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Chávez « anti-impérialiste » à la sauce pétrolière

18 juin 2009

Le Venezuela soutient Mahmoud Ahmadinejad et dénonce une « campagne de discrédit »

Caracas a pris position en faveur de Téhéran, mardi 16 juin, à propos de la réélection contestée du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad. « Le Venezuela exprime son ferme rejet de la campagne de discrédit, féroce et infondée, déclenchée à l’étranger contre les institutions de la République islamique d’Iran, avec l’objectif de troubler le climat politique de ce pays frère« , affirme une déclaration officielle, reprenant les arguments utilisés par le pouvoir iranien. Le scrutin a été une « extraordinaire journée démocratique« , estime Caracas.

Dimanche, dans son programme télévisé « Allô président ! », le président vénézuélien, Hugo Chavez, avait « félicité Ahmadinejad, réélu par une grande majorité ». Le chef de la « révolution bolivarienne » considère son homologue iranien comme un « vaillant lutteur pour la révolution islamique et contre le capitalisme ». M. Chavez s’en est pris aux « porte-parole du capitalisme » qui contestent le scrutin, « très important pour les peuples qui luttent pour un monde meilleur ».

Lors de sa dernière visite en Iran, en avril, M. Chavez avait invoqué Dieu pour le renforcement des relations irano-vénézuéliennes. « Qu’il illumine notre voie, pour que nous soyons capables de transformer (notre duo) en un groupe invincible pour la transformation du monde », avait-il lancé.

(…) Respectivement deuxième et quatrième producteurs de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), l’Iran et le Venezuela ont toujours été partisans d’une réduction de la production pour soutenir la hausse des prix du baril. (…)

Le Monde, 18-06-2009 (édition du 19-06-2009)

chavez-ahmadinejad-petrole

"Respectivement 2° et 4° producteurs de l'OPEP"

Chávez backs Ahmadinejad amid Iranian protests

[en anglais ]

Venezuela’s Hugo Chávez is one of the few world leaders to stand by Iran’s Mahmoud Ahmadinejad, even as hundreds of thousands take to the streets of Iran’s cities to protest his re-election claim. A Venezuelan foreign ministry statement, « in the name of the people, » hailed the « extraordinary democratic development » that resulted in Ahmadinejad’s victory.

« The Bolivarian government of Venezuela expresses its firm rejection of the ferocious and unfounded campaign to discredit, from abroad, that has been unleashed against Iran, with the objective of muddying the political climate of this brother country, » said the statement issued June 16. « We demand the immediate end to maneuvers to intimidate and destabilize the Islamic Revolution. »

Chávez belongs to a small circle of political bedfellows who support Ahmadinejad, including the King of Swaziland; the militant Palestinian organization Hamas, and Lebanon’s Hezbollah. (McClatchy Newspapers, June 17)

WW4 Report, 18-06-2009

Deux alliés du camp de la rente pétrolière, plus ou moins soutenus par une trop grande partie de l'extrême gauche internationale pour leur "anti-impérialisme" cosmétique

Voir aussi:

Aujourd'hui encore, en Iran

Aujourd'hui encore, en Iran

Démystifier le nationalisme de gauche (Mahmoud Ketabchi, 2004)

12 juin 2009

Publié en brochure pdf par Solidarité Irak en décembre 2004, republiée récemment sur le site Initiative communiste-ouvrière. Traduit de l’anglais (cf. ici ). L’auteur de l’article, Mahmoud Ketabchi, est un militant du Parti communiste-ouvrier vivant aux États-Unis.

La critique bourgeoise de l’impérialisme

La politique de guerre « préventive » sans limites que les États-Unis mènent afin d’assurer leur domination et de contrôler le monde soulève, plus que jamais, de sérieuses questions sur la façon d’affronter l’occupation en Irak, et de manière plus générale, sur la question de l’impérialisme. Dans mon article « ISO sur l’Irak : isolationnisme, nationalisme et solidarité internationale », je critiquais le nationalisme de gauche aux États-Unis, qui se limite à réclamer le retrait des troupes US et UK d’Irak. Plus particulièrement, j’attaquais la position de l’International Socialist Organisation [scission de l’International Socialist Tendancy, dont le SWP britannique est la branche la plus connue, ndt] en faveur d’une autodétermination nationale à tout prix, même si cela signifiait l’arrivée au pouvoir des islamistes. En effet, l’ISO refuse de prendre position en faveur de la liberté, de l’égalité, de la laïcité, des droits des travailleurs et de la lutte de libération des femmes.

Cette position, à gauche, vient largement d’une vision simpliste du capitalisme mondial, dans laquelle l’impérialisme est assimilé aux États-Unis et vice-versa. Dans cette optique, les mouvements nationalistes bourgeois du « tiers-monde » capitaliste sont considérés comme une forme d’opposition à l’impérialisme. L’impérialisme (les USA) serait l’ennemi principal et n’importe quel opposant à cet ennemi serait un ami du peuple, ou au moins, porteur d’éléments progressistes.

Cet article sur l’ISO a suscité quelques réponses, qui touchent à une grande variété de problèmes. Cependant, je voudrais ici me focaliser sur un point fondamental, qui, à mon avis, constitue la base du nationalisme de gauche. Les opposants de gauche aux USA, hostiles au gouvernement américain et à sa politique de domination mondiale – et en particulier à l’occupation de l’Irak – sont enfermés dans ces fondements nationalistes. Le nationalisme de gauche est en stricte opposition avec le mouvement communiste ouvrier sur cette question.

Le communisme ouvrier s’oppose à l’occupation, non pas sur le terrain du « nationalisme » ou de la « libération nationale », mais sur la base de la liberté, de l’égalité, de l’abolition du système salarial et de la libération humaine. Les communistes ouvriers méprisent le sentiment inhumain du nationalisme. Ils combattent l’islamisme, qui est un courant d’extrême-droite et extrêmement réactionnaire. Leur lutte contre l’impérialisme est un combat contre le capitalisme, c’est-à-dire qu’elle vise à l’abolition du salariat et à l’établissement du socialisme. Par conséquent, en s’opposant à la guerre et à l’occupation, ils se concentrent sur l’organisation ouvrière autour des questions de classe. Ils combattent pour la liberté inconditionnelle de revendiquer, de s’organiser et de faire grève, pour les droits des femmes, le progrès humain, le bien-être et la libération humaine. L’opposition aux États-Unis et aux gouvernements occidentaux provient de multiples horizons. Elle peut être le fait, par exemple, de l’Arabie Saoudite, de la Libye, de la Jordanie, de l’Iran, du Mexique et ainsi de suite. La gauche et la droite, la bourgeoisie et la classe ouvrière peuvent constituer d’autres voix parmi ces opposants. Elles peuvent varier de forme, de tonalité, de puissance, de cadre de travail. Ici, je ne remettrais pas en cause les intentions de ceux qui s’opposent à l’impérialisme. Je ne parle pas de leur honnêteté ou de leur trahison, pas plus que je ne baserai mon jugement au sujet des diverses forces d’opposition sur ce qu’elles disent d’eux-mêmes, ou sur ce qu’elles veulent que nous croyions à leur sujet. Tout cela n’est pas pertinent pour mon propos. Je parlerai plutôt de la position, des décisions et choix politiques qu’elles prennent, et du rôle qu’elles jouent dans la lutte entre la classe ouvrière et les capitalistes. En d’autres termes, je traiterai ici des forces sociales et de la lutte des classes.

Je n’ai pas non plus l’intention de minimiser la menace que le gouvernement US, avec sa force brutale et ses machines meurtrières, constitue pour l’humanité, ni de diminuer l’importance de la confrontation militaire, de l’agression, etc. J’essaye simplement de montrer que la base de « l’opposition à l’impérialisme » peut avoir plusieurs sources.

Ce faisant, j’aimerai faire avancer notre discussion en posant cette simple question : « Comment distinguons-nous les différentes critiques de l’impérialisme pour les relier à la lutte des classes ? ».

Je souligne cela, car en tant que communistes, nous devons proposer une perspective différente, qui reflète les intérêts de la classe ouvrière, par opposition à ceux de la bourgeoisie, qui renforce son mouvement, clarifie, propose une direction, et permette de développer une alternative communiste ouvrière pour la révolution.

Cette discussion doit nous permettre d’avancer, d’aller au-delà de l’anti-impérialisme, de l’anticolonialisme et de la récente rhétorique contre l’Empire. Elle doit nous inviter à briser les barrières, à éviter les pièges et à sortir de l’horizon morbide dans lequel nous nous trouvons actuellement.

Réponses à mon article

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je souhaiterai vous donner un avant-goût des quelques réponses aux questions soulevées dans mon premier article, ainsi que des extraits de la littérature de l’ISO.

« Il serait bon pour les Irakiens si, avec les forces progressistes au premier rang, ils commençaient à reconstruire et à former un gouvernement laïque et non ethnocentrique fondé sur la volonté directe des masses et capable d’assurer aux citoyens la sécurité de leurs droits et libertés. Cela ne pourra arriver tant que l’occupation ne sera pas terminée, et je pense donc que l’essentiel devrait être comment mettre fin à l’occupation ». « Qui est l’ennemi principal de la démocratie au Moyen-Orient ? L’histoire a montré que le plus grand danger pour la population au Moyen-Orient n’est pas les forces islamistes, mais les USA ».

« En bref, le nœud de cette question est ‘Qui est l’ennemi principal ?’ L’islam politique a souvent joué un rôle anti-impérialiste, avec beaucoup de limites. Je pense que nous devons commencer par soutenir la lutte contre l’oppression et l’impérialisme ».

« Les islamistes peuvent et doivent se battre contre l’impérialisme, mais quand on en vient à leur vision de la société et à leur façon de la faire fonctionner réellement comme en Iran, ils acceptent l’inégalité de classe du capitalisme ».

« Le point est que chaque coup porté contre l’Etat US par n’importe quelles forces anti-impérialistes est un énorme pas en avant pour tous ceux qui souffrent du courroux du gouvernement des USA, y compris ceux qui vivent aux États-Unis ».

« L’impérialisme multiplie les fondamentalismes. Ainsi, comment la conscience de classe peut-elle s’élever au-delà des deux faces de la même médaille impérialisme/fondamentalisme ? La réponse, à mon avis, est qu’elle ne le peut pas. Vous devez enlever l’élément impérialiste d’abord, ou vice versa. Si vous savez comment les attaquer tous les deux en même temps, je vous remercie de me le faire savoir… Comment pouvons-nous combattre le fondamentalisme sans avoir tout d’abord défait l’impérialisme ».

Phil GASPER, dans « La politique de l’islam politique », International Socialist Review de juillet-août 2003: « Alors que les socialistes sont inflexiblement opposés à l’idéologie et aux tactiques de l’islam radical…ne pouvant les considérer comme des alliés, nous reconnaissons également que l’ennemi principal demeure la brutalité du système international capitaliste et des puissances impérialistes qui en tirent bénéfice. En effet, comme l’islam surgit principalement comme réaction à l’impérialisme, les socialistes peuvent parfois se trouver combattre du même côté que les islamistes, même s’ils ne leur font aucune concession politique. L’islam politique restera une force tant qu’une véritable alternative de gauche ne réémergera pas dans les pays où elle est actuellement influente ».

Dans un article publié dans l’International Socialist Review n° 31, septembre-octobre 2003, « L’occupation et la résistance en Irak », Nicole Colson explique : « Nier le droit à l’autodétermination, même si cette autodétermination prend la voie du fondamentalisme islamique, c’est accepter l’idée qu’une puissance extérieure a le droit de dicter qui doit avoir le pouvoir en Irak ».

Dans le même article, elle ajoute : « La montée de la résistance contre l’occupation US devrait être bien accueillie pour deux raisons : un, parce que les Irakiens ont le droit fondamental à l’autodétermination et deux, parce que la résistance croissante aide à contrecarrer les projets de Washington en Irak et ailleurs ».

Nicole COLSON, dans un autre article « Terrorisme ou opposition à l’occupation ? – derrière les bombardements en Irak », dans Socialist Worker du 5 septembre 2003 : Après avoir parlé d’une série de bombardements mortels qui ont détruit l’ambassade jordanienne, le siège des Nations Unies (ONU) à Bagdad et une mosquée à Nadjaf, Nicole COLSON explique : « les Irakiens ont raison de résister à l’occupation, et ils méritent l’appui du mouvement international contre la guerre ».

Pour résumer les articles ci-dessus:

• L’impérialisme, c’est-à-dire les USA, est l’ennemi principal.

• Notre principale tâche est de combattre l’impérialisme et d’exiger la fin de l’occupation en Irak.

• L’impérialisme est décrit comme une puissance extérieure.

• L’indépendance et l’autodétermination nationale est la clef de la libération des irakiens quel que soit le type de gouvernement (y compris un régime islamiste) qui viendrait au pouvoir.

• Les islamistes et les nationalistes sont des forces anti-impérialistes et nous devrions leur faire un bon accueil et soutenir leur résistance contre l’occupation, tout en les critiquant.

• Le système capitaliste international et les puissances impérialistes sont l’ennemi principal, tandis que l’islam politique n’est pas inclus dans ce système.

• Les socialistes et les islamistes sont parfois du même côté, mais les socialistes ne font aucune concession politique aux islamistes (plus tard nous verrons comment Gasper essaye de dissimuler le fait que l’islam politique est une alternative d’extrême droite bourgeoise contre les travailleurs, les communistes et la liberté).

Nous pouvons voir ici, que le nationalisme et l’indépendance nationale du plus mauvais aloi constituent la pierre angulaire de l’argumentation des mouvements anti-guerres. Je dis du plus mauvais aloi, car ils ne feignent même pas d’adhérer à une certaine forme d’indépendance « nationale démocratique », que prêchent les libéraux bourgeois du tiers-monde. Ce soutien vulgaire au nationalisme place inévitablement les anti-impérialistes du côté des islamistes, des nationalistes, des forces du nettoyage ethnique, des seigneurs tribaux irakiens, dans l’ensemble du monde arabe et toutes les sociétés frappées par l’islamisme.

L’anti-impérialisme des nationalistes de gauche

Nombreux sont, parmi les forces anti-impérialistes aux USA, ceux qui se considèrent comme marxistes, socialistes, communistes et anticapitalistes. Ils proclament qu’ils veulent éliminer le capitalisme et établir le socialisme. Ils affirment s’opposer à l’impérialisme parce qu’ils sont anticapitalistes. Cependant, l’impérialisme, dans la littérature de gauche, est réduit à la politique étrangère des USA et des puissances occidentales. Il est présenté essentiellement comme un expansionnisme et une domination du monde, à une guerre et une agression contre les peuples du « tiers-monde ». L’impérialisme est essentiellement considéré comme le pillage des richesses nationales des « nations opprimées » et comme un requin de la finance, comme l’oppression des nations pauvres par les nations riches, de l’Est par l’Ouest, du Sud par le Nord, et des « pays en voie de développement » par « les pays développés », et ainsi de suite…

Une telle conception du système capitaliste mondial pose en prémisse que, sur terre, il y a dans le monde deux types de capitalisme : le capitalisme US et des pays occidentaux (impérialisme) d’un côté, et le capitalisme du tiers-monde de l’autre. Le capitalisme est considéré comme une force « étrangère » et « extérieure » dans des pays « en développement ». L’impérialisme représenterait la société multinationale qui domine les économies du tiers-monde et empêche le « capital national » de s’accroître dans ces pays. Ainsi, les puissances impérialistes s’appuieraient sur leur technologie de pointe pour entraver la croissance économique du tiers-monde, et les pays impérialistes dirigeraient le marché mondial en détruisant les marchés intérieurs dans le tiers-monde, où les bourgeoisies locales vendent leurs produits.

