité la plus importante ont été ceux du Transport et des Mineurs. Le premier compte avec parmi ses initiatives les plus heureuses l’organisation des clubs internationaux les plus importants du monde pour gagner aux idées révolutionnaires les ouvriers de la mer, diffuser la littérature de l’ISR et établir une relation entre les marins du monde entier. Le CIP des mineurs a organisé une série de conférences importantes et des alliances partielles entre les mineurs de pays frontaliers. Tous les CIP ont apporté une aide économique aux ouvriers en grève des différentes branches d’industrie, et ils possèdent des journaux à eux qui se diffusent dans plusieurs langues.
L’ISR s’est préoccupé lors de tous ses congrès et dans les réunions de ses organes directeurs de la tactique et de l’activité concrète à réaliser par ces Comités. C’est dans la résolution adoptée lors du Conseil Central de juillet 1923 qu’apparaissent avec le plus de précision les objectifs des CIP. De par son importance, nous la reproduisons presque intégralement :

« La mission fondamentale des syndicats révolutionnaires et des CIP créés par eux, consiste à intensifier la propagande pour l’unité et la transformation révolutionnaire des Internationales d’industrie. Les CIP doivent lutter de manière décidée contre la division du mouvement syndical, l’exclusion des éléments révolutionnaires, les tentatives de sabotage des accords déjà conclu et faire que ceux-ci s’étendent aux autres groupements de production.
L’unité des Internationales d’industrie ne doit pas se limiter à l’admission des syndicats russes. Les Comités Internationaux de Propagande doivent considérer leur mission accomplie seulement après qu’aient été admis dans les Internationales d’industrie tous les syndicats sans exception. Une fois cet objectif atteint, les Comités de Propagande doivent être dissous. Les éléments révolutionnaires des Internationales d’industrie, après cette dissolution, doivent, il va sans dire, maintenir une relation réciproque et continuer à propager leurs idées. […] En entrant dans les Internationales d’industrie, les syndicats révolutionnaires doivent proposer un programme concret susceptible d’unir les masses ouvrières pour les fins pratiques de la lutte quotidienne. Ce programme doit être particulier à chaque branche de production, adapté aux spécificités des conditions de travail et d’existence des masses ouvrières. Dans tous ces programmes, doivent figurer les revendications fondamentales suivantes :
a)Réorganisation des Internationales professionnelles par industrie, union des petits secrétariats corporatifs et intervention active de ces derniers dans la transformation des organisations syndicales des différents pays.
b)Extension des internationales professionnelles à tous les syndicats de la branche d’industrie correspondante, sans exclure les organisations des pays d’Orient et des pays coloniaux. […]
c)Les Internationales d’industrie doivent donner des directives aux organisations pendant les grandes actions nationales et prendre sur elles la direction immédiate pendant les actions de caractère internationale.
d)Lutte décidée contre les formes directe et indirecte de briseurs de grève et application du « boycott » à grande échelle.
e)Création de fonds internationaux de solidarité et d’entre aide obligatoires pendant les grandes actions.
f)Amplifier l’information et les relations, publication régulière de bulletins et de textes, livraison de matériel de caractère international aux organismes dans la presse des syndicats nationaux.
g)Etude attentive des conditions de travail et de la situation de la production dans les différentes branches d’industrie, du déroulement du processus de concentration du capital et de l’action des organisations capitalistes, utilisant amplement tous ces matériaux dans la lutte courante.
Les Internationales d’industrie doivent soutenir une lutte décidée contre le péril de guerre et le fascisme, en préparant systématiquement les actions internationales, en particulier dans les transports, la métallurgie et les mines, et en développant l’action de Commissions de Contrôle chargées de surveiller dans les ports et les nœuds ferroviaires les plus importants les transports de troupes, de détachements fascistes et de matériel de guerre.
Pendant les actions importantes des masses, en cas de passivité des secrétariats professionnels correspondants, les CIP doivent agir pour leur propre compte sur tout ce qui est à leur portée pour manifester leur solidarité internationale et aider activement les ouvriers en lutte.
Pour intensifier la tâche de propagande pour l’unité et la transformation révolutionnaire des Internationales d’industrie, les CIP doivent resserrer encore plus les liens entre les éléments révolutionnaires du mouvement syndical, par le moyen d’un échange d’expérience de luttes et de matériaux sur la situation des travailleurs des branches de production correspondantes dans les différents pays et, en particulier, informer le prolétariat occidental de la situation des syndicats russes. Les CIP doivent organiser la publication de brochures, de bulletins d’information et un service de chroniques internationales pour la presse professionnelle. »

A partir de 1928, apparaît aussi dans les CIP une tendance à l’organisation indépendante. Il faut dire que dans les résolutions adoptées par l’ISR, déjà dans les premiers temps de son existence, on laissait ouverte la possibilité à cette nouvelle orientation. Ainsi, par exemple, dans le dernier point de la résolution adoptée par le Conseil Central en 1922 on disait :

« Dans les branches de production où une grande partie des ouvriers organisés se placent sous la plate-forme de l’ISR et où les secrétariats Internationaux actuels conservent dans leurs mains la direction grâce exclusivement à l’exclusion d’une sérier de syndicats révolutionnaires, le Conseil Central considère cependant nécessaire de faire tout le possible pour conserver l’unité des Internationales professionnelles.
Mais si les partisans d’Amsterdam continue dans leur intentions de conserver par tous les moyens dans leurs mains la direction des organisations internationales contre la volonté clairement exprimée de la majorité des ouvriers organisés, les CIP se verront obligés à prendre les mesures correspondantes pour organiser les éléments révolutionnaires et convoquer des Congrès internationaux, auxquels devront être invités tous les syndicats qui se placent sous la plate-forme de la lutte des classes.
»

Plus tard, les organismes qui nous occupent se transformaient en Comité de Propagande et d’Action, et le 4ème Congrès affirmait que les CIPA, sans laisser de côté la lutte pour l’unité « doivent se convertir en centres internationaux organisateurs et directeurs dans chaque branche de production ». Le Conseil Central, réuni en 1930, décida alors d’étudier concrètement la transformation en Internationale les Comités pour lesquels l’activité leur aura permis d’atteindre des résultas positifs. En réalité, le Comité International du Transport s’est déjà transformé en Internationale indépendante, et la même tendance s’observe parmi les mineurs.

La tactique révolutionnaire dans les luttes économiques

Tandis que l’Internationale d’Amsterdam axe toute sa tactique dans l’effort de contenir l’élan combatif des masses et d’aider la bourgeoisie à reconstituer son économie brisée, l’ISR prend comme point de départ la crise et la décomposition de cette économie et la nécessité de profiter de l’ère révolutionnaire qui a commencé avec la guerre pour organiser l’attaque contre le régime bourgeois. Cet objectif final ne signifie cependant pas l’oubli des intérêts quotidiens des travailleurs, mais seulement qu’elle les subordonnent aux intérêts généraux de la classe.

« En plus de la défense révolutionnaire conséquente des revendications des ouvriers – dit-on dans une résolution adoptée en décembre 1927 par le Bureau Exécutif – la différence principale entre notre tactique et celle des réformistes dans les conflits économiques consiste en ce que nous lions ces conflits avec la lutte générale de la classe, c’est à dire, avec la lutte politique du prolétariat. Enlever aux conflits leur caractère « purement économique », malgré la volonté des réformistes, leur donner des éléments politiques, lier la lutte de la sphère de production avec la lutte de la classe ouvrière contre le gouvernement bourgeois, est l’objectif principal que se donne l’opposition syndicale. »

En établissant cette différence essentielle entre les tactiques réformiste et révolutionnaire, on ne doit pas en conclure que la mission de cette dernière soit l’attaque pour l’attaque, la « gymnastique révolutionnaire » de laquelle les anarchistes sont si friands. Ce dont il s’agit c’est d’éviter que le mouvement ouvrier tombe dans le marais de la collaboration de classes et de l’arbitrage obligatoire, que, selon l’heureuse expression de Lénine, l’on sacrifie « les intérêts d’un nombre insignifiant d’ouvriers aux  intérêts fondamentaux des masses», et de transformer tous les combats économiques en autant d’épisodes préparatoires à la lutte finale du prolétariat contre le pouvoir de la bourgeoisie.
L’ISR a déterminé dans un grand nombre de ses résolutions sa tactique dans les luttes économiques. Le programme d’action élaboré au 1er Congrès donnent des leçons dont peuvent tirer profit les militants révolutionnaires du mouvement ouvrier. Cette tactique peut se résumer dans les points suivants consignés dans la résolution du 2ème Congrès sur l’offensive du capital et le front unique :

« La satisfaction des revendications élémentaires des ouvriers et la période de décomposition du capital posent la nécessité de la lutte :
a)contre les contrats de taux de salaire à long terme.
b)Contre la substitution de la lutte syndicale par les tribunaux d’arbitrage et les commissions paritaires.
c)Contre les contrats de taux de salaire qui répondent aux intérêts de petits groupes privilégiés d’ouvriers et qui ne tiennent pas compte des intérêts généraux du prolétariat et des exigences de la solidarité de classe.
d)Contre les méthodes des partisans d’Amsterdam qui, sous le prétexte de conserver la discipline, veulent étouffer la volonté combative des ouvriers par l’application de règlements bureaucratiques des grèves.
e)Contre le localisme artificiel des grèves, appliqué par la bureaucratie dans le but de conserver le principe de la collaboration.
f)Contre l’arrêt prématuré, par peur des conséquences révolutionnaires, des actions qui ont des probabilités de victoire, et qui tendent à s’élargir.
g)Contre la résistance à ce que la véritable solidarité prolétarienne dépasse les limites des syndicats et des centrales nationales, et contre l’indifférence des ouvriers pour la lutte de leurs compagnons de classe.

L’organisation efficace de chaque action exige la coordination de toutes les forces prolétariennes, de ses organisations syndicales et politiques, et la participation active des syndicats à la lutte contre le capitalisme comme système, la grève étant le moyen de lutte syndicale le plus important. Pour son application efficace il est nécessaire :
a)Une direction systématique de toutes les actions économiques, en utilisant toutes les forces prolétariennes existantes, et tenant compte de la situation concrète et des possibilités de victoire.
b)Une large solidarité, qui doit s’exprimer par l’appui moral et matériel des combattants au reste du prolétariat, de la branche d’industrie où se développe la lutte jusqu’à l’action de caractère international.
c)Considérer que toute grève, surtout la générale, ne peut vaincre que si sa finalité est comprise par les masses, qu’elle exprime leur volonté, qu’elle soit bien préparée et que ses dirigeants soient en contact constant avec les ouvriers.
d)Pour que les masses observent une discipline sans faille pendant la grève générale, pour que les ouvriers se souviennent fermement que pendant le mouvement la classe ouvrière court à chaque instant le danger d’être l’objet d’une attaque armée par la bourgeoisie, il faut être préparé pour cette éventualité et prendre les mesures nécessaires pour repousser l’agression.
e)Considérer que dans les pays où existent plusieurs centrales syndicales, chaque action des ouvriers et, en premier lieu, la grève générale, courent de grands dangers si les syndicats ne vont pas à la lutte unis. C’est pour cela que les militants révolutionnaires doivent prendre l’initiative de créer le front unique. »

Par rapport à la conduite à tenir dans les combats économiques, l’ISR a élaboré toute une stratégie des grèves. La grève est une des armes les plus efficaces dont dispose la classe ouvrière dans sa lutte contre le capital. Mais il faut savoir utiliser cette arme. Les réformistes essaient de l’éliminer totalement pour lui substituer les commissions paritaires et les tribunaux d’arbitrage. Les anarchistes, d’un autre côté, considèrent la grève, et surtout la grève générale, comme une espèce de panacée applicable en toute circonstance, sans tenir compte des conditions concrètes du moment.
Il est évident que le processus de concentration du capital et l’apparition de puissantes organisations patronales rendent chaque jour plus complexe la lutte du prolétariat. Si dans la guerre entre les Etats bourgeois il existe une stratégie militaire, dans la lutte de classes contemporaine il doit bien exister aussi une stratégie des grèves. L’élaboration de cette stratégie n’est pas une tâche facile. Ce serait une erreur de considérer que l’on peut appliquer à chaque section de la classe ouvrière les mêmes principes généraux. Mais il est évident que de la riche expérience des grands combats soutenus par le prolétariat on peut tirer d’innombrables leçons dont on doit tirer profit. Déjà à son 1er Congrès l’ISR exprimait de la manière suivante le principe général sur lequel doit se baser la stratégie des grèves :

« Ne pas permettre que le mouvement soit vaincu par morceaux, mais commencer simultanément l’offensive ; ne pas convertir l’accord collectif en fétiche, mais essayer d’obtenir sa modification et son amélioration à la première occasion favorable ; préparer la lutte contre les briseurs de grève par une organisation de piquets de défense ; étudier la conjoncture mondiale et tenir compte des expériences de grèves dans le monde. »