Cette perception de l’impérialisme dépeint les puissances impérialistes comme des bourreaux, qui tirent bénéfice du système capitaliste mondial, et la bourgeoise nationale comme une victime, qui n’en bénéficie pas ou pas assez. Alors que les premières sont abhorrées, cette dernière ne serait pas si mauvaise, puisqu’elle représente l’indépendance nationale et peut engendrer une résistance à l’impérialisme. Dans cette optique, si les méchants impérialistes cessaient de piller le monde, la classe dirigeante capitaliste dans les pays en voie de développement pourrait améliorer la situation de leurs populations. Voila une position qui dédouane les classes réactionnaires et despotiques du capitalisme dans le tiers-monde… C’est ce que j’appellerai la critique bourgeoise de l’impérialisme. Le mauvais capitalisme du « premier monde » et le bon, l’inoffensif capitalisme du « tiers-monde » sont, en réalité, un même groupe nationaliste bourgeois dont le but est de soumettre les travailleurs et de briser leur lutte pour la liberté et le socialisme.

L’impérialisme contemporain n’est pas distinct des formes antérieures de l’impérialisme et du colonialisme, car il n’est rien d’autre que le capitalisme. « L’impérialisme occidental » et le « capitalisme du tiers-monde » ne sont pas deux entités séparées en terme de processus d’exploitation et d’appropriation de la plus-value de la force de travail. Ils ne font qu’une seule et même chose. Le capital dans les « pays en voie de développement » dépend autant du capital international pour sa survie que le capital international dépend d’eux : ils sont une partie intégrante l’un de l’autre. Ce qui définit principalement leur interconnexion, c’est l’exploitation des travailleurs et la lutte pour obtenir la plus grosse part des profits. Si les rapport sociaux capitalistes ne peuvent se produire en isolant l’un de l’autre dans un pays donné, elles ne peuvent pas non plus être liées par des frontières nationales ou géographiques, par ce morceau de terre appelé « État-nation ».

La classe dirigeante capitaliste du « tiers-monde » gémit à propos de l’injustice du système économique international, mais elle est largement bénéficiaire de ce même système. Ainsi, elle est aussi investie dans le système capitaliste international, que leurs partenaires US et occidentaux. Par exemple, la dernière chose que l’Arabie Saoudite voudrait voir arriver, c’est un marché rendu frileux envers sa production de pétrole en raison de crises économiques à l’Ouest. En d’autres termes, l’exploitation ouvrière dans les gisements de pétrole d’Arabie Saoudite dépend des ventes de pétrole sur le marché mondial ; cela signifie que les conditions d’exploitation en Arabie Saoudite ne sont pas un facteur d’isolement, au contraire, elles existent seulement en conjonction avec le système capitaliste international. C’est pourquoi, non seulement les « puissances impérialistes », mais également les classes dirigeantes capitalistes du « tiers-monde » tirent bénéfices du système capitaliste mondial.

Les capitalistes du « tiers-monde » caractérisent leur contentieux avec les États-Unis et les puissances occidentales comme une « noble lutte pour l’autodétermination », pour « l’indépendance et la souveraineté nationale », le « développement économique », et ainsi de suite. Mais en réalité, ils luttent avant tout pour se partager l’exploitation des travailleurs. L’indépendance nationale et l’autodétermination n’est rien d’autre, pour la bourgeoisie, que le droit d’exploiter leurs « compatriotes » de la classe ouvrière. Ce qui manque aux nationalistes de gauche dans leur compréhension de l’impérialisme, c’est qu’ils n’arrivent pas à définir l’impérialisme comme étant essentiellement une relation capitaliste entre le capital et le travail ; au contraire, ils se focalisent sur les politiques impériales des grandes puissances internationales. Une critique marxiste de l’impérialisme devrait commencer par l’analyse de la perspective de classe. Une telle analyse nous permet de dessiner une distinction entre la classe ouvrière – l’opposition marxiste radicale au capitalisme – d’un côté, et les pleurnicheries de la bourgeoisie au sujet de la façon dont elle est « opprimée » par quelques grands requins. Sans une telle distinction clairement tranchée, le nationalisme de gauche tombe du côté de la critique nationaliste bourgeoise de l’impérialisme.

Ce qui distingue l’opposition marxiste au capitalisme d’une critique bourgeoisie, c’est le point d’entrée par lequel elle analyse le système capitaliste international. L’analyse de classe, la relation entre le capital et le travail constituent l’approche marxiste tandis que le nationalisme, la « fierté nationale », la « souveraineté nationale », « l’indépendance nationale », la « libération et l’autodétermination nationale » représentent la conception bourgeoise de l’affrontement à l’impérialisme. Ce sont deux perspectives totalement différentes. Pour présenter la perspective marxiste de l’analyse de classe, nous devons d’abord, évacuer l’analyse de classe vulgaire qui explique la classe par les stratifications sociales présentes dans différents groupes de la société. Voici ce que Phil Gasper, dans « La politique de l’islam politique » nous donne comme une analyse de classe de l’islam politique :

« L’islam politique n’est évidemment pas uniquement confiné à la bourgeoisie. Les islamistes ont également souvent été capable de drainer derrière eux de larges sections de pauvres urbains – souvent récemment arrivés de la campagne, vivant dans les taudis et bidonvilles et survivant à la marge de la société – mais également des sections de la classe dirigeante traditionnelle dont les positions sont menacées par les nouveaux développements économiques. Néanmoins, il est juste de qualifier l’islam politique comme étant essentiellement un mouvement petit-bourgeois, ce qui explique sa nature contradictoire et volatile ». Tout d’abord, la nature de classe d’un mouvement n’est pas déterminée par le groupe de personnes qui participe de fait au mouvement, mais par la position politique qu’il prend et le rôle social qu’il joue dans la lutte entre le capital et le travail. Par exemple, personne n’a jamais considéré le Parti Travailliste britannique comme un parti communiste ou même socialiste, sous prétexte que les travailleurs constituaient une grande partie de leurs adhérents. De même, le Parti National-Socialiste en Allemagne a eu une certaine base chez les travailleurs et les pauvres. Pour être direct et clair, dans la société capitaliste, aucun mouvement de la classe ouvrière non-socialiste incluant l’islam politique dans les pays touchés par l’islamisme, en particulier quand ils essayent de prendre le pouvoir politique, ne peut être de quelque manière que ce soit, une alternative au capitalisme.

En second lieu, si nous prenons l’analyse de classe de Phil Gasper et que nous l’appliquons, par exemple, à l’Iran, nous en venons à la conclusion que l’islamisme en Iran, qui est à la tête du système capitaliste représente le « mouvement petit-bourgeois » ! Ainsi, l’on peut voir que cette référence à l’islamisme comme un mouvement petit-bourgeois est un constat absurde. Une grande partie de la gauche nationaliste avant, et même pas mal de temps après, la révolution de 1979 décrivait l’islam politique, Khomeyni et ses partisans, comme un mouvement petit-bourgeois. Il a été caractérisé, à la manière de Gasper, comme un mouvement anti-impérialiste avec une nature « contradictoire et volatile ». Le problème avec les islamistes n’est pas qu’ils ne sont pas anti-impérialistes ou qu’ils prêchent la « collaboration de classe », comme l’ISO voudrait que nous le croyions. L’islamisme lui-même est un mouvement d’extrême-droite de la bourgeoisie dans les pays touchés par l’islamisme. En raison d’une telle analyse de classe, la gauche iranienne a, le plus souvent, traité l’islam politique comme un allié et/ou est restée confuse sur la manière d’affronter le gouvernement islamiste capitaliste qui a pris le pouvoir après que le Shah ait été renversé. L’anti-impérialisme de Khomeyni (rappelez-vous la prise de l’ambassade des États-Unis de Téhéran) a désarmé la gauche qui s’est accrochée à l’idée que les USA étaient l’ennemi principal et que les travailleurs devaient combattre pour l’indépendance nationale.

Les islamistes sont venus au pouvoir comme la seule alternative disponible pour la bourgeoisie iranienne, pour les puissances occidentales et le gouvernement des USA, leur permettant d’écraser la radicalisation révolutionnaire dans la classe ouvrière et dans les masses populaires. Khomeyni et son régime islamique ont écrasé la révolution, ce que le Shah ne pouvait pas faire. Contrairement aux idées répandues, Khomeyni n’était pas le résultat de la révolution, mais la continuation du gouvernement de la bourgeoisie en Iran, qui a troqué ses habits monarchiques en habits islamiques. L’analyse de Phil Gasper sur l’islam politique dissimule le fait que l’islamisme a été et continue d’être l’alternative la plus barbare et la plus réactionnaire dans les pays dominés par l’islam, et auquel la bourgeoisie « traditionnelle », ou toute autre bourgeoisie, a recourt en temps d’instabilité politique pour briser la liberté et écraser la lutte pour le socialisme.

En conclusion, l’analyse superficielle de classe que nous donne Phil Gasper manque totalement de substance, parce qu’elle ne traite pas – ou masque – la vraie question de la classe, alors qu’elle constitue l’élément central de l’analyse du capital chez Marx. Cela ne veut pas dire qu’il est sans importance d’analyser les diverses strates et couches sociales et leur rôle politique et économique, mais qu’une telle analyse n’est appropriée qu’après avoir fourni une analyse de classe fondée sur le fonctionnement intrinsèque du capital. Les classes sociales ne font pas les relations de production, elles sont elles-mêmes le reflet de cette production. Nous devons procéder comme Marx le faisait, les mettre en lumière : c’est ainsi qu’il expliquait le capital. Avant qu’il ne parle de profit, il présente son concept de la plus-value. Avant qu’il ne traite de la question du prix, il parle de la valeur. Si Gasper avait suivi les enseignements de Marx, il ne conclurait pas son analyse ridicule de l’islamisme en les présentant comme étant « essentiellement un mouvement petit-bourgeois », ce qui le place lui-même du côté des islamistes.

Une analyse marxiste de l’impérialisme commence par une critique du capital. Cependant, il est important de se rendre compte qu’être anticapitaliste ne suffit pas à être à marxiste. Se dire anticapitaliste ne signifie pas grand chose. C’est seulement une déclaration de principe : comment décrivons-nous le capitalisme et sous quel angle le critiquons-nous ?

La définition marxienne du capitalisme

Comme toute théorie dans un monde interconnecté et complexe, celle de Marx appréhende la société sous un angle précis, qui lui donne du sens. Sa critique du capitalisme débute par le point de vue de classe. Il n’était certes pas le premier à critiquer le capitalisme. Beaucoup de radicaux, de communistes et de socialistes utopiques, avant et en même temps que Marx, le faisaient également. Quand Marx et Engels ont écrit « Le Manifeste du Parti Communiste », ils ont critiqué d’autres communistes et ont exposé une perspective différente, leur version du communisme. La critique spécifique de Marx sur le capitalisme, sa contribution à la lutte de la classe ouvrière et à la libération de l’humanité, a laissé un legs durable qui continuera à hanter le capitalisme aussi longtemps qu’il existera. Cependant les idées de Marx sur le capitalisme et le communisme ont été brutalement supprimées, ignorées, mystifiées, réformés et déformées. Nombre de ceux qui se plaignent du capitalisme s’emparent de fragments du marxisme, comme la critique la plus puissante du capital et de l’exploitation, pour se donner une légitimité progressiste ou révolutionnaire. Certains revêtent les habits du marxisme, essayent de se poser en tant que porte-parole du marxisme. Soudainement, nous apprenons que Marx serait devenu l’allié de la « Théologie de la Libération », des mouvements nationalistes, des partisans du développement du capitalisme comme une étape nécessaire vers la révolution, de l’industrialisation, du libéralisme et du capitalisme d’Etat ; ou encore l’avocat des portes closes des régimes autoritaires staliniens…etc. Une grande partie de la gauche a aujourd’hui abandonné le capital de Marx. Bien que Marx nous ait fourni une analyse claire de la production capitaliste, il me semble nécessaire d’approfondir et de discuter certains des enseignements fondamentaux de Marx sur la classe et l’analyse de classe. Il est essentiel de voir ce que Marx lui-même a dit et écrit à propos du capitalisme, comment il l’a défini et expliqué. Le marxisme doit être démystifié et présenté de la façon dont Marx lui-même le concevait. Dans mon propos sur le capital, j’ai l’intention de montrer ce que Marx entendait par classe et analyse de classe, et le rôle que celles-ci jouent dans sa compréhension du capital. Cela nous permettra de comprendre les principales failles du nationalisme de gauche, qui s’oppose au capitalisme dans une perspective bourgeoise et nationaliste. Ainsi, cela nous aidera à mieux comprendre le communisme ouvrier et comment lui-même s’oppose au nationalisme de gauche.

Alors, qu’est-ce que le capitalisme ? Le capitalisme est défini de différentes façons. Certaines considèrent la propriété privée comme son fondement. D’autres prennent la disparité des niveaux de revenu, ou encore l’inégalité face au pouvoir politique comme critère de définition. Enfin, il est également défini en terme d’économie de marché et de compétition. Chacune de ces définitions amène à une conclusion politique partielle. Par exemple, ceux qui définissent le capitalisme en tant que propriété privée pensent que pour abolir le capitalisme, la propriété d’Etat pourrait remplacer la propriété privée. D’autres pensent que nous pourrions éliminer le capitalisme si nous supprimons le marché et instituons un système de planification central. Ceux qui définissent le capitalisme comme un système de répartition inégale cherchent la redistribution des richesses. Ces définitions du capitalisme sont étrangères à la critique marxienne du capital. Elles ne parviennent pas à saisir l’importance de sa contribution à l’humanité.

La théorie de classe marxiste prend en compte la propriété privée, le revenu, le pouvoir politique, le marché, et la concurrence. Pourtant, la critique marxiste se distingue en montrant que le capitalisme est directement lié à la production et à l’appropriation de la plus-value. Quand Marx parle de l’exploitation de classe, il a à l’esprit l’extraction de la plus-value créée par le travailleur direct dans l’entreprise capitaliste.

En analysant le processus de classe directement sous-jacent à la production capitaliste, Marx ne s’intéresse pas aux arguments nationalistes « tiers-mondistes » qui favorisent « l’économie nationale indépendante » par opposition à la domination économique étrangère. L’analyse marxiste du processus de classe n’est pas concernée non plus par l’origine du capital (« étranger et impérialiste » et « capital national »), ou par la grandeur (Coca Cola ou Zam Zam, équivalent iranien du Coca Cola), ni pas ceux qui personnifient le capital (par exemple, la famille Bush aux États-Unis, la famille Ben Laden en Arabie Saoudite ou l’Etat bureaucrate par exemple dans l’ex-Union Soviétique, ou s’il est technologiquement avancé (occidental) ou en retard (tiers-monde). Il n’y est également sans intérêt de savoir si le produit du travail est vendu sur le marché intérieur ou international. Aucun de ces élément ne vient jouer un rôle quand Marx commence à décrire l’origine de la plus-value. L’approche marxiste de classe – c’est-à-dire la production et l’appropriation de la plus-value – fait abstraction de tous ces éléments, même si tous relèvent de l’analyse du capital en général.

Production et appropriation de la plus-value.