Dans les réunions successives des organismes directeurs de l’Internationale, le problème fut objet d’une étude constante et attentive et y compris on organisa des Conférences spéciales dans lesquelles des représentants des pays les plus importants soumettaient à débat et étude leurs expériences. En dépit de tout, on n’a pas obtenu de résultats définitifs. Nonobstant, l’initiative de l’ISR qui a posé le problème doit être applaudie.
Il faut cependant signaler que les zigs-zags continuels de la politique stalinienne qui ont eu leur effet inévitable sur la tactique du mouvement syndical révolutionnaire, ont empêché de poursuivre l’étude objective de l’expérience des grèves. La méthode marxiste a été substituée par un schématisme abstrait. L’ISR a elle–même été victime de la fameuse théorie de « la troisième période », inventée par le centrisme stalinien, selon laquelle la classe ouvrière est passée à l’offensive dans une époque où elle se voyait précisément obligée de lutter pour la défense de ses revendications quotidiennes et ses acquis les plus élémentaires. Partant de cette fausse prémisse, le 4ème Congrès de l’ISR imprima une nouvelle orientation à toute la tactique du mouvement syndical révolutionnaire. La classe ouvrière était passée à l’offensive ; les ouvriers organisés prenaient une part active aux combats ; la social-démocratie s’orientait de manière décidée vers le fascisme ; les grèves prenaient un caractère politique de plus en plus accentué. C’étaient là les thèses fondamentales de la nouvelle politique adoptée par l’ISR. En accord avec elles, le mouvement révolutionnaire devait tendre vers la direction indépendante des luttes, à créer des comités de grève autonomes, sans compter avec les syndicats, réaliser le front unique uniquement à la base et accentuer la lutte contre l’appareil syndical « socialfasciste ».
L’application de cette tactique, qui fut précisée dans les thèses sur « Les leçons et les perspectives es combats économiques », approuvées par le Conseil Central lors de sa réunion de décembre 1929, eut comme conséquence, de même que la tactique de scission en matière d’organisation, d’augmenter l’impopularité de l’ISR parmi les ouvriers organisés, d’accentuer le divorce entre l’avant-garde révolutionnaire et la masse et, en retour, de renforcer le prestige de la bureaucratie réformiste qui a su profiter pour elle même des désirs d’unité des masses, en présentant comme des diviseurs les partisans de l’ISR. Le pire est que la direction indépendantes des combats économiques n’est pas allé au-delà du texte des résolutions approuvées, et l’influence de l’ISR parmi les masses organisées est aujourd’hui bien plus faible que celle d’il y a 5 ou 6 ans.

Les Comités d’usine et le contrôle ouvrier

Les Comités d’usine sont des organisations qui représentent tous les ouvriers sans distinction de tendance et d’adhésion syndicale. Avant la guerre impérialiste, la représentation d’usine existait dans certains pays bien que sous forme rudimentaire. C’est après la guerre que le mouvement des Comités d’usine se développe, en particulier en Allemagne, en Autriche et en Italie. Face à la force du mouvement, les gouvernements bourgeois, en collaboration avec les réformistes, s’efforçaient de l’orienter vers un cours légal. A cet effet on publia une série de lois en Tchécoslovaquie, en Allemagne et en Autriche, de même qu’en Russie avant la révolution d’Octobre. Ce fut surtout dans ce pays ainsi qu’en Allemagne que les Comités d’usine jouèrent un grand rôle.
En contact plus direct avec les ouvriers dont ils sont l’émanation immédiate, ces organismes se transforment en un centre autour duquel se regroupent les forces révolutionnaires. En Russie, pendant un certain temps, on pensa même qu’ils pouvaient remplacer les Soviets. Ceci se passait naturellement au moment où les menchéviks exerçaient sur ces derniers une hégémonie et dénaturaient leur nature. En Allemagne, pendant l’occupation de la Ruhr, les Comités d’usine se convertirent en centre d’action. La grande grève générale du mois d’août 1923, qui marque le point culminant de la période d’élan révolutionnaire, fut une œuvre directe des Comités. Après la déroute du prolétariat en automne, le ministre social-démocrate Severing décréta la dissolution du Comité Central et l’emprisonnement des militants les plus en vue. Pendant toute cette période, les Comités d’usine furent le centre du mouvement révolutionnaire et se consacrèrent activement à l’organisation de milices rouges. Après le désastre, ils entrèrent dans une période de décadence, même si jusqu’à très récemment, en dépit de la castration réformiste et des entraves légales, ils ont conservé une indubitable vitalité. Hitler lui-même les a utilisé pour son activité de propagande et d’organisation. En Italie, les Comités d’usine jouèrent de la même manière un rôle prédominant pendant la situation révolutionnaire qui culmina dans l’occupation des usines en septembre 1920. Ce furent les Comités d’usine qui de fait menèrent l’occupation, assurèrent le fonctionnement des établissements et organisèrent sa défense armée contre de possibles attaques de l’ennemi.
Les Comités d’usine se sont caractérisés toujours par une tendance plus radicale que les syndicats. La dégénérescence bureaucratique trouve des conditions objectives de développement beaucoup plus défavorables dans ces organisations qui naissent au sein même de la masse ouvrière sur les lieux de travail. Ce caractère des Comités d’usine donna son origine à la tendance qui consista à les opposer aux syndicats et qui étaient appelés à le s remplacer. Cette tendance, provenant en partie du secteur révolutionnaire, ne réussit cependant pas à s’enraciner dans le mouvement ouvrier.
L’ISR a toujours donné une grande importance aux comités d’usine, dans lesquels elle a vu une excellente base pour l’organisation d’actions révolutionnaires des travailleurs, pour réaliser leur unité d’action, pour transformer les syndicats corporatistes en syndicats d’industrie et pour exercer le contrôle ouvrier. La position fondamentale de l’Internationale révolutionnaire par rapport à ces organisations a été invariable ; ce qui s’est modifié a été la tactique, en accord avec les circonstances concrètes du moment. Au 1er Congrès domine fondamentalement l’idée du contrôle et l’objectif de combattre la tendance à organiser des Comités d’usine uniquement sur la base d’éléments révolutionnaires.

« Les Comités d’usine – dit la résolution – doivent être élus par tous les ouvriers de l’usine ou de l’établissement, indépendamment de leurs idées politiques et religieuses. »

Le contraire n’est qu’une caricature. Les Comités d’usine ne peuvent se créer artificiellement, dans toutes les circonstances, ils doivent surgir dans le cours même de la lutte. Une des tâches les plus importantes qu’ils doivent se fixer est la constitution de Commissions de Contrôle.

« Le système des Commissions de Contrôle spéciales et permanentes – dit la résolution – doit se pratiquer sur la plus grande échelle possible. Le contenu de l’activité de ces Commissions doit être constitué par toute la vie de l’usine, en commençant par les accident de travail et en terminant par les conditions sanitaires et hygiéniques, et l’action des organes municipaux et d’Etat. Il est souhaitable que les Commissions de Contrôle s’organisent par syndicat et par quartier, afin que les ouvriers puissent sortir du cadre étroit de l’usine dans laquelle ils travaillent. »

Certains éléments révolutionnaires, prétendant que les Comités d’usine avaient un caractère légal, s’en écartaient et ne leur prêtaient aucun intérêt. Cette attitude était profondément erronée.

« Les syndicats révolutionnaires – poursuit la résolution – ne doivent pas renoncer, en aucun cas, à utiliser les possibilités légales. La mission des syndicats révolutionnaires consiste à briser le cadre légal, emplir de contenu révolutionnaire l’action des Comités d’usine, et par un labeur constant, systématique et tenace, de convertir en instruments de la révolution les organisations créées par le gouvernement. »

La mission fondamentale des Comités d’usine est, comme nous l’avons déjà dit, le contrôle ouvrier. Le contrôle ouvrier est une école très importante destinée à préparer les masses pour la révolution sociale. Le contrôle « doit être amplement utilisé pour la transformation des vieux syndicats en organisations combattantes de la cause ouvrière ». Le contrôle est incompatible avec le système paritaire préconisé par la bourgeoisie et les réformistes, et il présuppose l’opposition de la dictature prolétarienne à la dictature bourgeoise. Il faut introduire le contrôle dans la masse ouvrière, en préparant en même temps les éléments les plus capables à ce qu’ils puissent jouer le rôle correspondant dans l’organisation de la production. Les syndicats doivent diriger les Comités d’usine en s’opposant aux tendances particularistes.
La tendance à remplacer les syndicats par les Comités d’usine est catégoriquement condamnée par le Congrès constitutif de l’ISR :

« Les Comités d’usine ne peuvent pas remplacer les syndicats. La délimitation des fonctions des Comités d’usine et de celles des Syndicats est le résultat du développement historique de la révolution sociale. Les syndicats organisent les masses ouvrières pour la lutte pour la hausse des salaires et la réduction de la journée de travail dans tous le pays. Les Comités d’usine s’organisent pour le contrôle de la production, englobant les ouvriers de l’usine, et leur lutte ne peut prendre un caractère national que graduellement. A mesure que les ouvriers syndiqués réussissent à vaincre les tendances contre-révolutionnaires de leur bureaucratie et à transformer les syndicats en organismes révolutionnaires, les Comités d’usine se transforment en base de ces derniers dans les usines et les ateliers. »

La tâche concrète des Comités d’usine s’exprime de la manière suivante :
1/ Rattachement des chômeurs au processus de production. Pour cela il est nécessaire : a) d’établir les possibilités de la production, en tenant compte des réserves de matières premières existantes ; b) transférer la main-d’œuvre existante dans les branches de production où il manque des bras ; c) garantir une allocation suffisante aux chômeurs ; d) établir le contact avec les coopératives de consommation pour étudier les nécessités de la masse ouvrière et mettre en accord la production avec celles-ci.
2/ Organiser la distribution du combustible pour le fonctionnement régulier des usines.
3/ Suspendre tout travail improductif, en particulier la fabrication des armes, munitions et articles de luxe.
4/ Contrôle du transport pour s’opposer à celui :a) du matériel de guerre ; b) des capitaux ; c) de l’outillage des usines fermées ; d) des produits alimentaires à des fins spéculatives. En premier lieu, on doit garantir la livraison des subsistances et des objets de grande consommation : matières premières, combustibles et matériaux auxiliaires nécessaires pour la production ; on doit garantir de même le transport de la population ouvrière aux endroits où sont placées les usines.
5/ Contrôle pour établir la quantité de capitaux, virement bancaire et autres opérations financières.
6/ Contrôle de la distribution des articles de première nécessité ; contact étroit entre les travailleurs de la ville et de la campagne, en portant une attention particulière à l’échange organisé des produits de l’agriculture et de l’industrie.
7/ Contrôle pour fixer les prix stables aux produits agricoles et industriels dont la population a besoin.
8/ Contrôle des exportations et des importations : a) on doit établir, en premier lieu, l’importation de produits nécessaires pour la subsistance de la population des travailleurs et le soutien à la production ; b) on doit interdire l’importation d’articles de luxe ; c) interdire l’exportation à l’étranger d’articles de première nécessité et de capitaux, ainsi que des objets nécessaires à la production locales. »

Postérieurement, les résolutions adoptées s’adaptent aux variations de la situation concrètes. Le 2ème Congrès, devant le fait de la décadence des Comités d’usine, qui sont enfermés dans d’étroits cadres légaux et la persécution de leurs éléments révolutionnaires, fixe comme objectif immédiat la « lutte pour l’utilisation et la transformation révolutionnaires des Comités d’usine existants et la création d’autres qui aient un caractère de masse ». Le Congrès souligne en particulier le rôle des Comités d’usine comme organes de base de l’unité de la classe ouvrière. « C’est la représentation la plus naturelle de tous les ouvriers de l’usine, et leur activité peut se manifester seulement dans le cas où ils peuvent compter avec cette organisation. Est-ce que l’on peut créer des Comités d’usine à tout moment ? Non – répond la résolution adoptée -. Leur création est particulièrement facile durant les conflits et quand les masses ouvrières se trouvent en fermentation.

« Dès que surgit un conflit, en plus de la création d’un Comité de grève, et dans le but d’établir le contact entre celui-ci et le syndicat, dans chaque usine et dans chaque atelier on doit procéder à la constitution d’un Comité d’usine élu par tous les ouvriers. La lutte pour les Comités d’usine ne doit pas prendre un caractère abstrait, elle doit être intimement liée à la situation concrète de la classe ouvrière du pays et de la branche de production en question. Pour cela il est nécessaire que le programme d’action élaboré par la Centrale syndicale et les différents syndicats contienne des points concrets et des tâches pratiques qui se posent au Comité d’usine en question. La lutte pour la création de Comités d’usine entraînera les ouvriers inorganisés, les poussera à réagir face aux persécutions dont seront victimes leurs représentants et soudera l’avant-garde de la classe ouvrière avec la masse. »

Le Comité Central, réuni en juillet 1923, souligne l’importance du rôle des Comités d’usine dans la lutte contre le fascisme. Le 3ème Congrès signale leur efficacité pour attirer les ouvriers inorganisés et rétablir l’unité là où existait la scission syndicale. Les résolutions postérieures n’ont fait qu’insister sur les points exposer antérieurement et sur la nécessité de poursuivre la lutte pour obtenir leur implantation dans le mouvement ouvrier.
La différence fondamentale entre la position des réformistes et des révolutionnaires sur ce point peut se résumer ainsi : pour les premiers le Conseil d’usine est un organisme légal destiné à garantir la collaboration de classes. Pour les seconds, le Comité d’usine – selon la définition du 1er Congrès de l’ISR – doit tendre à transformer chaque usine en une forteresse anti-capitaliste.

Les Traités de paix et la guerre

L’attitude de l’ISR face aux Traités de paix, et en particulier celui de Versailles, est fondamentalement différente de celle d’Amsterdam. Pour l’Internationale révolutionnaire, le Traité de Versailles est une œuvre monstrueuse, source de nouveaux conflits et pour ces rasions son attitude fut décidément hostile. La FSI, comme elle partait du principe de la responsabilité exclusive de l’Allemagne dans la guerre, acceptait la justice des réparations. L’ISR affirmait, au contraire, la responsabilité de tout le capitalisme mondial, et de là elle concluait que les réparations devaient retomber sur la bourgeoisie des pays belligérants. D’un autre côté, selon elle, même en admettant que la responsabilité de la guerre retombe exclusivement sur l’Allemagne, ceux qui devaient payer ses conséquences ne devaient pas être les masses populaires comme c’est le cas dans les Traités de paix, mais la bourgeoisie allemande. Le plan Dawes et toutes les tentatives ultérieures pour réguler le problème des réparations ont été, selon l’ISR, rien d’autre qu’une nouvelle modalité de ce pillage monstrueux effectué aux dépends de la sueur et du sang des masses populaires. C’est pour cela que l’unique solution juste du problème des réparations est la révolution sociale qui, avec la destruction de la bourgeoisie, éliminera radicalement les nouvelles causes de guerre et résoudra le problème aux dépends des classes exploiteuses.

« La guerre et le Traité de Versailles – disait à ce propos le 3ème Congrès de l’ISR – poursuivent l’objectif d’éliminer l’Allemagne du marché mondial. Le même objectif a été poursuivi par la politique des réparations de « l’Entente » et actuellement le plan des experts. Détruire complètement le mécanisme de production de l’industrie allemande ou, par le moyen de taxes et de contributions, augmenter le coût de la production ; voilà l’objectif du plan des experts dont les complices sont la 2ème Internationale et l’Internationale d’Amsterdam. La bourgeoisie allemande, soutenue par la social-démocratie et la bureaucratie syndicale, a lancé la charge des réparations sur les épaules des masses travailleuses, ce qui signifie la prolongation de la journée de travail, la suppression de certaines lois sociales,… C’est comme cela que la bourgeoisie et la bureaucratie syndicale de « l’Entente », de concert avec la bourgeoisie et la bureaucratie sociale allemande, font retomber tout le poids de la guerre sur le prolétariat allemand.
La réalisation de cette basse conjuration signifiera non seulement la transformation de la vie de l’ouvrier allemand en celle d’un « coolie », mais elle marquera aussi une baisse du niveau de vie des ouvriers de tous les pays et en particulier de « l’Entente ». Cette abjecte conjuration contre les travailleurs allemands est en même temps une conjuration contre le prolétariat international. C’est pourquoi les syndicats rouges de tous les pays doivent soutenir la lutte acharnée contre le plan des experts et contre la bureaucratie syndicale qui a participé à l’élaboration de ce document. Les pays dévastés doivent être reconstruits, les victimes doivent être indemnisées aux dépends des classes dominantes de tous les pays. Le mot d’ordre des syndicats révolutionnaires doit être : « A bas le Traité de Versailles ! A bas le plan des experts ! A bas l’esclavage des travailleurs d’Allemagne ! »

L’attitude adoptée par l’ISR face à la question des Traités prédétermine sa position face à la Société des Nations. Pour Amsterdam, la Société des Nations est la garantie de la paix et de la justice dans le monde. Pour l’ISR, c’est une association de bandits disposée à garantir le butin des puissances les plus fortes. Si au début de son existence l’organisme concédé par Wilson pouvait créer certaines illusions parmi les esprits candides, actuellement il ne peut exister aucun doute sur sa véritable nature. Son inefficacité comme garantie de paix a été pleinement démontrée. Son impuissance a été évidente dans toutes les circonstances où elle devait démontrer son efficacité et, en particulier, face à la scandaleuse politique d’agression de l’impérialisme japonais contre la Chine. La possibilité d’une collaboration avec la Société des Nations de la part de l’ISR est complètement écartée. Les syndicats révolutionnaires ne peuvent rien avoir en commun avec cette entité protectrice des intérêts des vainqueurs et son attitude face à elle doit être caractérisée par l’hostilité la plus absolue.
Il est évident de dire donc que l’ISR ne peut pas considérer la Société des Nations comme une instrument adéquat pour lutter contre la guerre.
La tactique de l’Internationale révolutionnaire est aussi sur ce point diamétralement opposée à celle de l’Internationale d’Amsterdam. L’attitude du mouvement syndical révolutionnaire ne peut être celle du pacifisme petit-bourgeois sentimental et creux. La lutte contre la guerre est intimement liée avec la lutte contre la société capitaliste dans son ensemble. Pour qu’elle soit efficace, l’action contre la guerre doit supposer la rupture de la coalition d’avec la bourgeoisie, une tâche systématique d’agitation et de propagande dans l’armée, et la transformation de la guerre en guerre civile. Les réformistes de tous les pays, toujours disposés à se mettre aux côtés de leur gouvernement quand la « défense nationale » l’exige, ne voient aucun inconvénient pour donner satisfaction aux aspirations de masses qu’ils représentent, à prononcer des discours enflammés contre la guerre et approuver des résolutions dans lesquelles on menace de déclarer la grève générale révolutionnaire en cas de guerre. Cette phraséologie révolutionnaire occulte l’objectif réel qui est de ne rien faire au cas où le conflit éclaterait. Au moment de la mobilisation, avec les immenses moyens dont dispose le gouvernement, la volonté d’action de la classe ouvrière est paralysée. Le plus probable est que le prolétariat n’arrive pas à éviter la guerre. Sa véritable action contre celle-ci commence avec la tâche systématique de propagande et d’agitation au sein de l’armée, dont le résultat doit être la transformation de la lutte des peuples entre eux sur l’autel des intérêts du capitalisme, en révolution sociale contre la bourgeoisie de son propre pays.
L’ISR a adopté peu de résolutions précises sur la tactique à suivre sur cette question, et en plus certaines souffrent d’un manque de clarté ou contiennent y compris des points de vue fondamentalement erronés, comme c’est le cas, par exemple, de celle votée par le 2ème Congrès, dans laquelle on souligne comme moyen efficace la grève générale et la révolution sociale. Le fait est dû à la circonstance que cette résolution fut rédigée par Pierre Semard qui, pas encore guéri à cette époque de préjugés syndicalistes, ressuscitait dans le Congrès de l’ISR les formules de l’antimilitarisme français d’avant 1914. Il faut dire cependant que cette résolution n’eut aucune conséquence pratique et resta oubliée dans le fatras des textes des Congrès et des Conseils Centraux. Dans la pratique, l’attitude de l’ISR fut beaucoup plus juste, et s’adapta aux principes soulignés par l’IC dans ses quatre premiers Congrès, célébrés sous l’intervention directe de Lénine et Trotsky.
Nous ne pouvons énumérer ici toutes les propositions formulées à l’Internationale d’Amsterdam par l’ISR pour l’action commune contre la guerre, ni ls résolutions adoptées et les documents publiés à toutes les occasions où la paix dans les monde a été sérieusement menacée. Nous donnerons par contre un rapide coup d’œil aux tentatives pratiques réalisées par l’Internationale révolutionnaire sur ce terrain.
Commençons par le Congrès de la Paix, célébré en novembre 1922, à La Haye, sous l’initiative de l’Internationale d’Amsterdam. La délégation soviétique dont faisait partie le secrétaire général de l’ISR proposa un programme d’action directement inspiré par Lénine dont, par son importance fondamentale, nous reproduisons ci-après. IL s’agit d’un document que l’on peut à juste titre qualifier d’historique.

« Le Congrès International de la Paix, se plaçant du point de vue que l’on ne pourra pas en finir avec les guerres sans supprimer le système capitaliste qui les engendre, et estimant que la condition de toute lutte contre les guerres impérialistes consiste dans la création d‘un front ouvrier unique de classe, décide :
1/ on constituera un Comité International d’Action, composé de représentants de la FSI d’Amsterdam ; de la 2ème Internationale, de l’Internationale de Vienne1, de l’Internationale Syndicale Rouge et de l’Alliance Coopérative Internationale pour la lutte contre la guerre.
2/ Dans chaque pays se constitueront des Comités d’Action analogues, composés de délégués des organisations nationales adhérentes aux organismes internationaux cités ci-dessus.
3/ Ces Comités d’Action regrouperont de même touts les organisations ouvrières qui n’auront pas adhéré encore aucune Internationale, tant qu’ils sont disposés à lutter contre la guerre.
4/ Ces Comités d’Action auront de même comme objectif de réaliser toutes démarches nécessaires pour liquider la scission des organisations syndicales, ils devront prévenir toute nouvelle scission en garantissant, d’un autre côté, la liberté de propagande des idées et l’unité d’action contre la bourgeoisie.
5/ Ces Comités d’Action ainsi que les organisations ouvrières adhérentes, auront le devoir de lutter systématiquement contre la théorie et la pratique de la défense nationale des patries bourgeoises qui offrent la clase ouvrière pieds et poings liés à la bourgeoisie impérialiste.
6/ Pour que la lutte du prolétariat pour la paix donne le meilleur résultat, il faut en finir avec la collaboration et la coalition avec la bourgeoisie. Les organisations ouvrières et les gouvernements bourgeois doivent être séparés par une ligne de démarcation bien précise.
7/ Considérant que le pacifisme bourgeois est la base de l’illusion d’une paix fondée sur le régime capitaliste, régime qui engendre précisément la guerre, le Congrès considère que pour que la lutte contre celle-ci soit efficace il faut dénoncer ces dangereuses illusions pacifistes. Sans repousser le concours des organisations pacifistes dans la lutte contre la guerre, le Congrès se refuse à former un bloc avec le pacifisme bourgeois, lequel serait un acte de collaboration de classes.
8/ Dans l’objectif de préparer l’armée et les grandes masses de travailleurs à une lutte contre la guerre, il faut y former des organisations légales et clandestines qui, par une action permanente, tenace et systématique, pourront exercer une influence telle que au moment décisif, elles soient en position de se mettre en première ligne de l’armée bourgeoise en insurrection.
9/ Il faut engager une lutte énergique des masses pour l’annulation du monstrueux Traité de Versailles et autres pactes analogues. Il faut démarrer une action contre la ligue Internationale des bandits impérialistes qui agit sous l’emblème de la Société des Nations. Il faut se lever contre l’esclavage auquel, sous prétexte des réparations, ont été soumises les masses travailleuses d’Allemagne, d’Autriche, de Bulgarie et d’autres pays. Il faut obliger la bourgeoisie à réparer les dévastations dont elle est responsable.
10/ Il faut dénoncer les complot de l’impérialisme international contre les intérêts des masses travailleuses et exiger la publication immédiate de tous les Traités secrets.
11/ Il faut attirer les masses ouvrières et paysannes des pays coloniaux et semicoloniaux qui sont sous le joug des bandits impérialistes vers l’action antiguerre. Il faut porter une attention très spéciale à l’agitation anti-impérialiste parmi les troupes de couleur.
12/ Lutter pour l’évacuation immédiate des alliés du territoire allemand, et pour le retrait des troupes de tous les pays et régions (Orient, Afrique,…) occupées par mandat de la Société des Nations, c’est à dire au nom du droit du plus fort.
13/ Lutter pour le désarmement des gardes blancs bourgeois et pour l’armement des masses ouvrières, pour l’instauration dans tous les pays de gouvernements ouvriers qui mettront en pratique l’action précitée contre les classes dominantes.
14/ Organisation d’une semaine internationale de lutte contre la guerre, contre le Traité de Versailles, contre l’impérialisme, contre la dictature capitaliste, pour le pouvoir du Travail. Cette semaine internationale devra se réaliser du 8 au 15 janvier. »