La société humaine, afin de vivre, doit satisfaire ses besoins physiques, mentaux, etc… Ainsi, la production sociale constitue un aspect fondamental de toutes les sociétés. Ce qui est commun à toutes les productions sociales est la relation entre le travail et les moyens de production, c’est-à-dire que les producteurs utilisent certains outils pour travailler certains objets. En raison de cette relation entre la force de travail (facteurs subjectifs) et les moyens de production (facteurs objectifs), une certaine quantité de valeur d’usage est produite. Marx appelle ceci le « processus du travail ». Si la production sociale forme une base fondamentale de toutes les sociétés, la production de plus-value constitue une caractéristique importante des sociétés de classe, et sans cette plus-value, aucun exploiteur ou exploité n’existerait. Par conséquent, aucune exploitation de classe, comme Marx la définit, n’aurait pu exister. Ainsi, la classe, pour Marx, fait référence aux processus économiques par lesquels la plus-value est produite et appropriée par un autre groupe que le producteur direct. Ce qui fait que la production capitaliste est similaire à d’autres systèmes de production antérieurs dans la société de classe, c’est la production de plus-value et son appropriation par un groupe ou une classe régnante dans la société. Il en résulte que l’exploitation, qui est commune à toutes les sociétés de classe, ne suffit pas à distinguer le capitalisme des sociétés de classe qui lui sont antérieures. La production capitaliste n’est pas une prolongation des sociétés de classe antérieures, elle s’en distingue par la manière dont laquelle la plus-value est extraite du producteur direct. Ce trait distinctif est la production de la plus-value.

La production capitaliste, c’est-à-dire la production d’une plus-value se produit « dès lors que l’ouvrier cesse de faire partie des conditions de production objectives (esclavage, servage) ou que la communauté naturelle primitive (Inde) cesse d’être la base sociale ; bref, dès lors que la force de travail elle-même devient marchandise de manière généralisée (Marx, Chapitre inédit du capital). En d’autres termes, la marchandisation de la force de travail constitue le prérequis de la production capitaliste. L’ouvrier en tant que vendeur de sa force de travail et le capitaliste en tant qu’acheteur, se rencontrent sur une « base égale », c’est-à-dire, l’échange de la force de travail pour de l’argent, ce qui implique que l’ouvrier et le capitaliste identifient leurs droits respectifs à la propriété. L’ouvrier devrait être le propriétaire unique de sa force de travail. Le capitaliste doit, lui, être considéré comme le propriétaire de l’argent. Le travailleur et le capitaliste passent un contrat par lequel l’ouvrier vend sa force de travail pendant une certaine période en échange d’une certaine somme d’argent, laquelle paye les moyens de subsistance requis pour reproduire la force de travail vendue. Dans ce contrat, deux choses égales sont échangées. Apparemment, aucune coercition n’est impliquée. Ils sont tous les deux dépeints en tant que citoyens égaux aux yeux de la loi. La seule différence est que le travailleur est le vendeur et le capitaliste l’acheteur. Ainsi, acheter et vendre la force de travail, ne crée en soi aucune valeur additionnelle pour le capitaliste. En vendant sa force de travail au capitaliste, l’ouvrier renonce à sa possession. En retour, le capitaliste paie l’ouvrier sous forme de salaire. Dorénavant, la force de travail appartient au capitaliste et non plus à l’ouvrier. Ce qui intéresse le capitaliste, c’est que cette marchandise d’un genre particulier – la force de travail – a une forme unique. Elle peut se reproduire (les moyens de subsistance requis pour reproduire la force de travail vendue) et de plus, il peut produire une valeur additionnelle, ou plus-value. Par conséquent, le capitaliste en tant que nouveau propriétaire de la force de travail, met l’ouvrier au travail, c’est-à-dire qu’il commence à consommer la force de travail.

En plus de la force de travail, le capitaliste a besoin des moyens de production, qui incluent les machines et les matières premières. Pendant le processus de travail (le processus de production), le travailleur, par la vertu de la productivité de sa force de travail, préserve d’une part la valeur des moyens de production et la transfère à la nouvelle marchandise. En d’autre termes, les moyens de production n’apportent aucune valeur additionnelle pour le capitaliste. Ainsi, Marx appelle ces moyens de production « capital constant ». D’autre part, le travailleur ajoute la valeur de sa force de travail, plus une nouvelle valeur qui est la plus-value de son travail. Si cette nouvelle valeur n’était pas ajoutée, aucune plus value ne serait créée. Comme la force de travail se créée elle-même, et ajoute une valeur additionnelle, Marx appelle cette valeur de force de travail, « capital variable ».

Mais comment l’ouvrier créée-t-il cette nouvelle valeur, cette plus-value ? Durant le processus de travail quotidien de production, son temps de travail est divisé en deux parties. Dans la première partie de la journée, il travaille pour produire la valeur de sa force de travail dépensée pendant la production. Il est payé sous forme de salaire qui lui permettra d’acheter ses moyens de subsistance. Dans la seconde partie de la journée, il crée la valeur additionnelle, ou plus-value. C’est un temps de travail nécessaire, nécessaire au sens où il lui fournit ses moyens d’existence et le maintient en vie pour qu’il puisse continuer à vendre sa force de travail. La seconde partie second temps de travail est un temps en surplus. Il est en surplus, car il est au-delà de la valeur de la force de travail. Le travailleur est payé pour la première partie , mais pas pour la seconde. Marx désigne cette plus-value comme « travail non-payé ». Le capitalisme s’approprie cette valeur de travail excédentaire, non-payé. Ainsi, une fois que la force de travail est transférée de la circulation des produits à la sphère de production, il est valorisé, c’est-à-dire qu’il produit de la plus-value. Maintenant, les produits du travail réalisés dans le processus de production comprennent : la valeur des moyens de production ou capital constant + la valeur de la force de travail ou capital variable + la valeur additionnelle créée au cours de la production. Par conséquent, sur la base de la formule de Marx, nous avons : capital constant (c) + capital variable (v) + plus-value (p) = valeur totale (C) ou C = c + v + p. Il faut souligner que ce processus de valorisation a lieu, au cours de la production, grâce à l’ouvrier qui travaille gratuitement durant une partie de sa journée de travail.

L’analyse marxienne de la plus-value, c’est-à-dire son concept de classe, identifie non seulement la base sur laquelle la production capitaliste est rendue possible, mais agit également en tant que fil conducteur pour une compréhension d’ensemble du capital. La théorie marxienne de la plus-value fournit une analyse unique des différentes fonctions et des mouvements du capital, afin de les réunir et de créer sa pièce maîtresse : le Capital.

Il utilise sa théorie de la plus-value pour expliquer la reproduction et l’accumulation du capital, la concentration du capital, la technologie, les machines et l’automation, la baisse tendancielle du taux de profit, la théorie des prix, le marché et la compétition, la composition organique du capital, le taux d’exploitation (le taux de plus-value), etc… En même temps il explore l’influence de ces éléments sur la production de la plus-value.

Plus encore, la théorie marxiste de la plus-value explique, non seulement, le lieu de la production directe de plus-value et de son appropriation, mais elle identifie également la position des autres groupes de travailleurs, non producteurs de plus-value pour les capitalistes, comme par exemple les négociants et les capitalistes prêteurs d’argent, ou les groupes tels que les managers, l’Etat, etc…et comment ils se relient à la production et à l’appropriation de plus-value.

Production contre distribution de la plus-value

Pour augmenter sa production, le capitaliste peut avoir besoin d’emprunter de l’argent à un bailleur de fonds, qui en retour obtiendra une partie de l’excédent de valeur sous forme d’intérêts. D’ailleurs, le capitaliste industriel peut vendre ses produits à un négociant pour accélérer la rotation des capitaux. Le négociant, en retour, reçoit une partie de la plus-value sous forme d’un escompte, et l’entreprise capitaliste peut se concentrer sur la production du taux de plus-value plutôt que de s’impliquer dans le processus d’échange de marchandises. Une partie de la plus-value va aux directeurs et aux contremaîtres qui maintiennent l’ordre chez les ouvriers et assurent l’extraction de plus-value qu’ils produisent. Une autre part de la plus-value va à l’Etat, sous la forme d’impôts, qui assure la stabilité et la protection nécessaire pour le capital, et ainsi de suite.

Alors que le capitaliste industriel (au sens large) est engagé dans la production de plus-value, le négociant réalise la transformation de la marchandise en argent. En d’autres termes, les négociants ne produisent pas de plus-value, car acheter et vendre une marchandise représente simplement un échange entre deux choses de valeur égale. Cependant, les négociants rendent la création de plus-value possible en transformant les produits du travail en capital. De même, le bailleur de fonds ne produit aucune plus-value, mais il prête son argent au capitaliste industriel qui peut allonger l’argent pour l’expansion de sa production ou la création d’une plus-value. En d’autres termes, les financiers investissent leur argent au sein de l’entreprise capitaliste de manière purement temporaire. En mettant leur argent à disposition du capitaliste industriel, les bailleurs de fonds fournissent les moyens d’existence de la production et de l’appropriation de la plus-value. De ce fait, les négociants et les bailleurs de fonds ne sont ni les appropriateurs, ni les distributeurs de la plus-value. Ils sont les destinataires d’une partie de la plus-value, respectivement, sous forme d’intérêts et d’escomptes. Par conséquent, ce n’est ni en achetant ni en vendant sur les marchés domestiques ou internationaux, ni en prêtant ou en empruntant de l’argent que se crée la plus-value. Ainsi, Marx emploie sa théorie de la plus-value comme un outil de principe en localisant et en analysant les divers groupes d’individus au sein de la société capitaliste, et la manière dont ils sont reliés à la production et à l’appropriation de la plus-value. L’analyse marxienne du capital se pose contre le nationalisme de gauche et leurs grandes idées lumineuses, analysant le capitalisme et l’impérialisme en terme de « grand capital contre petit », « capital occidental étranger contre capital national du tiers-monde », de « technologie occidentale de pointe » contre « technologie arriérée du tiers-monde », et de « domination impérialiste du marché mondial contre la tentative de la bourgeoisie nationale dans le tiers monde de protéger leur marché intérieur ». Ces critiques du capital sont étrangères au marxisme. La théorie de Marx de la plus-value est la pierre angulaire de son analyse du capital. Pour lui, la classe signifie la production de la plus-value par l’ouvrier et son appropriation par le capitaliste industriel. C’est ce qu’il a à l’esprit quand il parle de l’exploitation. La production de la plus-value ou d’un surplus de valorisation se produit en cours de chaîne de production. Ce surplus, c’est le travail impayé du travailleur que le capitaliste encaisse dans sa poche. La technologie moderne ou « traditionnelle » ne produit aucune valeur additionnelle. Elle ne fait aucune différence entre le capital domestique et étranger, sur qui le personnifie, sur le fait qu’il soit grand ou petit, ou de savoir où les produits sont vendus. L’exploitation capitaliste se réalise en dépit de tout cela.

Conclusion

L’analyse marxienne du capital n’est pas seulement une tentative d’interpréter le monde, mais avant tout de le transformer. Par sa critique du capital, il nous explique comment combattre le capitalisme. Une grande partie de la gauche n’a pas cette approche du concept essentiel de la critique marxienne du capital, telle qu’on la retrouve ci-dessus ; un concept qui sépare catégoriquement la vision de Marx des autres critiques du capital. Tandis que la critique marxienne du capital est concentrée sur la production et l’appropriation de la plus-value du travail et du salaire, le nationalisme de gauche choisit de diviser le capitalisme entre bons et mauvais, entre les puissances impérialistes et les « nations du tiers-monde » qui en sont les victimes. Ses partisans appellent à combattre l’impérialisme et, dans le cas de l’Irak, à la fin de l’occupation, considérant que cela devrait être l’objectif principal de notre lutte et qu’une fois que l’armée US sera hors d’Irak, tout ira vers la stabilisation, même si cela signifie une République islamique en Irak.

C’est exactement en raison de ce type d’analyses nationalistes que les slogans « retour immédiat des troupes », « Non à l’occupation en Irak », et « autodétermination pour l’Irak », constituent le noyau de la plate-forme nationaliste de gauche, et que les questions de la liberté, du droit des travailleurs, de la libération des femmes, de la laïcité, des droits de l’homme, de l’égalité, et du socialisme sont reléguées comme des enjeux secondaires, sans grande importance ou sont enterrées pour être renvoyées à un avenir lointain. Ce type d’opposition à la guerre ne peut que favoriser le nationalisme, le nettoyage ethnique, l’islamisme et le tribalisme. Ainsi, nous sommes confrontés à une situation où nombre de gauchistes agissent en tant qu’apologistes et donnent leur appui, quoique « critique » aux bandes islamistes criminelles, aux forces nationalistes et ethniques et aux seigneurs tribaux réactionnaires en Irak ; le tout sous la bannière de l’anti-impérialisme, du combat contre le colonialisme, et pour la fin de l’occupation en Irak. Ils refusent non seulement de prendre une position de soutien à la liberté et à l’égalité, mais pire, ils attaquent honteusement ceux qui condamnent la barbarie islamique et d’autres forces réactionnaires comme étant des « racistes » ou des « sectaires », tout comme les forces de droite pro-israéliennes qui traitent ceux qui condamnent la brutalité israélienne comme contre les Palestiniens d’« antisémites ».

Le nationalisme bourgeois est une cause perdue. Certains pays ont fait tomber le colonialisme et mis en places des gouvernements nationalistes. D’autres ont renversé les régimes fantoches à la main des USA et des forces occidentales par la révolution ou des coups d’Etat militaires et établi des « gouvernements indépendants », ou encore, ont nationalisé les ressources du pays, les industries, les banques, etc. Cependant, la vie des populations des pays qui ont leur « gouvernement national et indépendant » n’est pas devenue meilleure, et dans certains cas, elle s’est même empirée. De nouveaux régimes brutaux et répressifs ont remplacé les forces coloniales, et se sont rapidement connectés avec les USA et les puissances occidentales. L’élite bourgeoise gouvernant ces pays, en dépit de leurs complaintes contre le « système économique international injuste », continue de bénéficier de ce même système, prospère largement et remplit ses poches aux frais de sa propre population. En même temps, l’ascension de ces nouveaux régimes n’a pas entravé la capacité des USA et des grandes puissances à rendre la vie des populations du monde de plus en plus misérable. Elle ne les a pas empêché de dicter leur volonté à la population mondiale. Elle ne les a pas empêché d’entraîner le monde vers plus de barbarie et de destruction. Le monde est devenu plus dangereux qu’il ne l’a jamais été auparavant. En opposition à la critique bourgeoise de l’impérialisme, le communisme ouvrier suit les enseignements de Marx, qui nous propose une alternative. Il a combattu sans relâche contre le gouvernement US et sa politique génocidaire contre le peuple irakien. En même temps, il a montré l’alliance des forces d’opposition réactionnaires alliées avec les Etats-Unis, et combattu contre le régime Baasiste de Saddam Hussein. La critique de l’impérialisme, de la guerre et de l’occupation formulée par le communisme ouvrier n’est pas la critique plaintive de la bourgeoisie du « tiers-monde », mais la section la plus avancée de la classe ouvrière. Le communisme ouvrier affronte la guerre et l’occupation, non sur le terrain du nationalisme, du patriotisme, ou de la souveraineté nationale, mais sur celui de la lutte des classes. Cette opposition à la guerre et à l’occupation est une opposition contre la bourgeoisie. C’est un combat, non pas pour un gouvernement national et indépendant, mais pour établir une société socialiste. C’est le refus d’accepter l’argument absurde selon lequel, aujourd’hui, nous avons à nous rassembler contre l’impérialisme et mettre les USA hors d’Irak. et qu’ensuite nous pourrions décider de ce qui arriverait après. Le communisme ouvrier condamne fortement cet argument, car c’est un argument réactionnaire de la bourgeoisie pour supprimer la lutte pour la liberté, l’égalité et le socialisme. L’appel à unifier les rangs des masses contre l’occupation US en Irak au nom de l’indépendance nationale est équivalent à l’appel de Bush à s’unir contre le terrorisme afin de protéger la sécurité nationale des USA. Pour le communisme ouvrier, la lutte pour le socialisme n’est pas une question pour le futur, c’est une lutte qui a besoin d’être menée maintenant. Le socialisme ne viendra pas tout seul, il ne peut triompher que si nous nous organisons et si combattons pour l’établir.