Inutile de dire que le Congrès de La Haye n’approuva pas ce programme d’action, qui répudiait toute phraséologie et indiquait les moyens de lutte concrets et pratiques. Cependant il ne manqua pas la traditionnelle déclaration que l’on recourrait à la grève générale en cas de danger de guerre.
Au début janvier de l’année suivante se déroula à Essen une Conférence convoquée par l’ISR et l’IC, à laquelle assistèrent des délégués des syndicats révolutionnaires et des partis communistes de France, d’Allemagne, de Tchécoslovaquie, de Hollande et d’Italie. Cette Conférence, qui se réunit trois jours avant l’occupation de la Ruhr, contre laquelle les braves pacifistes de La Haye ne firent naturellement rien, adopta une série de mesures d’ordre pratique et décida de créer des Comités internationaux d’action et des Commissions de contrôle, des cellules clandestines locales,… Immédiatement après l’occupation de la Ruhr par les troupes françaises, l’ISR proposa une action commune à l’Internationale d’Amsterdam, mais cette fois-ci les réformistes ne répondirent pas. Tant l’ISR que l’IC ne cessèrent leur campagne. On publia des manifestes en direction des ouvriers, paysans et soldats, préconisant l’union des travailleurs français et allemands pour la lutte commune contre la bourgeoisie des deux pays, on réalisé une action active d’agitation dans la région occupée, et en Russie, Bulgarie, Angleterre, Hollande et d’autres pays, on organisa des meetings de protestation et des collectes au bénéfice des ouvriers de la Ruhr. Les syndicats soviétiques récoltèrent à cette occasion 100 000 roubles-or qui servirent à acheter près de 100 tonnes de blé.
La Conférence convoquée par les Comités d’usine de Rhénanie-westphalie pour le 18 mars 1923 à Francfort, eu une grande résonance et se caractérisa par la présence de délégués de certaines organisations locales social-démocrates. Y assistèrent 250 délégués, qui représentaient des organisations politiques et syndicales de France, Allemagne, Tchécoslovaquie, Pologne, Roumanie, Yougoslavie et Italie.
La Conférence décida d’engager une énergique campagne contre l’occupation de la Ruhr et pour l’annulation des Traité de paix, de faire de l’agitation dans l’armée, d’organiser la fraternisation entre les ouvriers et les troupes d’occupation et des Commissions de contrôle composées d’ouvriers affectés à la fabrication et au transport des munitions de guerre, de créer des associations fraternelles d’ouvriers allemands, français et russes dans les industries les plus importantes et en premier lieu entre les cheminots et les métallurgistes, de préparer une semaine internationale de protestation contre l’occupation de la Ruhr,… On désigna en plus un Comité international d’Action chargé d’organiser la lutte, d’engager des rapports avec les organisations ouvrières de toutes les tendances et de créer un fonds international de combat.
Le Comité réalisa une action très énergique. On publia un grand nombre de brochures et de tracts, on organisa des meetings en Allemagne, France, Angleterre et Tchécoslovaquie, on créa des associations fraternelles d’ouvriers, on constitua des fonds d’aide aux travailleurs de la Ruhr dans différents pays. De leur côté, les militants de l’IC et de l’ISR firent une propagande active parmi les troupes d’occupation, les CIP des industries les plus importantes proposèrent le front unique, avec le résultat négatif habituel, aux SPI réformistes et convoquèrent des Conférences spéciales pour organiser la lutte contre la guerre dans les branches de production respectives.
Dans la Conférence du Transport, de laquelle nous avons déjà fait mention, on adopta, par rapport à la guerre, les résolutions suivantes :

« 1/ La lutte contre le danger de guerre soit être réalisée par des actions de masse (convocation d’un Congrès International du Transport, organisations d’associations fraternelles, grèves, résistance à main armée, …).
2/ On doit constituer un Comité International d’Action à base paritaire avec l’objectif suivant : propagande, organisation de la lutte des travailleurs du transport, des cheminots et marins de tous les pays et de toutes les tendances contre la guerre, le militarisme et le fascisme.
3/ Organiser un contrôle permanent de tous les transports de munitions.
4/ Reconnaître que l’action commune n’est possible que sur le terrain de la lutte des classes. »

Ce fut, dans ses lignes générales, l’activité fondamentale de l’ISR dans la lutte contre la guerre. Nous nous sommes limités à ses principales manifestations, dans le but de démontrer que dans la tactique suivie sur ce point, l’Internationale révolutionnaire se basait sur une orientation ferme tracée par Lénine dans ses instructions historiques aux délégués du Congrès de 1922.
La comparaison de cette politique avec celle suivie ces dernières années montrera la dégénérescence à laquelle est arrivée l’Internationale sous l’influence du centrisme stalinien. Quel abîme entre la tactique de 1922 et celle de 1933 ! L’ISR s’est écartée du chemin tracé par les premiers Congrès pour dévier dans le sens du pacifisme petit-bourgeois tant combattu par Lénine et par le communisme antérieur à la période de dégénérescence bureaucratique. En 1922, le secrétaire général de l’ISR allait à La Haye pour dénoncer toute la farce du Congrès de la Paix. En 1932, l’ISR participe directement à l’organisation du Congrès contre la guerre, célébré à Amsterdam, qui n’est rien d’autre qu’une grotesque parodie de celui de La Haye et qui, comme celui-ci, a démontré immédiatement son inévitable impuissance. La Haye ne fit rien contre l’occupation de la Ruhr ; Amsterdam n’a rien fait contre l’intervention japonaise en Chine.

La lutte contre la réaction et le fascisme

Avec sa politique de collaboration de classes et du moindre mal, avec le désarmement systématique de la classe ouvrière, l’Internationale d’Amsterdam facilite le triomphe de la réaction et se convertit y compris en son collaborateur immédiat. Ensuite, quand la bourgeoisie, une fois sa position consolidée, se défait de ses alliés, les réformistes publient des protestations indignées, se lamentent, geignent, comme le chien sous les coup de fouets de son maître.
L’ISR, au contraire, a indiqué à la classe ouvrière depuis le début le chemin efficace pour faire front à la réaction et transformer la lutte défensive en attaque décidée contre tout le régime capitaliste. Depuis le premier moment, L’internationale révolutionnaire, considérant que la division du mouvement syndical est une des obstacles majeurs qui s’opposent à l’action de la classe ouvrière, propose le front unique à la FSI avec des objectifs concrets, comme le boycott à l’Espagne et la Yougoslavie en 1921, et dans d’autres cas similaires. A toutes ces propositions, le réformisme international a toujours répondu par le silence le plus absolu, continuant systématiquement et imperturbablement sa politique, avec les résultas si funestes pour le prolétariat. Mais l’ISR, devant l’absence de la FSI, ne se limite pas à dénoncer l’attitude des réformistes, elle prend des mesures à son propre compte, organisant des campagnes de protestation, créant des Comités d’Action, étudiant les moyens de combat les plus adéquats, selon la situation concrète de chaque pays.
Déjà avant la victoire de Mussolini, l’ISR se rend parfaitement compte du danger immense que le mouvement fasciste représente pour la classe ouvrière internationale. En septembre 1922, peu avant donc de l’arrivée au pouvoir des fascistes en Italie, elle adressait le télégramme suivant au Bureau de la FSI :

« Le 2ème Congrès des syndicats révolutionnaires débattra sur les moyens réels de lutte contre le fascisme. Comme vous le savez, celui-ci se transforme en phénomène international, et si on ne prend pas des mesures décisives, il pourra causer de terribles désastres à la classe ouvrière. Le Bureau Exécutif, qui a inscrit cette question à l’ordre du jour du Congrès de l’ISR, souhaiterait savoir si vous êtes disposés à participer à l’action antifasciste et, dans ce cas, quelles formes et méthodes vous proposez pour faire front à cette nouvelle forme de banditisme. »

L’attitude la FSI fut toujours la même : se taire pour toute réponse. Le même sort fut réservé à la proposition formulée par les deux Internationales révolutionnaires de constituer un Comité International d’Action.
Le 2ème Congrès adopta une résolution recommandant la création du front unique comme moyen le plus efficace pour lutter contre le fascisme.

« La bourgeoisie –dit le manifeste adopté – prolonge cyniquement la journée de travail, réduit vos salaires, introduit de nouveaux impôts, écrase par des lock-out la résistance ouvrière, mobilise ses bandes de fascistes. La bourgeoisie veut restaurer, aux dépends de la classe ouvrière, de son travail, de sa santé, de son bien être, son système économique qui s’effondre. La situation n’a pas de solution ; il n’existe qu’un seul moyen de se sauver : mobiliser toutes les forces ouvrières. »

Comme conséquence des textes adoptés, l’ISR commença, immédiatement après le Congrès, un vaste campagne contre le fascisme. Elle organisa un Comité de lutte et une série d’actes de protestation contre les persécutions, elle étudia de manière circonstancielle le mouvement fasciste des différents pays. En janvier 1923, se constitua un Comité d’Action de l’IC et de l’ISR pour lutter contre le fascisme et l’offensive du capital. En mars se célébra par son initiative la Conférence de Francfort, à laquelle nous avons déjà fait mention, et en mai se réunit à Berlin celle du Transport à laquelle prit une part active la section soviétique de l’Internationale.
Ce fut à la réunion de son Conseil Central de juillet de la même année, et à son 3ème Congrès qui mis en œuvre ses tâches un an plus tard, que l’ISR posa fondamentalement le problème du fascisme et de la lutte de la classe ouvrière contre celui-ci.
Avant tout il était nécessaire de définir le phénomène. Il existait à son propos une grande confusion qu’il fallait dissiper. Le mouvement ouvrier se trouvait face à un phénomène nouveau, devant une modalité de dictature bourgeoise qui se distinguait des formes traditionnelles d’oppression. Le fascisme, disait-on dans le rapport dont fut chargé l’auteur de ces lignes, « pourrait se définir comme l’action violente, extra-légale du capitalisme pour le renforcement de son pouvoir, s’appuyant sur la petite bourgeoisie des villes et des campagnes et sur les éléments « déclassés ». Il est caractérisé par la dévalorisation des formes instaurées par la bourgeoisie, comme la démocratie, le droit, le parlementarisme, la liberté d’association,…, et l’emploi de moyens violents les plus extrêmes contre les organisations ouvrières et ses leaders. » Une autre des caractéristiques du fascisme est son apparition dans les périodes de crise économique aiguë, et quand les antagonismes de classe acquièrent un degré maximum de tension.

En consonance avec cette définition du fascisme, le Conseil Central adopta une résolution dans laquelle on précisait la mission immédiate du mouvement ouvrier : front unique ; résistance à la création de syndicats fascistes ; travail de décomposition à l’intérieur de ceux-ci quand ils ont été créés ; utilisation des Comités d’usine pour faire front à l’action des fascistes dans les entreprises ; création de groupes armés pour la défense de la classe ouvrière et de ses organisations ; institution d’un organe central spécial dans chaque pays pour l’organisation de la résistance au fascisme et de l’agitation contre celui-ci ; organisation des ouvriers au chômage sous le contrôle des syndicats afin d’éviter qu’ils se séparent de leurs camarades de classe en se transformant en base de recrutement par l’ennemi,…
L’action de l’ISR s’adapte à l’esprit et à la lettre de cette résolution et, riche d’une année d’expérience de lutte, au 3ème Congrès elle élabore un programme d’action plus étendu et plus détaillé.

« Le fascisme – dit la résolution adoptée – est un phénomène de la période d’après-guerre, qui ne doit pas être confondu avec les formes traditionnelles de la réaction bourgeoise. Le fascisme peut être considéré comme l’organisation armée de la bourgeoisie, qui cherche un point d’appui dans la mobilisation de la petite-bourgeoisie à l’époque où la guerre civile est inévitable. Le fascisme et la démocratie constituent les deux formes de la dictature bourgeoise, dont la chute est possible seulement comme résultat de l’action commune révolutionnaire de la classe ouvrière pour la dictature du prolétariat. »

La résolution signale ensuite les conditions qui favorisent l’apparition et le développement du fascisme : la crise économique générale du système capitaliste, l’impuissance du prolétariat pour prendre le pouvoir à un moment où les circonstances sont propices ; les hésitations et la trahison de la social-démocratie et la politique erronée de celle-ci par rapport à la petite-bourgeoisie et, en particulier, envers les paysans. Le moyen le plus efficace pour vaincre le fascisme est de saper les fondations sur lesquelles il se base, et pour cela il est nécessaire :

« a) Soutenir, par de fortes organisations syndicales, les revendications économiques des paysans et des ouvriers agricoles.
b) Défendre les demandes économiques des employés, en le regroupant dans les organisations syndicales de classe.
c) Défendre les intérêts des ouvriers et de la petite bourgeoisie, organisés dans les Associations d’anciens combattants.
d)Mettre énergiquement en pratique les résolutions de l’ISR par rapport à l’unité du mouvement syndical, indépendamment des différences nationales (Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Pologne,…).
e)Organiser les chômeurs en défendant énergiquement leurs intérêts et en évitant par tous les moyens leur isolement des syndicats. »

La résolution lance une nouvelle consigne, déterminée par les modifications de la situation : « destruction des syndicats fascistes », par la lutte armée et la reconstitution des organisations de classe. « Pour l’organisation de la lutte armée il est nécessaire de créer des milices ouvrières et d’organiser la lutte défensive et offensive du prolétariat .»
Cette tactique n’exclut pas l‘action à l’intérieur des syndicats fascistes, par la création de cellules révolutionnaires qui doivent exiger avant tout l’élection des postes de direction et la participation des syndiqués à la vie de l’organisation. Finalement, la résolution met en relief le rôle important que joue la désorganisation de la classe ouvrière dans le développement du fascisme. De là on déduit la nécessité de lutter par tous les moyens pour gagner le front unique de toute la classe ouvrière « sans exclure les ouvriers fascistes ».
Voilà résumée brièvement la tactique de l’Internationale Syndicale Rouge face au fascisme dans le mouvement syndical. Toutes les résolutions et mesures pratiques adoptées postérieurement s’adaptent à ce schéma général. Ces derniers temps, cependant, l’ISR suivant là comme dans d’autres aspects les zigs zags caractéristiques de la politique centriste, dévie de la doctrine pré-stalinienne et transfère le centre d’action de la lutte antifasciste aux éléments intellectuels et petits-bourgeois, capables de prononcer des discours imprégnés de la plus sincère indignation contre les atrocités du fascisme, mais complètement incapables de lutter de manière décidée et effective contre cette nouvelle forme de domination du capital. La manifestation la plus caractéristique de cette déviation est le projet de Congrès anti-fasciste qui devait se tenir initialement à Prague et qui se réunira d’ici peu à Paris. Ce Congrès, convoqué officiellement par l’opposition syndicale allemande et polonaise et la CGT italienne, organisations parfaitement inexistantes actuellement, et patronné par les éléments intellectuels à la Barbusse, est une mascarade de plus qui occulte l’impuissance de l’IC et de l’ISR pour mobiliser les masses ouvrières et poser la question sur le véritable terrain : le front unique de toutes les Internationales ouvrières contre le fascisme.