En opposition à la guerre et à l’occupation, le communisme ouvrier se concentre sur l’organisation de la classe ouvrière. Il combat pour leurs droits inconditionnels à protester et à organiser leurs propres conseils, comités et syndicats. Il organise les travailleurs à se battre pour leurs moyens d’existence et à améliorer leur sort. Il construit un fort et puissant syndicat des chômeurs afin de devenir l’épine de l’administration civile US en Irak. Il construit des conseils de quartier pour maintenir la sécurité des masses et construire un pouvoir politique. Il considère la cause des femmes et leur libération comme une mesure en faveur de la libération de l’humanité. Il s’est courageusement battu contre la brutalité et la barbarie islamiste. Il refuse le nationalisme, sentiment méprisable qui nie l’humanité. Le nationalisme bourgeois s’élève contre la liberté et l’égalité. Le nationalisme engendre la haine, la bigoterie, le racisme, l’ethnisme, l’épuration de guerre et la destruction. Le communisme ouvrier incarne l’humanité civilisée, le progrès, la libération, la laïcité, l’égalité, le socialisme, et l’émancipation humaine.

Pour construire un mouvement puissant de la classe ouvrière et construire un pôle communiste ouvrier aux USA, le nationalisme de gauche doit être critiqué et nous devons l’affronter. Cette tendance dominante de la gauche nationaliste s’est rapprochée des forces réactionnaires et nationalistes opposées aux USA. Elle n’a pas été capable de produire une alternative viable pour les masses de gens, qui courageusement et en nombre sans précédent, sont descendus dans les rues contre l’occupation en Irak et contre les crimes contre l’humanité. Mettre les USA hors d’Irak, par nous-même, n’est pas une solution en soi, compte tenu des souffrances quotidiennes de la population irakienne. Notre lutte contre l’occupation et la guerre des USA en Irak doit être une lutte pour la défense de la liberté, de l’égalité et d’un monde meilleur pour la population en Irak. Elle doit être une lutte pour la solidarité avec le véritable mouvement de libération des masses opprimées de la population irakienne. Ce mouvement est fortement inscrit dans la scène irakienne, et le Parti Communiste Ouvrier d’Irak le représente. Ce parti, cette lutte pour construire un monde meilleur, mérite notre soutien et notre solidarité.

Voir aussi:

10 ans de « chavisme »: entretien avec des anarchistes vénézuéliens

9 février 2009

Nos camarades de The Commune viennent de publier sur leur site [ici/here] et le notre une traduction d’un entretien de libertaires venezuéliens avec Charles Reeve en mars 2008, publié en août-septembre derniers sur les sites de Divergences et Mondialisme.org [ici]. Nous reprenons à cette occasion l’article en français avec la mise en page illustrée de nos camarades anglais.

Présentation de The Commune:

Ce mois marque le dixième anniversaire de l’accession au pouvoir de Hugo Chávez accédant au pouvoir au Venezuela et dix ans de la « révolution bolivarienne”. Ce processus a inclus des séries d’interventions publiques dans l’économie et une rhétorique ardente contre l’impérialisme américain. Mais alors que certains voient à gauche ce mouvement chaviste comme le nouveau “socialisme pour le 21e siècle”, des groupes tel  que le nôtre ont soutenu qu’il ressemblait en fait davantage à une tentative ancienne de  modernisation par l’élite technocratique; ce pouvoir bureaucratique accru sur le capital n’étant pas progressiste par nature; et que la « révolution » au Venezuela tient très peu compte d’un contrôle par la classe ouvrière ou de ses initiatives à la base.

Nous présentons ici une traduction d’un interview en mars 2008 mené par Charles Reeve, anarchiste français, de deux membres de l’El Libertario, groupe à Caracas, la capitale du pays, qui offre quelques tristes aperçus sur la réalité de la situation. En regardant différents aspects de l’économie vénézuélienne et du niveau de vie dans le pays, il soutient que le chavisme et la mythologie de la « révolution bolivarienne” dissimulent un ensemble de réformes néo-libérales et d’attaques contre les droits des ouvriers et que nous devons nous démarquer de la dynamique de Chávez contre l’opposition pour construire une alternative de classe ouvrière autonome.

Aux origines du « chavisme », entre caudillisme et mouvements sociaux

Charles Reeve – Nous sommes étonnés par la faiblesse du débat politique au Venezuela. Toute réflexion tourne autour du « processus chaviste ». Il est rare qu’on l’analyse dans une perspective plus large de la situation générale en Amérique latine, comme une forme spécifique des populismes de gauche. La caractérisation de la période actuelle, qui explique cette évolution, l’affaiblissement momentané du contrôle politique des États-Unis sur la région, est peu prise en compte. Or, l’évolution de l’espace politique du régime dépend, pour beaucoup, de l’évolution de facteurs externes, l’avenir de la politique nord-américaine, les transformations du régime cubain, enfin le cycle de la rente pétrolière.

Miguel – Aujourd’hui on parle beaucoup d’un tournant de gauche en Amérique Latine. Il y a, en effet, plusieurs gouvernements élus qui se revendiquent des courants de gauche traditionnels. Pour nous, deux grandes tendances coexistent. D’un côté, il y a des gouvernements qui furent portés au pouvoir à la suite de mouvements sociaux de grande ampleur, comme c’est le cas en Bolivie et au Brésil, pays qui ont une vieille tradition de luttes. Ailleurs, au Venezuela en particulier, ces gouvernements dits « de gauche », ne s’installent pas à la suite de mouvements sociaux, de mouvements de base. Ils proviennent d’une matrice culturelle plus liée au populisme latino-américain de type caudilliste. Pour nous, il est clair que tous ces gouvernements répondent à une situation de crise politique. Ainsi, il n’est pas possible de comprendre l’avènement du chavisme sans remonter au « caracazo » de 1989. Ces émeutes à Caracas qui ont fait des milliers de morts. Le pacte qui existait entre les diverses forces politiques fut alors rompu et la société s’est trouvée au bord d’une crise de gouvernabilité. L’inquiétude fut à son comble au sein de la classe dirigeante. D’autant plus que ces émeutes ouvrirent un cycle de lutes au sein de la société vénézuélienne, avec la naissance d’organisations de base indépendantes des vieux partis politiques de gauche. Ce que certains vont appeler « une nouvelle société civile », plutôt articulée avec le mouvement étudiant ou encore avec le mouvement des quartiers pauvres. Par exemple, le groupe des Droits Humains, avec qui je travaille, naît dans ces années là. Il en va de même avec les groupes écologistes, les groupes de femmes. Donc, des gens qui, tout en s’identifiant avec les idées de gauche, échappaient au contrôle des partis. De son côté, le mouvement ouvrier restait majoritairement dominé par la social-démocratie (le parti Acción Democrática), avec quelques franges contrôlées par des groupes de la gauche marxiste autoritaire. Au cours des années 90, il y eut une forte effervescence dans la société vénézuélienne, les luttes populaires se sont structurées dans une opposition à A. Perez, le président social démocrate responsable de la répression et des massacres de 1989. Cette effervescence a engendré d’énormes changements dans la société. Trois ans plus tard, en 1992, il y eut une tentative de coup militaire. Un événement récurrent dans l’histoire de ce pays où l’armée est souvent intervenue dans la vie politique. Malgré leur échec, ce sont ces militaires putschistes, Chavez en particulier, qui finiront, quelques années après, par récupérer tout ce mouvement populaire de contestation. Le charisme de Chavez vient en partie du fait qu’il a su se mettre en syntonie [harmonie] avec les mouvements populaires des années 90.

C’est ainsi que ce mouvement de contestation ayant une forte dynamique, se met à la traîne de cette figure et devient la forme constituante d’une nouvelle situation institutionnelle. Ce fut une intégration dialectique, car les militants les plus en vue de ces mouvements étaient aussi à la recherche d’une place dans les institutions ; à leurs yeux c’était indispensable pour faire passer leurs projets.

Cette « société civile » était jeune, avait à peine une dizaine d’années de développement, et avait construit très peu d’espaces autonomes dans la société. Elle avait peu d’expérience en termes de pratiques sociales concrète, de pratiques anti-autoritaires. Or, ce sont les cadres de cette nouvelle « société civile » qui se retrouvent, de façon inattendue, au pouvoir avec Chavez. Le chèque en blanc donné à Chavez est, en partie, le résultat de cette inexpérience, de cette absence de projet concret. Nous retrouvons là la reproduction des matrices culturelles d’un pays comme le Venezuela. Si une révolution se définit, justement, par une rupture avec ces paradigmes, force est de constater que Chavez reproduit, lui, toute une tradition caudilliste, militariste et étatiste ancrée depuis toujours dans le pays. Plus encore, il a redonné vitalité à cette matrice culturelle.

Dès le début, une des caractéristiques du chavisme fut l’improvisation. Nous l’attribuons justement au manque d’expérience de la plupart des membres des mouvements de base ayant rejoint Chavez. Des individus qui n’avaient jamais organisé une petite coopérative, furent d’un seul coup, possédés par l’idée de « former des coopératives », se retrouvèrent à la tête du Ministère des coopératives… lequel, du jour au lendemain, décréta la création de 200 000 coopératives dans tout le pays !

Le Venezuela, est une société qui vit traditionnellement de la rente pétrolière. Les forces de gauche avaient toujours prétendu qu’il suffisait à l’État de prendre le contrôle de la production pétrolière pour que la distribution de ces revenus soit plus égalitaire… Au Venezuela, contrôler l’Etat c’est contrôler le pétrole. Une interprétation mécanique : une fois qu’on a le pétrole on va tout résoudre. Un volontarisme magique !

Je reviens à la faiblesse de l’analyse théorique des groupes de la « société civile » dont tu parlais. Il faut comprendre que, au Venezuela, on vit aujourd’hui une réédition du vieux schéma de gauche de l’époque de la guerre froide, fondé sur un affrontement entre le capitalisme et les pays socialistes. Grâce aux ressources pétrolières et à l’importance du pétrole dans l’économie mondiale, le gouvernement de Chavez se positionne aujourd’hui comme un des protagonistes actifs de cet affrontement. Or, si cet affrontement a bel et bien existé avant l’avènement du chavisme, après l’effondrement du mur de Berlin et du bloc de l’Est, les formes de domination impérialiste ne sont plus les mêmes. Tout se passe comme si le scénario a changé sans que le chavisme s’en aperçoive ! Le régime tente d’apporter une réponse à un problème nouveau avec des schémas anciens. Aussi bien parmi les chavistes que dans les milieux de l’opposition, les interprétations théoriques restent celles de la guerre froide. Autrement dit, devant ce manque de pensée critique, de théorisation, de pratiques nouvelles et de nouvelles réflexions, on reprend les anciennes idées, les anciennes stratégies.

Chavez a ainsi crée l’ALBA, l’Alternative Bolivarienne pour l’Amérique Latine et les Caraïbes, une nouvelle institution qui est censée bâtir de nouvelles relations entre les pays de l’Amérique latine, faisant contre poids à la domination nord-américaine. Pour y parvenir, il propose une alliance avec la Fédération russe, l’Iran ou la Chine… des pays qui pour nous font partie de la dynamique capitaliste au niveau mondial. Bref, il y a, à l’usage externe, toute une propagande sur le rôle prépondérant du Venezuela chaviste dans une soi-disant nouvelle dynamique de « libération » anti-impérialiste. Comme si ce pays était l’avant-garde d’un processus de changement planétaire ! Toujours selon l’ancien modèle de la guerre froide, bloc contre bloc. Voilà l’image que ce gouvernement vend de lui-même à l’extérieur. Que cette image soit reprise par des compagnons en Europe ou ailleurs et bien cela nous attriste car cela veut dire qu’il ne voient pas au-delà du spectacle chaviste, ne voient pas les contradictions réelles de la situation.

Par le passé, au Venezuela, rarement les forces de gauche ont dépassé les 10% lors des élections présidentielles. Au début des années 90, la gauche avait une maigre implantation sociale, faisait preuve d’une faiblesse d’élaboration théorique. Aujourd’hui, ces organisations se trouvent au pouvoir avec le chavisme et font tout ce qu’elles peuvent pour reprendre les positions qu’elles avaient perdues au fil des années. La construction du socialisme, la construction du pouvoir populaire, les rapports entre l’intervention de l’Etat et le marché, tous ces débats qui avaient été abandonnés dans les années 90, sont désormais repris par ceux qui se sont placés à l’intérieur de l’Etat. On peut constater, sur le plan mondial, au sein des groupes tiers-mondistes et anti-globalisation, que les apports théoriques provenant du Venezuela sont plus que modestes. Surtout en comparaison avec l’expérience argentine et brésilienne. Le seul apport est celui de la figure épique anti-impérialiste, Chavez-David contre Goliath. Finalement une figure bourgeoise. Mais l’élaboration théorique est pratiquement nulle.

Enfin, j’insisterai sur le fait que, en reprenant la carte de l’activité politique à Caracas, on constate que les expériences collectives qui se sont renforcées pendant le régime, sont précisément celles qui existaient déjà avant l’arrivée de Chavez au pouvoir ! Qui avaient déjà une histoire. C’est le cas, par exemple, avec les mobilisations du quartier « 23 janvier » à Caracas [1], où existait un grand nombre de comités actifs depuis 1989. Ces mouvements, dont l’action est mise au crédit du chavisme, n’ont fait que poursuivre leur propre dynamique.

Le « chavisme » comme auberge espagnole

Charles Reeve – Parlons de la propagande et de la lutte idéologique, de son importance pour le régime chaviste. C’est banal de remarquer le rôle joué par la majorité des groupes gauchistes dans ce projet. Plus original est de découvrir dans la nouvelle nomenklatura chaviste des individus comme Barreto, l’universitaire connu localement qui est actuellement maire de Caracas. Voici un homme qui a invité Negri à Caracas, qui parle de « biopolitique », se réclame de Foucault et qui développe des obscures théories post modernes. Une rhétorique post-gauchiste pour accomplir finalement des tâches bureaucratiques classiques. Une vaste confusion à laquelle participe Chavez, citant à tout va, Trotski, Chomsky et autres… Plus insolite encore, la présence d’un homme comme Eduardo Rothe, qui a écrit dans L’Internationale situationniste [2] aujourd’hui le deuxième personnage du ministère de l’Information/propagande.