L’ISR et les mouvements d’émancipation coloniale

Le mouvement syndical d’avant-guerre ne manifestait aucun intérêt pour les pays coloniaux et semicoloniaux. Le Secrétariat International l’attitude du colonisateur devant les peuples « inférieurs ». La seule idée d’une possible collaboration avec les masses ouvrières de ces peuples était considérée comme une offense à leur supériorité et à leur culture. Dans ces circonstances on comprend qu’il n’existait pas d’organisation ouvrière véritablement mondiale. L’Internationale était européenne de façon prédominante.
L’attitude de l’ISR sera, naturellement, très différente. Née à la chaleur de la révolution russe d’octobre, qui fit naître d’immenses espoirs à tous les peuples orientaux, donna dès le début une grande importance aux mouvements des pays coloniaux et semicoloniaux. Sa première mission était de rompre la glace de l’indifférence, réveiller l’intérêt des ouvriers des nations capitalistes pour ces immenses masses soumises à une exploitation inique et informer en même temps celle-ci de la situation et des caractéristiques du mouvement ouvrier en Europe et en Amérique. C’était là le sens de la résolution adoptée par le 1er Congrès et qui était conçue ainsi :

« Durant ces dernières années on observe dans les pays du Proche et Extrême Orient un accroissement énorme du mouvement syndical. Cet accroissement des organisations ouvrières est lié, pour une part, aux rapides progrès du capitalisme dans les pays retardés, et pour une autre part, avec les calamités qui leur sont tombés dessus, comme conséquence de la catastrophe soufferte par l’Humanité.
Les pays du Proche et Extrême Orient, comme toutes les colonies en général exploitées par le capitalisme mondial, passent actuellement par une période d’apogée du mouvement révolutionnaire sous la bannière de l’émancipation nationale du joug de l’impérialisme. Ce mouvement national qui a un caractère révolutionnaire indiscutable, se trouve être imprégné quelque peu par la haine de race. D’un autre côté, dans ces pays les travailleurs soutiennent une lutte directe contre les exploiteurs étrangers et nationaux. Cette haine de race doit être substituée par la haine de classe. Les syndicats rouges de tous les pays doivent avoir la vue claire sur le mouvement révolutionnaire des pays orientaux, et ne pas oublier que seul le mouvement ouvrier croissant de ces pays est la garantie de leur émancipation du joug de l’impérialisme.
Les syndicats rouges se doivent de prêter une aide aux ouvriers des colonies exploités par la bourgeoisie de leur pays, en proposant de se mettre en rapport avec eux et aider moralement et matériellement le mouvement ouvrier révolutionnaire. Il ne faut pas perdre de vue que dans ces pays qui découvrent la vie communiste, luttent des millions d’ouvriers et les syndicats révolutionnaires feraient une grande erreur s’ils laissaient passer par inadvertance cet important fait historique pour l’Humanité.
La puissance de la bourgeoisie européenne et américaine se base sur le Proche et l’Extrême Orient et dans les pays coloniaux. L’organisation des masses exploitées de ces pays, la création de syndicats révolutionnaires, leur unification, l’élévation du niveau de conscience jusqu’à l’idée de la révolution sociale n’est pas seulement une aide directe à ces ouvriers exploités, sinon qu’elle constitue le meilleur moyen pour la lutte contre la bourgeoisie impérialiste de leur propre pays.
C’est pour cela que le Congrès recommande à tous les syndicats révolutionnaires, et particulièrement au Conseil de l’ISR, qu’ils suivent avec attention le mouvement des pays du Proche et Extrême Orient, qu’ils leur portent leur aide et qu’ils fassent tout leur possible pour réunir dans une famille fraternelle les ouvriers organisés syndicalement tant dans les pays capitalistes avancés que dans les pays orientaux et des colonies. »

L’ISR, fidèle à la résolution du Congrès constitutif, réalisa un grand travail dans le sens indiqué par celle-ci, aidant par son expérience et sa pratique le jeune mouvement ouvrier des pays coloniaux et organisant systématiquement la diffusion des principes et de la tactique révolutionnaires, et prit entre autres mesures la décision de créer un Bureau spécial à Vladivostok. Dans cette première étape on lutta contre des difficultés énormes, en premier contre les barrières imposées par les gouvernements bourgeois à la pénétration des « idées dangereuses » ; mais on fit un grand pas en avant. En un an de travail tenace on réussit à populariser les principes de l’ISR dans les pays coloniaux les plus importants, à créer des cadres militants et une littérature propre.
C’est pour cela que le 2ème Congrès peut déjà étudier la question avec une connaissance plus profonde et, sur une base relativement solide, établir une tactique adaptée à chaque circonstance. La résolution sur « Les syndicats en Orient et les pays coloniaux et semicoloniaux », adoptée à ce Congrès, peut être considérée comme fondamentale. Dans la première partie on définit le caractère des colonies et de la politique coloniale. « Les colonies et semicolonies sont une partie intégrante nécessaires des Etats impérialistes contemporains et, sans elles, leur existence serait impossible ». Les pays impérialistes y trouvent une sources d’investissements grâce aux impôts et aux monopoles d’Etat. Les colonies offrent un excellent marché pour placer des produits, pour faciliter l’application de capitaux en chemins de fer, ports, centrales électriques, tramways, banques,… ils sont une source de matières premières et de combustibles et une réserve de troupes indigènes destinées à soutenir le pouvoir de la bourgeoisie impérialiste tant dans la colonie qu’en dehors de celle-ci. Le pillage des colonies s’effectue par une série de mesures politiques et économiques et, principalement, par la concentration du pouvoir dans les mains des agents gouvernementaux et une poignée de propriétaires terriens et de capitalistes et les taxes douanières, législatives et policières, opposées au développement de l’industrie nationale. Le travail est bien moins rétribué dans les colonies que dans la métropole, ce qui donne la possibilité à la bourgeoisie de cette dernière d’obtenir d’énormes bénéfices et, quand la conjoncture est favorable, de céder une partie de ceux-ci à l’aristocratie ouvrière et de démobiliser et désagréger le prolétariat. La démoralisation des ouvriers blancs qui travaillent dans les colonies est encore plus importante en conséquence de l’énorme différence existante entre ses salaires et ceux des indigènes.
La guerre, en réduisant les importations de marchandises et en accentuant la rivalité entre les Etats impérialistes, favorisa un rapide développement industriel des colonies et semicolonies, et par conséquent, l’apparition d’un prolétariat nombreux dans de grands centres industriels, qui donna un grand élan au mouvement révolutionnaire.
Le mouvement syndical des pays qui nous occupent se caractérise par les particularités suivantes :
a)seule une petite minorité de travailleurs est organisée ;
b) il existe un grand nombre de syndicats inconsistants qui surgissent au moment des grèves pour disparaître à leur fin ;
c) dans beaucoup de syndicats domine l’esprit corporatiste ;
d) comme conséquence de la lutte contre l’impérialisme, le jeune mouvement ouvrier tombe facilement sous l’influence de la bourgeoisie et de ses leaders.
Prenant en compte toutes ces considérations, la résolution du 2ème Congrès concrétise de la manière suivante les objectifs immédiats des syndicats :

a) Créer des syndicats d’industrie fondés sur le principe de la lutte de classes intransigeante ;
b) Lutter pour l’égalité des conditions de travail entre les ouvriers indigènes et les immigrés de la métropole ;
c) Combattre la rivalité nationale et de race entre les ouvriers de la métropole et ceux du pays, « extraordinairement avantageuse pour le capital et qui freine considérablement le développement du mouvement ouvrier » ;
d) Sans oublier ses intérêts de classe, le prolétariat de ces pays doit en même temps participer activement au mouvement anti-impérialiste, en prenant des positions avancées et indépendantes et en dénonçant l’hypocrisie et l’esprit de compromis de la grande et de la petite bourgeoisie. « Le prolétariat des colonies doit tendre à s’approprier la direction des masses paysannes et de la révolution agraire, sans laquelle est inconcevable l’émancipation des colonies » ;
e) Organiser les millions d’ouvriers agricoles, qui dans certains pays constituent une partie considérable de la population, et les artisans, qui commencent à s’écarter du régime patriarcal-corporatif et qui s’intègrent à la lutte du prolétariat.
Toute l’action de l’ISR dans les années suivantes s’adapta fondamentalement aux lignes générales tracées dans cette résolution dont nous venons de résumer Tous les textes et les résolutions postérieures ne furent rien d’autre qu’une adaptation à des conditions particulières de chaque pays et aux modifications de la situation concrète. L’Internationale révolutionnaire porta une attention prééminente au développement du mouvement révolutionnaire en Chine. On élabora un programme d’action, on porta une aide systématique à la Confédération syndicale de Chine, adhérentes dès le début à l’ISR, d’un point de vue politique et organisationnel. Mais ici aussi il eu les inévitables déviations résultant du cours opportuniste de l’IC pendant les années florissantes du mouvement révolutionnaire chinois. Il faut dire cependant que dans l’ISR ne manquaient pas les militants qui voyaient clair dans la situation et qui se rendaient compte que la politique stalinienne amenait la révolution chinoise à l’abîme. Même le secrétaire général, Lozovski, eu la désagréable surprise de voir qu’un discours prononcé lors de son passage en Chine ne 1927, dans lequel il soulignait la politique de compromis des dirigeants du mouvement était simultanément saboté par les organes du Kuomintang et de la presse soviétique. Cela ne fut pas un obstacle pour que le secrétaire général et avec lui tous ceux qui s’étaient rendu compte à temps des erreurs commises, ne s’associent ensuite à la campagne d’attaques commencée par le stalinisme contre l’opposition de gauche pour le délit d’avoir donné des preuves clairvoyantes sur les problèmes de la révolution chinoise. Pour cela, la direction de l’ISR partage les m^mes responsabilités que celle de l’IC pour les terribles erreurs commises en Chine.
Sur ce chemin, l’ISR abandonna la tactique initiale et s’orienta vers une politique équivoque, fondamentalement contraire à l’esprit présent à la fondation de l’Internationale, qui eut son expression la plus caractéristique dans le Congrès anti-impérialiste de Berlin en 1927, et dans la Ligue anti-impérialiste créée par celui-ci.
En dépit des erreurs commises dans cette dernière période, il faut reconnaître que l’ISR a réalisé un immense travail dans les pays coloniaux et semicoloniaux, dans lesquels elle a réussi à créer une base extraordinairement favorable pour le développement du mouvement syndical révolutionnaire. Dans ce sens le Secrétariat Syndical du Pacifique a réalisé un vaste travail de propagande et d’organisation, en créant à la Conférence de mai 1927 à Hankou, à laquelle assistèrent des délégués des syndicats de l’URSS, de Chine, du Japon, de Corée, de Java, d’Angleterre, de France et des Etats-Unis, et qui représentaient à plus de 14 millions d’ouvriers. Signalons également l’activité développée dans les pays hispano-américains, activité commencée avec justesse, mais dont le développement ultérieur a fait échoué de nombreuses possibilités par l’incompréhension des particularités du mouvement ouvriers dans ces pays et l’intronisation de procédés bureaucratiques qui culminèrent en mai 1929 dans la création d’une Conférence Syndicale Latino-Américaine, qui aurait pu être une brillante réalité mais qui n’était rien d’autre qu’une fiction.

Problèmes d’organisation

Nous voulons, pour terminer ce chapitre, examiner brièvement la position de l’ISR en ce qui concerne les problèmes d’organisation. Les problèmes d’organisation n’ont pas un caractère technique, comme il peut paraître, ils sont intimement liés avec la politique. Chaque tendance politique a ses formes adéquates d’organisation.
Dans le procès engagé entre le fédéralisme et le centralisme, l’ISR, cela va de soi, se prononce pour ce dernier. Les conditions actuelles de la lutte de la classe ouvrière exigent la concentration maximale des forces. Pour cela, l’Internationale révolutionnaire préconise avant tout la transformation radicale des organisations syndicales sur la base du syndicat d’industrie, qui détruit le corporatisme, qui fomente le développement de la solidarité entre les ouvriers des différentes professions et leur donne la possibilité d’opposer une organisation prolétarienne concentrée face à l’organisation concentrée du capital.

« En dépit des dures leçons reçues – proclame le 1er Congrès – et du caractère aigu de la lutte de classes, le prolétariat, en ce qui concerne ses formes d’organisation, se trouve en retard par rapport à la bourgeoisie. La concentration des forces, la centralisation de la direction, l’unité de plan se réalisent systématiquement pour les capitalistes dans leurs organisations et dans l’appareil d’Etat qu’ils ont à leur service. L’expression organique de la force de la bourgeoisie est la création, en dépit de la concurrence acharnée, d’organisations de branche et de groupes d’industrie. Les organisations patronales, dans toutes leurs attaques stratégiques contre les ouvrières, oeuvrent avec l’usine entière et non pas avec certaines catégories isolée à l’intérieur de celle-ci. »

C’est pourquoi la consigne de l’ISR peut s’exprimer ainsi : tous les ouvriers d’une usine ou d’ateliers devront appartenir au même syndicat. « Tous les ouvriers d’une usine de construction de machine, sans distinction ni de profession ni de qualification, en commençant par le mécanicien et en terminant par le manœuvre, entrent dans le syndicat des métaux ; tous les ouvriers d’une usine textile entrent dans le syndicat de branche,… Avec ce système d’organisation, le patronat devra s’affronter à un bloc compact de toutes les catégories d’ouvriers de chaque usine. » La question des syndicats d’industrie et de la centralisation du mouvement syndical est intimement liée avec celle de la démocratie. Le centralisme ne signifie pas la disparition de l’initiative, au contraire, il la présuppose. Dans le cas contraire, le centralisme démocratique se convertit en bureaucratique et les syndicats en simples « machines à cotiser ».
Un des problèmes les plus importants qu’à eu à résoudre l’ISR est celle de l’organisation des minorités révolutionnaires dans les syndicats réformistes. Les formes de cette organisation sont très variées et peu définies et, par conséquent, il est très difficile de fixer en chiffres l’influence des minorités adhérentes à l’ISR. Les Congrès et les organismes directeurs ont donné d’incessants repères aux militants révolutionnaires pour systématiser l’organisation des minorités et connaître le plus exactement possible leur nombre. Dans les pays où elles existent, d’un côté les minorités révolutionnaires dans les syndicats réformistes, d’un autre côté les organisations indépendantes, ont toujours promu la coordination de l’action, l’entre aide, la collaboration dans la lutte, contre les réformistes et le capitalisme et la création de Comités d’Action permanents.
Une autre des questions qui a le plus préoccupé l’ISR a été celle des ouvriers exclus des syndicats pour leur action révolutionnaire. Si on ne va pas plus loi que la protestation platonique et si on ne prend pas des mesures d’organisation, les éléments révolutionnaires exclus restent désagrégés et disparaissent comme force de choc contre le réformisme. Pour cela il faut : 1/ expliquer aux masses les causes de l’exclusion afin de provoquer leur solidarité ; 2/ organiser les exclus, en accord avec les conditions spécifiques à chaque pays, y compris de chaque localité et de chaque syndicat. Ces organisations d’exclus doivent mener une lutte permanente pour leur réadmission et, en cas d’existence d’organisations révolutionnaires parallèles – précise le Conseil Central de 1923 – elles doivent adhérer à l’organisation révolutionnaire.
Enfin se pose le problème des ouvriers inorganisés. Dans tous les pays, les travailleurs syndiqués continuent à être une minorité. Il y a des masses immenses d’ouvriers qui se trouvent en dehors de l’organisation et qui, en dépit de cela, dans les moments de lutte, se mettent inconditionnellement aux côtés de leurs frères de classe. Regrouper ces ouvriers, les attirer à la vie syndicale active, constitue une des missions fondamentales des militants révolutionnaires.

Note:

[1] Il est certain que Tomski, en répondant à l’intervention de l’auteur de ces lignes qui a été un de ceux qui ont le plus énergiquement exprimé leur désaccord, dit à peu de choses près :
– l’attitude des délégués étrangers s’explique par le fait que le traducteur m’a attribué des concepts qui n’exprimaient pas fidèlement ma pensée. Par contre, l’attitude adoptée par le camarade Nin est totalement inexplicable, lui qui connaît parfaitement notre langue et la véritable pensée des syndicats soviétiques.
– Précisément pour cette raison, avons nous répondu, l’inquiétude est d’autant plus justifiée, car il ne peut y avoir erreur d’interprétation. Cet argument, camarade Tomski, peut valoir pour les délégués étrangers qui ne comprennent pas le russe, mais pas pour moi.

Voir aussi:

Publicités

Les organes du pouvoir et la Révolution espagnole (Nin, 1937)

6 septembre 2008

Texte d’Andreu Nin daté du 19 mai 1937 (original à la Fondation Pablo Iglesias), publié en français dans la Revue internationale du POUM en juillet 1937. Le texte ci-dessous ne provient pas de cette publication mais d’une traduction de la version espagnole.

Voir la nouvelle version conforme au document d’origine ici.

Rien n’est plus anti-marxiste que d’appliquer à tous les événements et à toutes les situations révolutionnaires un schéma préconçu d’avance qui serait valable dans tous les cas et sous toutes les latitudes. Les pseudo-marxistes qui recourent à ce procédé, au lieu de partir des situations concrètes pour élaborer la tactique la plus adéquate, cherchent à tout subordonner à un schéma, une espèce de panacée universelle qui, quand elle est mise en œuvre, produit des résultats complètement négatifs. Tel a été le cas de l’Internationale communiste pendant la fameuse troisième période dont la politique a préparé la victoire du fascisme en Allemagne. Tel est le cas des trotskystes dont les formules magiques se sont révélées en pratique absolument stériles. Trotsky a aussi sa panacée universelle, mais il n’est parvenu nulle part à constituer de noyau d’une quelconque importance, à exercer la moindre influence notable dans aucun pays.

Les marxistes purs qui nous sont arrivés ici et qui, avec l’irresponsabilité que leur confère le privilège de ne pas avoir de responsabilité, se consacrent à examiner à la loupe les documents et les résolutions du POUM, à la recherche d’erreurs et de déviations, ces marxistes purs ont aussi leur schéma : la révolution russe et le léninisme, mais ils se bien gardent de tenir compte des particularités spécifiques à notre révolution, et que le léninisme ne consiste pas en une répétition mécanique de quelques formules, dans leur application à toutes les situations, mais dans l’étude de la réalité vivante à l’aide de la méthode marxiste. L’expérience de la Révolution de 1848 et de la Commune de Paris ont efficacement aidé Marx et Lénine à élaborer leur tactique révolutionnaire, mais ni l’un ni l’autre n’ont appliqué les leçons de cette expérience à toute situation concrète et ils les ont adaptées aux conditions de lieu et de temps en lien avec les forces présentes. La révolution russe contient un enseignement inappréciable pour le prolétariat international; mais ce serait un procédé absolument étranger au marxisme de déplacer mécaniquement en Espagne l’expérience russe, comme le prétendent les malheureux partisans de Trotsky qui, sans racine ni prestige dans notre mouvement ouvrier, s’efforcent en vain de nous discréditer dans l’avant-garde révolutionnaire espagnole.

L’expérience russe et la réalité espagnole

L’un des problèmes les plus importants qui se posent à notre révolution, c’est incontestablement celui des organes du pouvoir. Est-il nécessaire de dire que les gardiens jaloux du marxisme pur – vestales pudiques qui fuient tout contact avec la vile réalité – se sont hâtés d’appliquer le modèle russe à la révolution espagnole pour nous en offrir la salvatrice formule ?

Le schéma ne peut pas être plus simple : « En Russie, avec la création des soviets, est apparue la dualité des pouvoirs. D’un côté les soviets; de l’autre le Gouvernement Provisoire. La lutte entre les deux pouvoirs s’est terminée grâce à l’élimination du Gouvernement Provisoire et la conquête du pouvoir par les soviets. La condition préalable indispensable à la victoire de la révolution prolétarienne est donc l’existence d’une dualité du pouvoir. En juillet, sont apparus partout des comités unis par un Comité Central des Milices, qui constituaient l’embryon du pouvoir révolutionnaire en face du Gouvernement de la Généralité. Lors de la suppression de ces comités, le POUM devait répondre avec une vaste campagne d’agitation avec l’objectif de les reconstituer« .

On ne peut nier que l’existence de la dualité du pouvoir est un facteur d’une importance extraordinaire dans la révolution et qu’en 1917 ce facteur a joué en Russie un rôle décisif. La dualité du pouvoir est apparue comme le résultat de l’existence de soviets qui, de simples comités de grève qu’ils étaient au départ, ont été transformés en raison de circonstances particulières et spécifiquement russes, en organes embryonnaires du pouvoir prolétarien. En quoi consistaient pour l’essentiel ces conditions particulières et spécifiques ? En ce que le prolétariat russe, qui n’était pas passé par l’étape d’une démocratie bourgeoise, ne possédait pas d’organisation de masse, et par conséquent, de tradition de ce type. Les soviets ont été les organes créés par la révolution, dans lesquels les travailleurs se regroupaient, et sont automatiquement devenus un instrument d’expression de ses aspirations. Le dilemme  » soviets ou syndicats » ne pouvait pas se poser parce que ceux-ci, en réalité, n’ont commencé à être organisés qu’après la révolution de février.

Le rôle des syndicats en Espagne

En Espagne la situation concrète est très différente. Les syndicats y jouissent d’un grand prestige et d’une grande autorité parmi les travailleurs; ils existent depuis de nombreuses années, ont une tradition et sont considérés par la classe ouvrière comme ses outils naturels d’organisation. D’autre part, les syndicats de notre pays n’ont pas, comme en d’autres endroits, un caractère purement corporatif; ils ne se sont jamais limités à la lutte pour des revendications immédiates, mais ce sont des organisations de type authentiquement politique.

Cette situation explique pour une large part que la révolution n’ait pas créé d’organisations spécifiques dotées d’une vitalité suffisante pour devenir des organes de pouvoir. Par habitude et tradition, l’ouvrier de notre pays se dirige vers le syndicat dans les situations normales comme dans les moments extraordinaires.

Cela est-il bon ou mauvais ? C’est en tout cas une réalité, et le marxisme digne de ce nom doit juger non selon ses désirs et d’un point de vue subjectif, mais selon la réalité concrète. Le marxisme agit avec ce qui est et non selon ce qu’il voudrait qui fût.

Les Comités Révolutionnaires et le Comité Central des Milices

« Cependant – nous est-il objecté – lors des journées de juillet les Comités Révolutionnaires se sont constitués parmi toute la population« . En effet, mais les comités, qui, loin d’être des organes strictement prolétariens, étaient des organes du Front Populaire, pouvaient-ils jouer le rôle des soviets ? Oublierait-on que tous les partis et organisations antifascistes, depuis l’Action Catalane, nettement bourgeoise et conservatrice, jusqu’à la FAI et le POUM, faisaient partie de ces comités ? Le Comité Central des Milices, formé sur les mêmes bases, ne pouvait pas être l’embryon du pouvoir révolutionnaire en face du Gouvernement de la Généralité, étant donné que ce n’était pas un organe prolétarien, mais celui d’une unité antifasciste, d’une espèce de gouvernement élargi de la Généralité. La dualité du pouvoir n’existait donc pas, mais il y avait deux organes analogues par leur constitution sociale et leur esprit. On aurait pu parler d’une dualité du pouvoir si le Comité Central des Milices et le Gouvernement de la Généralité avaient eu une composition sociale différente. Mais comment pouvait-on opposer l’un à l’autre alors qu’ils étaient, au fond, équivalents ?

Il convient de signaler enfin que, même à l’apogée des comités, les syndicats continuèrent de jouer un rôle prépondérant. Ce n’était pas le Comité Central des Milices, mais les Comités des Centrales syndicales qui traitaient, en premier lieu, les questions les plus importantes.

La position du POUM face au problème des organes du pouvoir

Le POUM n’a pas cessé de comprendre dès le début que la création d’organes prolétariens destinés à remplacer ceux du pouvoir bourgeois pouvait avoir une influence immense sur le développement de la révolution. À cet effet, alors que républicains et staliniens cherchaient à ressusciter le Parlement, il a mis en avant l’Assemblée Constituante des Comités d’Ouvriers, de Paysans et de Combattants. Mais le mot d’ordre n’a pas eu de succès au sein des masses ouvrières. Le POUM a essayé plus tard, avec un résultat semblable, de préciser son mot d’ordre en la formulant de la forme suivante :  » Un congrès de délégués des syndicats ouvriers, des organisations paysannes et des combattants « . Le terme « d’assemblée » a été remplacé par celui de « congrès », plus compréhensible pour les travailleurs, et la représentation ouvrière surgissait directement des organisations syndicales c’est-à-dire des organisations déjà existantes. Le mot d’ordre a continué d’avoir un caractère de propagande, et ne s’est pas implanté parmi les masses.

Pourquoi malgré tout, – nous objecte-t-on – le parti n’a t-il pratiquement rien fait pour créer des comités ? Parce qu’étant donné que les masses ouvrières n’ont pas expérimenté la nécessité de sa création, ce serait devenu une tentative stérile, sans aucune importance. D’autre part, ceux qui se servent de tel argument oublient que les bolcheviks – dont l’activité nous est constamment offerte comme l’exemple à imiter servilement – n’ont pas créé les soviets. Leur grand mérite historique a précisément consisté à partir d’une réalité concrète, les soviets déjà existants – qui avaient été créés spontanément par les travailleurs pour la première fois en 1905 – pour les transformer en instruments d’insurrection d’abord, et en organes de pouvoir. A ceux qui nous accusent de ne pas avoir d’orientation fixe, il faut faire observer que la tactique ne peut pas être immuable et rectiligne, mais dialectique – c’est-à-dire, qu’il est nécessaire de s’adapter à la réalité changeante – et les inviter à étudier soigneusement l’activité bolchevique en 1917, afin qu’ils se persuadent dont le parti bolchevique ne s’est pas limité à répéter constamment la même consigne, mais qu’il en a changé quelques fois selon les circonstances.

Les Comités de Défense de la Révolution

Les journées de mai à Barcelone ont fait revivre certains organes, qui avaient joué ces derniers mois un certain rôle dans la capitale catalane et dans quelques localités importantes : les Comités de Défense. Il s’agit d’organismes principalement de type technique et militaire, formé par les syndicats de la CNT. Ce sont eux qui, en réalité, ont dirigé la lutte, et qui constituaient, dans chaque quartier, le centre d’attraction et l’organisation des ouvriers révolutionnaires. En partant de ce qui est, notre parti a préconisé l’élargissement de ces organes pour leur transformation en Comités de Défense de la Révolution formés par les représentants de toutes les organisations révolutionnaires. Le POUM a pas proposé sa création dans les quartiers, mais sur tous les lieux de travail, et la constitution d’un Comité Central chargé de coordonner l’action de tous les comités de base. Son initiative n’a pas eu de résultat pratique immédiat. Nos militants ont agi en contact étroit avec les Comités de Défense existants, mais ne sont pas arrivés à créer un seul comité qui soit en harmonie avec notre conception.

Actuellement, le parti continue de répéter le même mot d’ordre et donne des instructions concrètes à toutes ses sections pour qu’ils le diffusent et dirigent tous ses efforts à en faire une réalité. Notre objectif aura-t-il du succès ? L’expérience le dira. Mais en tout cas, nous ne renonçons pas à lancer les mots d’ordre qui s’adaptent mieux à la réalité concrète de chaque moment, et si nécessaire à reléguer au second plan celui des comités si les circonstances en exigent momentanément un autre, pour le replacer de nouveau au premier plan quand les circonstances évolueront. Tel a été le cas de la consigne lancée à l’occasion d’une crise récente du Gouvernement de la Catalogne, « formation d’un Gouvernement constitué de tous les représentants de toutes les organisations ouvrières », gouvernement à qui était assignée comme mission principale la convocation d’un congrès de délégués des syndicats, des organisations paysannes et des combattants; tel a aussi été le cas du mot d’ordre de « constitution d’un gouvernement CNT-UGT », préconisé à l’occasion de la formation du gouvernement contre-révolutionnaire de Negrín, parallèlement à celui de la création des Comités de Défense de la Révolution.

L’existence préalable de la dualité du pouvoir est-elle indispensable à la victoire prolétarienne ?

Pour finir, nous voulons soumettre à un examen rapide la thèse selon laquelle la prémisse indispensable à la victoire prolétaire serait l’existence de la dualité du pouvoir.

Empressons-nous de déclarer que nous nous refusons à octroyer la qualité de dogme de la foi à cette thèse. La création de comités, de soviets, ou d’autres organes révolutionnaires de masse, et la dualité résultante du pouvoir, constitue un outil puissant et très efficace entre les mains des travailleurs; mais nous avons la conviction absolue que la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, dans notre pays, est possible sans que n’existent préalablement d’organes du pouvoir. Peut-on nier la possibilité qu’à un moment donné, après une insurrection victorieuse, la classe ouvrière prenne le pouvoir et que se constitue un gouvernement composé de représentants d’organisations révolutionnaires, qui avaient pris le commandement de l’insurrection ? Devrions-nous alors refuser, par une fidélité stupide à un schéma abstrait, de faire une partie de ce gouvernement ? Est-ce que ce gouvernement ne serait pas un gouvernement ouvrier et révolutionnaire ? Et si cette hypothèse, parfaitement faisable, était réalisée, la création d’organes adéquats du pouvoir se poserait comme un problème postérieur à la conquête de celui-ci par le prolétariat.

Ce sont là quelques réflexions vite exposées que notre réalité révolutionnaire nous suggère sur le problème des organes du pouvoir. Nous savons d’avance qu’elles ne satisferont pas les amis occupés à résoudre tous les problèmes à l’aide d’une recette savamment élaborée, bonne dans tous les cas. Mais le marxisme, qui n’est pas un dogme, mais une méthode pour l’action, repousse les formules pour agir sur la réalité vivante et mouvante. Ce qui est fondamental c’est une stratégie révolutionnaire; en ce qui concerne la tactique, il faut l’adapter à la réalité. Évidemment, c’est plus difficile que de répéter mécaniquement une formule.

Réunion du Comité central des milices antifascistes de Catalogne

Réflexions sur la grève générale de Barcelone (Nin, 1931)

21 juillet 2008

Article d’Andreu Nin paru dans La lutte de classe N° 34-35 (août-septembre 1931). Le texte est évidemment antérieur à la rupture avec le trotskysme, l’Alliance ouvrière et l’expérience de l’insurrection des Asturies.

La grève générale déclarée au début de septembre par la Fédération locale des syndicats de Barcelone et appuyée avec une unanimité et une discipline admirables par le prolétariat de cette ville et celui des centres industriels les plus importants de Catalogne, est un épisode des plus importants de la lutte de classe ouvrière qui se développe en Espagne depuis le 14 avril.

Les militants révolutionnaires doivent soumettre à une analyse détaillée ce mouvement, riche en expérience. Nous nous limiterons aujourd’hui à signaler, au courant de la plume, quelques-unes des leçons qu’il comporte et à noter les réflexions qu’il nous a suggéré.

Les grèves dans la situation actuelle

Le mouvement de grèves qui, au moment de la chute de la monarchie, a dressé des masses ouvrières considérables a pris depuis la proclamation de la République, une ampleur véritablement gigantesque. Ce mouvement dans la majeure partie des cas a eu un caractère purement spontané, et les organisations syndicales, en réalité, n’ont eu qu’à les sanctionner, en se plaçant à leur tête, même contre leur volonté, pas perdre la confiance des masses travailleuses. Ainsi, le mouvement en apparence le plus futile réussit à mobiliser de grandes masses ouvrières. Cela n’a rien de surprenant. Ceux qui s’alarment, et même qui s’indignent devant le caractère « chaotique », « anarchique », « irresponsable » de ces mouvements, semblent ignorer une circonstance essentielle: c’est que l’Espagne est en pleine révolution, et que celle-ci ne se réalise pas selon un plan scrupuleusement élaboré à l’avance. Dans de telles périodes, les grèves spontanées, les actions « chaotiques », sans liaisons, isolées, et les « excès » de toutes les classes constituent un phénomène tout à fait normal. Chercher à s’y opposer équivaut à chercher à empêcher un torrent de s’écouler, à arrêter la tempête. Toutes les révolutions sans exception ont connu ces périodes; plus: elles sont inconcevables sans ces périodes. La révolution n’est pas l’acte d’un jour, le grand soir dont parlaient les syndicalistes révolutionnaires d’avant la guerre, sans processus long et douloureux, au cours duquel les masses cherchent leur chemin dans une lutte semée de difficultés, d’actions « chaotiques », d’offensives partielles, de victoires et de défaites. La grève est une des manifestations les plus caractéristiques de cette lutte. La classe ouvrière ne peut apprendre que grâce à sa propre expérience. Ce qui est important, c’est de tirer de celle-ci les leçons nécessaires pour que les sacrifices ne restent pas stériles et que le prolétariat renverse efficacement les obstacles auxquels il se heurte en chemin.

Le caractère de la grève de septembre

La grève générale de Barcelone fut, en ce sens, un mouvement typique des périodes révolutionnaires.
La cause initiale de la grève fut la protestation, tout à fait juste, contre l’ignominie des détentions gouvernementales (arbitraires). Sa signification et sa transcendance furent incomparablement plus profondes. Le mouvement reçut le sceau indélébile de l’époque exceptionnelle dans laquelle il s’est produit.
Les détentions gouvernementales ne constituent pas, malheureusement, un fait nouveau. La République, à ce sujet comme à beaucoup d’autres, n’a fait que continuer la tradition invétérée de la monarchie déchue. Mais il a fallu l’existence d’une situation nettement révolutionnaire pour que la pratique de ce procédé abominable, qui ne provoquait auparavant l’indignation que des minorités les plus conscientes, ait ému et dressé des centaines de milliers d’ouvriers. Pourquoi – clamaient, indignés, les vestales de la « légalité » républicaine – pourquoi ces ouvriers, qui supportaient passivement sous la monarchie les détentions en masse, l’application systématique de la « loi de fuite » et la dictature militaire, se lèvent-ils aujourd’hui, alors que la consolidation du nouveau régime doit constituer la préoccupation principale, contre le maintien en prison, par décision gouvernementale, de quelques prisonniers? Pourquoi, eux qui ont fait pendant de si longues années preuve de tant de patience, se montrent-ils aujourd’hui si patients?
C’est parce que la situation est actuellement révolutionnaire et ne l’était pas jusque là; parce que la dictature militaire et les répressions sanglantes n’étaient pas – comme se l’imaginaient ces messieurs – la cause de la passivité de la classe ouvrière, mais son résultat. Parce que l’énergie, l’activité, l’esprit combatif du prolétariat ne sont pas un phénomène constant, égal dans toutes les périodes, mais existent surtout dans les périodes révolutionnaires. Après ces périodes de haute tension, la classe ouvrière, surtout si elle a été vaincue, tombe inévitablement dans un état de découragement, de passivité, qui facilite le chemin de la réaction.
Pour comprendre la signification profonde de la dernière grève générale de Barcelone il n’y a qu’à la replacer dans la situation générale du pays. Alors on se rendra compte clairement de l’inconsistance de cette opinion – répandue non seulement dans les milieux bourgeois, mais malheureusement aussi dans certains secteurs ouvriers – selon laquelle cette grève fut exclusivement l’œuvre d’un groupe d’anarchistes irresponsables. Ce n’est pas nous qui nieront le rôle joué par les éléments de la Fédération Anarchiste Ibérique dans le déclenchement du mouvement. Mais il est indubitable que si leur initiative a été couronnée de succès, si elle a été appuyée par la totalité du prolétariat, cela est dû non à leur audace, à leurs méthodes « dictatoriales », mais à ce que les circonstances objectives – la situation révolutionnaire – et subjective – l’esprit combatif de la classe ouvrière – leur étaient complètement favorables. En ce sens on peut affirmer sans aucun doute que les éléments de la F.A.I. interprètent plus fidèlement l’état d’esprit du prolétariat et ses intérêts historiques que Pestana, Peiro, Arin et autres syndicalistes « raisonnables » signataires du fameux manifeste réformiste qui leur a valu tant d’éloges de la part des milieux bourgeois.
Les groupes anarchistes n’existent pas d’aujourd’hui. Le désir de déclencher des grèves générales à tout moment ne leur est pas venu avec la République; par goût il les déclaraient tous les lundis. Mais combien de fois leurs appels sont tombés dans le vide! En échange, le 4 septembre ils ont trouvé un écho ardent dans la classe ouvrière. Pourquoi? Parce que le terrain était préparé, parce que les circonstances poussaient irrésistiblement le prolétariat à la lutte.

Quelle attitude faut-il adopter vis-à-vis des mouvements « chaotiques »?

Nous avons déjà vérifié un fait: que, dans les circonstances actuelles, les mouvements « chaotiques » sont inévitables. Cela veut-il dire qu’il n’y a là aucun danger pour la révolution, et qu’il faut en fomenter systématiquement? En aucune façon.
Devant ces mouvements, on peut adopter trois positions fondamentales:
La première. Celle de ceux qui condamnent en bloc parce qu’ils considèrent que dans le moment actuel la classe ouvrière est essentiellement incapable de faire la révolution et doit se limiter à un lent travail de préparation d’organisation et d’éducation possible sous un régime de démocratie bourgeoise. C’est la position du groupe Pestana-Peiro et Cie, qui repoussent l’émancipation de la classe ouvrière aux calendes grecques.
La deuxième, est celle de ceux qui fomentent systématiquement de tels mouvements, poussés par un sentiment révolutionnaire instinctif, mais qui manquent d’une théorie et d’une tactique révolutionnaire, et qui se perdent dans l’abstraction. Ce sont les éléments de la F.A.I.
La troisième est celle de ceux qui considèrent comme absurde la prétention de vouloir retenir les mouvements isolés, « chaotiques », des masses dans une période comme la période actuelle, qui comprennent les dangers que font courir le manque d’objectif et de direction, et s’efforcent d’en profiter pour faire comprendre à la classe ouvrière la nécessité d’un parti forgé dans le feu du combat et subordonné à la lutte générale révolutionnaire, qui doit conduire le prolétariat à la prise du pouvoir et à l’instauration de sa dictature. Telle doit être la position des communistes.

La première de ces attitudes est dictée par le manque absolu de foi dans la capacité révolutionnaire de la classe ouvrière, par une crainte irréversible de la révolution, motivée par le manque de programme correct, et conduit inévitablement à l’étranglement des actions combatives du prolétariat et à la collaboration, directe ou indirecte, avec la bourgeoisie républicaine. La politique des éléments réformistes de la C.N.T., qui cherchent à retenir les mouvements de grève par une série de mesures qui les placent à la queue de l’U.G.T., – comme on peut le voir par la circulaire du Comité confédéral – la solution honteuse du conflit des métallurgistes, l’abandon des téléphonistes, engagés dans une lutte d’une extrême importance, l’abandon des revendications d’une plus profonde signification politique (reconnaissance des comités d’usine, etc…) et finalement, la politique d’appui direct à la Généralité, sont là pour le démontrer avec évidence. Cette tendance doit être combattue implacablement puisqu’elle constitue un danger aussi grave pour la révolution que le socialisme réformiste de Largo Caballero et Cie, avec lesquels ils coïncident fondamentalement.

La seconde tendance n’est pas moins dangereuse, car elle conduit – et conduira inévitablement – le prolétariat à une défaite sanglante. Les éléments de la F.A.I. sont capables uniquement de provoquer des mouvements de masses sans avenir ou des actions isolées héroïques, mais en définitive stériles. La magnifique défense du syndicat du Bâtiment par une douzaine de militants admirables a montré le trésor de combativité et d’abnégation que recèle la classe ouvrière et a révélé les prodiges qu’elle pourrait accomplir avec une direction et une discipline cohérentes.

Les communistes doivent s’efforcer de faire comprendre aux excellents éléments révolutionnaires de la C.N.T. la nécessité d’un parti, et chercher à former avec elles [sic], au moins un front unique pour l’action. Seule son intervention active, énergique et assurée peut éviter la défaite du prolétariat et l’avènement d’un régime de dictature bourgeoise sanglante. En juillet 1917, les ouvriers et soldats de Petrograd se sont lancé[s] dans un mouvement impétueux en faveur de la prise du pouvoir par les soviets. Le mouvement fut complètement spontané, « chaotique ». Les bolcheviks le considéraient comme prématuré, irrémédiablement condamné à la perte. Mais ils comprirent qu’il était impossible de le contenir, et au lieu d’abandonner les masses à leurs forces élémentaires, ils se sont mis à leur tête, les ont dirigées et canalisées. Grâce à cette politique, véritablement révolutionnaire, le mouvement, qui, livré à sa propre impulsion, aurait dérivé en une insurrection prématurée, se transforma en une manifestation armée, et la classe ouvrière peut se retirer en ordre avec le minimum de sacrifices. Si le parti n’avait pas existé, la classe ouvrière aurait été écrasée, une période de réaction aurait été ouverte, et le prolétariat n’aurait pas pu prendre le pouvoir comme il l’a pris, trois mois après.

Pour le comité d’usine

Nous avons parlé de la nécessité du front unique révolutionnaire. Mais sur quelle base doit-il s’appuyer?

Il est certain que l’histoire du mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière ne nous a pas offert jusqu’à présent un organe de front unique aussi parfait et efficace que le soviet, qui est l’instrument de lutte aujourd’hui, et de pouvoir demain, de toute la classe ouvrière, représentée dans le soviet par des délégués de toutes les usines et ateliers sans distinction, quelles que soient les organisations syndicales et politiques auxquelles ils appartiennent. Un des côtés négatifs de la grève de Barcelone, comme auparavant de celle de Séville, a été l’absence d’un pareil organisme, surgi au cours de la lutte. Combien différentes auraient été l’importance et les conséquences politiques du mouvement dans le cas contraire! Mais le fait est qu’il ne surgit pas et n’a pas surgi d’aucun des grands mouvements ouvriers qui sont produits dans le pays durant les mois antérieurs, et que pour l’instant, on ne note aucune tendance dans ce sens dans la classe travailleuse espagnole. Surgira-t-elle plus tard? Il faut l’espérer, quoiqu’il soit certain que la classe ouvrière de notre pays arrivera à sa création par des chemins distincts de ceux qui ont été suivis par le prolétariat russe.

Mais en attendant que vienne ce moment, on ne peut adopter une attitude passive. Il faut lancer immédiatement les bases du front unique, il faut créer les prémisses nécessaires pour la création d’organismes destinés à grouper la classe ouvrière et à la préparer à la lutte. Cette base pourrait être trouvée dans les Comités d’usine.

Jusqu’à aujourd’hui, y compris en 1917-1920, années de l’apogée du mouvement révolutionnaire, il n’a pas existé en Espagne de comités d’usine proprement dits. Mais le système des délégués, de représentation de l’usine et de l’atelier a eu une large diffusion. Et durant les derniers temps l’idée des comités d’usine a fait beaucoup de chemin et acquis une certaine popularité parmi les masses.

Il faut donc partir de là et pousser activement à la création de ces organismes, en leur assignant comme fin immédiate le contrôle de la production. Les dirigeants de la C.N.T. les acceptent et les préconisent, mais les conçoivent exclusivement comme organismes syndicaux désignés par en haut par les comités de syndicats. Les socialistes, par leur représentant dans le gouvernement provisoire, M. Largo Caballero, préparent, pour leur part, un projet de contrôle ouvrier qui, en réalité, ne recherche pas le contrôle ouvrier, mais la collaboration des classes.

Les communistes doivent combattre avec une égale énergie ces deux conceptions. Les comités d’usine ne doivent pas être désignés par en haut, mais élus démocratiquement par tous les ouvriers, sans exception. Le contrôle ouvrier doit avoir comme but non la collaboration avec la bourgeoisie, mais la prise de possession des instruments de production.

Aucun ouvrier révolutionnaire ne pourra pas ne pas se sentir disposé à lutter en commun avec les communistes sur la base de la lutte pour les comités d’usine. Et cette lutte, bien orientée, bien dirigée, se convertira irrésistiblement en un puissant mouvement qui conduira à la création, sur la base des comités d’usine, de soviets, et d’autres organismes analogues par leur structure et leurs fonctions.

Pour toutes ces raisons, nous considérons que la création de Comités d’usine doit être le mot d’ordre fondamental au moment actuel. Toute grève importante, tout mouvement de masse doit être utilisé en ce sens.

L’expérience de la lutte des guérillas

Un des épisodes les plus intéressants de la grève générale de Barcelone a été la défense armée du Syndicat du Bâtiment. Durant plus de 6 heures, une douzaine d’ouvriers, retranchés dans le local du syndicat, et mal armés, tinrent en respect des forces de police considérables. Parallèlement d’autres groupes ouvriers, dans des rues voisines, abrités derrière une barricade, inquiétaient la force publique, et après une heure de lutte, se retiraient stratégiquement, sans laisser un seul prisonnier aux mains de l’ennemi.

Cet épisode est riche en enseignements.

Pendant l’insurrection de Décembre 1905 à Moscou, quelques centaines d’ouvriers mal armés soutinrent tenacement le combat, grâce à une lutte de guérillas habilement dirigée, contre des milliers de soldats parfaitement armés et équipés. Kautsky d’abord, puis Lénine, tirèrent de cette expérience la conclusion que la lutte de guérillas jouait un rôle beaucoup plus important que ne l’avaient imaginé jusque là les révolutionnaires.
Mais l’insurrection fut vaincue. Avec l’arrivée de nouveaux renforts, les ouvriers de Moscou furent obligés de se rendre. Pour la victoire définitive, il était nécessaire qu’une bonne partie de l’armée russe passe du côté de la révolution.
Les combattants héroïques de la rue Mercaders durent, en fin de compte, se rendent, et les lutteurs de la barricade de la rue Moncada furent obligés de se retirer.

Quelle leçon peut-on tirer de cet épisode?

Que la tactique des groupes anarchistes ne peut conduire qu’à une lutte de guérillas; que celle-ci, combinée avec la grève générale et l’action révolutionnaire organisée, peut constituer un élément auxiliaire de premier ordre comme moyen de distraire les forces de l’ennemi, ce qui permet de porter les coups décisifs sur les points décisifs, mais est incapable de donner seul, la victoire: que pour atteindre celle-ci – aujourd’hui beaucoup plus qu’en 1905, car la technique militaire a fait des progrès énormes – il est indispensable de conquérir à la cause de la révolution une bonne partie de l’armée.

La conséquence pratique qui découle de tout cela est la nécessité urgente d’intensifier le travail de propagande et d’agitation dans le sein de l’armée et de commencer sans tarder la constitution de Comités de Soldats.

La grève et les illusions démocratiques

Il est incontestable que la grève générale de Barcelone a considérablement ébranlé les illusions démocratiques des masses ouvrières. Mais ce serait une erreur profonde de considérer ces illusions comme définitivement dissipées. Maurin, par exemple, part de cette prémisse pour justifier la position absurde adoptée par le Bloc Ouvrier et Paysan, qui renonce aux mots d’ordre démocratiques et lance celui de la prise du pouvoir par le prolétariat.

La réalité, qui est la seule chose qui puisse servir de base à une véritable politique marxiste, est malheureusement plus complexe. Une partie, non la moindre, de notre classe ouvrière, a perdu toute confiance en la république bourgeoise; une autre commence à se sentir assaillie par le doute; mais l’immense majorité croit en la république. Si elle proteste, si elle se met en grève générale, ce n’est pas contre le régime, mais contre les « mauvais républicains ». La majorité des ouvriers s’imagine encore que, si l’on élimine du pouvoir Maura, si l’on destitue les gouverneurs et Anguerro de Sojo et si l’on les remplace par des « véritables républicains », les choses iront beaucoup mieux.

Les anarcho-syndicalistes, en première ligne, ont contribué à répandre cette illusion, avec leur politique de soutien de la petite bourgeoisie radicale, avec leurs éloges du « vénérable », du « tout à fait intègre », de « l’honorable » Macia – expressions qui se trouvent d’une façon répétée dans Solidaridad Obrera – de même que Maurin, qui, dans sa conférence à Madrid, a préconisé la prise du pouvoir par les « éléments avancés de l’Aténéo ». Comment serait-il possible dans ces conditions que la classe ouvrière, qui apprend lentement et apprend seulement grâce à sa propre expérience, ait abandonné d’un seul coup ses illusions démocratiques?

Ces illusions ont reçu un rude coup, mais seule une politique juste peut contribuer à les dissiper complètement. A celle-ci les communistes doivent consacrer toute leur attention, sans lancer des mots d’ordre qui ne répondent pas à l’état d’esprit réél des masses, mais sans prendre celui-ci comme base principale pour l’élaboration de notre tactique.

La crise interne de la C.N.T.

Deux mots, pour terminer, sur la crise de la C.N.T.
La grève générale, décrétée contre la volonté des dirigeants de cette centrale révolutionnaire, a indubitablement aiguisé la crise. La récente démission de la rédaction de Solidaridad Obrera en est une preuve. Le fait que l’organe confédéral, pour la première fois dans l’histoire de notre mouvement, a condamné catégoriquement la grève lors du premier numéro paru depuis celle-ci, était déjà assez éloquent, et révélait aux yeux de tous la grave maladie qui agite la C.N.T.

La crise s’accentue encore. Dans des circonstances plus ou moins normale[s], des crises pareilles peuvent se conjurer avec une facilité relative. Dans des circonstances révolutionnaires, comme elles le sont maintenant, c’est beaucoup plus difficile. Les divergences n’ont pas un caractère abstrait, mais sont une conséquence logique du problème de la situation posée à la C.N.T., qui exige d’elle, inexorablement, une réponse claire et précise: comment faire la révolution?

Le parti communiste ne peut rester en marge de cette lutte intérieure des tendances, dont le résultat peut avoir des conséquences immenses pour l’avenir du prolétariat espagnol. Il ne faut pas oublier, que pour neuf dixièmes, celui-ci dépend du fait que les ouvriers de la C.N.T., qui sont la fleur de la classe ouvrière de notre pays, suivent et accordent leur confiance aux anarchistes. Conquérir ces ouvriers constitue l’objectif principal de notre parti. Et on y arrivera non par la stupide tactique scissionniste suivie jusqu’à aujourd’hui, mais au moyen d’une politique intelligente qui saura tirer profit de la lutte interne de la C.N.T., non en insultant ses dirigeants, en mettant en circulation des qualificatifs imbéciles comme celui « d’anarcho-fascistes », mais en démontrant patiemment, obstinément, aux ouvriers révolutionnaires la stérilité de l’anarcho-syndicalisme et la nécessité d’un puissant parti communiste pour éviter que la situation révolutionnaire actuelle, au lieu de conduire à la victoire du prolétariat, conduise à l’instauration d’une dictature de type fasciste.

Septembre 1931, Barcelone.

ANDRES NIN