Miguel – Une des caractéristiques du populisme sud-américain est son idéologie vaseuse ! Quel est le contenu du « proceso bolivariano » ? C’est le plus grand vide ! En réalité, tout le « processus » tourne autour du culte de la personnalité de Chavez. Quand nous discutons avec des camarades à l’étranger, nous soulignons toujours deux choses. D’une part, combien il est simpliste de voir le chavisme comme la gauche et l’opposition comme la droite. C’est la meilleure manière de ne rien comprendre ! Ensuite, il faut bien tenir compte du contexte économique : le Venezuela vit une des périodes les plus fastes des dernières trente années, si on se réfère aux entrées de la rente pétrolière. Il faut revenir aux années 70, lors de la nationalisation du pétrole par la social-démocratie, pour trouver une période économique si favorable au régime en place. Il faut également savoir que la structure de commandement des forces armées au Venezuela, institution d’où est issu Chavez et la majorité des hauts cadres du régime actuel, est relativement interclassiste, au contraire de la plupart des pays latino-américains. Les forces armées ont permis une certaine ascension sociale, et l’accès à la carrière militaire par des individus issus des classes populaires était une des façons de redistribuer la rente pétrolière. Ceci étant, l’armée Vénézuelienne fut formé dans les années de la guerre froide et jusqu’à très récemment, à l’école nord-américaine de la lutte anti-subversive. Les forces armées furent responsables du massacre de 1989. Je veux par là souligner qu’il n’y avait absolument pas, dans cette institution, une dynamique gauchisante. Il y a au sein de l’armée des secteurs conservateurs et des secteurs plus nationalistes, et les deux à la fois. On y trouve des militaires qui sont proches du parti communiste et d’autres partis de gauche, comme le parti « Patria para Todos ». Mais beaucoup de ceux qui sont à l’origine du mouvement autour de Chavez, qui se retrouvent aujourd’hui dans son nouveau parti socialiste unifié vénézuélien, viennent du vieux courant social-démocrate. Donc, dans ce front confus, le facteur d’unification est la figure du président, le chef ! Et puis, de 2002 à 2004, ce courant s’est consolidé face à ses ennemis, contre la menace de coups anti-chavistes et l’intervention éventuelle des Etats-Unis. Par contre, et à partir de 2004, c’est le calendrier électoral qui va régler la mobilisation des forces politiques, chavistes et anti-chavistes. Le but premier est alors de conquérir des voix. Dans cette perspective, les grandes différences internes du camp chaviste furent mises en sourdine pour assurer le front commun contre l’ennemi.

Il semble que cette deuxième période se termine avec les mauvais résultats du 2 décembre 2007, lorsque Chavez perd le referendum sur la réforme de la constitution. Le charme et le mythe de l’invulnérabilité du personnage en prennent un coup et depuis lors, on voit beaucoup plus clairement apparaître des tendances au sein du chavisme. Chavez, de son côté , est assez fin pour redonner vie, dans ses discours, à l’imagerie symbolique de la gauche vénézuélienne. Pour cela il compte avec l’appui d’individus qui par le passé se sont engagés dans les expériences de guérilla ou autres. Ce qui légitime son discours comme un discours de gauche, de rupture, anti-conformiste. On voit ainsi défiler sur la scène du chavisme toute une série de personnages de la vieille gauche, et certains de la nouvelle gauche. On parlait de l’ex-situationniste Eduardo Rothe, mais il y en a d’autres… Comme cet ancien chef guérillero devenu PDG de la compagnie nationale de Pétrole, PDV…

Je ne réduirai pas tout à une attitude d’opportunisme politique. Il y a aussi une intention de conquérir des espaces à l’intérieur d’un mouvement vaseux et contradictoire, afin d’affirmer leur propre projet.

Isabel – Le cas de Barreto, l’actuel maire de Caracas est exemplaire. Barreto est quelqu’un qui a développé son espace politique d’abord à l’intérieur de l’université. À partir d’analyses théoriques fondées sur ce qu’ils appellent la post-modernité. Il est important de rappeler que le chavisme ne fut jamais un mouvement monolithique, mais un mouvement qui s’est adapté aux circonstances et dont les soutiens ont également changé selon ces circonstances. C’est là aussi sa vitalité. Une chose, c’est le chavisme du premier coup militaire avorté, une autre le chavisme qui gagne les élections, une autre celui qui survit au coup anti-chaviste en 2002. Actuellement nous vivons encore une situation de mutation du régime. En 2002, au moment du coup anti-chaviste, nombreux sont les secteurs militants et politiques qui intégrèrent directement la structure institutionnelle de l’Etat. Jusque là, Chavez ne s’était pas revendiqué comme socialiste, marxiste, marxiste-léniniste, que sais-je… Pendant toutes ces années, il proposait un projet social assez différent des projets de gauche traditionnels.

Charles Reeve – Veux-tu suggérer que le chavisme est un espace de confusion idéologique, une sorte d’ « auberge espagnol » où cohabitent des courants divers, où chaque tendance ou clan cherchent à conquérir un espace pour faire passer ses idées ?

Isabel – On peut le caractériser ainsi. Jusqu’aux résultats du referendum de 2007, ils sont restés unis pour se protéger de l’ennemi commun. Depuis cette date, il y a pour la première fois, des profondes dissensions qui se manifestent ouvertement…

Miguel – Je répète, dans le passé, au Venezuela, les groupes de gauche ont rarement eu du pouvoir et ont toujours manqué d’une « tribune de masse ». Or, tout d’un coup, ils vivent une situation où on parle de « socialisme », où il y a une figure charismatique capable de « mobiliser le peuple ». Ces politiciens de gauche se trouvent actuellement en syntonie [harmonie] avec ces mobilisations. Ils font partie du pouvoir et ils ont une tribune populaire qui leur est offerte par Chavez. Pour ces groupes, ce changement est vécu comme un « acquis ». Alors, il n’est pas question de quitter « le processus » ! On s’y accroche et on continue à tout justifier au nom de telle ou telle tactique. Il ne faut surtout pas perdre la tribune que le régime leur offre. Ces groupes sont prêts à tout, à tout justifier, à tout légitimer.

Le « chavisme » et le modèle néolibéral

Isabel -Au-delà de ce lien direct entre des groupes de gauche traditionnelle et le chavisme, il y a autre chose qui le caractérise. Ce régime mène un projet qui s’intègre dans la situation internationale actuelle, qui est en accord avec les projets internationaux de domination capitaliste. Je m’explique. Il est aujourd’hui plus facile d’appliquer des pratiques néolibérales capitalistes dans un pays avec un pouvoir de gauche, qui tient un discours et des revendications populistes. Sans que cela provoque des réactions vives de la part des travailleurs. Pour nous, c’est là le rôle principal du chavisme. Attention, je ne dis pas que toutes les personnes et groupes qui appuient Chavez en sont conscients. Je le répète, le chavisme n’a pas un soutien homogène. Il y a ceux qui pensent que le régime fait ce qu’il peut pour améliorer le sort des gens… Il y en a même qui sont convaincus qu’on vit aujourd’hui une occasion unique de « construire le socialisme ». Nous pensons nous, que cette fonction néolibérale est visible dans la politique pétrolière et commerciale, dans toute la politique économique du régime. Le discours manipulateur populiste recouvre une pratique concrète qui donne toutes les facilités à l’implantation du modèle néolibéral. Comme jamais cela s’est fait jusqu’à maintenant dans ce pays.

Charles Reeve – Le chavisme comme fer de lance de politiques néolibérales, voilà une analyse originale ! De ce point de vue, peut-on discerner la montée, la constitution, d’un nouveau secteur privé issu de la période chaviste ? Lequel prendrait pied sur les nouveaux circuits clientélistes et de corruption économique.

Isabel – Mais c’est évident ! Au Venezuela ces circuits font, depuis toujours, partie du fonctionnement de la société. Au départ, le chavisme a prétendu rompre avec ce fonctionnement. En réalité il y a eu un simple changement dans la structure bureaucratique mais la corruption et le clientélisme se perpétue. Il y a peu d’études sur ces questions. Mais, de façon empirique on peut affirmer que c’est visible, dans le secteur pétrolier et financier, aussi dans les secteurs où le gouvernement a mis en application ses plans. Dans le secteur coopératif, par exemple, des clans se sont clairement appropriés des projets pour construire des centres de pouvoir économique dont ils tirent un bon profit personnel.

Charles Reeve – La caste militaire, quelle est sa place dans cette nouvelle structure de pouvoir économique ? Est-ce qu’ils contrôlent directement des entreprises privées ?

Isabel – La quasi-totalité des ministères sont sous le contrôle de la bureaucratie militaire.

Miguel – Plusieurs aspects doivent être soulignés. Au Venezuela, vu l’importance de la rente pétrolière dans l’économie, l’Etat a toujours subventionné les entreprises privées, comme une forme de capitalisme mixte. Depuis toujours, les grands patrons qui ont émergé furent liés à l’Etat. Dans le cadre du capitalisme global, le Venezuela a accompli son rôle de producteur de pétrole à un prix relativement bas. Avec les transformations actuelles, les entrepreneurs vénézuéliens qui occupaient les secteurs traditionnels, services et production de marchandises, furent peu à peu mis de côté par des entrepreneurs plus liés aux secteurs modernes des communications, transports, finances. Ces modifications internes sont liées aux évolutions du capitalisme globalisé. Tout se passe comme si le nouvel Etat chaviste a installé une nouvelle caste capitaliste dont le rôle est de légitimer la priorité et l’importance du secteur pétrolier au centre de l’économie.

Depuis toujours les membres de la haute bureaucratie militaire finissaient leurs carrières dans le secteur privé, comme propriétaires terriens ou chefs d’entreprises. Aujourd’hui, leur rôle économique s’est accru puisque les militaires sont présents à tous les niveaux de l’appareil d’Etat. Chavez compte avant tout avec la bureaucratie militaire, à laquelle il fait confiance et qui est censée être plus efficace pour gérer l’économie. C’est une bureaucratie qui est bien installée et qui bénéficie de privilèges matériels et financiers notables, de bonnes conditions de vie. Qui plus est, qui bénéficie d’une totale impunité judiciaire.

Isabel – La population vénézuélienne a toujours vu avec de bons yeux l’intégration de leurs enfants dans la carrière militaire, comme une perspective d’intégration sociale. C’est pourquoi le gouvernement parle « des militaires qui font partie du peuple ». Mais c’est totalement démagogique et faux : quand tu fais une carrière militaire tu t’éloignes du peuple.

La corruption au secours de l’image du « chef »

Charles Reeve – Revenons à la question de la corruption. Dans les milieux populaires, l’explication récurrente des échecs du régime est celle de la corruption, comme s’il s’agissait d’un simple dysfonctionnement. Or, d’un côté, la corruption fait partie du fonctionnement « normal » du capitalisme. Il n’y a pas de capitalisme sans corruption et ce fut sur la corruption que les classes capitalistes se sont constituées et renforcées. L’histoire du capitalisme nord-américain en est exemplaire. Ne serait-il pas une façon idéologique d’occulter ce dont tu parlais, cette mise en oeuvre d’un modèle néolibéral ? Que les gens ont tendance à percevoir comme un dysfonctionnement.

Isabel – Cette explication a l’avantage de préserver l’image du chef : Chavez est un bon chef, sauf qu’il est entouré de mauvais, de corrompus. C’est un mensonge, cela va de soi, mais c’est un mensonge utile, qui sert à protéger l’image populiste du régime, le lien affectif avec le Chef. Les choses seraient différentes si les travailleurs avaient un lien plus direct avec leur propre vie et étaient plus conscients de leurs droits. Au contraire, cette constante plainte sur la corruption exprime une relation ambiguë, on s’adresse au gouvernement, on reconnaît le gouvernement, car, tout compte fait, on repose sur le gouvernement pour résoudre ses problèmes. L’idée de la corruption sert le régime.

Je prends l’exemple de la vie dans les quartiers. Tout ce processus soi-disant « socialiste » n’a pas entraîné une augmentation notable de la solidarité, de l’entraide et de la coopération entre les personnes. Tout le contraire ! Si on vit mal dans un quartier, on cherche à déménager dans un quartier moins dégradé. En général on ne cherche pas à améliorer les conditions dans lesquelles on vit, à répondre à nos propres nécessités. On ne voit pas du tout la solution des problèmes comme une solution collective. La solution est toujours LE gouvernement. L’idée de corruption trouve sa place dans ce vide de l’activité autonome des gens. Malheureusement c’est comme ça.

La propagande et la réalité

Charles Reeve – Il n’est pas facile de comparer la situation du Brésil avec celle du Venezuela. Le populisme du parti des travailleurs (PT) et celui du chavisme sont différents. L’histoire du PT est celle d’un parti socialiste de type classique, issu d’un mouvement ouvrier puissant, dont ses cadres se retrouvent absorbés dans l’appareil d’Etat. L’histoire du chavisme est, comme vous l’avez rappelé, plutôt liée à un processus de révolte militaire qui a répondu aux fortes émeutes populaires de 1989.

Je reprends ici la thèse de certains de mes amis au Brésil. Ils défendent que l’arrivée du PT au pouvoir ne fut pas un aboutissement politique des luttes sociales mais, au contraire, a parachevé un long processus d’écrasement des courants d’autonomie dans ces luttes par la bureaucratie du PT et des syndicats. La victoire du PT fut la forme politique de la normalisation d’un mouvement social radical.

Il y a, chez celles et ceux qui soutiennent – « de façon critique », disent-ils – les régimes populistes (le chavisme en particulier), l’idée que toute amélioration des conditions de vie des gens constitue un facteur positif pour l’avenir des luttes. Et que c’est pour cela qu’il faut soutenir ces régimes. Or ce que vous défendez est justement le contraire. Vous dites que l’institutionnalisation des mouvements populaires va dans le sens de leur affaiblissement. Tout d’abord, cela les rend dépendants de l’Etat. On ne voit point l’apparition de valeurs nouvelles dans la pratique et mentalité populaires, mais on constate plutôt un renforcement des valeurs de délégation, de résignation, d’individualisme et d’atomisation. Ceci est aussi visible au Brésil, où l’instauration du système d’aide aux pauvres (« Bolsa Familia ») a placé des millions de prolétaires pauvres dans la dépendance d’une somme misérable attribuée mensuellement par le gouvernement et distribuée individuellement par le système bancaire. Ce qui a produit une individualisation et une atomisation. Dans ces systèmes d’aide, les valeurs de solidarité ne se développent pas, ils disparaissent.

Comment considérez-vous cet argument du « malgré tout ces régimes sont mieux que les anciens » ?

Isabel – Il faudrait que se développent les formes de solidarité à l’intérieur des communautés des travailleurs à partir de leurs propres revendications. Or, tout se fait en partant de l’agenda imposée par l’Etat, on ne répond pas aux besoins collectifs mais à ceux qui sont déterminés d’en haut. Prenons l’exemple des organisations dites de base dont le régime parle tant et qui sont souvent présentées comme le « Le Pouvoir populaire » ou encore le « Cinquième pouvoir ». Ces organisations sont toujours restées dépendantes de l’Etat. Alors que, après « El caracazo » de 1989, on a vu apparaître une tendance à l’autonomie dans les organisations de base. Nous l’avons déjà dit, ce sont justement ces organisations qui se sont incorporées dans le nouvel Etat, sont devenues des véhicules du projet chaviste. Abandonnant leur rôle autonome pour renforcer un gouvernement dit révolutionnaire, avec un discours de légitimation : « C’est maintenant que les choses vont avancer ! ». Tout cela exprime de nombreux manques. Les gens doivent comprendre qu’ils peuvent s’organiser de façon indépendante de l’Etat. Mais il y a une énorme polarisation politique qui domine toutes les actions et pratiques : on est avec le chavisme ou on est contre. Les organisations de base chavistes font face à celles de l’opposition. Les récents conseils communaux doivent, en principe, représenter les communautés dont ils sont les élus. Mais, dans la réalité, il y a ceux qui sont chavistes et où il n’y a pas de place pour des critiques et ceux qui sont anti-chavistes où les chavistes ne sont pas acceptés. La forme de ces conseils est déterminée par l’Etat. Où sont donc passées les nécessités réelles, concrètes, des collectivités ?

Miguel – Pour ma part je ne crains pas d’affirmer que les conditions de vie ne se sont pas améliorées ; les gens vivent de plus en plus mal. Il y a un discours qui ne correspond pas à la réalité. Et pourtant, le Venezuela a actuellement le PIB per capita le plus élevé en Amérique latine, un chiffre comparable a celui de certains pays européens. Les classes populaires vivent en fonction des aides que le gouvernement leur donne. Bien sûr, l’existence de centres de santé dans les quartiers, c’est un fait positif. Lorsqu’ils fonctionnent… Pourtant, dans ce pays, la condition des femmes pauvres, leurs conditions d’accouchement en particulier, restent précaires, se dégradent. Le système de santé public est dans un état désastreux. Les prisons vénézueliennes reproduisent la violence sociale à un point qui les placent parmi les plus violentes du continent. Pour la seule année 2007, il y eu 427 morts à l’intérieur des prisons pour une population carcérale de 20 000 personnes. L’aggravation des problèmes sociaux traduit un processus de décomposition sociale qui n’est nullement inversé par le fameux « processus révolutionnaire ». Qui a, au contraire, renforcé les valeurs individualistes. On nous explique qu’on est en train de construire « le socialisme du XXI siècle », et on assiste à une augmentation du nombre des centres commerciaux. Ces dernières années la vente de voitures de luxe n’a jamais été si forte… Pour dire que tout cela traduit l’épanouissement de valeurs qui n’ont rien à voir avec les valeurs que le socialisme a revendiqué au cours de son histoire. En conclusion, nous disons qu’il y a un discours, une propagande qui ne correspond pas aux résultats concrets, qui est sans rapport avec les moyens réellement mis en œuvre. Le gouvernement de Chavez a d’énormes moyens financiers qui lui sont fournis par la rente pétrolière, il a aussi un capital politique fort. Alors, pour expliquer la pauvreté des résultats, le discours officiel n’a qu’un mot à la bouche, l’impérialisme…

Isabel – Il faut voir les choses au-delà du régime actuel, au-delà du chavisme. Ce qui est en cause ce sont les habitudes de vie et de consommation dans un pays qui vit, depuis des années, de la rente pétrolière. Le Venezuela est une société où l’aliénation marchande est très forte. Le pays de l’Amérique latine qui possède le plus de portables, où la consommation de cosmétiques féminins est une des plus importantes et ainsi de suite… Et c’est l’accès à la possession de ces biens de consommation qui donne aux gens l’image d’une amélioration du niveau de vie. La qualité de l’alimentation, de la santé, de l’éducation, la situation écologique, ce sont des besoins qui ne rentrent pas dans cette vision des choses.

Miguel – La situation à Caracas en est un bon exemple. La dégradation et la perte de l’espace publique, la déchéance des relations sociales, la violence quotidienne, la décadence du transport public, sont loin de correspondre aux possibilités matérielles d’une capitale d’un pays pétrolier.

Charles Reeve – Comme si la classe capitaliste s’approprie l’essentiel des revenus pétroliers sans s’intéresser le moins du monde à la préservation des intérêts généraux de la société. Sur ce plan, il y a une continuité sans failles entre les régimes du passé et le chavisme.

Miguel – Exactement ! Pour nous, rien d’essentiel n’a changé. Dans les milieux de la classe dirigeante il y a des gens qui ont rompu avec le nouveau pouvoir politique, d’autres qui le soutiennent. Aujourd’hui, l’exemple le plus flagrant est celui de Gustavo Cisneros. C’est un des grands capitalistes vénézuéliens modernes, un homme impliqué dans les affaires du marché mondial, un « entrepreneur global ». Il gère la concession vénézuelienne de Coca Cola et investit dans le secteur des communications. Cet homme mène toujours ses affaires, tout en gardant d’excellents rapports avec le gouvernement actuel envers lequel il a une attitude conciliatrice et même élogieuse. « L’argent n’a pas d’idéologie », dit-il !

Les coopératives au service de la précarisation du travail

Charles Reeve – Parlons du mouvement des coopératives. Un ami vénézuélien disait que le mouvement officiel des coopératives revenait finalement à une sorte d’institutionnalisation de la précarité du travail et du travail au noir. Il mentionnait la grève récente (2007) des éboueurs d’une zone de Caracas, au cours de laquelle les grévistes ont demandé l’intervention de Barreto, le maire de Caracas – celui qui cite Foucault et a invité Toni Negri. Le maire leur a répondu qu’il ne pouvait rien faire car ils avaient accepté de transformer l’ancienne entreprise en une coopérative. Ce qui veut dire qu’ils n’avaient plus de convention collective, étant considérés travailleurs associés de la Coopérative au même titre que les administrateurs !

Miguel – Bien sûr, nous avons une toute autre idée des coopératives. Pour nous une coopérative est une initiative qui part de la base. Pour le chavisme, au contraire, les entreprises de ce qu’ils appellent maintenant « le secteur de économie social », doivent fonctionner sous la forme de coopératives et avec l’aide de l’Etat. Du jour au lendemain de nombreuses personnes ont commencé à organiser des coopératives – des personnes qui étaient totalement étrangères à l’esprit et à la pratique du coopérativisme. Car on obtenait ainsi plus rapidement l’ouverture de contrats et de crédits publics ! Dans beaucoup de secteurs, la loi oblige désormais l’Etat à passer en priorité des contrats avec « les coopératives » plutôt qu’avec des entreprises privées. Alors, du matin au soir, de nombreux malins se sont mis à créer des coopératives de services afin d’obtenir des contrats avec les administrations officielles. C’est le cas de cette entreprise de voirie dont tu parles. Une entreprise privée s’est ainsi transformée en coopérative pour avoir le contrat, et du coup les travailleurs ont perdu tous leurs droits et avantages sociaux. Ils ont désormais des contrats de trois mois, renouvelables, de telle sorte que « le coopérativiste » (en fait c’est le nouveau nom donné au patron !) n’a envers eux aucun engagement. Grâce à ce mensonge, on a pu parler de l’existence, en peu de mois, de 200 000 coopératives… Tout cela dans le but de propagande de montrer que la société change. Or tout cela est artificiel, créé par décret.

Isabel – J’ajouterai que, après la grève des pétroliers, le gouvernement a compris qu’il fallait contrôler le monde du travail. Dans un premier temps, on a expliqué que l’Etat allait créer une nouvelle forme solidaire d’organisation, où tous les travailleurs allaient bénéficier des mêmes avantages. Ce furent les coopératives ! Du coup, le gouvernement a résilié les contrats de services (nettoyage en particulier) qu’il avait avec des entreprises privées, lesquelles payaient aux travailleurs les avantages sociaux prévus par la loi. Les travailleurs furent licenciés et se trouvèrent obligés de trouver du travail temporaire en se soumettant à ces coopératives qui traitent désormais avec l’Etat. Et ils ont perdu ainsi les avantages et les droits sociaux qu’ils avaient (en théorie du moins) auparavant. De plus, beaucoup de ces coopératives disparaissent aussi vite qu’elles se sont formées. On assiste ainsi, ton ami a raison de le souligner, à une précarisation du travail.

La pression politique dans les lieux de travail

Miguel – Tout cela est à intégrer dans une tendance plus large qui est celle de la flexibilisation et la précarisation des conditions de travail dans le pays. Le discours officiel récurrent sur les syndicats fait partie du même projet. Le gouvernement ne cesse de souligner la nécessité d’intégrer les syndicats dans les nouvelles structures des partis.

Au Venezuela, l’Etat est un des principaux employeurs. Or, depuis plus de six ans, 425 conventions collectives de travailleurs du secteur public sont en attente de renégociation !? Voilà donc un gouvernement dit socialiste, dit révolutionnaire, qui se refuse à négocier les conventions collectives de ses propres travailleurs. Les revendications sociales de ces travailleurs, ils s’en foutent ! Et on parle là de secteurs qui sont fondamentaux au fonctionnement de l’Etat, les services hospitaliers, les pompiers. A cela s’ajoute le fait que le régime a poussé à l’extrême ce qui a toujours existé, l’allégeance des travailleurs du secteur public au régime. Si tu ne montres pas de sympathies chavistes, non seulement tu n’est pas embauché, mais aussi tu peux perdre ton travail. Le référendum de 2004 pour la révocation du président fut obtenu à la suite d’une pétition nationale, ce qui est un droit constitutionnel. Trente pour cent des électeurs inscrits peuvent faire une demande de référendum. Les gens de l’opposition ont fait le travail de recueillir les signatures. Ces signatures, on ne sait pas comment, furent publiées dans une page web : « Voici les personnes qui ont signé contre Chavez » ? ! Ce qui était d’ordre privé et confidentiel est ainsi devenu public. Et c’est sur la base de cette liste que de nombreux licenciements furent par la suite faits et qu’eurent lieu des tas de tracasseries administratives. Voilà une sale affaire sur laquelle la gauche internationale a fait le silence ! De 2002 à 2004, la polarisation dans la société fut à son comble. Tu allais dans un service public pour régler une affaire bureaucratique, refaire des papiers, on te posait la question : « Vous avez signé ? », sous-entendu, signé contre Chavez ! Comme je ne suis même pas inscrit dans les listes électorales, je suis passé à travers…

Certes, dans toutes les sociétés il y a de la discrimination politique, mais au Venezuela, c’est vraiment scandaleux. Si tu veux travailler dans un service public, tu dois absolument faire preuve de sympathie envers le régime. Un autre aspect sur lequel on a de plus en plus d’échos, c’est l’obligation faite aux fonctionnaires publics de participer aux grandes manifestations de soutien au « Président », parfois le week-end, comme si c’était du temps de travail.

Isabel – J’ajoute un exemple concret. Il y a quelques mois, le président de l’Institut de Défense du consommateur, l’INDECO a publiquement déclaré que si un supermarché refusait de vendre des produits en prétextant des raisons d’inventaire, cela cachait en fait des pratiques d’accaparement. Ce qui était un mensonge car il y a une réelle rareté de marchandises. Sur ce, il fut remplacé par un représentant de la ligne plus dure du chavisme. Cet individu a déjà eu d’autres postes dans des ministères et partout il a fait le ménage, c’est un épurateur ! Une fois à l’INDECO il a recommencé, les directeurs de services, des gens pourtant plutôt chavistes, furent virés de leurs bureaux par de gros bras et n’ont pu emporter que leurs affaires personnelles. Ma sœur travaille dans cet institut. N’étant pas chaviste, elle n’avait pourtant jamais eu de problèmes au travail. Or, dans la foulée de cette reprise en main de l’institution on l’a obligée, ainsi que ses collègues, à participer à la marche du 27 février 2007, en soutien à Chavez. La pression est devenue tellement insupportable que ma soeur a fini par démissionner.

Charles Reeve – Penses-tu que ce durcissement du régime et cette obsession de contrôle total traduirait, en négatif, l’affaiblissement de sa popularité ? Les problèmes augmentent et ils trouvent des réponses chaque fois plus bureaucratiques.

Isabel – Oui, ce nettoyage, qui est justifié au nom de la paranoïa chaviste du coup à venir, traduit en fait l’affirmation de tendances totalitaires.

Le renouveau des luttes sociales sous le chavisme

Charles Reeve – Au cours des premiers mois de 2008, on a vu un développement des luttes ouvrières au Venezuela, dans des secteurs aussi divers que les hôpitaux et la sidérurgie. Dans une société extrêmement polarisées, entre pro et anti-chavistes, le mouvement syndical se présente fortement divisé, entre les vieux syndicats d’obéissance social-démocrate anti-chaviste, les nouveaux syndicats chavistes et encore d’autres plus indépendants politiquement, comme celui des métallurgistes. Dans les circonstances actuelles, toute lutte tend à être cataloguée comme manipulée. La récente menace de grève dans la sidérurgie fut immédiatement cataloguée par le ministre du travail comme « manipulée par l’opposition ». Quelle est la marge d’autonomie possible pour une lutte aujourd’hui ?

Miguel – Nous considérons que le résultat du référendum du 2 décembre 2007 est un fait marquant qui constitue un tournant. Ce jour là, le gouvernement chaviste a annoncé le début d’un processus d’autocritique. Par rapport à ce qu’on avait vécu précédemment nous nous sommes dit, « voilà quelque chose de positif ! ». Mais l’intention n’a pas été suivie de faits ! Depuis des années nous vivons au rythme de l’agenda électoraliste. Et on s’est dit que le résultat du référendum allait peut-être entraîner un mouvement de contestation, il y avait au moins une chance pour que les mouvements sociaux reprennent leur propre dynamique, leurs espaces et leurs projets. Il nous est indifférent que les personnes soient chavistes ou de l’opposition, nous savons que l’Etat n’est pas en mesure de satisfaire les revendications des luttes et que l’espace de l’action autonome va s’élargir.

En 2007, le jour de la femme, les organisations de femmes chavistes se sont mobilisées contre l’impérialisme ! Quel était le rapport avec les revendications concernant la condition des femmes ici : les aides à la maternité, les conditions sanitaires, les problèmes de la violence familiale ? De même, le mouvement étudiant qui éclate, aussi en 2007, contre la fermeture d’une chaîne TV va se montrer incapable de formuler des revendications propres. De leur côté, les étudiants chavistes se sont aussi mobilisés, cette fois-ce en faveur de la fermeture. Soit ! Et quelles étaient leurs revendications sur la condition étudiante, le projet socialiste d’éducation ? Ils n’en avaient aucune ! C’est dire qu’il n’y avait là aucun projet propre. Des deux côtés, il s’agissait de mobilisations organisées du haut vers le bas. En fait, nous constatons avec tristesse, que les gens sont à nouveau prisonniers du calendrier électoral partisan. Toutes les énergies, toutes les mobilisations, des chavistes et des anti-chavistes, sont orientées vers l’électoralisme.

Isabel – Auparavant, dans une année d’élections, il était impossible de faire grève ! On se faisait tout de suite taxer de « guarimbero » [3]. En 2007, il y a eu une grève des transports, les petits patrons des transports revendiquaient une augmentation du prix des billets en argumentant qu’ils ne gagnaient pas assez pour entretenir les lignes. Le gouvernement n’a même pas tenu compte de leurs revendications, et la division s’est installée. Les travailleurs qui protestaient contre le manque de transport furent à leur tour taxés de « guarimberos ». Qui plus est, le gouvernement a menacé de créer une « coopérative » (voilà !) qui allait remplacer les lignes en grève. Bien sûr, aucun sentiment de solidarité n’a pu prendre forme. La même chose s’est produite lors des grèves des enseignants et des médecins du système de santé public. Les médecins avaient occupé les hôpitaux et demandaient la renégociation de leur convention collective. Le gouvernement s’est refusé à toute discussion et les a traité de « guarimberos ». Sur quoi Chavez a réuni un groupe de médecins partisans du régime dans une grande salle de théâtre de Caracas et leur a dit, magnanime : « Je vais vous augmenter de 30% ! ». Sans discuter la convention collective ! Les gens finissent par s’écraser, se soumettre à ce mode autoritaire et démagogique de gouvernement.

Charles Reeve – Tu suggères que cette situation est en train de changer aujourd’hui…

Isabel – Oui, je pense qu’aujourd’hui l’attitude est plus ouverte. Les gens disent : « Je ne suis pas de l’opposition, je ne suis pas « guarimbero », je suis chaviste ou pas, mais je suis un travailleur et je veux être écouté ! » On l’a vu récemment avec la grève des infirmières des maternités et celle des travailleurs des transports. « Nous sommes des travailleurs et nous voulons qu’on respecte nos droits ». Ces mouvements traduisent un changement dans la conscience des gens.

Miguel – Il y a comme une contradiction entre la direction du régime, que essaye toujours de canaliser les protestations vers le camp électoraliste et un profond mécontentement de la base, des couches les plus pauvres de la population qui tendent à mettre en avant leurs revendications sociales. On ne peut que souhaiter que cet écart s’accentue. C’est cette contradiction qui peut créer un espace où les gens se réapproprient leurs projets revendicatifs et leurs intérêts propres. C’est seulement ainsi, qu’à la longue, des espaces d’autonomie pourront se créer.

Les dissensions au sein du chavisme

Isabel – Comme nous l’avons déjà souligné, le processus politique du chavisme a subi des changements successifs. Depuis 2007, deux choses sont claires : la première c’est que Chavez peut perdre et peut perdre le pouvoir. La deuxième c’est que Chavez ne représente pas nécessairement les intérêts majoritaires du peuple. En décembre 2007, on s’est aperçu que le projet défendu par Chavez soulevait beaucoup de doutes, y compris au sein même de la gauche chaviste dont certains secteurs furent très critiques. La fracture fut réelle. On sent que le côté charismatique de Chavez s’affaiblit. C’est pourquoi nous pensons que, dans le moment présent, le plus intéressant politiquement c’est ce qui se passe à l’intérieur du mouvement chaviste, la critique qui émerge dans son sein. Qui traduit un malaise des militants qui ressentent que l’espace qui était le leur est de plus en plus contrôlé par le sommet. Depuis l’année dernière, les « missiones » [4] fonctionnent très mal, ont de moins en moins de moyens financiers. Par exemple, la moitié des centres de santé, « Barrio adentro » [5], sont fermés, n’ont plus d’équipes, plus de médecins, plus de médicaments… La « mision Robinson », l’avant-garde des « misiones », destiné à alphabétiser, n’existe presque plus. D’autres « missions » n’ont pas donné les résultats attendus. Nous assistons à un effondrement des attentes. Les deux premières années, la propagande a pu encore prétendre que le processus était en cours, qu’il fallait attendre. On pouvait manipuler les résultats à des fins électorales. Mais quand, après 4, 5 ans de pouvoir, il n’y avait toujours pas de résultats ?!… Ceci est vrai, y compris dans le milieu universitaire où Chavez a commencé par promettre la création de douze nouvelles universités, ensuite on est passé à trente, et puis, finalement, rien n’a été fait… Après six ans d’appui populaire inconditionnel, les espérances ont fini par s’effondrer. Ce qui explique l’implosion actuelle du régime.

Miguel – Le résultat du référendum de décembre 2007 a confirmé nos prévisions : le peuple chaviste n’a rien à voir avec « un mouvement socialiste », ne s’identifie point avec un projet dit socialiste. La majorité de l’électorat chaviste a voté contre son projet socialiste de constitution. Pourtant Chavez continue à avoir un fort charisme dans les secteurs populaires. Il n’y a rien de socialiste ni de révolutionnaire dans ce processus, c’est un phénomène de mobilisation autour d’une figure charismatique qui est Hugo Chavez.

Isabel – On raconte à propos de Chavez une blague grivoise au goût vénézuélien. C’est une histoire où le fiancé propose à la fiancée de se mettre au lit, et elle lui dit, « Non mon chéri, pas maintenant ! » Et lui d’insister, « Mais si, mais si, mais si ! » Chavez, lui, il propose une constitution socialiste, les gens disent non, on n’en veux pas ! Au lieu d’avancer avec une alternative positive, il se raidit, se révèle plus autoritaire. Car après tout, ce type est un militaire. Cette attitude engendre une fracture, une fracture émotive presque, car Chavez est une figure émotive. Toutefois, si Chavez décide tout d’un coup de donner des réponses autoritaires aux problèmes dont souffrent les classes populaires, le lien charismatique peut se ressouder.

Miguel – Un autre aspect doit être mentionné : l’importance donnée par le chavisme aux affaires internationales. Le soutien apporté à des régimes « amis » est de moins en moins accepté. « Il s’occupe des autres et pas de nous ! ». « Pourquoi Chavez dit qu’il va aider à la construction d’hôpitaux au Nicaragua alors qu’ici les hôpitaux sont dans un état affligeant ! ». C’est ce qu’on entend ici et là : « On veut des réponses aux problèmes ici, et maintenant ! ». Après la défaite au référendum de décembre 2007, Chavez essaye par tous les moyens de redorer son image sur le plan international. D’où ce show permanent, cette mise en spectacle.

Le spectre de l’anarchie ?

Charles Reeve – Mars 2008, un flic en civil se fait sauter avec une bombe au siège de l’organisation patronale. Un type lié au régime et qui, en plus se fait sauter avec sa carte de policier dans sa poche ! Or, le ministre de l’intérieur parle de l’action d’un « petit groupe anarchiste »… Pourquoi parler de groupe anarchiste dans une action qui est, de toute évidence, une action de services secrets ?

Miguel – Le ministre de l’intérieur de Chavez est un des personnages les plus sinistres du régime. C’est un mercenaire, un homme qui a fait sa carrière dans les services secrets de l’armée, responsable du massacre d’un groupe de guérilleros, en 1988.

Isabel – Ce type de propos n’est pas nouveau. A chaque fois qu’il y a des actions qui dépassent le cadre des institutions ou des organisations du régime, on crie à l’anarchisme. Chavez lui-même est venu dire à la télé que cette action terroriste est à mettre au crédit de « groupes anarchisants ». Bien sûr, on peut s’inquiéter, ça peut faire partie d’une stratégie de criminalisation, mais je crois que c’est plutôt une facilité de langage. Jusqu’à présent nous n’avons pas ressenti de conséquences sur nos activités. Nous sommes peu nombreux, mais nous faisons attention. En tout cas Chavez, dans un meeting de son nouveau parti, le PSUV, a récemment déclaré : « Dans le PSUV il n’y a pas de place pour des anarchistes ». Il y a de la place pour des « socialistes obéissants, critiques » mais pas pour des anarchistes (Rires)

Le « tourisme révolutionnaire »

Charles Reeve – Vous mentionnez souvent le « tourisme révolutionnaire »… Début mars 2008, dans le programme de télévision « Allo Présidente ! », Chavez est encore apparu entouré d’un groupe de jeunes du parti allemand, Die Linke.

Miguel – Ce qui s’est passé avec le mouvement anarchiste à Cuba nous intéresse particulièrement, vu les ressemblances entre les deux situations. Ce sont deux gouvernements qui se présentent face à l’extérieur comme des gouvernements révolutionnaires et progressistes. Alors le régime choisit un certain nombre d’expériences, à Caracas et en province, qu’il fait systématiquement visiter aux sympathisants de passage. Parfois c’est assez caricatural, on organise des colloques internationaux sur les usines occupées sans que les participants visitent une seule entreprise occupée. On organise aussi de grandes messes internationales, le Forum alternatif mondial, le Campement international de la jeunesse anti-impérialiste, le Forum international des intellectuels pour la Paix, etc. Tout cela dans une tentative de renouveler constamment la propagande et la publicité du régime.

Isabel – Il y a un « tourisme révolutionnaire » pris en charge par l’Etat et il y en a un autre, plus spontané, qui concerne des gens qui ont des espoirs, des attentes. Je pense que les gens qui viennent dans cet état d’esprit sont plus libres et finalement peuvent voir plus de choses que ceux qui viennent encadrés par l’Etat. On fait venir des célébrités, Noam Chomsky, Naomi Campbell, qu’on promène dans tel quartier qu’on a construit pour les pauvres, dans telle coopérative, dans telle ferme d’Etat. On filme les visites pour en faire de la propagande.

Miguel – Nous savons que la plupart des personnes qui viennent ici, veulent voir ce qu’elles s’attendent à voir. Comme ceux qui visitent Cuba. Ensuite tout dépend de leur formation idéologique. Les visiteurs des milieux plus libertaires, plus critiques, peuvent accepter de voir des bonnes et des mauvaises expériences alors que ceux des groupes de la gauche plus traditionnelle, marxistes-léninistes, guevaristes, maoïstes, tendent à confirmer ce que dit la propagande. Pour notre part, à chaque fois que nous rencontrons des camarades venus de l’étranger nous leur disons ce que nous pensons de la situation. Mais nous disons aussi qu’il ne faut pas nous croire sur parole, de la même façon qu’il ne faut pas croire au gouvernement ! Il faut ouvrir les yeux, visiter ce qu’on peut visiter, se promener à Caracas, se promener dans les villes de l’intérieur.

Debord, Bolivar et les avatars de la propagande

Charles Reeve – Miguel tu es un lecteur attentif de Guy Debord. Quel usage fais-tu de tes lectures pour la compréhension de la société vénézuélienne ?

Miguel – Je pense qu’il y a trente ans les mots avaient un sens. Par exemple, si tu étais anti-impérialiste tu t’alignais sur un des deux blocs de la guerre froide. Aujourd’hui, en période de globalisation capitaliste, on peut se dire anti-impérialiste tout en étant partisan du néolibéralisme… Au Venezuela la mentalité sociale est très extrovertie, tu n’assumes pas nécessairement ce que tu dis. Le spectacle comme une représentation du réel m’intéresse beaucoup pour comprendre la situation que je vis. Je pense que le phénomène chaviste n’est pas analysé de façon satisfaisante, ni par nous ni par personne. Le résultat du référendum de décembre 2007 a surpris tous les intellectuels, de gauche et de droite. Il faut donc continuer à réfléchir.

Charles Reeve – Mais c’est un rejet purement électoral. Qui veut en tout cas dire que les individus n’acceptent pas totalement l’image du réel renvoyé par la propagande, qu’elle n’est pas conforme au réel des relations sociales. Ce qui tendrait aussi a montré que les formes de domination sont en crise.

Miguel – Sans doute. Prenons le mythe de Bolivar. C’est le mythe fondateur du nationalisme vénézuélien, le mythe d’une figure libératrice. Ce qui veut dire qu’il y a dans le nationalisme vénézuélien ce rôle historique prédestiné de s’engager dans la libération des peuples latino-américains. Avec deux corollaires : le Vénézuélien aurait un rôle universel épique et héroïque ; le Venezuela est un pays riche avec une richesse mal distribuée. Chavez a parfaitement incarné cette matrice culturelle. Il est l’homme prédestiné à mener la deuxième indépendance face aux Etats-Unis.

Isabel – Le hiatus s’est produit lors que les gens ont commencé à se rendre compte qu’il n’y avait pas d’adéquation entre les réponses politiques et les besoins. Mais il y avait cette image du régime, de Chavez. Les projets d’avenir dépérissent face au désastre du quotidien. Finalement le régime puise beaucoup de sa force dans les éléments culturels, nationalistes et surtout dans l’image du régime à l’étranger. Le « socialisme bolivarien », le « socialisme du XXI siècle », se présente comme étant capable d’apporter une réponse aux questions concrètes de la faim, du logement, de la vie. C’est dans la fabrication de cette propagande qu’il faut donner toute sa place à des gens comme Juan Barreto (le maire de Caracas) ou Andrés Izarra. Ils ont su vendre le chavisme à l’extérieur, vendre l’image du régime. Andrés Izarra, dont l’homme le plus proche est l’ex-situationniste Eduardo Rothe, est un personnage important du régime. Il a pensé le document « Si j’étais vénézuélien je voterais Chavez », qu’il a fait signer par tous les intellectuels « progressistes » nord-américains et européens. L’idée était de montrer que les chavistes n’étaient pas seuls dans le monde.

Charles Reeve – Mais enfin, tout cela n’est qu’une réédition… c’est dans la tradition du stalinisme historique, les congrès des artistes et intellectuels « progressistes » en soutien de tel ou tel régime progressiste…

Isabel – Oui, pour vous c’est du déjà vu. Mais il faut comprendre qu’ici, au Venezuela, ce sont des situations tout à fait nouvelles. Le pays sort d’un long règne de régime social-démocrate, financé par la rente pétrolière et directement lié aux Etats-Unis. Ces affrontements entre droite et gauche, libéralisme et anti-libéralisme, ce sont des affrontements idéologiques nouveaux dans cette société.

Miguel – Mon père fut un militant de base de l’Action démocratique, la social démocratie. Ensuite il a laissé tomber la politique. Le pétrole coulait, il y avait de l’argent et du travail, il a fait sa vie. Aujourd’hui il est chaviste et découvre la révolution cubaine !? L’attitude des chavistes est d’une grande naïveté, ils découvrent aujourd’hui toutes ces questions. Comme s’il s’agissait d’une adolescence révolutionnaire tardive…

La condition des femmes, avancées et reculs

Charles Reeve – Y a-t-il des changements notables dans la condition des femmes ?

Isabel – Je suis très pessimiste. Beaucoup d’organisations de femmes se sont intégrées dans la dynamique de l’Etat. Le régime a lui-même créé diverses institutions de femmes, dont la « Casa de la mujer ». Les femmes qui étaient actives dans la société se sont intégrées dans le travail de ces institutions. Seul un petit nombre a poursuivi le travail à la base.

Au Venezuela, l’image de la femme dans l’univers de la consommation est avant tout associée à un objet sexuel. Tout dans la publicité a rapport avec la femme et son corps. Ce qu’on présente comme les besoins de la femme n’a rien à voir avec la revendication spécifique du genre féminin. Ainsi, lamentablement, la femme s’est convertie dans une reproductrice de la pensée machiste. Si on veut mesurer la place de la femme dans l’accès aux postes de pouvoir, on pourrait dire que le régime a établi une certaine parité. Par exemple, si tu as une place dans la fonction publique tu as le même salaire qu’un homme. Le régime a aussi placé de nombreuses femmes à des postes de responsabilité politique. Ce sont des postes qui reproduisent le système d’oppression à l’intérieur du pouvoir. On ne casse pas la structure du système, on le reproduit avec la figure de la femme de pouvoir.

Causes culturelles ou poids des traditions, le fait est que, au Venezuela, la question de la condition de la femme a engendré jusqu’à maintenant très peu de revendications propres. Ce qui a rendu le mouvement des femmes plus vulnérable aux dynamiques politiques traditionnelles.

Un exemple significatif. Nous avions une loi dans laquelle deux articles très importants furent révoqués par le régime chaviste. Selon un des articles, lorsqu’une femme est agressée dans son lieu de vie par son mari ou son compagnon, celui-ci après avoir été détenu était interdit de revenir au foyer pendant 72 heures. Cet article fut effacé de la loi. Un autre article révoqué a pour conséquence que si le foyer appartient à l’homme, la femme et les enfants doivent quitter le foyer en cas de séparation. Voilà ce qui montre bien la fragilité des revendications des femmes dans le moment actuel.

Au Venezuela, la question de la contraception n’est pas taboue. Même si c’est un pays très religieux et on sait combien la religion pèse sur cette question. Les contraceptifs sont en vente libre, on les distribue dans les écoles et la pilule du lendemain est accessible. Il y a plusieurs types de pilules, certaines ne sont pas trop chères et relativement accessibles aux jeunes. Par contre, l’avortement n’est pas autorisé. Seul l’avortement spontané est reconnu. Il y a pourtant le grave problème de la maternité des très jeunes femmes. Je le vois plutôt comme un problème culturel. La maternité, ici, reste le facteur primordial qui fait que la femme se sent femme. Un couple comme nous, dans la trentaine, sans avoir des enfants est un fait rarissime. Tout le monde te critique et la plupart des gens considèrent que c’est la preuve que nous ne sommes pas tout à fait normaux. Ici, la maternité est un thème fondamental. Dans les classes sociales plus pauvres, la maternité est vécue comme un moyen de s’en sortir. Grâce à la maternité, les jeunes filles peuvent quitter leurs foyers, souvent des lieux de répression et de violence contre les femmes, et recommencer leurs vies ailleurs. Mais, bien sûr, la violence se reproduit dans la nouvelle situation, rien ne change et la revendication d’un changement de la condition de la femme reste à la dérive. Cependant, elles ne le voient pas ainsi, la maternité est pour elles un moyen de commencer quelque chose de nouveau. C’est une contradiction qui nous semble évidente mais qui ne l’est pas pour les jeunes mères.

La découverte des idées libertaires

Charles Reeve – Comment êtes-vous arrivés aux idées libertaires ?

Isabel – J’ai étudié la sociologie et je me suis engagée dans une coopérative éditoriale liée à l’université. J’étais de gauche. Je viens d’un milieu de culture sociale-démocrate mais il y avait beaucoup de choses qui ne me plaisaient pas chez les marxistes-léninistes ou chez les trotskistes. Alors je me suis rapproché des jeunes anarchistes. La lecture de Camus m’a aussi influencé.

Miguel – Pour moi le moment crucial fut la rencontre avec un vieil anarchiste espagnol qui vivait dans ma petite ville. Jeune, je voyais chez Guevara comme un Quichotte héroïque, mais je ne comprenais pas pourquoi mon héros s’était impliqué dans un projet politique et social qui intégrait l’Union soviétique, un empire qui avait fait des horreurs en Afghanistan, qui dominait d’autres pays. Lorsque j’ai connu les idées anarchistes, j’ai découvert qu’elles répondaient à mes questions. J’ai été séduit. C’est alors que j’ai connu ce vieil anarchiste qui vivait à une heure de chez moi, dans une petite ville agricole, Nirgua. Il a commencé à me passer de la littérature. Ce vieil anarchiste fut, au Venezuela, la première personne qui a reproduit de façon pirate des livres. Pas pour en faire de l’argent mais pour les rendre accessibles au plus grand nombre. En le fréquentant, j’ai apprécié son éthique, sa façon de vivre, sa cohérence. Les marxistes que je connaissais avaient une idée claire de la révolution mais, dans le quotidien, ils se comportaient de façon qui me déplaisait. Ils avaient une double vie, celle de la militance et celle de tous les jours. Il y avait une séparation. Ensuite j’ai beaucoup lu et, une fois à Caracas, je suis rentré en contact avec le petit milieu anarchiste. J’ai aussi connu deux anciens de la CNT ibérique, exilés de la guerre civile qui vivaient à Caracas et avec qui j’ai établi une intense relation affective. Depuis, l’un d’eux est décédé et seul Antonio Serrano reste avec nous. Le vieux camarade de ma petite ville est toujours vivant et il y a quelques années, nous avons organisé chez lui une rencontre de jeunes anarchistes. L’anarchisme au Venezuela est un anarchisme qui n’a pas de véritables racines historiques. Cela rend le milieu moins dogmatique.

Charles Reeve – Parlons un peu de votre journal, El Libertario.

Miguel – Au début ce ne fut pas facile. Nous faisions partie du milieu de gauche. Cela allait des organisations de droits humains aux écologistes. Avec l’avènement du chavisme, les choses se sont vite polarisées et la quasi-totalité de ces organisations se sont intégrées au chavisme. Pas nous ! Les premières années furent terribles. On s’est trouvé complètement isolé. Après 2002, faire une critique du régime relevait d’un acte de courage. En éditant notre petit journal, qui tirait à 1 500 exemplaires, j’ai perdu 90% de mes amis, soit parce qu’ils étaient chavistes ou antichavistes. Plus personne ne me parlait ! Si on critiquait l’opposition on nous prenait pour des chavistes, si on critiquait le chavisme, on nous traitait de membres de l’opposition. Et si tu critiquais l’Etat on t’accusait d’être un agent de l’impérialisme, intellectuel petit bourgeois et ainsi de suite… Comme nous étions accablés de critiques et de rejets, nous fûmes forcés d’affiner nos arguments. On est allé au-delà de la critique théorique et on a commencé à faire une analyse des situations concrètes.

Isabel – Ceux qui nous critiquaient n’étaient pas très constructifs. Ils ne discutaient pas nos arguments et nos idées. C’était toujours sur le plan du rejet personnel, générant une rupture affective. On se sentait très isolés.

Miguel – Après la tentative du coup d’Etat contre Chavez, en 2002, nous fûmes directement menacés de mort. Tout cela parce que nous avions diffusé un communiqué où on écrivait, « Ni Chavez, ni Carmona, pour l’autogestion et la vie ! ». Certains sont allés jusqu’à à dire que El Libertario avait appuyé le coup d’Etat ! Aujourd’hui la situation a changé. Les lecteurs de El Libertario dépassent certainement notre propre milieu. Le journal est lu aussi par des gens de gauche qui sont à la recherche d’une alternative. On sort 2 500 exemplaires tous les deux mois, dont 60% partent en vente directe. Notre page web est aussi très visitée. On est toujours là, on continue !

Notes de Marco G.

[1] Le quartier « 23 Janvier » fut le premier quartier HLM construit à Caracas. Il se trouve en hauteur et à un jet de pierre du palais présidentiel, tout près du centre administratif de la capitale. Ce quartier, très populaire et symbolique a été, depuis 50 ans, un haut lieu de contestation et d’affrontements avec les forces de l’ordre. L’action de ses habitants contribua de façon décisive à la chute de la dernière dictature, le 23 janvier 1958… d’où son nom. Depuis, on y remarque une forte présence de groupes politiques de gauche et d’extrême gauche, de groupes culturels et d’associations diverses de vie de quartier.

[2] Rothe Eduardo, « La conquête de l’espace dans le temps et le pouvoir », Internationale situationniste, n° 12, septembre 1969, pp. 80-81. La revue du groupe gauchiste électoraliste Les Alternatifs, Rouge et Vert : le journal des Alternatifs, publie une interview de Eduardo Rothe (n°222, 15 avril 2005) où celui-ci justifie ses positions actuelles.

[3] Une « guarimba » est une cache et par extension une réunion clandestine de « malfaiteurs ». Dans le langage chaviste, le terme « guarimbero » s’applique à tous ceux qui, pour une raison ou une autre, protestent bruyamment contre la situation. En les traitant de la sorte, on sous-entend qu’il s’agit d’éléments subversifs déguisés en honnêtes citoyens, ou encore d’individus manipulés par l’opposition.

[4] A la suite du coup d’état manqué d’avril 2002, le gouvernement de Chavez a lancé le programme des « misiones » (« missions » en français). Il s’agit de programmes de grande envergure ciblés sur l’amélioration de divers aspects de la vie sociale des couches les plus défavorisées, en particulier dans le domaine de la santé, l’éducation et le ravitaillement alimentaire. Ces « misiones » sont organisées et directement financées par l’entreprise pétrolière d’Etat, PDVSA. Elles fonctionnent hors du contrôle des services des ministères correspondants et ne sont soumises, même formellement, à aucun contrôle parlementaire.

[5] La « mision Barrio Adentro » (« mission au cœur du quartier ») est la mission destinée à augmenter l’attention médicale dans les quartiers pauvres ou à la campagne (médecine préventive). Cette mission se base, entre autres, sur des Centres de santé, en fait des cabinets médicaux d’accès gratuit avec une permanence de médecins qui sont hébergés dans le quartier. La grande majorité de ces médecins sont des Cubains (plus de 20 000) mis à la disposition du gouvernement de Chavez par l’Etat cubain, qui reçoit en contrepartie du pétrole. Un nombre indéterminé de ces médecins a depuis disparu dans la nature… certains ayant trouvé refuge en Colombie. Un modèle particulier d’habitat a été conçu dans le but d’abriter sous un même toit le cabinet médical et le logement du/des médecins. Plusieurs milliers de ces bâtiments ont vu le jour au sein des quartiers des grandes villes.

Voir aussi notre dossier sur le Venezuela de Chávez

Est contre Ouest ou classe contre classe?

6 septembre 2008

Un tract (en anglais ) de nos camarades de The Commune à propos du mouvement anti-guerre en Grande-Bretagne, critiquant les  orientations de la direction de Stop the War (liée au SWP) et une certaine conception de l’anti-impérialisme sacrifiant la défense des travailleurs en lutte du Moyen-Orient.

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Voir aussi:

Encore le pseudo front anti-impérialiste

24 août 2008

Un petit groupe trotskyste français, le CRI, qui s’est fait remarquer au début de l’été par son exclusion des comités NPA, déclare ces jours-ci par mailing sur l’Afghanistan:

Même si la résistance du peuple afghan face aux troupes impérialistes est dirigée par des ennemis des travailleurs (les Talibans), nous soutenons inconditionnellement la résistance.

On reconnaît là, une fois de plus, une logique trop bien connue: Les ennemis de mes ennemis sont mes amis; les travailleurs ne sont pas capables d’organiser eux-mêmes un troisième camp, alors selon les époques soutenons le Kuomintang, l’Union soviétique ou les ayatollahs. Autant de chemins anti-ouvriers qui ont toujours récolté la trahison, la bureaucratie ou la réaction selon l’outil substitutif de circonstance.

Coïncidence, un sympathique blog anglophone vient de republier un article du Socialist standard de février 1988 (The Lunacy of Left-Wing Nationalism) où est cité cet extrait de la presse du SWP:

Nous n’avons pas d’autre choix que de soutenir le régime Khomeni contre les Etats-Unis et ses alliés. [We have no choice but to support the Khomeni regime against the US and its allies] (Socialist Worker, 28-11-1987)

Certains trotskystes et leurs amis nationalistes de gauche semblent décidément aimer soutenir les formes les plus réactionnaires et anti-ouvrières d' »anti-impérialisme ». [cf. L’étreinte de Chavez au dirigeant iranien est une insulte aux femmes, Jennifer Fasulo, 09-2006]

Non, « Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis » disait déjà un communiqué de Solidarité Irak en 2004. S’il faut évidemment militer pour le retrait immédiat des troupes françaises en Afghanistan, cela ne doit sûrement pas passer par un soutien quelconque aux Talibans. L’association féministe afghane RAWA s’exprimait en ce sens la semaine dernière dans un interview: Afghanistan: The NATO Occupation and Fundamentalism (). Et s’il faut aussi, évidemment, militer contre la menace d’une guerre américaine contre l’Iran, cela ne doit pas impliquer le moindre soutien au régime théocratique réactionnaire qui y sévit.

S.J.

Voir aussi:

L’anti-universalisme et le pseudo front anti-impérialiste

15 octobre 2007

(Post-scriptum à Laïcité: le ver est dans le fruit, texte de 2005)

L’ethnodifférencialisme est un anti-universalisme fondé par la “Nouvelle droite” qui s’est diffusé depuis, dès lors qu’il devenait commode.

« Le discours ethno-différencialiste absolutise les identités et défend un modèle social dans lequel chaque communauté ethnique (ou religieuse) peut s’organiser de manière autonome autour de ses propres normes éthiques et juridiques. » (site antifasciste REFLEXes)

Chez les partisans de Tariq Ramadan, cet anti-universalisme s’exprime d’une façon qui ne laisse aucun doute:

Oui, l’internationalisme prolétarien peut être raciste. De même que le slogan « Travailleurs français-immigrés : même patron, même combat » est faux et juste à la fois, le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » est lourd d’ambivalences. Il est vrai qu’il a pour finalité l’abolition de toutes les formes d’exploitations de l’homme par l’homme mais, outre qu’il plonge ses racines dans un certain universalisme idéaliste, il présuppose une homogénéisation de l’espace et du temps par la domination capitaliste (…)” (Sadri Khiari, extrait sur le site du collectif Les mots sont importants de Pierre Tevanian et ses amis).

La qualification de l’internationalisme prolétarien comme (potentiellement) raciste renvoie directement à l’anathème “islamophobe“. Le fait que ces jonglages idéologiques s’effectuent chez des défenseurs d’un front anti-impérialiste entre une certaine extrême-gauche (le SWP britannique avait lancé l’idée, cf. ici *) et la réaction islamiste, alors que les principes anti-universalistes sont issus de l’extrême-droite, ne doit pas nous surprendre:

  • Dans un article paru dans Libération en 2003 (cf ici), Cynthia Fleury et Emmanuel Lemieux comparaient déjà les postures de Tariq Ramadan et d’Alain de Benoist, le fondateur de la Nouvelle droite: réaction dissimulée derrière le discours différencialiste et anti-impérialiste.
  • Dans une étude sur des mouvements d’extrême-droite parue sur le site de la revue Le Banquet, on lit notamment:

l’évolution est grande depuis le temps où Fabrice Robert distribuait dans les banlieues des tracts négationnistes rédigés en arabe, ou, avec des militants tout à la fois maghrébins et communistes, contre la Guerre du Golfe. À l’époque, les NR [nationalistes-révolutionnaires] considéraient que « des rapprochements/collaborations avec des cercles arabes ou musulmans anti-impérialistes (a priori les futurs facteurs de déstabilisation du Système) sont probables et souhaitables. Dans ce cas, on insistera sur un discours ethnodifférencialiste ».

L’extrême-droite avait effectivement déjà expérimenté ce genre d’alliances opportunistes que Sadri Khiari (revenons-en à lui) exprimait dans la revue théorique de la LCR, Critique communiste n°172 (mars 2004, article complet ici):

Les convergences sur le terrain (contre les discriminations, le racisme et l’islamophobie, contre les guerres de Bush et Sharon, contre la mondialisation et l’uniformisation culturelle…) ont montré que des synergies étaient souhaitables et possibles entre la gauche et certains mouvements français se réclamant de l’islam“.[**]

Chaque fois, l’ethnodifférencialisme sert avant tout de cache-sexe. Les “identitaires” d’extrême-droite y dissimulent leur racisme en visant un front anti-impérialiste d’un type particulier, de type fasciste (contre un impérialisme “américano-juif”), les tiers-mondistes couramment appelés « islamo-gauchistes » (les appeler “gauchistes” c’est encore leur accorder trop d’honneur) y dévoient leur antiracisme en visant un chimérique front anti-impérialiste avec la réaction théocratique, ignorant superbement les leçons de la révolution iranienne.

S.J.

(site Ensemble)

Notes

[*] : « Là où les islamistes sont dans l’opposition, notre règle de conduite doit être : « avec les islamistes parfois, avec l’Etat jamais » Harman, 1994.

[**]: Il ne s’agit évidemment pas d’une prise de position isolée. Dans un article sur l’Irak dans le n° 495-496 de juillet 2004 d’ Inprecor et le n°360-361 d’International Viewpoint ( les revues de la IV° Internationale), G. Achcar, après avoir qualifié le Parti communiste-ouvrier d’ultra-sectaire, propose de « frapper ensemble en marchant séparément » avec les islamistes. Quant aux leçons de l’Iran, le site belge de la IV° Internationale publie en 2005 qu' »il n’y a pas eu de contre révolution ni usurpation de la révolution par Khomeiny » (cf. ici).

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Voir aussi: