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Le léninisme dans la révolution russe

29 mars 2008

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Texte de Démocratie Communiste (Luxemburgiste) :

Pour le marxisme l’histoire doit être analysée et critiquée : c’est la « conception matérialiste et critique »[1] de l’histoire. Connaître l’histoire ne doit pas servir à répéter des formules ou des recettes, mais à comprendre les événements et à ne pas commettre les mêmes erreurs. Notre but est donc de comprendre l’action du léninisme dans la révolution russe, et ainsi d’approcher la nature pratique, réelle, de cette doctrine.

Contrairement aux léninistes, il ne s’agit pas pour nous de défendre tel courant ou telle personne, et déclarer que tout ce qu’il a fait et dit était juste et parfait. Un tel courant « parfait » n’existe pas dans la révolution russe, et certainement dans aucune révolution.

La prise du pouvoir d’octobre 1917

Le mythe répété religieusement est clair : en octobre 1917, les bolcheviks auraient fait une « révolution ». Encore plus fort, cette « révolution » d’octobre aurait été une « révolution socialiste », voire une « révolution marxiste » !

Il est donc nécessaire de rappeler ici une des bases du marxisme : le volontarisme politique ne peut pas se substituer à l’action consciente des masses elles-mêmes. L’action politique ne peut en aucun cas remplacer l’action sociale.

Ce qui a eu lieu en octobre 1917 en Russie, c’est une prise du pouvoir par un parti, le parti bolchevik. Lénine écrit en septembre 1917 au comité central bolchevik : « les bolchéviks peuvent et doivent prendre en mains le pouvoir. »[2] C’est franc : pour Lénine, c’est bien aux bolcheviks seuls de prendre le pouvoir.

Juste après le coup bolchevik, Trotsky le dit sans ambiguïté : « L’habitant dormait tranquillement et ne savait pas que, pendant ce temps, un pouvoir était remplacé par un autre. »[3] Aucun rapport, donc, avec une révolution populaire.

D’où vient alors la confusion ? D’abord la Russie était en révolution depuis février 1917, cette révolution ayant renversé le tsarisme, mais n’arrivant pas à se trouver un nouveau régime, bien que l’aspiration populaire soit clairement pour une véritable démocratie. Le « coup d’Etat d’octobre »[4] n’a été qu’un des événements de la révolution russe, mais des décennies de propagande et de contre-vérités ont fait confondre ce putsch mené de nuit avec la révolution russe, qui est un événement bien plus vaste où les masses ont joué un rôle primordial.

Après octobre, le pouvoir est exercé par un « Conseil des commissaires » dirigé par Lénine (qui n’a jamais été membre d’un soviet), et en pratique encore plus par la petite direction bolchevique.

La pratique du pouvoir léniniste

L’échec des gouvernements provisoires de février à octobre 1917 a constitué le terreau du développement des bolcheviks. Mais il ne faudra que quelques semaines pour que les bolcheviks fassent sur plusieurs points les mêmes reniements que les gouvernements provisoires (les similitudes sont évidentes concernant le rétablissement de la peine de mort, ainsi que le renoncement à la Constituante).

La volte-face de Lénine est ainsi résumée par Boris Souvarine en 1935 : « Après avoir demandé aux socialistes au pouvoir la liberté au nom de leurs principes, il la leur refusait au nom de sa tactique. »[5] Souvarine poursuit : « Dans la mesure où ils théorisent la terreur, Lénine et Trotsky entrent en contradiction avec la pensée marxiste dont ils se croient les fidèles interprètes. Ils n’ont su que répondre quand on leur opposait Engels pour qui la terreur est « la domination de gens eux-mêmes terrorisés », faite de « cruautés inutiles commises pour se rassurer par des gens qui ont peur eux-mêmes ». Opinion nullement fortuite confirmée par Marx »[6].

Rosa Luxemburg constate en septembre 1918 que le pouvoir bolchevik a fait « preuve du mépris le plus glacial à l’égard de l’Assemblée constituante, du suffrage universel, de la liberté de la presse et de réunion, bref de tout l’appareil des libertés démocratiques fondamentales des masses populaires »[7]. Cette politique des bolcheviks constitue l’inverse de ce qui est indispensable selon le marxisme, ce que rappelle Luxemburg quand elle en appelle à « la vie politique active, libre, énergique, de larges masses populaires »[8], à « la démocratie la plus large et la plus illimitée »[9], à « une vie intensément active des masses dans une liberté politique illimitée »[10].

Moins d’un an après le coup d’Etat bolchevik, Rosa Luxemburg constate que « sans l’action internationale de la révolution prolétarienne », le régime russe doit « inévitablement tomber dans un tourbillon de contradictions et d’erreurs »[11], ce que l’histoire a amplement confirmé.

Luxemburg déplore « les 200 victimes expiatoires de Moscou », et « la terreur et l’écrasement de la démocratie »[12]. Les 200 victimes dont il est question étaient 200 militants socialistes-révolutionnaires de gauche, qui avaient été exécutés à Moscou par le pouvoir bolchevik en juillet 1918. Rosa Luxemburg avait été très affectée par cette répression, comme en témoigne cet extrait de sa correspondance : « règne au vrai tout autour de moi un climat de fin du monde. Peut-être sont-ce spécialement les 200 « exécutions d’otages » de Moscou que j’ai lues hier dans le journal, qui m’ont affectée de la sorte… »[13]

Selon Luxemburg le pouvoir léniniste est « un gouvernement de coterie – une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine »[14]. Lénine se revendique lui-même de « l’exemple » du gouvernement jacobin, et en 1920 il reconnaît que le régime n’est dirigé que par quelques chefs bolcheviks : « la plus authentique « oligarchie » »[15] selon ses propres mots.

Sur le plan économique, les bolcheviks mettent en place les méthodes d’exploitation capitaliste : « salaire aux pièces » et « système Taylor »[16], notamment.

Le 29 avril 1918 Lénine déclare au comité exécutif central de Russie : « Etablir à présent le capitalisme d’Etat, c’est appliquer le recensement et le contrôle qu’appliquaient les classes capitalistes. »[17] En mai 1918, Lénine confirme que son but est d’« organiser la grande production à l’échelle de l’Etat, sur les bases du capitalisme d’Etat » ! Il s’agit là d’un point central pour comprendre le léninisme : la mise en place dès 1918 du capitalisme d’Etat (perspective qui était auparavant unanimement condamnée par les marxistes, et qui était désormais revendiquée et appliquée par Lénine). Ce système économique sera par la suite appliqué par l’ensemble des régimes d’inspiration léniniste.

Dans le même article, Lénine ajoute : « notre devoir est de nous mettre à l’école du capitalisme d’Etat des Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l’implanter en Russie »[18]. Rosa Luxemburg n’eut pas connaissance de cet éloge par Lénine du système qu’elle avait tant combattu, qu’avaient durement subi des millions de prolétaires en Allemagne, et que maintenant un « marxiste » voulait… copier. Lénine a donc, effectivement, appliqué le système économique de la monarchie allemande, et l’a fait avec les méthodes de la monarchie allemande.

Au bout de trois ans, en avril 1921, Lénine persistait dans sa défense du capitalisme d’Etat : « Puisque nous ne sommes pas encore en état de réaliser le passage immédiat de la petite production au socialisme, le capitalisme est, dans une certaine mesure, inévitable […] aussi devons-nous l’utiliser (surtout en l’orientant dans la voie du capitalisme d’Etat) »[19]. Découvrant au printemps 1921, trois ans et demi après la prise du pouvoir, que le capitalisme est inévitable étant donné l’état de développement de la Russie, Lénine décide néanmoins de se maintenir comme chef d’un Etat capitaliste. Seule modification du système économique : la NEP, qui consiste en l’injection d’une dose de capitalisme privé au sein du capitalisme d’Etat, lequel reste malgré tout la base du mode de production de la Russie léniniste.

Le 28 mars 1922 à la tribune du congrès du parti bolchevik, il reconnaît encore que l’économie russe est un capitalisme d’Etat, et il déclare que « le capitalisme d’Etat […] c’est un capitalisme toléré par nous », ajoutant : « le capitalisme d’Etat est toléré par notre État prolétarien : or, l’Etat, c’est nous. Si nous nous y sommes mal pris, nous sommes les coupables, inutile d’en chercher d’autres ! ». Au delà de la formule absurde « État prolétarien », Lénine emprunte ici à Louis XIV sa conception de l’Etat (« l’Etat, c’est moi »), le souverain russe s’associant cependant la direction du parti bolchevik en un « l’Etat, c’est nous » qui pousse le reniement jusqu’au ridicule.

Enfin, Lénine affirme qu’il ne veut pas d’un « débat sur la façon dont les professeurs allemands comprenaient le capitalisme d’Etat et dont nous le comprenons. Depuis lors, nous avons subi bien des épreuves et il n’y a absolument aucune raison de regarder en arrière »[20]. Et pour cause : un « regard en arrière » permettrait de s’apercevoir que les marxistes et les autres socialistes ont toujours rejeté le capitalisme d’Etat ; et les épreuves russes ne justifient en rien qu’au nom du « socialisme » soit menée une politique capitaliste.

Faire de nécessité vertu est une chose, déjà peu acceptable pour un marxiste, mais mentir de façon aussi nette pour couvrir ce retournement en est une autre, encore plus grave. C’est ce mensonge sur lequel est bâti la légende de l’« URSS socialiste » – alors que c’était en réalité l’inverse : l’URSS capitaliste d’Etat. En effet, les rapports de production y ont du début à la fin été basés sur le travail salarié, la forme marchandise, et le capital. Ces trois éléments sont décrits par Karl Marx dans Le Capital comme les trois bases du capitalisme.

Fin 1922 encore, Lénine affirme : « l’instauration du capitalisme d’Etat dans notre pays n’est pas aussi rapide que nous le voudrions. […] si le capital étranger ne participe pas au développement de notre économie on ne peut espérer la rétablir rapidement. »[21]

Comme l’écrivit le marxologue Maximilien Rubel : « En Russie, Lénine, son parti et la bureaucratie assumèrent le rôle dévolu partout ailleurs à la bourgeoisie […] Cette économie prétendument socialiste n’est autre qu’une forme particulière du type de production et de distribution déjà décrit dans le troisième livre du Capital : le capitalisme directorial, variété du capitalisme privé surgie grâce à l’expropriation des petites entreprises et à leur absorption dans des oligopoles et monopoles. »[22].

L’exploitation du travail contraint étant restée la règle sous le régime léniniste, les travailleurs russes sont donc restés exploités de la même façon. La production était dirigée par la nouvelle classe dominante : la bureaucratie d’Etat (laquelle n’était pas plus élue que les possesseurs du capital en régime de capitalisme privé). Les privilégiés de cette classe dirigeante obtenaient leurs privilèges économiques par l’exploitation de la majorité, tout comme les autres classes capitalistes dans les autres formes d’économies capitalistes.

Déjà, en renonçant à la démocratie, les léninistes renonçaient de fait à toute tendance vers le socialisme. Lénine tenta en 1920 de justifier son « pouvoir personnel », par ces propos clairement opposés au marxisme : « la volonté d’une classe est parfois réalisée par un dictateur, qui parfois fait à lui seul davantage et est souvent plus nécessaire. »[23] Difficile d’être plus clair, et de renier encore plus la pensée de Marx.

Au niveau de l’appareil répressif d’Etat, la tchéka s’est développée dès les premiers mois du pouvoir léniniste, se comportant en continuatrice de l’okhrana (la tentaculaire police politique tsariste). Le schéma de la continuité du tsarisme par le régime léniniste est pour l’essentiel le même concernant les camps de prisonniers.

Avec la suppression de la liberté de la presse et de la démocratie politique (qui étaient des conquêtes de la révolution des masses de 1917), ainsi qu’avec le maintien de la répression, Lénine renie ses promesses antérieures. C’est cet ensemble de reniements que des générations de léninistes ont approuvé.

Le 30 décembre 1922, Lénine estime que l’appareil de l’Etat russe est « emprunté au tsarisme »[24], lucidité dont l’immense majorité de ses « disciples » seront incapables.

Concernant le soulèvement de Kronstadt de février-mars 1921, on se limitera ici à citer quelques éléments relevés par Boris Souvarine en 1935, soit avant que la controverse concernant Trotsky ne se déclenche[25] : « Le mouvement de revendication des ouvriers et des marins, d’aspect absolument pacifique à l’origine, correspondait à l’agitation du prolétariat de Pétrograd excédé de privations, de déceptions et des brutalités de la « commissarocratie ». […] Si les matelots et les ouvriers de Cronstadt avaient ourdi un complot ou dressé un plan, ils eussent attendu le dégel qui rendrait leur forteresse imprenable et mettrait Pétrograd sous le tir de la flotte. Mais ils espéraient gain de cause par la seule puissance de leur droit et grâce à la solidarité de la Russie laborieuse. […] ils se savaient les interprètes des doléances populaires. Leur candeur politique reste hors de doute comme leur fidélité à la révolution. Mais le lourd « appareil » du parti bolchéviste n’était déjà plus sensible à la pureté des meilleures intentions. […] Par une sinistre ironie de l’histoire, la Commune de Cronstadt périt le 18 mars 1921, cinquantième anniversaire de la Commune de Paris. »[26]

Une pratique ossifiée en… « théorie »

D’un point de vue théorique, Lénine était inspiré par Plekhanov et Kautsky, bien plus que par Marx ou Engels. Il ne fut par ailleurs jamais lui-même un théoricien et, avant de devenir chef d’Etat, ne fut pas considéré comme tel. Il a fallu tout le pouvoir de persuasion de l’Etat qu’il dirigeait pour réussir à faire croire à un « Lénine théoricien » voire, plus absurde encore, à un « Lénine théoricien marxiste » !

Suivant Lénine, les principaux dirigeants bolcheviks (Trotsky, Zinoviev, Staline, Boukharine…) avaient des formules justifiant la situation politique et économique qu’ils menaient en Russie, cela au nom du « marxisme » – mentant ou se fourvoyant ainsi de façon grotesque. Le léninisme s’est souvent présenté comme étant « le marxisme », contribuant ainsi à recouvrir le marxisme de dogmatisme, de nombreux mythes, et d’innombrables déformations. En « remplaçant » le marxisme, le léninisme a ainsi participé à l’ignorance très répandue vis-à-vis du marxisme réel, aboutissant à la situation – qui perdure aujourd’hui encore – où le marxisme n’est le plus souvent « connu » qu’au travers de quelques formules vidées de leur sens, voire absentes des écrits de Marx.

Le léninisme appliquant la « realpolitik », les divers courants léninistes se sont nourris de cet opportunisme, allant jusqu’à croire que ce serait une qualité… « marxiste » ! Loin de la rigueur et de l’esprit critique marxiste, le léninisme fonctionne à base de sentences aussi définitives que fausses, de jugements aussi arrêtés qu’inexacts, d’argumentaires aussi pauvres qu’insultants.

La base du léninisme, ce « volontarisme politique » se substituant à la libre œuvre émancipatrice des masses, consiste dans une foi irrationnelle en un gouvernement « socialiste », naturellement dirigé par des léninistes, qui mènerait la transformation sociale. En vérité, un gouvernement « socialiste » ne permet en aucun cas un passage au socialisme. C’est seulement un mouvement populaire massif qui peut bouleverser les structures de la société, passant d’une société hiérarchique-capitaliste à une société démocratique-socialiste, par la victoire du champ social sur les champs économique et politique.

Ignorant cette réalité, on retrouve la même illusion d’un « gouvernement socialiste » chez Lénine comme chez Ebert en Allemagne à la même époque, et finalement la même trahison dans les deux cas (que cette trahison se fasse en conscience ou « malgré eux » étant une autre question).

Des bolcheviks contre le léninisme

Même chez les bolcheviks, dès le début nombreux sont ceux qui s’opposent à telle ou telle des fautes de Lénine : Victor Serge rappellera « la lutte de Maxime Gorki contre la Terreur, l’insistance de Riazanov à réclamer l’abolition de la peine de mort, les efforts de Kaménev en vue de sauvegarder un minimum de liberté pour la pensée imprimée »[27].

Par la suite, des courants, tendances ou fractions s’opposent encore à la conception léniniste ou à certains de ses aspects : les communistes de gauche de la revue Le Communiste au printemps 1918, l’Opposition Ouvrière à partir de 1919, le Groupe du Centralisme Démocratique (dit « déciste »), la Vérité Ouvrière, le Groupe Ouvrier de Miasnikov… Mais l’interdiction des tendances par le congrès bolchevik en mars 1921 empêche cette contestation de s’exprimer librement, et elle devient essentiellement clandestine[28].

Anton Ciliga, communiste yougoslave anti-stalinien arrêté en URSS en 1930, a côtoyé des militants bolcheviks emprisonnés appartenant aux différents courants d’opposition. Il explique notamment les positions du Groupe Ouvrier, qui « entra en guerre dès le début contre les concepts léninistes de la « dictature du parti », et de l’organisation bureaucratique de la production » ; pour ce Groupe, « le socialisme ne peut être qu’une œuvre de libre création des travailleurs. Tandis que ce que l’on édifiait par la contrainte, en lui donnant le nom de socialisme, ne fut pour eux, dès le début, qu’un capitalisme bureaucratique d’Etat. »[29]. L’ouvrier « déciste » Procopénia estime que « Lénine, à la fin de sa vie, persistait à se méfier des masses ouvrières »[30]. Ciliga estime pour sa part que « dès l’instant où l’édifice ancien se fut écroulé et où Lénine prit le pouvoir, le divorce tragique commença entre lui et les masses »[31].

Les faits désavouent les deux mythes centraux concernant le léninisme, qui disent que ce serait un courant « marxiste » et « ouvrier ». En réalité, au sein même du parti bolchevik les très rares ouvriers associés à la direction s’opposèrent tous à Lénine (Chliapnikov, Sapronov, Loutovinov) ; de même concernant le seul véritable spécialiste de Marx parmi les bolcheviks : David Riazanov[32].

Le léninisme après Lénine

La propagande mensongère menée par la presse de droite et d’extrême-droite, avec ses clichés anti-communistes et anti-marxistes, a contribué à légitimer le léninisme : de nombreux militants de gauche ont, en réaction, défendu le régime bolchevik, qui était dans ce cas attaqué pour des raisons absolument fausses, sur la base d’arguments fallacieux.

Plus tragique encore, la répression anti-communiste des dictatures d’extrême-droite, touchant tant les communistes réels que les staliniens, contribua à faire passer les différences fondamentales au second plan, amenant au fait que des dirigeants du Komintern sont devenus des victimes aux côtés de véritables tenants du marxisme et de la démocratie.

La guerre civile menée par les « blancs », en réduisant l’alternative politique à seulement tsarisme ou bolchevisme, a donné une légitimité aux bolcheviks comme opposition au régime d’avant février 1917 – faisant oublier que février aurait pu déboucher sur un autre résultat, plus conforme aux aspirations des masses (même s’il est évident que ce régime se serait également trouvé face à de nombreuses difficultés). En réalité dans les premières années du pouvoir léniniste, même au niveau des pouvoirs concurrents on trouve certes des tsaristes et des bolcheviks, mais aussi des groupes de paysans indépendants, ainsi que des gouvernements locaux mencheviks, socialistes-révolutionnaires, ou encore anarchistes. S’ajoutent à cela les SR de gauche, les bolcheviks oppositionnels, et les possibilités de coalitions (l’idée d’une coalition de tous les socialistes avait rencontré de nombreux avis favorables au cours du 2e semestre 1917, mais elle fut rejetée par Lénine).

La direction léniniste de l’Etat russe n’est évidemment pas seule responsable de la stérilisation de la vie politique russe après octobre 1917, mais sa responsabilité ne saurait être minimisée.

Par la suite, on peut parler de divers léninismes : en fait essentiellement le trotskisme et le bordiguisme – le stalinisme, et son dérivé le maoïsme, bien que se revendiquant du léninisme, sont des courants décomposés et opportunistes qu’il est difficile de rattacher réellement au léninisme en tant que doctrine. Après Lénine, c’est officiellement au nom du « léninisme » que va être dirigée l’URSS, mais c’est en réalité le stalinisme qui va s’imposer.

L’étatisme intégral est instauré avec le premier plan quinquennal en 1928, et l’étatisation de l’agriculture en 1929 (qu’on trouve encore parfois désignée comme « collectivisation », qui était le terme utilisé par la désinformation stalinienne). L’exploitation salariale est systématisée dans les campagnes par les sovkhozes et kolkhozes, qui sont des systèmes d’étatisation de la paysannerie[33]. A partir de 1935, la doctrine du stakhanovisme renforça encore l’exploitation des salariés.

Il est évident à partir de ces faits que la logique du stalinisme était de « n’invoquer le socialisme que pour en illustrer l’antithèse. »[34]

Fernand Loriot écrivait en 1929 que pour « les pseudos-communistes » de l’IC et du PC, « l’ennemi n’est plus, depuis longtemps, le capitaliste, c’est l’ouvrier syndiqué, c’est l’ouvrier communiste lui-même, s’ils ne sont pas stalinistes. »[35]

En 1936, l’écrivain André Gide rapporta ses observations sur l’URSS stalinienne. Il écrit notamment : « Qu’il y ait divergence de l’idéal premier, voici qui ne peut être mis en doute. » Observant en particulier la situation politique, il constate : « Dictature, évidemment ; mais celle d’un homme, non plus celle des prolétaires unis, des Soviets. Il importe de ne point se leurrer, et force est de reconnaître tout net : ce n’est point là ce qu’on voulait. Un pas de plus et nous dirons même : c’est exactement ceci que l’on ne voulait pas. » Ces observations faites, Gide conclue que « Les erreurs particulières d’un pays ne peuvent suffire à compromettre la vérité d’une cause internationale, universelle. Le mensonge, fût-ce celui du silence, peut paraître opportun, et opportune la persévérance dans le mensonge, mais il fait à l’ennemi trop beau jeu, et la vérité, fût-elle douloureuse, ne peut blesser que pour guérir. »[36]

Au delà du stalinisme, qui constitue en quelque sorte la trahison d’une trahison, s’est également formé le trotskisme, comme continuation du léninisme. L’intervention de Trotsky au 13e congrès bolchevik, en mai 1924, est révélatrice : « Personne d’entre nous ne veut ni ne peut avoir raison contre son parti. En définitive, le parti a toujours raison »[37]. Le trotskisme a ainsi conservé telles quelles les tares du léninisme, alors que le stalinisme les a aggravées jusqu’à l’extrême, tout en ajoutant de nouveaux crimes, de nouvelles trahisons, et de nouveaux « emprunts » à la dictature tsariste.

Les léninistes sont essentiellement dans un rapport d’imitation par rapport à la révolution russe ; il faudrait selon eux prendre exemple sur ce qu’y ont fait les bolcheviks. Une perspective marxiste se doit au contraire d’analyser et de tirer toutes les leçons des multiples erreurs et renoncements du pouvoir léniniste, et ce dès les premières années.

Le léninisme est la théorie d’un parti « d’élite », auto-proclamé, qui cherche à prendre le pouvoir au nom de la classe salariée, et à sa place.

Marxisme ou léninisme : il s’agit là d’un choix décisif à faire, entre deux conceptions politiques très différentes.

Signalons quelques autres textes, non cités dans cet article : Rosa Luxemburg : « Centralisme et démocratie » (1904) ; Alexandra Kollontaï : « L’Opposition Ouvrière » (1921) ; Rudolf Rocker : « Les Soviets trahis par les bolcheviks » (1921) ; Simon Zagorsky : « Où va la Russie ? Vers le socialisme ou vers le capitalisme ? » (1928) ; Henri Dollet : « Vive l’unité ! Critique révolutionnaire de quelques idées fondamentales du léninisme » (1934) ; Anton Pannekoek : « Lénine en philosophe » (1938) ; Anton Ciliga : « Dix ans au pays du mensonge déconcertant » (1938) ; Leonard Schapiro : « Les Bolchéviques et l’Opposition (1917-1922) – du musellement des partis à l’interdiction des fractions dans le parti » (1955) ; Maurice Brinton : « Bolsheviks and Workers’ Control, 1917-21 : The State and Counter-revolution » (1970) ; Claude Berger : « Marx, l’association, l’anti-Lénine – vers l’abolition du salariat » (1974) ; Socialisme Mondial : « Comment le capitalisme d’Etat est arrivé en Russie » et « Les Travailleurs en Russie » (1978) ; Rafael Clemente : « Lenin, padre del arribismo y del oportunismo » (2007).

Notes

[1] Karl Marx, L’Idéologie allemande, 1845-1846.

[2] Lénine, Les bolcheviks doivent prendre le pouvoir, 12-14 septembre 1917, dans Lénine, Œuvres, Editions sociales, tome 26, 1958, p. 10 (souligné dans l’original).

[3] Rapport de Trotsky du 25 octobre 1917, reproduit par Léon Trotsky en 1930 dans Ma Vie, chapitre 27 (« La nuit décisive »).

[4] Pour reprendre l’expression employée par Rosa Luxemburg en septembre 1918 dans La Révolution russe. La formule « coup d’Etat d’octobre » n’est pas écrite au hasard, puisqu’elle revient à trois reprises dans ce texte assez court : La Révolution russe, dans Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ? (et autres textes politiques), Spartacus, 1997, pp. 155, 164 et 170.

[5] Boris Souvarine, Staline – Aperçu historique du bolchévisme, Ivrea, 1992 (première publication : 1935), p. 191.

[6] Idem, p. 225. Souligné par nous.

[7] Rosa Luxemburg, La Révolution russe, op. cit., p. 165.

[8] Idem, p. 174.

[9] Idem, p. 179.

[10] Idem, p. 180. Elle résume l’ensemble par un mot d’ordre clair : « activité sociale des masses, liberté politique illimitée » (Idem, p. 181).

[11] Idem, p. 154.

[12] Idem, p. 170.

[13] Rosa Luxemburg, lettre du 25 juillet 1918, dans : Rosa Luxemburg, J’étais, je suis, je serai ! (correspondance 1914-1919), Maspero, 1977, p. 351.

[14] Rosa Luxemburg, La Révolution russe, op. cit., p. 179.

[15] Lénine, La Maladie infantile du communisme, mai 1920, chapitre 6, dans Lénine, Œuvres, Editions sociales, tome 31, 1961, p. 42.

[16] Lénine, Les Tâches immédiates du pouvoir des soviets, Pravda n° 83, 28 avril 1918, Œuvres, tome 27, 1961, p. 268.

[17] Lénine, Intervention au comité exécutif central de Russie, 29 avril 1918, Œuvres, tome 27, 1961, p. 305.

[18] Lénine, Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises, Pravda n° 88-89-90, 9-11 mai 1918, Œuvres, tome 27, 1961, pp. 355-356 (souligné dans l’original).

[19] Lénine, L’Impôt en nature, brochure éditée en mai 1921, Œuvres, tome 32, 1962, p. 373.

[20] Lénine, Conclusions sur le rapport politique du CC du PC(b)R, 28 mars 1922, Œuvres, tome 33, 1963, pp. 317-319. Dans le même discours, Lénine soutient Staline (p. 320) – lequel sera nommé secrétaire général du parti unique à l’issue de ce congrès.

[21] Lénine, A la colonie russe d’Amérique du nord, 14 novembre 1922, Œuvres, tome 42, 1969, p. 451.

[22] Maximilien Rubel, Le Mythe d’octobre [The relationship of Bolchevism to Marxism, 1968], dans Marx critique du marxisme, Payot, 2000, pp. 177-178.

[23] Lénine, Intervention au 9e congrès bolchevik, 31 mars 1920, Œuvres, tome 30, 1969, p. 489.

[24] Lénine, La question des nationalités ou de l’ »autonomie », 30 décembre 1922, Œuvres, tome 36, 1959, p. 619.

[25] La polémique concernant la responsabilité de Trotsky a été soulevée en 1937 par le révolutionnaire allemand Wendelin Thomas ; les articles de Trotsky sur la question datent de 1937 et de 1938. Trotsky est bel et bien impliqué dans la répression, même si la responsabilité est en fait partagée collectivement par les dirigeants bolcheviks.

[26] Boris Souvarine, Staline – Aperçu historique du bolchévisme, op. cit., pp. 248-249.

[27] Victor Serge, Le Nouvel impérialisme russe [1947], Spartacus, 1972, p. 40.

[28] Toutes les oppositions citées ici sont antérieures à l’opposition de Trotsky, et sont plus radicales.

[29] Anton Ciliga, Lénine et la révolution, Spartacus, 1947, p. 8.

[30] Idem, p. 9.

[31] Idem, p. 13.

[32] Tous furent arrêtés, puis assassinés par le pouvoir stalinien dans les années 1930 – sauf Loutovinov qui, désespéré, s’était suicidé en 1924.

[33] « En réalité un kolkhoze est un organisme étatique qui tend à transformer les paysans en ouvriers agricoles accomplissant leur tâche par peur des sanctions pénales » (Ida Mett, Le Paysan russe dans la révolution et la post-révolution, Spartacus, 1968, p. 49). Les kolkhoziens étaient donc, eux aussi, exploités par la classe bureaucratique d’Etat.

[34] Boris Souvarine, Le Stalinisme, Spartacus, 1972, p. 30.

[35] Fernand Loriot, La Faillite de l’Internationale Communiste et l’indépendance du mouvement syndical [15 novembre 1929], La Révolution prolétarienne n° 95, 1er janvier 1930, p. 8.

[36] André Gide, Retour de l’URSS, Gallimard, 1936, pp. 17, 74, 76-77. Retour de l’URSS et Retouches à mon Retour de l’URSS seront interdits en France par les nazis – c’est l’époque du pacte germano-soviétique. Sur la même liste de livres interdits et rien que pour Gallimard, on trouve entre autres : Sigmund Freud, HG Wells, Anton Ciliga, Daniel Guérin, Karl Marx… (cf Album NRF, 39e album de La Pléiade, Gallimard, 2000, pp. 132-133).

 

[37] Cité par B. Souvarine, Staline – Aperçu historique du bolchévisme, pp. 315-316.

(source : Le léninisme et la révolution russe)

Le capitalisme monopoliste d’Etat (Mattick)

5 mars 2008

Publié dans Spartacus n°3 (juillet-août 1976)

La notion de « capital monopoliste d’Etat » ne va pas, en fin de compte, au-delà d’une description correcte de l’état actuel de la société. Le système capitaliste est taraudé en tous sens par des monopoles et se trouve dans une large mesure déterminé par eux. L’Etat, qui a pour fonction de protéger la structure sociale, est ainsi l’Etat du capital monopoliste. Il ne s’agit nullement, toutefois, d’un phénomène social nouveau, mais d’un caractère de tout temps inhérent au capitalisme, bien que sous une forme moins développée jadis. Selon Marx, qui nous a laissé la meilleure analyse du capitalisme, la concurrence capitaliste présuppose le monopole — à savoir, le monopole capitaliste des moyens de production. Les rapports de classe antagoniques qui s’ensuivent rendent indispensable le pouvoir d’État, celui-ci veillant également aux intérêts capitalistes nationaux sur le plan de la concurrence internationale.
Le capitalisme purement concurrentiel n’a jamais existé que dans l’imagination et les modèles de la théorie économique bourgeoise. Même là on parlait de monopoles naturels et de prix de monopole. Tout en étant censés échapper aux lois du marché, les monopoles — selon la théorie — étaient foncièrement incapables d’y contrevenir. Ce n’est qu’avec la monopolisation de secteurs industriels entiers que les économistes bourgeois se sont vus obligés d’affronter la réalité — à savoir, la prédominance de la concurrence imparfaite ou monopoliste — et de discuter des modifications monopolistes du marché.
Pour l’économie politique bourgeoise, il s’agissait donc d’une complète volte-face théorique. Mais il y avait longtemps déjà que Marx avait vu dans ce phénomène une tendance de développement inhérente, depuis ses débuts, à l’accumulation du capital. Selon lui, la concurrence entraîne la concentration et la centralisation des capitaux. Le monopole est issu de la concurrence, tout comme la concurrence monopoliste est issue du monopole. L’Etat lui aussi joue dans la théorie de Marx un rôle plus grand que le monde bourgeois n’était disposé à l’admettre — l’Etat pris non seulement en tant qu’appareil d’oppression, mais aussi en tant qu’instrument pour préparer et pour protéger l’expansion capitaliste.
Le concept de « capital monopoliste d’État » va donc de soi, puisqu’il renvoie à rien d’autre que le capitalisme lui-même. On peut certes distinguer différentes étapes dans la monopolisation de l’économie comme dans les interventions de l’État. Le développement du capitalisme devient ainsi synonyme d’essor du capital monopoliste d’Etat. Dès lors se pose la question de savoir ce que cela signifie pour le présent et pour le proche avenir. C’est dans ce contexte que l’accent particulier mis sur le caractère monopoliste d’État du capitalisme moderne prend toute son importance.
L’accumulation capitaliste tend non seulement à réduire progressivement la structure de classe à la division entre capital et travail, mais aussi à concentrer et centraliser de plus en plus le pouvoir de décision sur le capital en expansion. « Un capital en tue beaucoup d’autres », et ce que la concentration à travers la concurrence ne réaliserait pas, la centralisation consciente au moyen des trusts, des cartels, de la monopolisation, réussit à le faire. Ainsi, le capitalisme se transforme constamment, bien que ce soit toujours sur la base de rapports d’exploitation immuables.
Pour Marx, le déclin du système était inscrit dès l’origine. Les mêmes rapports sociaux qui permettent l’expansion du capitalisme déterminent aussi son effondrement. L’accumulation du capital est un processus qui va de crise en crise, et dans les conditions d’un capitalisme développé, dans lequel les ouvriers forment la classe décisive, chaque grande crise offre la possibilité d’une révolution sociale. Cependant, si l’on fait abstraction de cette possibilité, le développement capitaliste — à travers ses reculs en périodes de crise et malgré eux — tend à renforcer la monopolisation de l’économie de chaque pays et la concurrence monopoliste internationale.
Ce développement a souvent été conçu comme une préparation objective au socialisme, indépendamment des mouvements d’inspiration socialiste. Le passage de la concurrence au monopole et à la production d’unités de capital énormes à travers l’accumulation, la concentration et la centralisation, a eu pour effet de transformer la propriété privée capitaliste des moyens de production en propriété collective de sociétés par actions et de grands monopoles, dont les directeurs cessent d’être les propriétaires. Pour Marx, il s’agissait de « la suppression du mode de production capitaliste à l’intérieur du mode de production capitaliste lui-même, donc une contradiction qui se détruit elle-même et qui, apparemment, se présente comme simple phase transitoire vers une nouvelle forme de production. C’est aussi comme une semblable contradiction que cette phase de transition se présente. Dans certaines sphères, elle établit le monopole, provoquant ainsi l’immixtion de l’Etat. Elle fait renaître une nouvelle aristocratie financière, une nouvelle espèce de parasites, sous forme de faiseurs de projets, de spéculateurs et de directeurs purement nominaux ; tout un système de filouterie et de fraude au sujet de fondation, d’émission et de trafic d’actions. C’est là de la production privée sans le contrôle de la propriété privée » ‘.
Alors que cette situation était, aux yeux de Marx, une expression de la décadence du capitalisme déjà en cours, Friedrich Engels lui a aussi trouvé un côté positif, à savoir que la production non-planifiée du capitalisme était en train de céder la place à la production planifiée d’une société socialiste. Selon lui, « les forces productives elles-mêmes poussent (…) à leur affranchissement de leur qualité de capital », d’où la « nécessité grandissante où l’on est de reconnaître leur nature sociale, nécessité obligeant la classe capitaliste elle-même à les traiter de plus en plus comme forces productives sociales, dans la mesure du moins où c’est possible à l’intérieur des rapports capitalistes » 2.
Bien entendu, il est évident aux yeux d’Engels que « ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété d’Etat, ne supprime la qualité de capital des forces productives ». C’est là chose manifeste en ce qui concerne les sociétés par actions ; quant à l’Etat, « plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, plus il devient en fait le capitaliste collectif, plus c’est lui qui exploite les citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n’est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble. Mais arrivé à ce comble, il se renverse. La propriété de l’Etat sur les forces productives n’est pas la solution du conflit, mais elle renferme en elle le moyen formel, la façon d’accoucher la solution ». Le mode de production capitaliste, « en poussant de plus en plus à la transformation des grands moyens de production socialisés en propriété d’Etat, montre lui-même la voie à suivre pour accomplir ce bouleversement »3.
Si Engels voit encore la monopolisation et l’étatisation de l’économie comme un processus accompagné de crises, pour Hiferding, elles sont le moyen d’éliminer les crises économiques, le problème du socialisme devenant ainsi une question purement politique. Bien que le développement de la monopolisation charge d’un fardeau toujours plus lourd toutes les classes non-capitalistes, ce processus aboutit finalement à une production cartelisée et régie consciemment, avec le résultat que l’antagonisme social qui continue à exister est limité à la sphère de la distribution. Tout ce qu’il reste à réaliser, c’est la « régulation consciente de l’économie, non par les magnats du capital et à leur profit, mais par la société globale et à son profit ». La fonction, déjà socialisée, du capital financier — fusion du capital industriel et du capital bancaire — « est facilitée considérablement par la suppression du capitalisme. Dès que le capital financier a mis la main sur les principales branches de la production, il suffit que la société — au moyen de son organe conscient d’exécution, l’Etat hérité par le prolétariat — prenne le contrôle du capital financier pour maintenir le contrôle sur ces branches de la production » 4.
Pour Hilferding, comme le capital financier a déjà réalisé l’indispensable expropriation du capital privé, l’étatisation signifie seulement l’étape finale de la socialisation des moyens de production, entreprise par le capital lui-même. Cette idée a été reprise également par Lénine. Dans ses écrits sur l’impérialisme, il qualifie la position atteinte par le capitalisme au tournant du siècle de monopoliste, parasitaire, stagnante et mourante. On pouvait caractériser cette étape du développement par la « dissolution de la concurrence libre par le capitalisme monopoliste et par le développement d’un appareil de gestion sociale du processus de production et de division du produit par les banques et les cartels capitalistes »5. Nous nous bornerons ici à noter que, pour Lénine, l’impérialisme va de pair avec le règne du capital financier, et que celui-ci constitue le préalable organisationnel du socialisme. Le pouvoir de décision sur le capital social, centralisé par le capital financier monopoliste, ne nécessite rien de plus que sa prise en main par l’Etat prolétarien et sa mise en œuvre au service du peuple tout entier.
Cette conception, qui remonte à Engels et que partagent Hilferding et Lénine, malgré leurs divergences, — selon lequel le capital monopoliste est le précurseur de la société socialiste — repose sur l’idée fausse que les formes d’organisation sociale accompagnant la concentration du capital et la socialisation de la production sont une seule et même chose. Face à l’organisation rationnelle et planifiée de chaque usine, la gestion de l’économie globale se révèle irrationnelle et non-planifiée, ce qui amenait Lénine à concevoir l’économie socialiste comme une gigantesque usine dirigée par l’Etat. En réalité, l’usine est aussi irrationnelle que l’économie globale, sauf si l’on admet que la recherche capitaliste du profit est un principe de production économiquement rationnel. Toute usine est soumise, aux exigences expansionnistes du capital exactement comme l’est la société dans son ensemble, et elle ne fonctionne que dans le cadre de la concurrence générale ou monopoliste qui détermine sa forme organisationnelle.
D’ailleurs, poussés par la recherche du profit, les monopoles eux aussi n’organisent que leur propre activité. Et s’ils étaient tous amenés sous le contrôle centralisé de l’Etat, celui-ci ne pourrait que reproduire le nouveau rapport capitaliste qui aurait été créé entre lui-même et les producteurs — à moins que ceux-ci n’abolissent l’Etat. Ceci ne nécessite pas de démonstration théorique supplémentaire, les Etats dits « socialistes » ayant depuis longtemps fait la preuve pratique qu’en l’occurrence le concept de socialisme recouvre la réalité du capitalisme d’État. En fait, le capitalisme d’État peut, serait-ce au moyen d’une révolution, se développer à partir du capital monopoliste et, pour ainsi dire, porter la monopolisation à sa conclusion logique. Or, le monopole total des moyens de production n’élimine pas pour autant le rapport capitaliste ; il ne fait que le libérer de la concurrence du marché, sans abolir par là la concurrence elle-même. En dehors du fait que la concurrence continue en tout cas au niveau international, à l’intérieur de chaque pays capitaliste d’Etat elle ne fait que passer d’un mode d’expression économique à un mode politique.
Certes, le capitalisme d’Etat s’est trouvé jusqu’à présent restreint aux pays de capitalisme sous-développé, ou encore aux pays auxquels il a été imposé par des moyens impérialistes, comme en Europe de l’Est. Les pays correspondant au critère léniniste de capital monopoliste sont restés à ce stade, bien que le rôle de l’Etat y ait augmenté. Les territoires sous-développés du point de vue capitaliste n’ont aucune possibilité de se développer par le biais de la concurrence à l’intérieur d’un marché mondial contrôlé par les monopoles. Ces pays, qui ressemblent plus ou moins à la Russie pré-révolutionnaire, c’est-à-dire qu’ils comptent une bourgeoisie faible, une minorité de prolétaires, et une majorité écrasante de paysans, ne peuvent contrebalancer les avantages acquis par les Etats monopolistes que par un contrôle monopoliste encore plus rigoureux de la vie économique. Le capitalisme monopoliste a engendré le capitalisme d’Etat, non pas à l’intérieur de l’économie monopolisée, mais dans la lutte contre elle. L’exemple de la Russie a démontré qu’une économie dirigée par l’Etat est effectivement capable, au moins pour de grands pays, d’accélérer le processus d’ industrialisation, bien qu’ aux frais de la population travailleuse et au profit de la nouvelle classe dominante, issue du capitalisme d’Etat.
Puisant son inspiration dans le rôle considérable joué par l’Etat dans le cadre des économies de guerre de 1914-1918, Lénine considérait le capitalisme monopoliste, qui lie l’Etat au sort des entreprises impérialistes dans lesquelles il est contraint de se lancer, comme identique au « capitalisme monopoliste d’Etat », par la prise en charge par l’Etat des intérêts des monopoles. Soustraire l’Etat à l’emprise de ces derniers et le consacrer exclusivement au service du peuple, telle devrait être — à ses yeux — la prochaine étape en direction du socialisme. Il fallait donc faire voler en éclats l’Etat des monopoles pour laisser le champ libre au nouvel Etat, seul apte à réaliser effectivement l’abolition de l’exploitation. Le capitalisme d’Etat céderait ainsi la place à l’Etat socialiste, sans que disparaisse pour autant le contrôle centralisé de l’économie globale. Pour les léninistes, ce programme n’a rien perdu de sa vitalité aujourd’hui encore, bien qu’il revienne à rejouer la même pièce avec d’autres acteurs.
Assimiler ainsi le capitalisme d’Etat au socialisme — conçu comme une étape de transition à un communisme sans Etat, renvoyé à un avenir — conduit tout naturellement à assimiler la lutte pour le socialisme à une lutte contre le capitalisme monopoliste d’Etat moderne. Seule la voie révolutionnaire convient à cette lutte, car le capitalisme monopoliste d’Etat n’abdiquera pas de bon gré. Et le capitalisme d’Etat présupposant lui aussi l’exploitation des ouvriers, il lui faut liquider la domination actuelle de la classe bourgeoise. Mais les partis communistes des pays occidentaux, qui en apparence sont aujourd’hui en lutte contre le capitalisme monopoliste d’Etat, ont cessé depuis 1920 d’être des mouvements révolutionnaires. Ne songeant plus à imposer leur programme révolutionnaire propre, ils livrent une petite guerre contre le capitalisme d’Etat afin de s’y ménager une place et d’y gagner de l’influence.
Cela ne signifie nullement que ces partis ont rompu avec leurs buts ultimes. Qu’un mouvement anticapitaliste prenne son essor, et il est certain qu’ils feront tout pour le dévoyer dans un sens capitaliste d’Etat. Mais comme il n’est pas question encore de tels mouvements, ces partis cherchent uniquement à s’emparer de positions de pouvoir au sein de l’ordre établi. Leur « lutte » contre le capitalisme monopoliste d’Etat reste donc purement verbale, simple rhétorique visant à leur rallier les « masses » qui, en un premier temps, se dressent non pas contre le capitalisme lui-même, mais seulement contre ses « mauvais côtés ». Ainsi les partis communistes, qui ne sont ni contre le capitalisme, ni contre l’Etat, ne s’opposent qu’à un Etat placé au service exclusif des monopoles et se prononcent pour un Etat et un capitalisme capables de servir l’intérêt général.
Toutefois, l’intérêt général ne peut exister que dans une société sans classes. Au sein du capitalisme, il n’existe que des intérêts de classes incompatibles entre eux. Les catégories sociales de mentalité capitaliste qui sont victimes de la monopolisation ne sauraient par conséquent être gagnées au socialisme, qui détruirait leur position sociale spécifique encore plus rapidement et profondément que le capitalisme monopoliste. Elles peuvent au mieux être gagnées sur une base capitaliste à une politique qui promet de protéger leurs intérêts particuliers, c’est-à-dire une politique antisocialiste. Et, en effet, les mots d’ordre de lutte contre le capital monopoliste d’Etat dissimulent les signes avant-coureurs d’une politique antisocialiste et contre-révolutionnaire.
Il est certes concevable que la monopolisation toujours accrue de l’économie, qui a pour effet de prolétariser les couches petites-bourgeoises, puisse convaincre une partie de leurs membres que le capitalisme d’Etat est leur dernière chance, dans la mesure où il pourrait leur rouvrir l’accès à des carrières que le capitalisme monopoliste leur interdit désormais. Croyance justifiée d’ailleurs, comme un simple coup d’oeil sur les pays « socialistes » suffit à le démontrer. Mais s’agissant des ouvriers cette fois, le même coup d’oeil révélera tout autre chose. Les ouvriers ne tiennent pas du tout à ce genre de « socialisme ». Dans les pays comme la France et l’Italie où ils ne sont pas sans avoir une certaine importance, les partis communistes n’ont d’attrait à leurs yeux que dans la mesure où ils incarnent non pas une volonté de transformation révolutionnaire du capitalisme monopoliste en capitalisme d’Etat, mais seulement une forme de représentation politique de leurs intérêts au sein du système social existant. En l’occurrence, les partis communistes ont des fonctions réformistes, et non pas révolutionnaires, et, par là même, ils servent en dernière analyse à maintenir en place le capitalisme monopoliste d’Etat.
Dès lors, la lutte prétendue contre le capital monopoliste d’Etat ne fait que camoufler un méli-mélo politique. Il y a beau temps que les partis communistes ont perdu la volonté d’attaquer le capitalisme lui-même, à l’échelle internationale comme à l’échelon national, ainsi qu’il s’ensuit tant du programme de « coexistence pacifique » que des rapports commerciaux entre systèmes sociaux différents. Il est bon de faire ressortir que, sur le plan national, la gauche s’oppose uniquement à la dictature égoïste des monopoles, non à l’Etat ou au capitalisme eux-mêmes, et que ses luttes visent uniquement à participer au gouvernement afin de placer les monopoles sous l’autorité de l’Etat. Sur le plan international, la petite guerre contre le capital monopoliste d’Etat se plie aux besoins immédiats de la politique impérialiste. La gauche combat à cet égard non le capital impérialiste lui-même, mais les politiques impérialistes, opposées à ses propres options nationales ou impérialistes, que les gouvernements en place poursuivent au profit des monopoles. La distinction entre capitalisme et « capitalisme monopoliste d’Etat » sert à justifier à la fois les alliances et les antagonismes entre pays capitalistes et pays « socialistes » et, par-dessus le marché, les litiges entre les pays « socialistes » eux-mêmes. Autrement dit, les partis communistes cachent leur propre politique capitaliste et, partant, impérialiste sous le mot d’ordre de lutte contre le capitalisme monopoliste d’Etat, destiné à gagner les ouvriers à leur cause à eux.
Ainsi, la « théorie » du capital monopoliste d’Etat sert d’une part à justifier l’activité purement réformiste des partis communistes des pays capitalistes et, d’autre part, à faire face aux exigences de politiques impérialistes. Elle exprime ainsi le fait que, malgré leurs différences, les pays capitalistes et « socialistes » ont les uns et les autres le même objectif, la défense de rapports de production capitalistes contre toute transformation socialiste. C’est là chose implicite dans la théorie actuellement à la mode de la « convergence » qui, censée refléter le processus d’industrialisation, prétend surmonter les différences entre les deux systèmes sociaux. Comme le processus d’industrialisation des pays capitalistes d’État est semblable à celui des pays monopolistes, d’après cette théorie, les formations sociales ne diffèrent qu’en fonction du degré atteint par la centralisation du contrôle de la production et de la distribution sociale. Ce processus ayant déjà, dans les pays de capitalisme monopoliste d’État, abouti à la séparation de la propriété et du contrôle, il ne reste qu’un pas à faire pour transformer complètement le capitalisme privé en capitalisme d’État et, ce pas, on peut le franchir à l’aide de moyens politiques. Cela fait, le socialisme sortira de son cocon capitaliste et la lutte des classes sociales prendra fin.
Ainsi donc, les théoriciens du capitalisme monopoliste d’État envisagent uniquement l’élimination des monopoles, seule transformation à apporter, selon eux, au système de production actuel, conforme par ailleurs aux exigences du socialisme. D’où leur manque relatif d’intérêt pour le cycle des crises inhérent au capitalisme moderne. Quant aux difficultés et aux injustices qui vont toujours de pair avec ce système, ils en voient la cause dans l’Etat, lequel confondrait les intérêts des monopoles avec les siens propres. Ce qu’il faut, c’est un autre Etat, ou un autre gouvernement, pas un autre système économique. A cet égard encore, les idées du capitalisme moderne coïncident avec celles du capitalisme d’Etat. Le capitalisme monopoliste d’Etat lui aussi se targue d’avoir mis un terme à la propension du système aux crises grâce aux interventions de l’Etat dans les mécanismes économiques. Mais cette illusion vient buter sur des réalités têtues, elle est déjà en train de perdre sa crédibilité. Et c’est pourquoi l’« opposition » au capitalisme monopoliste d’Etat se présente sous la forme d’une revendication de mainmise très étendue — et finalement totale — de l’Etat sur l’économie en vue de liquider toute possibilité de soulèvements sociaux.
Comme la bourgeoisie elle-même, les critiques « de gauche » du capitalisme monopoliste d’Etat recherchent une solution capitaliste aux contradictions du capitalisme. La bourgeoisie a depuis longtemps cessé de croire à une régulation automatique de l’économie par le marché. Avec le déclin de la concurrence, les prix et les profits ne sont plus déterminés par le marché, mais au contraire établis librement par les monopoles. Faute de pouvoir transformer la structure monopoliste de l’économie, l’Etat est obligé d’intervenir non seulement pour assurer le plein emploi par le biais d’une politique monétaire et fiscale, mais aussi pour plier salaires et prix aux exigences de la stabilité économique. Il incombe à l’Etat d’accomplir par des moyens politiques ce que le marché capitaliste seul n’arrive plus à réaliser. En fait, les interventions de l’Etat dans l’économie sont allées en augmentant continuellement. Ces manipulations ont donc permis d’atténuer les crises, d’où l’idée qu’une régulation consciente du capitalisme est bel et bien possible.
Les théories socialistes avaient déjà anticipé ces développements. Hilferding, par exemple, écrivait : « Si les groupes monopolistes suppriment la concurrence, ils suppriment du même coup le seul moyen par lequel peut se manifester une loi objective des prix. Le prix cesse d’être une grandeur objectivement déterminée, il peut être fixé consciemment. (…) Le groupe monopoliste, expression concrète de la théorie marxienne de la concentration du capital, paraît ainsi impliquer l’élimination de la théorie marxienne de la valeur 6. »
Ce qui passait l’entendement de Hilferding, c’était que, suivant la théorie de Marx, la loi de la valeur détermine seulement le niveau général des prix et ses fluctuations, non les prix eux-mêmes. Dans les conditions de la libre concurrence, il existe une tendance à l’établissement d’un taux de profit moyen par le biais d’un décrochage des prix d’avec la valeur. Telle est aussi la manière dont les surprofits, ou prix de monopole, se sont formés tout au long de l’histoire du capitalisme, fournissant en fait l’une des bases de l’accumulation accélérée du capital. A mesure que la monopolisation de l’économie progresse, les prix de monopole ont pour effet de réduire le taux de profit moyen réalisé par les capitaux concurrentiels, les profits de ce secteur se trouvant transférés à celui des monopoles. Mais le déclin de la concurrence fait à son tour disparaître la possibilité de ces transferts de profits ; le taux de profit monopoliste tend au taux de profit moyen déterminé par la loi de la valeur.
L’économie monopoliste n’abolit nullement la loi de la valeur : elle en confirme au contraire la validité, comme le montrent et la baisse du taux de profit et du taux d’accumulation qui lui est lié — lequel baisse lui aussi en ce qui concerne le capital monopoliste —, et les interventions étatiques dans l’économie que cette situation rend indispensables. Mais ces dernières se heurtent à des butoirs, les limites bien déterminées que leur imposent les rapports de production capitalistes, et ne constituent donc que des palliatifs temporaires. Ces voies de recours une fois fermées, la tendance du capitalisme aux crises réapparaît, offrant de nouveau une possibilité de transformation révolutionnaire du système capitaliste. Le caractère monopoliste d’Etat du capitalisme d’aujourd’hui place ainsi le prolétariat devant la même tâche qui lui incombe sous n’importe quelle forme de capitalisme : abolir les rapports capitalistes par l’élimination du travail salarié au sein d’une société sans classes.

Notes

1. Capital, III, Ed. sociale, t. 2, p. 104.
2. Anti-Dühring, trad. E. Bottigelli, p. 316.
3. Ibid., p. 318-319.
4. R. Hilferding, le Capital financier, trad. M. Ollivier ; p. 439.
5. Lénine, Werke 24, p. 259.
6. R. Hilferding, op. cit., p. 321.

Les principes du socialisme expliqués (WSM)

24 février 2008

Nous avons déjà mis en ligne deux brochures en français du Parti socialiste du Canada, membre du Mouvement socialiste mondial (World socialist movement), principalement représenté par le Parti socialiste de Grande-Bretagne (rien à voir avec le Labour) qui édite le mensuel Socialist standard. Ce mouvement a perpétué dans le monde anglo-saxon une tradition marxiste révolutionnaire surnommée « impossibiliste« , une tradition non-léniniste se voulant fidèle à la gauche socialiste d’avant 1914, considérant que l’URSS était un capitalisme d’Etat, et contrairement à la gauche germano-hollandaise ne pratiquant pas d’anti-syndicalisme principiel. Nous publions aujourd’hui une brochure pdf dudit mouvement qui détaille et explique cette déclaration de principes:

OBJET

L’établissement d’un système de société basé sur la propriété commune et le contrôle démocratique des moyens et instruments de production et de distribution par et dans l’intérêt de la communauté tout entière.

DÉCLARATION DE PRINCIPES

Le Mouvement Socialiste Mondial affirme:

1. Que la société telle qu’elle est actuellement constituée est fondée sur la possession des moyens d’existence (terre, usines, chemins de fer, etc.) par la classe capitaliste ou dominante qui tient ainsi asservie la classe travailleuse, dont le travail seul produit toutes les richesses.
2. Qu’il en résulte dans la société un conflit d’intérêts qui se manifeste par une lutte de classes entre ceux qui possèdent mais ne produisent pas et ceux qui produisent mais ne possèdent pas.
3. Que cet antagonisme ne peut être aboli que par l’émancipation de la classe travailleuse de la domination de la classe dominante, et ce, par la conversion en propriété commune de la société des moyens de production et de distribution et leur contrôle démocratique par la population tout entière.
4. Que puisque, dans l’ordre de l’évolution sociale, la classe travailleuse est la dernière classe à gagner sa liberté, l’émancipation de la classe travailleuse impliquera l’émancipation de l’humanité tout entière, sans distinction de race ou de sexe.
5. Que cette émancipation doit être l’oeuvre de la classe travailleuse elle-même.
6. Que, puisque la machine gouvernementale, y compris les forces armées de la nation, n’existe que pour conserver le monopole de la classe capitaliste sur les richesses enlevées aux travailleurs, la classe travailleuse doit s’organiser consciemment et politiquement en vue de la conquête des pouvoirs gouvernementaux, tant nationaux que locaux, afin que cette machine, forces armées comprises, puisse être convertie d’un instrument d’oppression en l’agent d’émancipation et d’abolition des privilèges, aristocratiques et ploutocratiques.
7. Que puisque tous les partis politiques ne sont que l’expression d’intérêts de classe, et étant donné que l’intérêt de la classe travailleuse est diamétralement opposé aux intérêts de toutes les sections de la classe dominante, le parti qui a pour but l’émancipation de la classe travailleuse doit s’opposer à tout autre parti.
8. Un Parti Socialiste authentique doit donc entrer dans le champ de l’action politique, déterminé à mener la lutte contre tous les autres partis politiques, qu’ils prétendent agir au nom des travailleurs ou qu’ils soient ouvertement capitalistes, et lance un appel aux membres de la classe travailleuse de ce pays pour qu’ils se groupent sous sa bannière dans le but de mettre rapidement un terme au système qui les prive des fruits de leur travail et afin que la pauvreté cède la place au bien-être, le privilège à l’égalité et l’asservissement à la liberté.

[en anglais ici ]

Lire ou télécharger la brochure: principes.pdf

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La monnaie (de Brunhoff, 1982)

21 janvier 2008

Article de Suzanne de Brunhoff extrait du Dictionnaire critique du marxisme (P.U.F., 1982)

Monnaie
Al : Geld. — An : Money. — R : Den’gi.
Comme espèces ou billets en circulation : Currency en anglais ; Münze en allemand — qui s’inscrit dans Der Umlauf des Geldes ; Obrascenie nalicnykh deneg en russe, « circulation de la monnaie en espèces ».


La monnaie est l’objet d’une immense littérature, économique, morale, politique, psychanalytique ; en même temps elle a subi une sorte de refoulement de la part des économistes, qui s’occupent avant tout des biens « réels » à produire et à distribuer. Selon Marc Bloch, il serait vain d’en donner une définition liminaire, car elle se transforme au cours de l’histoire; mais, ajoute-t-il, il n’y a pas de « vie économique » possible sans la monnaie, définie en un premier temps comme « instrument et mesure des échanges » (Esquisse d’une histoire monétaire de l’Europe, Paris, A. Colin, 1954).

Une définition plus complète et de portée différente en est donnée par Marx dès le début du Capital, où la monnaie apparaît d’abord comme « équivalent général » dans le monde des marchandises. L’économie capitaliste est nécessairement une économie marchande; le rapport de pro-duction fondamental, l’exploitation des travailleurs salariés, se présente sous la forme d’un rapport monétaire, comme achat de l’usage de la force de travail ouvrière par le capitaliste, qui apparaît comme « l’homme aux écus ». « Sans monnaie, pas de capital » — ce qui ne veut évidemment pas dire que le capital est engendré par la monnaie.
Marx considère d’abord « les formes de la monnaie qui naissent immé-diatement de l’échange des marchandises » (Cont., ES, 39), et, pour simplifier, la circulation (lingots et espèces au XIXe siècle). La monnaie, « cristal qui se forme spontanément dans les échanges » (K., I, I, 97; MEW, 23, 101), est aménagée et gérée par l’Etat, mais non déterminée par lui. Sa dimension politique (étalonnage, monnayage, gestion de certaines quantités) ne fait que se greffer sur son rôle dans la circulation marchande, à moins qu’il ne s’agisse de « paléo-monnaies » ayant un statut différent. L’échange de marchandises reflète le fractionnement du travail social en travaux privés, effectués par des producteurs séparés les uns des autres. Les rapports sociaux d’échange sont des rapports de séparation autant que de mise en relation. Contrairement à la thèse de J.-B. Say, selon qui les produits s’échangent contre des produits, les marchandises ne s’échangent pas directement entre elles. Leur prix « n’est d’abord que la valeur sous forme-argent » (K., III, 1, p. 208; MEW, 25, 202), fixé dans leur rapport avec une marchandise particulière qui incarne le « travail en général ». C’est la marchandise-monnaie, équivalent général de toutes les autres marchandises, et par là non-marchandise.
Toutes les marchandises doivent pouvoir être échangées contre l’équivalent général, qui a le monopole social de la fonction monétaire. Il y a polarité entre marchandises et monnaie, à la fois opposées et inséparables, comme les pôles positif et négatif d’un aimant (K., I, I, 81 n.; MEW, 23, 82).
La genèse de la forme-monnaie dans le monde des marchandises telle que Marx la présente n’est pas une histoire du passage des communautés sans monnaie aux sociétés marchandes, ni des sociétés avec des monnaies archaïques aux sociétés où la monnaie aurait la même signification sociale que dans le capitalisme. C’est l’exposé de la façon dont la forme-monnaie

est nécessairement appelée par la forme-marchandise comme expression complémentaire et distincte des valeurs d’échange produites. Cette conception des rapports d’échange et de la polarité marchandises-équivalent général est propre à Marx, qui fait à diverses reprises un exposé critique des théories économiques de la monnaie (cf. surtout Cont., 119-145). Selon lui, toutes reposent sur une confusion, dont l’objet varie selon les époques.
« Dans l’enfance de la production bourgeoise », les mercantilistes confondaient la richesse comme accumulation d’or avec le capital-argent, ce qui est une forme du fétichisme. Plus tard l’économie politique classique est incapable de distinguer la forme marchandise de la forme-monnaie; amorcée par Hume, développée par Ricardo, elle fait de la monnaie un moyen de circulation, établissant l’unité entre vente et achat, sans voir que la monnaie est aussi séparation et dissociation ; en vidant la monnaie de sa substance, elle ouvre la voie à toutes les théories quantitatives qui s’attachent à la masse de monnaie en circulation comparée à la quantité des biens à faire circuler. Les prix des biens varient alors en raison inverse de la quantité de monnaie; ainsi leur hausse générale (inflation) est-elle attribuée à un excès de crédit ou à « la planche de billets »; il y aurait « trop de monnaie pour pas assez de biens » — idée superficielle qui n’explique rien. Quant aux spécialistes de la Banking School, ils confondent monnaie et capital-argent, notamment dans les échanges internationaux soldés par des exportations de lingots d’or. Enfin l’école de Proudhon, et les réformateurs comme Gray ou Owen, croient que la monnaie pourrait être remplacée par des bons de travail. Chaque producteur recevrait un certificat représentant son droit à une fraction du produit social, comptabilisé en heures de travail, quelque chose comme le ticket de consigne qu’on reçoit en déposant son vêtement au vestiaire. Selon Marx, cette conception confond le travail social fractionné en travaux privés avec un travail qui aurait d’emblée un caractère communautaire.
Ces analyses critiques faites par Marx ne s’appliquent qu’en partie aux conceptions contemporaines, notamment celle de « la monnaie capitaliste » de crédit, ou celle des « encaisses réelles » détenues comme des biens. Elles incitent cependant à éviter les confusions sur la monnaie, et à discuter deux démarches opposées mais complémentaires : celle des théories qui partent de l’économie « réelle » pour y introduire ensuite la monnaie, celles qui partent de la monnaie émise par l’Etat pour concevoir les échanges à l’intérieur d’une logique des équivalences (S. de Brunhoff, Les rapports d’argent, Maspero-PUG, 1979, p. 5 à 17).
La monnaie conçue par Marx à partir de l’équivalent général, remplit, sous des formes diverses, les trois fonctions usuellement répertoriées : mesure des valeurs et étalon des prix, moyen de circulation, réserve de valeur. La monnaie au sens plein doit être reproduite comme ensemble de ses formes et de ses fonctions alors que dans la pratique s’opèrent des dissociations (cf. S. de Brunhoff, La monnaie chez Marx, ES, 1967, p. 23).
1 / La première fonction de la monnaie, comme mesure des valeurs, implique que « la monnaie entre dans la circulation avec une valeur, et les marchandises avec un prix ». Ainsi la monnaie est-elle une marchandise particulière puisqu’en elle seule le travail a un caractère « immédiatement social ». Les discussions contemporaines sur ce point peuvent être de deux ordres : a) tout d’abord elles portent sur la valeur d’une monnaie qui est aujourd’hui faite de papier et de jeux d’écriture; en ce cas c’est le changement du support matériel de la monnaie qui met en cause la validité de la conception de Marx; b) ensuite elles portent sur la valeur de toute monnaie, y compris l’or comme porteur des équivalences entre marchan¬dises, ce qui tend à dissocier la conception de la monnaie d’une théorie de la valeur.
Dans le cadre de sa première fonction, la monnaie comme étalon des prix a de nouvelles caractéristiques. Il faut qu’un poids d’or déterminé (une once par exemple) soit fixé comme unité de mesure (quelles que soient les variations de la valeur de l’or, 12 onces restent 12 fois plus grandes qu’une once), et qu’il soit légalement baptisé par l’Etat (nommé livre sterling, ou franc par exemple). Ainsi « au lieu de dire : le quart de froment est égal à une once d’or, on disait en Angleterre : il est égal à 3 livres sterling, 17 shillings, 10 pence 1/2 » (Cont., 45).
2 / La seconde fonction de la monnaie, comme moyen de circulation, a des caractères nouveaux par rapport à la précédente. Elle circule sous une forme concrète (espèces ou billets), alors que la monnaie de compte, qui relève de la première fonction, peut être « idéale » et ne pas circuler, comme le sou ou le denier dans le haut Moyen Age, bien que la dissociation ne puisse jamais être complète (Marc Bloch, ouvr. cité, p. 49). La quantité de monnaie en circulation est déterminée par la somme des prix des marchandises et la vitesse du cours de la monnaie. La formule quan¬titative, M = P.Q/V, où la quantité de monnaie, M, détermine les prix P pour une quantité de marchandises Q et une vitesse de circulation V données, est inversée par Marx : P.Q/V = M.
Représentée par le schéma classique M-A-M, la circulation s’accomplit comme « une suite de changements de forme ». Dans la vente, M-A, la marchandise se métamorphose en argent pour le vendeur qui peut alors acheter ce dont il a besoin (A-M). Il n’y a pas d’échange direct M-M. La vente de l’un est nécessairement l’achat de l’autre. Mais le vendeur peut différer son propre achat, interrompant ainsi le cours des échanges. La marchandise qui rate sa transformation en monnaie, ou « son saut périlleux », n’est pas validée socialement. D’où la possibilité d’une crise, niée par les théories de l’équilibre général des achats et des ventes.
La monnaie qui « fait face » aux marchandises dans l’échange, doit avoir une forme concrète. Ce sont par exemple les espèces d’or monnayées par l’Etat à partir des lingots, sur la base de l’étalon officiel. Si le droit de seigneuriage est nul (c’est-à-dire si l’Etat frappe gratuitement les pièces), les espèces ne se distinguent que par la forme des lingots. Cependant (abstraction faite des manipulations intéressées concernant leur teneur en métal), elles s’usent normalement et perdent de leur poids initial en circulant, de sorte que leur fonction comme moyen de circulation tend à se dissocier de leur « existence métallique ». Dans le commerce de détail, les pièces d’or sont remplacées par des monnaies métalliques d’appoint dont le caractère est fiduciaire (de même qu’aujourd’hui toutes les pièces en circulation sont des sous-multiples des billets émis par la Banque centrale). Il en va de même au XIXe siècle pour les billets convertibles en or, signe sans valeur propre de la monnaie métallique. Ainsi quand la monnaie joue le rôle de moyen de circulation, elle peut être incarnée dans des signes, pourvu qu’elle circule concrètement.

3 / La troisième fonction (réserve de valeur), présentée par Marx comme celle de « la monnaie proprement dite », ou de « la monnaie comme monnaie », a été particulièrement négligée ensuite. Ainsi Hilferding ne considère que les deux premières fonctions. Pourtant la troisième se situe à la frontière de la circulation marchande et de l’accumulation de capital, de la monnaie et du crédit, de la circulation internationale par rapport à la monnaie intérieure aux Etats.
Tout d’abord la relation entre la monnaie qui circule et la monnaie socialement disponible, varie selon les besoins de la circulation, comme l’indique la formule anti-quantitative présentée plus haut. Les réserves ou « trésors » des particuliers, jouent le rôle de volant régulateur, en augmentant ou en diminuant « de façon que les canaux de la circulation ne débordent jamais » (K., I, I, p. 139; MEW, 23, 148). Les trésors se forment par thésaurisation, qui est demande de monnaie comme pouvoir d’échange universel. Ainsi s’articulent les trois fonctions de la monnaie. Mais en même temps, la thésaurisation qui s’attache à la monnaie en tant que telle, peut refléter une interruption de crise des échanges marchands, et non plus la régulation de la monnaie qui circule. C’est ici que Marx évoque « la soif de l’or », qui aujourd’hui donne lieu à des interprétations psychanalytiques.
Bien qu’elle fasse partie de la circulation simple, la thésaurisation se trouve à la frontière de l’accumulation de capital-argent, dans la mesure où elle a une double finalité : conservation de la monnaie comme incarnation de la valeur en général, accumulation de « richesse abstraite ».
Dans la même perspective la monnaie « mise en réserve » joue le rôle de moyen de paiement, en rapport avec le crédit comme règlement différé, mais cette fois à l’intérieur de la circulation elle-même, et non, comme le trésor, à l’extérieur (K., I, I, 141-147; MEW, 23, 149-156). On est ici à la frontière du crédit comme système de circulation propre au capitalisme.
Enfin le rapport entre une sphère marchande ayant des frontières politiques et « le marché du monde », liés et distincts, apparaît ici. On a vu plus haut que l’étalonnage et la frappe (ou l’émission) de monnaie sont affaire d’État. Quand il s’agit du règlement des échanges entre Etats-nations, selon Marx « la monnaie fonctionne dans toute la force du terme, comme la marchandise dont la forme naturelle est en même temps l’incarnation du travail social eh général » (ibid., 147; 156). Ainsi sont transférés des lingots d’or, pour solder les comptes entre nations, ou pour financer des subventions et prêts. La monnaie internationale ne circule pas selon le schéma M-A-M de la circulation intérieure. Elle sert aux échanges entre pays, sans s’inscrire dans une circulation internationale proprement dite. Il y a « une monnaie du monde », des marchands « cosmopolites », mais le « marché mondial traverse en quelque sorte les marchés nationaux » (sur le cours des changes, comme rapport entre les monnaies nationales, Marx dit très peu de choses, ce qui s’explique en partie par le régime monétaire de son époque, dominé par la monnaie d’or. Sur ce dernier point, cf. J. G. Thomas, Inflation et nouvel ordre monétaire, PUF, 1977, pp. 79-84).
Ainsi la troisième fonction de la monnaie complète-t-elle les deux précédentes, tout en ayant des caractères différents. La monnaie au sens plein du terme, dont toutes les formes doivent être échangeables entre elles, fonctionne selon plusieurs modalités, qui doivent être articulées. Leur dissociation est signe de crise, aujourd’hui comme au temps de Marx.

Bibliographie. — A / Définitions marxistes : I / Marx, Contribution à la critique de l’éco­nomie politique, es, chap. 2; 2 / Marx, Capital, es, liv. 1, t. 1, chap. 1-3; liv. in, t. 2; 3 / Hil-ferding, Le capital financier, Ed. de Minuit, 1970; 4 / H. Denis, La monnaie, es, 1951; 5 / S. de Brunhoff, La monnaie chez, Marx, es, 1967. — B / Autres conceptions (contempo­raines) : 1 / Keynes, Treatise on Money, Macmillan, 1930; 2 / Aftalion, Monnaie, prix et change, Sirey, 1950; 3 / Don Patinkin, Money, Lnterest and Priées, Harper, 1965 (v. éd. franc., La monnaie, l’intérêt et les prix, puf, 1970) ; 4 / Gurley et Shaw, Money in a Theory of Finance, The Brooking Institution, i960 (v. éd. franc., La monnaie…). — C / Histoire : 1 / Moses I. Finley, L’économie antique, Ed. de Minuit, 1973; 2 / Marc Blogh, Esquisse d’une histoire monétaire de l’Europe, A. Colin, 1954; 3 / P. Vilar, Or et monnaie dans l’histoire, Flammarion, 1974; 4 / E. V. Morgan, A History of Money, Penguin, 1969; 5 / R. Mossé, Les problèmes monétaires internationaux, Payot, 1967. — D / Histoire des idées : 1 / Ch. Rist, Histoire des doc­trines relatives au crédit et à la monnaie, Sirey, 1938 ; 2 / The controversy over the quantity theory of Money, Boston, 1965; 3 / S. de Brunhoff, Les rapports d’argent, Maspero-PUG, 1979. — E / Aspects techniques : G. Petit-Dutaillis, Le crédit et les banques, Sirey, 1964. — F / Poli­tiques monétaires : 1 / Pouvoirs et régulations monétaires, Cahiers ISEA, série Mo, n° 1, 1978; 2 / Marie Lavigne, Planification et politiques monétaires dans l’économie soviétique, dans Annuaire de l’ URSS, 1968 ; 3 / Monnaie, salaire, commerce extérieur dans la société capitaliste, dans la société socialiste, Ed. A. Eibel (Suisse), 1976, coll.« La Chine d’aujourd’hui»; 4 / S. de Brunhoff, Etat et Capital, Maspero-PUG, 1976. — G / Inflation contemporaine (interprétations diverses) : 1 / H.Jackson, H. A. Turner, F. Wilkinson, Do Trade Unions cause inflation?, Cambridge University Press, D. of applied économies, Paper n° 36, 1972; 2 / J. Denizet, La grande inflation, puf, 1977; 3 / J. G. Thomas, Inflation et nouvel ordre monétaire, puf, 1977; 4 / P. Grou, Monnaie, crise économique, Maspero-PUG, 1977; 5 / R. Boyer et J. Mistral, Accumulation, inflation, crises, puf, 1978; 6 / Les grandes économies dans la crise, revue Economie et Statistique, n° 97, févr. 1978. — H / Articulation monnaie et crédit : 1 / B. Schmidt, Monnaie, salaires et profits, puf, 1966; 2 / B. Schmidt, L’or, le dollar et la monnaie internationale, Calmann-Lévy, I977J3 / S. de Brunhoff, L’offre de monnaie, Maspero, 1971 ; 4 / H. Brehier P. Llau, Ch. A. Michaltoc, Economie financière, puf, 1975, « Thémis ». — I / Banques : 1 / J. Bouvier, Un siècle de banque française, Hachette, 1974; 2 / F. Morin, La structure finan­cière du capitalisme français, Calmann-Lévy, 1972. —J / Troc : 1 / Adam Smith, The Wealth of nations (La richesse des nations), Pélican classics, chap. 3 et 4; 2 / J- M. Servet, Les figures du troc du xvie au xixe siècle, Cahiers du Centre AEH, 12, oct. 1977, Lyon.

S. de B.

Voir aussi:

The Korean working class / La classe ouvrière coréenne 1987-2007

20 janvier 2008

Libcom et Mute ont mis en ligne il y a quelques jours un article de Loren Goldner sur la lutte de classe en Corée ces vingt dernières années:

The Korean working class: From mass strike to casualization and retreat, 1987-2007

Ce texte a été traduit en français par la revue amie Ni Patrie Ni Frontières et est disponible ici:

La classe ouvrière coréenne : de la grève de masse à la précarisation et au reflux, 1987-2007

Résumé:

Conformément au modèle que l’on a pu observer en Espagne et au Portugal (1974-76), mais aussi au Brésil (1978-83) à partir du milieu des années 70, la classe ouvrière sud-coréenne a détruit, grâce à des grèves de masse remarquables au cours des années 1987-1990, les bases d’une dictature militaire qui sévissait depuis des décennies. Pendant une brève période (1990-1994), les grèves ont abouti à la création de syndicats démocratiques radicaux et donc à des augmentations de salaires élevées et générales. Mais, comme dans les autres cas cités ci-dessus, la classe ouvrière a été reléguée au rôle de bélier facilitant un changement politique « démocratique » qui a rapidement chanté l’hymne de la mondialisation et du néolibéralisme en faveur de l’économie de marché. En fait, avant la vague de grèves mais surtout après, le capital sud-coréen investissait déjà à l’étranger et cherchait à imposer une politique d’austérité néolibérale à l’intérieur du pays. En 1997-98, la crise financière asiatique força la Corée du Sud à passer sous la tutelle du FMI, ce qui accéléra considérablement la précarisation de la classe ouvrière coréenne, précarisation qui avait été la principale riposte capitaliste aux avancées de la fin des années 80. Aujourd’hui, au moins 60% de la main-d’œuvre vivent dans la précarité la plus brutale. Soumis aux licenciements instantanés, les travailleurs précaires touchent des salaires et des avantages sociaux qui sont au moins inférieurs de moitié au statut des 10% constitués par les travailleurs fixes. Les vestiges bureaucratiques des syndicats démocratiques radicaux du début des années 90 ne sont plus aujourd’hui que des organisations corporatistes représentant cette élite de la classe ouvrière, et autant de luttes ont éclaté entre les travailleurs fixes et les travailleurs précarisés qu’entre l’ensemble des ouvriers et le capital lui-même.


Abstract:

Similar to patterns that have been played out in Spain and Portugal (1974-76) as well as in Brazil (1978-83) since the mid-1970’s, the Korean working class in the late 1980’s destroyed the foundations of a decades-old military dictatorship with remarkable mass strikes in the years 1987-1990. The strikes resulted in the creation, briefly (1990-1994) of radical democratic unions and in high wage increases across the board. But, as in other cases, the working class was relegated to the role of battering ram for a “democratic” political agenda that quickly embraced globalization and the neo-liberal mantra of free markets. In fact, even before the strike wave but particularly thereafter, Korean capital was already investing abroad and pushing neo-liberal austerity at home. In 1997-98, the Asian financial crisis forced Korea under the tutelage of the IMF and greatly accelerated the casualization of the Korean working class which had been the main capitalist riposte to the breakthroughs of the late 1980’s. Today, at least 60% of the work force is casualized in the most brutal way, subject to instantaneous layoffs and half or less the wages and benefits of the 10% of the work force classified as “regular workers”. The bureaucratic remnants of the radical democratic unions of the early 1990’s are today reviled corporative organizations of that working-class elite, and as many struggles take place between regular and casualized workers as against capital itself.

 

René Lefeuvre and Editions Spartacus

25 décembre 2007

Published in Hobnail Review, October 2007. Found on Libcom.

A history of Spartacus publishing in France, with biographical information about its founder, René Lefeuvre.

Born in Brittany in 1902, René Lefeuvre, started work at 16, his father teaching him his trade as an artisan mason.

At the beginning of the 1920s, he moved to Paris. Enthused by the Russian Revolution, he became a reader of the Bulletin Communiste published by Boris Souvarine. He participated in the groups of discussion which formed after various militants were expelled from the Communist Party.

He, like many others in the workers movement, was self taught. His interests lay not just in politics but in artistic and cultural activity. This led him to join Les Amis du Monde, around the artistic and cultural magazine Monde, founded by the writer Henri Barbusse and supported by the Soviet Union. He became secretary of the association and launched a campaign for popular education among the masses, through the setting up of study groups.

There was a general wish within the study groups to bring out another publication, and Lefeuvre began to edit Masses, a monthly, which first appeared in January 1933, and was supported by the workers and proofreaders of Monde. Masses and the groups around it called themselves Marxist, defended the Russian Revolution but had no sympathy for the Russian Communist Party and the Soviet regime.

It took an anti-Stalinist stance, distinguishing itself from Monde which carried articles sympathetic to the regime. It lasted a year and a half, until René lost his job and was forced to terminate the journal. It was thanks to editing Masses that René learnt the arts of editing and proofreading. He was able to obtain a job as a proofreader, a trade which he exercised up to his retirement.

It was in December 1934 that René launched another publication, calling it Spartacus. André Prudhommeaux had published a magazine with the same name in 1931, and like that publication, made reference not to the slave revolt but to the German Spartacist movement of Rosa Luxemburg and Karl Liebknecht. This weekly carried the sub-heading For Revolutionary Culture and Mass Action and its first editorial called for a socialist revolution.

The demonstrations of the French extreme right on 6 February 1934 profoundly disturbed him, as they did many others. He was as equally perturbed by the initial position of the Communist Party on these events, which downplayed the danger of fascism, in his view. This led him to join the SFIO (later to become the Socialist Party) and to militate in a current within it, Bataille Socialiste, led by Marceau Pivert and Jean Zyromski.

In October 1935, Pivert and others broke away from the Bataille Socialiste current to create their own current, the Gauche Revolutionnaire. René was put in charge of its bulletin of the same name, aimed at Party members. In spring 1936 he briefly published a version of the bulletin aimed more at the general public and called Masses.

For several years had entertained the project of setting up a magazine whose themes would be struggle and the current situation. He realised this in October 1936 when he brought out the first issue of Cahiers Spartacus. This contained the article 16 Shot in Moscow by Victor Serge, which described the first show trials of Stalin, which led to the execution of Zinoviev, Kamenev and Smirnov.

René wanted the Cahiers to appear monthly. The first issues were pamphlets of 60 pages, sold at 2 francs, about the price of a kilo of bread in France at the time. Victor Serge wrote other articles as did Alfred Rosmer on the First World War.

Rosa Luxemburg’s The Russian Revolution appeared in its pages as did articles by André Prudhommeaux (now an anarchist) on the Spanish revolution of 1936. Most issues were devoted to a single subject as with numbers 6 and 7, on the Spanish Revolution (number 7 exposed the Stalinist provocation in May 1937 and the attacks on the POUM and the anarchists).

Within two years 15 issues of the “monthly” Cahiers had appeared.

In June 1938 the SFIO triumphed in its hounding of the Gauche Revolutionnaire. Pivert and his group founded the Parti Socialiste Ouvrier et Paysan (Workers and Peasants Socialist Party-PSOP). René went on to the editorial board of its paper, Juin 1936. As an independent initiative he resurrected Masses in January 1939 for 3 issues.

Like many members of the PSOP, René called for resistance to the war. For this he served a prison sentence in July 1939. He was drafted into the Army and was a prisoner in Germany.

At the end of the war, he returned to the SFIO and worked on the editorial board of the paper Populaire as well as with the publishing house Editions de la Liberté. In January 1946 he relaunched Masses, with the sub-heading Socialism and Liberty, which was fiercely anti-Stalinist.

At the same time, he relaunched the Cahiers Spartacus. Whilst some were of the old sixty page pamphlet format, others were the size of a small book. The latter included Luxemburg’s Reform or Revolution? and General Strike, Party and Unions as well as her Questions of Organisation of Russian Social-Democracy, under the title of Marxism against Dictatorship. The writings of Luxemburg had been for a long time unpublished and Rene helped re-popularise her thought.

Other titles included The Socialists behind the Iron Curtain by one Denis Healey (at a time when his politics were far further to the left) and the Kronstadt Commune (1949) by Ida Mett, an old friend of René.

Other anarchist publications from over the years included a biography of Francisco Ferrer by his daughter Sol, The Soviets Betrayed by the Bolsheviks by Rudolf Rocker, For a Libertarian Communism by Daniel Guerin, Russian anarchist texts collected and translated by Alexandre Skirda, Anarchism and Marxism in Russia by Arthur Lehning, and Prudhommeaux on the Spartacist uprising. Spartacus also published important works by the council communists Pannekoek and Gorter. The largest Spartacus book was a life of the pioneer of the theory of communism, Sylvain Maréchal, by Maurice Dommanget, at 500 pages.

René financed the out of his own pockets. With Guy Mollet at the helm of the SFIO, support for the Cahiers decreased and their readership fell. René finally broke irrevocably with the SFIO with the Algerian war. Publication of the Cahiers seized, although René continued to distribute (with difficulty) from the stocks he had.

In the few years before 1968, some young activists contacted René and helped him with distribution of the Spartacus stock. Spartacus texts circulated among the militants of Socialisme ou Barbarie and of the group around the anarchist communist magazine Noir et Rouge.

After 1968, the new wave of revolutionary enthusiasm led to the relaunching of the Cahiers Spartacus. In the next 10 years the Spartacus catalogue was to increase considerably.

The first new text was one by Ida Mett, followed over the years by writings on the Polish workers revolt, on critiques of the Chinese Cultural Revolution, and on the Portuguese revolution of 1974. Sixty new titles were published in the 70s.

René Lefeuvre returned to the old format of the magazine in the years between 1975 and 1979, during which 15 issues appeared. By now distribution of the texts was falling off, and this, coupled with an over-optimistic print run, brought René to the limit of his financial resources and he had to cease publication.

Knowing that he was reaching the end of his years, and concerned with the future of the publishing venture, René founded an association, Les Amis de Spartacus, based round the editorial committee. This association officially took charge of the Spartacus publishing venture.

René died in 1988 at the age of 86. The association continued his work and today Spartacus publications are distributed by Difpop.

René Lefeuvre, if asked to give a description of his politics, often described himself as a Luxemburgist. He has been harshly criticised by some left communists as having an equivocal stance towards social democracy and as having failed to clearly break with that current.

On the other hand, his courageous efforts to bring out the best writings from the anarchist, council communist and critical Marxist bodies of thought was a great achievement. The circulation of the Spartacus texts in no small way contributed to the beginning of the end of Stalinist hegemony within the working class movement and to the revolutionary ferment of the 60s and 70s.

See too:

L’industrialisation du Brésil au début du XX° siècle

21 décembre 2007

Article paru dans les Annales en 1966.

Vista do bairro do Brás, em São Paulo, na década de 1920. Destaque para a fábrica de Francesco Matarazzo

Industrialisation du Brésil.1

L’industrialisation du Brésil et plus particulièrement de l’Etat de Sao Paulo commence dès la fin du XIXe siècle avec l’essor de la culture du café et la construction d’un réseau ferroviaire, lorsque l’abolition de l’esclavage et l’afflux d’immigrants font apparaître, en même temps que la main-œuvre, un marché intérieur suffisant pour que naissent les premières industries (textiles, alimentaires, etc.). Déjà des hommes d’État s’ouvrent à l’idée de faire dépasser au Brésil la phase d’une production de type colo­nial : des tarifs protectionnistes sont édictés pour favoriser l’essor industriel.

Entre 1885 et 1905, le nombre d’ouvriers employés dans les fabriques textiles passe de 3.177 à 39.159 et s’élève à 55.000 en 1910, En 1907, il y a 151 841 ouvriers dans tout le Brésil. Dès 1910 Sao Paulo dépasse Rio par le nombre de ses établissements industriels et l’importance de sa population ouvrière.
La première guerre mondiale permet à l’industrialisation du Brésil de s’accélérer : le nombre des établissements industriels qui était de 3 258 en 1907 s’élève à 13 336 en 1920 ; à cette date, l’industrie brésilienne emploie 275 512 ouvriers.
Mais malgré la formation de sociétés anonymes — il en existe 89 en 1920 — l’industrie brésilienne est encore constituée par de petits établissements qui n’emploient qu’un nombre réduit de personnes — une vingtaine en moyenne dans chaque entreprise. Avec l’afflux des capitaux américains, et les progrès de l’électrification, les fabriques se sont modernisées : en 1920, 47, 2 % de l’énergie qu’elles utilisent est électrique. La nature de la production a cependant peu changé depuis le début du siècle. Ce sont toujours les industries alimentaires et textiles qui viennent largement en tête.
Les entrepreneurs sont presque toujours des immigrants — italiens, portugais, libanais, syriens — qui se sont établis à leur compte et ont prospéré après avoir d’abord travaillé comme ouvriers.
La classe ouvrière a des origines plus diverses. Si les esclaves libérés en 1888 n’ont fourni qu’un très faible contingent d’ouvriers industriels, beaucoup d’anciens artisans se sont intégrés au prolétariat. Mais ce sont surtout les immigrants, dont plus de la moitié s’est établi dans l’État de Sao Paulo, qui ont formé la classe ouvrière brésilienne. En 1901, sur 50 000 ouvriers résidant à Sao Paulo, 90 % sont d’origine italienne.
Logés dans des immeubles surpeuplés construits à la périphérie des villes et parfois aussi dans des baraques bâties au voisinage des usines, les ouvriers ne bénéficient d’aucune législation limitant la toute puissance du patronat. Des enfants de 8 à 9 ans sont astreints à 10 et 11 h de présence dans les fabriques. Le plus souvent les ouvriers travaillent 9 h par jour et 6 h le dimanche. Les milieux patronaux et gouvernementaux considèrent les revendications ouvrières — la journée de 8 h, la réglementation du travail des femmes et des enfants, l’institution d’assurances contre les accidents du travail — comme inspirées par des meneurs anarchistes et n’y répondent que par la répression policière.
Malgré les tracasseries de la police, des organisations ouvrières se sont pourtant constituées. Ce sont des ligues, des cercles, des syndicats, des chorales, des troupes théâtrales, des sociétés de musique influencées par des anarchistes et des socialistes souvent d’origine italienne.
La presse ouvrière est apparue dès le XIXe siècle — en 1845 une publication fouriériste est éditée à Rio — mais les journaux qui s’adressent au prolétariat et qui sont souvent édités en plusieurs langues pour atteindre les immigrants récents, se font plus nombreux et se diffusent plus largement dans les premières années du xxe siècle. L’un d’eux, « L’Avanti », fondé par des socialistes italiens, atteindra un tirage de plusieurs milliers d’exem­plaires. Les journaux anarchistes, se heurtent à plus de difficultés en raison de la répression particulièrement sévère qui frappe tout ce qui se réclame de cette idéologie.
Entre 1901 et 1917, la longueur excessive du travail et l’insuffisance des salaires provoquent des grèves qui sont la plupart du temps limitées à une usine. Cependant en 1907, une grève des cheminots s’étend à presque toutes les compagnies ferroviaires de la région de Sao Paulo.
Au cours de la première guerre mondiale le mécontentement des travailleurs s’étend et s’aggrave. Tandis, en effet, que la journée de travail est toujours aussi longue, les salaires ont baissé dans des proportions étonnantes. A l’usine de lainage Rodolfo Crespi à Sao Paulo, les salaires qui variaient entre 300 et 200 milreis avant la guerre, sont tombés à 100 et même à 90 milreis en 1917.
C’est cette grave détérioration de leur niveau de vie qui est à l’origine de la grève quasi générale qui, de mai à juillet 1917, paralyse l’État de Sao Paulo, et contraint le patronat et l’État à passer un compromis avec les organisations ouvrières. Les travailleurs qui réclamaient la liberté de s’associer, la journée de 8 heures, la réglementation du travail des femmes et des enfants, une augmentation des salaires — 35 % pour les plus bas, 5 % pour les plus élevés — et la libération de leurs camarades emprisonnés au cours de la grève, n’obtiendront pas entière satisfaction. Le 14 juillet 1917 les ouvriers de la fabrique Crespi, qui étaient les premiers entrés en lutte, reprennent le travail contre la promesse d’une augmentation de 20 % de la rémunération du travail nocturne et de 15 % de celle du travail diurne. La fin de la grève Crespi entraînera un déclin rapide du mouvement.
Par son ampleur — il y eut jusqu’à 80 000 grévistes dans le pays — la grève de 1917 a renforcé la combativité des travailleurs et fait prendre conscience aux classes dirigeantes de l’existence d’une question ouvrière. Mais il faudra néanmoins attendre jusqu’en 1930 pour qu’il y ait au Brésil une législation sociale effectivement appliquée.

Pierre Souyri

1. Maria Luisa Marcilio, « Industrialisation et mouvement ouvrier à Sao Paulo au début du xxe siècle », Le Mouvement social, n° 53, oct.-déc. 65, pp. 111-129.

La grève Crespi de 1917

Evaluating the debates about the Soviet Union

12 décembre 2007

Western Marxism and the Soviet Union: Evaluating the debates 1917-2006, by Marcel VAN DER LINDEN (Historical Materialism conference, 12-2006)

[Extract:] Critical theorizing about the Soviet Union in 1917-2005 appears to fall in four clearly different phases:

  • The period 1917-29, in which the classical unilinearism dominated, and postrevolutionary societies were only analyzed in terms of a transition to socialism which was either successful, or historically impossible, or doomed to failure.
  • The period 1929-68, in which – in the wake of the Stalinist transformation – it was generally recognized that a new type of society had emerged in the Soviet Union. Three main variants were offered in these years: (i) the theory of state capitalism and (ii) the theory of the degenerated workers’ state, both of which still adhered rather closely to the unilinear schema, as well as (iii) the theory of bureaucratic collectivism, according to which the bureaucracy operated as a new ruling class. That aside, cautious attempts at a fourth approach (‘theories without label’) emerged in the beginning of the 1940s (Pedrosa, Hilferding) and especially in West Germany in the early 1950s, but these remained relatively isolated, and were forgotten again.
  • The period 1968-85, during which the debate strongly revived, the fourth approach gained much more prominence, and the three old approaches tended to stagnate.
  • The period after 1985, in which the intensity of the debate was reduced and especially the number of new theories of (state) capitalism proliferated.

A posteriori, the first phase (1917-29) appears as no more than a transitional period of orientation, because the terms for all the later debates were fixed in the 1930s, at which time people like Weil, Trotsky, Worrall and others formulated the main perspectives which negatively or positively dominated the discussion.

(…) I would like to defend the thesis, that all “classical” variants conflict in essential respects with Marx’s own theory, and in addition occasionally run counter to the facts or violate logical principles.
To begin with, let us examine the theories of (state-) capitalism. If we disregard for a moment the fact that these theories identified different dates for the establishment of a capitalist formation in the Soviet Union,1 then what is most striking in the first instance is how much they differed in their interpretations about the real essence of (state-) capitalism.

Schematically, we could distinguish between four different perspectives:

  • Most theoreticians emphasized that capitalism is predicated on the existence of a working class which does not rule society. For some, that characteristic was really already sufficient in itself to define a society as capitalist (James, Mattick, Di Leo), but some others added other criteria. Thus, Worrall mentioned as a second condition the production of surplus-value, and Holmberg the fact that means of production were applied for the purpose of exploiting the wage workers.
  • Bordiga, Bettelheim, Chattopadhyay et al. emphasized the separation between individual enterprises, who attempt to realize ‘profit’ and exchange goods among themselves via ‘market contracts’. Bordiga considered this a sufficient condition to speak of capitalism; Bettelheim added the separation between wage-labour and capital.
  • Grandizo spoke of capitalism when wages were minimized, and surplus-value was used for investment and unproductive consumption.
  • Finally, Cliff saw the essence of capitalist society in the competition between capitals motivated by profit maximization.

Grandizo’s description is undoubtedly farthest removed from Marx’s. After all, talk of surplus-value already implies the existence of capitalism, and thus a petitio principii is involved. Definitions based on wage-labour then make an orthodox impression; Marx himself had written in Capital that

The capitalist epoch is therefore characterised by the fact that labour-power, in the eyes of the worker himself, takes on the form of a commodity which is his property; his labour consequently takes on the form of wage-labour.

If however one reduces Marx’s conception to such a passage, he is done an injustice.
Capitalism for him was after all a complex and dynamic system, in which wage-labour was only one important aspect. Thus, Marx also mentioned ‘commodity production and commodity circulation’ as ‘general prerequisites of the capitalist mode of production’.Essential in his opinion was especially the generalization of commodity production (labourpower and labour products) by capitals, in a market ruled by competition.
(…)

See the pdf

Professeur à l’Université d’Amsterdam et directeur de recherches à l’IISG, Marcel van der Linden est conseiller éditorial d’Historical Materialism et d’International Review of Social History. On peut aussi lire de lui: Socialisme ou Barbarie: A French Revolutionary Group 1949-1965 (1997).

See too/Voir aussi:

Introduction to the Johnson-Forest Tendency

11 décembre 2007

By Loren Goldner

The following text was written as a preface to a German translation of the 2002 text (cf. below) to situate the background of the book Facing Reality and to present a short history of the Johnson-Forest Tendency for the German context where it, as well as James, Dunayevskaya and Lee, are largely unknown. It should therefore be understood as “Johnson-Forest For Beginners”. The main text introduced here is “Facing Reality 45 Years Later.”

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While C.L.R. James (“Johnson”) (1901-1989) has become an academic fashion in the U.S. in the past 15 years (1), and is widely known in Britain and in the Caribbean, his name evokes little recognition in most of continental Europe except perhaps as the author of the classic history of the Haitian Revolution, The Black Jacobins (1938). Raya Dunayevskaya (“Forest”) (1910-1987), intimately associated with James from ca. 1940 until 1955, is still less known, aside from translations of her books Marxism and Freedom, Philosophy and Revolution, and Rosa Luxemburg. Least known of all is Grace Lee Boggs, (1915- ), a Chinese-American woman who was the third founder and theoretician of what came to be known as the “Johnson-Forest tendency” of the Workers’ Party and the Socialist Workers’ Party in the U.S., a tendency whose influence has rippled far beyond its original small forces within two American Trotskyist groups before, during and after World War II.

During the high phase of the consolidation of the Stalinist counter-revolution in the Soviet Union, the international “left opposition” around Trotsky had more influence in the United States than in any other advanced capitalist country. As events in the 1930’s accelerated toward a seemingly inevitable Second World War, and as fascism, Stalinism and then Nazi occupation wiped out or forced underground or into exile the small groups of the international left opposition in most of Europe, the American Trotskyist movement, while small in size (with probably no more than 2,000 militants in 1938) had managed to play a role all out of proportion to its numbers in such major struggles as the Toledo Auto-Lite and Minneapolis Teamsters strikes of 1934, and to attract a nucleus of important intellectuals such as those animating the early Partisan Review(2). The Stalin-Hitler Pact of 1939 created almost as much of a crisis in the international Trotskyist milieu as among the much larger Stalinist parties and their fellow travelers. By the late 1930’s, around the world, small minorities of Trotskyists began to reject Trotsky’s characterization of the Soviet Union as a “degenerated workers’ state”, and its programmatic corollary, the “unconditional defense of the U.S.S.R.” in the coming war. Among these figures were the remarkable Greek revolutionary Agis Stinas(3) (mentor of Cornelius Castoriadis), Max Shachtman, C.L.R. James and Raya Dunayevskaya. These tensions led to a bitter 1939-1940 faction fight in the main American Trotskyist organization (the Socialist Workers Party) and in 1940 Shachtman, James and Dunayevskaya found themselves in the newly-formed Workers Party(4). All three agreed that a newly-constituted ruling class had destroyed the Soviet Union’s proletarian character, (though they differed among themselves on its precise nature) and that the nationalized property, planning and state monopoly of foreign trade which were for the Trotskyists the remaining “gains of the revolution”, were merely mechanisms of a system of class exploitation. The Workers Party had its peak influence during World War II, with roughly 1,000 members, many of them working in war industries, where they participated in wildcat strikes and were at the forefront of the struggle against the infamous “no strike pledge” adopted by the AFofL, the CIO (5) and the American Communist Party in 1942 and maintained until the end of the war.

C.L.R. James was born in Trinidad (still a British colony in 1901) into a middle-class family of modest means. He acquired a solid education, read widely (he always insisted that Thackeray had been as important for him as Marx (6)) and was an accomplished cricket player. Above and beyond his later activities as a Marxist revolutionary, he was in the course of his life a novelist, a sports writer, an actor(7) and a friend of such black American writers as Richard Wright and James Baldwin. He left Trinidad for England in 1932, where he became a well-known public agitator for the Independent Labour Party. He became a Trotskyist, and went to the U.S. in 1938, where he remained until his expulsion from the country in 1953. In the Trotskyist movement and later on its edges, James wrote many of his important political books, apart from Facing Reality (1958): World Revolution, 1917-1936 (1937), The Black Jacobins (1938), Notes on Dialectics (1948; published 1980) and (with Raya Dunayevskaya) State Capitalism and World Revolution (1950)(8). (The cynical and historically ignorant post-modernists who have posthumously transformed James into an academic cultural icon carefully “erase”—to use the in-group jargon they throw around so pretentiously— all of those books except for The Black Jacobins, whose “master narrative” dialectic between Haitian slaves and French sans-culottes is similarly “silenced”.)

Raya Dunayevskaya was born in the Ukraine in 1910 but came to in the U.S. in 1920 and managed to be expelled for Trotskyism from the American Communist Party at age 14. She briefly was Trotsky’s secretary in 1937. One of her earliest independent contributions after the 1940 break with Trotsky was a series of articles (1944) demonstrating the capitalist nature of the Soviet economy (in the previous year Soviet economists had themselves announced that the operation of the law of value was a permanent feature of “socialism”).

Grace Lee, finally, (who later married the black community activist and auto worker militant James Boggs) was born in 1915 to a middle-class Chinese-American family. In the late 1930’s, she became a political activist while getting a PhD in philosophy, studying Kant and Hegel in German. She discovered the Workers Party shortly after its creation in 1940 and quickly gravitated to James and Dunayevskaya’s minority faction. Approaching 90, she remains politically active in Detroit(9).

It is important to keep in mind the climate of rapidly-evolving world crisis in which the Johnson-Forest tendency was developing and attempting to break new ground. The majority in the Workers Party, around Shachtman (10) and James Burnham (11), used a version of Bruno Rizzi’s theory of “bureaucratic collectivism”(12) (a new managerial mode of production unforeseen by Marx) to characterize the class nature of the U.S.S.R., rather than the state capitalist analysis of James, Dunayevskaya and Lee. But the minority’s discontent with the Workers Party majority was no mere semantic dispute and went well beyond the “Russian question”. In spite of the Shachtmanites’ break with Trotsky, they retained the kind of atheoretical pragmatism and philistine agnosticism which Trotsky had discerned in them in his last book In Defense of Marxism (1940)(13). The Johnson-Forest tendency was heading in another direction, around a radically innovative recovery of the Hegelian backdrop to Marx which would influence James’s and Dunayevskaya’s later contributions (14), both in their 15-year collaboration and after their 1955 split.

In 1943 the Workers Party participated in the series of wildcat strikes that shook the American auto industry in Detroit (15), at the same time that the United Mine Workers under John L. Lewis were waging a long illegal strike in the Appalachian coal fields. These strikes were major challenges to the wartime “no strike pledge” and the coal strike earned Lewis the opprobrium of the American Communist Party as a “Hitlerite agent”. But for Johnson-Forest, the wartime wildcats as well as the massive postwar strike wave of 1945-1946 spurred them to look for a deeper conceptualization of working-class self-activity in Marxian theory. Dunayevskaya’s knowledge of Russian gave her access to Lenin’s 1914 Philosophical Notebooks (16) (almost unknown at the time in the English-speaking world) and Lee’s knowledge of German opened the way to Hegel’s Logic and to the almost-unknown 1844 Manuscripts of Marx. It is highly significant, and little recognized, that the first English-language translation of the latter texts, which played such an important role in the Marxist renaissance of the 1950’s and 1960’s, initially appeared in the press of the Johnson- Forest tendency in 1947. Such preoccupations were of little interest to the “hard-headed” Shachtmanite majority of the Workers Party. Much as the collapse of the German SPD in 1914 had led Lenin to the intense study of Hegel’s Logic in order to understand the debacle of Kautskyite orthodoxy, the wartime and postwar insurgency of American workers pushed Johnson-Forest to question the limits of Workers Party orthodoxy. Hegel’s philosophy was and is, after all, what Alexander Herzen called the “algebra of revolution”. No revolutionary current in the world, in those years, took as seriously as Johnson-Forest the idea that “philosophy must become proletarian”. The self-activity of the wildcatting workers led James, Dunayevskaya and Lee to the philosophical expression of self-activity in Hegel’s thought.

In the final period before his assassination in 1940, Trotsky had predicted a new world revolutionary wave following the Second World War, similar to the world events of 1917-1921. (He also said that if the Stalinist bureaucracy survived the war, it would be necessary to rethink his assertion of the proletarian character of the U.S.S.R., a challenge that his orthodox Trotskyist followers never took up.) All Trotsky-influenced currents, and not merely in the U.S., took the prediction of a postwar world revolution as writ, and went into crisis when the revolution did not materialize. Their disgruntlement with the Shachtmanite majority led Johnson-Forest in 1947 to rejoin the SWP. They remained there until 1950, exiting with the book co-authored by James and Dunayevskaya, State Capitalism and World Revolution. In the three years Johnson-Forest remained in the SWP, James also participated in party discussions on the American “Negro question” (as it was then called), arguing for support for separate struggles of blacks as having the potential to ignite the entire U.S. political situation, as they in fact did in the 1950’s and 1960’s.

Johnson-Forest were animated again by the remarkable strikes in the Appalachian coalfields of 1949-1951, the first wildcats against automation (17). Dunayevskaya (then living in Pittsburgh) organized a study group of striking miners around basic texts of Marx and the new Hegelian insights about self-activity. (It was also during the coalfield strikes that the tensions first surfaced between Dunayevskaya and James that resulted in their split in 1955.)(18)

James had already used an extended stay in Nevada in 1948 to write Notes on Dialectics (only published in 1980, and James’s favorite among his books). In this work, James got onto paper what he had taken from the wartime and postwar strikes as well as the recovery of Hegel they inspired. The main historical thread is a study of the role of the petty bourgeoisie from the English revolution of the 1640’s to the French Revolution (1789-1794) to the triumph of Stalinism; built around this historical narrative are extended quotes from, and commentaries on, Hegel’s Logic. One can argue about how cogent the quotes are for James’s historical demonstration, but it is a remarkable tour de force showing the evolution of the petty bourgeoisie from radical democracy in the English case to the proto-Stalinist rule of the Jacobins (complete with a brief managed economy during the Terror, uncannily anticipating Stalinism) to, finally, Stalinism. (Here, James emphasizes the large influx of Menshevik militants and theory into the Stalinist party apparatus, in which the petty bourgeoisie so to speak “comes to its concept”.)(19)

Once out of the SWP, Johnson-Forest founded for the first time their own organization, Correspondence. But the tensions that had surfaced in the 1949-1951 coalfield wildcats pointed to a split, which took place in 1955. Through his theoretical and political work of the late 1940’s, James had come to the conclusion that the revolutionary party was no longer needed (as it had been before 1917) because its truths had been absorbed in the masses (in 1956, as Facing Reality states clearly, he would see the Hungarian Revolution as confirmation of this). He was not sure what would replace it. Dunayevskaya had agreed that the Leninist vanguard party was outdated, but felt, in contrast to James, the need for some kind of revolutionary organization. In 1953, James was deported from the U.S. to Britain, and the polemic continued. The split was consummated in 1955, when Dunayevskaya and her faction founded the group News and Letters (still in existence). Grace Lee remained with the Johnsonites, who founded a newsletter based in Detroit called Facing Reality. When Lee moved away from the group in the early 1960’s, the continuity of the Johnsonite tradition was maintained by Martin Glaberman (20) until his death in 2001. (There are a number of accounts of the reasons for the split, some of them relatively apolitical, such as a personality clash between James and Dunayevskaya. Whatever the case, the two factions did later evolve in quite different directions.)

1955 was also the year of the first big postwar UAW wildcat, a watershed event in the American working class movement touching off a series of wildcat strikes which only grew in intensity until 1973. Similar developments in France, such as the Nantes aerospace wildcat of the same year, were theorized by the French group Socialisme ou Barbarie, which had also broken with Trotskyism in the late 1940’s, and which was animated by such figures as Cornelius Castordiadis, Claude Lefort and Daniel Mothe. (“S ou B”, as it was popularly known, had been publishing material on the new forms of struggle in the U.S, from its earliest issues.) Contacts between Johnson-Forest and Socialisme ou Barbarie date from the late 1940’s [*].

The 1945-1946 period in the U.S. witnessed the last major strike wave called by the official CIO leadership, and the last one in which the leadership still felt capable of controlling the ranks. In the turmoil of the postwar “return to normalcy”, with 20 million discharged military personnel and armaments workers about to rejoin the civilian work force in a situation widely anticipated as a probable return to 1930’s depression conditions, the strikes were an attempt to take back terrain lost during the unions’ enforcement of the wartime no-strike pledge. From that point onward, above all centered in the United Auto Workers (UAW), the CIO “flagship” union, the famous “postwar settlement” evolved in which the tradeoff was wage and benefits increases offered by management, and promoted by the Reuther (21) leadership of the UAW, in exchange for total management hegemony over shop floor conditions in the plants. The depth of the 1955 UAW wildcat, in answer to another such contract touted by Reuther, was the American auto worker’s response to this arrangement. It was to the great credit of James and Lee to sense the importance of this development in its proper terms and to theorize it in their book Facing Reality, bringing it into relationship with similar developments in Britain and in France. These insights about worker self-activity were seemingly confirmed in spades the following year by the Hungarian Revolution.

To fully appreciate the overall context inspiring Facing Reality, a brief overview of the evolving international situation is imperative. When working-class revolution failed to materialize in the immediate postwar period, a deep demoralization had overtaken most of the small revolutionary milieu in Europe and the U.S. The onset of the Cold War took a further toll, and Third World War seemed likely to many. Instead of Trotsky’s prophecy of revolution, Stalinism had extended itself to Eastern Europe, China and Korea. Among militants who did not simply abandon working-class politics, official Trotskyists grappled with the problem of how to relate to these new “workers’ states” created not by revolution but by the Red Army, or by peasant armies. (One international Trotskyist current animated by Michel Pablo (22) predicted centuries of Stalinist hegemony, and argued that Trotskyists would have to survive these centuries by clandestinely infiltrating the large Stalinist parties.) Pablo’s theory had no sooner been articulated when it was refuted by the East Berlin worker uprising of 1953, but that revolt was quickly crushed. In this climate, Johnson-Forest, and (after the 1955 split) the separate Facing Reality and and News and Letters groups, had the advantage, based on their insights into the wartime and postwar wildcats, of seeing a new historical moment open up to which both Stalinists and orthodox Trotskyists were blind, the moment of autonomous working-class self-activity outside and against political parties and unions that would continue for nearly two decades. These insights had their limits, as the following text will argue, but they seemed of intoxicating clarity when the Hungarian workers, with no vanguard party in sight, established a Republic of Workers’ Councils in the fall of 1956. 1956, of course, was also the year of Khrushchev’s speech to the 20th Party Congress, of Polish worker ferment in Poznan, and of the humiliation of Britain and France in the Suez crisis in the Middle East. The conjugation of these three events were a thaw announcing an upward curve of struggle into the mid-1970’s (23). It was this insight, with its strengths and weaknesses, which made Facing Reality a classic.

By the time he co-authored Facing Reality with Lee and Castoriadis (24), James had concluded that the task of revolutionaries was, in contrast to Lenin’s time, to “recognize and record” the advance of the “new society” within the old. His view was at antipodes from the formulations of the early Lenin in What Is To Be Done? (1903), according to which revolutionary intellectuals bring class consciousness to workers, the latter being incapable of going beyond trade-union consciousness without such an intervention. (Lenin repudiated this view after the 1905 revolution in Russia.) James argued later that Lenin himself had “recognized and recorded” the Russian soviets of 1905, and that the task of revolutionaries in the present was similarly to recognize forms of struggle and organization, and to provide a press in which the tensions of the present could be argued out among different currents of workers.

What follows, then, is my sense of a “balance sheet”, written in 2002, of the successes and failures of the approach presented in Facing Reality.

April 2004

FOOTNOTES

1 The new academic “James industry” since the 1980’s has produced a number of works on James, of varying quality: F. Dhondy, C.L.R. James, London 2001; A. Bogues, Caliban’s Freedom: the early political thought of C.L.R. James. Chicago 1997; P. Buhle, C.L.R. James: The artist as revolutionary, London/New York 1988; K. Worcester, West Indian politics and cricket: C.L.R. James and Trinidad, 1958-1963 (San German, Puerto Rico, 1982) C.L.R,. James and the American Century, 1938-1953 (San German, Puerto Rico, 1986) and C.L.R. James: A Political Biography (Albany, 1996).. Cf. also A.L. Nielsen, , C.L.R. James: A Critical Overview (Albany, 1997). For introductory texts on James, other perspectives, and links to further information, see the web site of the C.L.R. James Institute, http://www.clrjamesinstitute.org.

2 An exceptional number of important post-1945 American intellectuals and writers passed through one or more variants of Trotskyism, including Daniel Bell, Seymour Martin Lipset, ,Norman Mailer, Irving Howe, Dwight Macdonald, James T. Farrell,, Mary McCarthy, and James Burnham.. One account of this development is Alan Wald, The New York Intellectuals, Chapel Hill, 1987.

3 Stinas’s story, and a portrait of the Greek revolutionary milieu of the 1920’s and 1930’s from which he emerged, is presented in his autobiography (French translation): A. Stinas, Mémoires: un revolutionnaire dans la Grece du XXe siecle, Montreuil, 1990.

4 Grace Lee Boggs had been a political activist and a philosophy student impressed with Kant and Hegel (whom she read in German) in the late 1930’s. She joined the Workers Party in 1940 and quickly found her way to the James-Dunayevskaya faction.

5 The American Federal of Labor (AF of L) and the Congress of Industrial Unions (CIO) fused to become the AFL-CIO only in 1955.

6 James’s autobiography is Beyond a Boundary (1963; New York 1983)

7 James wrote a play, Toussaint L’Ouverture, based on The Black Jacobins and alternated in the leading role with the singer Paul Robeson.

8 Three of these works were subsequently reprinted: Black Jacobins (New York, 1963); World Revolution, 1917-1936 (Atlantic Highlands 1993), and (with Raya Dunayevsakaya) State Capitalism and World Revolution (Chicago 1986). Notes on Dialectics was published in London in 1980.

9 Her memoir Living for Change (Minneapolis, 1998) is most valuable both for a portrait of the Johnson-Forest tendency and the life of Workers’ Party and Socialist Workers Party in the 1940’s.

10 Shachtman’s life is recounted in Peter Drucker: Max Shachtman and his Left. Atlantic Highlands 1994.

11 Burnham broke with the Workers’ Party almost immediately after the 1940 split. He used Rizzi’s ideas for his own break with Marxism in The Managerial Revolution (1940; Bloomington 1966). Burnham moved to the Cold War anti-communist right wing and was hailed in 1980 as the intellectual architect of the “Reagan revolution” by Ronald Reagan himself. Burnham’s story is told in George Nash The Conservative Intellectual Movement in America (1976; New York, 1999).

12 Bruno Rizzi’s book The Bureaucratization of the World first appeared in Italian in 1938. The most recent edition is London and New York 1985. Rizzi was a highly ambiguous figure who broke with Trotskyism as the book was being published and embraced fascism. He saw “bureaucratic collectivism” as an inevitable worldwide stage of history, manifested in the American New Deal, Hitler’s Germany and Mussolini’s Italy, which the working class should embrace as progressive relative to capitalism. Shachtman borrowed the concept of bureaucratic collectivism without embracing Rizzi’s other views, seeing bureaucratic collectivism rather as a world-historical rival to socialism and not as inevitable. Shachtman (1903-1972) never abandoned this view, but after World War II began moving to the right, becoming a right-wing Social Democrat and supporting the U.S. war in Vietnam as a legitimate struggle against bureaucratic collectivism.

13 L. Trotsky, In Defense of Marxism (New York 1940; 1973) is a collection of Trotsky’s polemics against the Burnham-Shachtman faction of the SWP leading up to the split.

14 Dunayevskaya’s main books are Marxism and Freedom (1958; Sussex, N.J., 1982); Philosophy and Revolution (1982; New York 1989); Rosa Luxemburg, Women’s Liberation, and Marx’s Philosophy of Revolution (Urbana 1991); German translation 1998.

15 Martin Glaberman, Wartime Strikes. (Detroit 1980) is an account of these strikes.

16 The Philosophical Notebooks are vol. 38 of the standard English-language complete works of Lenin (Moscow, 1960-1972). Kevin Anderson, a member of the contemporary Dunayevskaya group, has described this turn in Lenin’s understanding of Marx in Lenin, Hegel and Western Marxism: A Critical Study, Urbana and Chicago (1995).

17 Peter Hudis, a current member of the Dunayevskaya group News and Letters, tells the story of the evolution of James, Dunayevskaya and Lee during these strikes in Historical Materialism, No. 11/4 (2003), pp. 275-288.

18 In a letter of James dated Sept. 17, 1951, and quoted in Hudis op. cit., p. 283, James characterized Dunayevskaya’s strategy for intervention in the strike as a “proposal to send leaders down there to edit and organize and generally to lead like SWP leaders”.

19 One of James’s main polemical targets in Notes on Dialectics is the Trotskyist interpretation of Stalinism as a force that “betrays” the working class. James shows Stalinism as part of a worldwide transformation in the direction of state capitalism:

“Whatever their social origin, whatever their subjective motives, the fact remains that stalinism finds this caste of labor leaders all over the world, in China, in Korea, in Spain, in Brazil, everywhere, intellectuals, labor leaders, workers who rise—the caste grows, changes composition, but it remains as an entity. It faces death, undergoes torture, finds energy, ingenuity, devotion, establishes a tradition, maintains it, develops it, commits the greatest crimes with a boldness and confidence that can only come from men who are certain of their historic mission.” “As I think over Trotsky’s writings I can see this sequence of cause and effect in an endless chain. This happened, then the other, thenthe stalinist bureaucracy did this; then; and so he keeps up an endless series of explanations, fascinating, brilliant, full of insight and illumination, to crash into his catastrophic blunders at the end… We, on the other hand, who show that stalinist cause could create the mighty worldwide effect because it elicited class forces hostile to the proletariat and inherent in capitalist society at this stage in its development, we restore to the proletarian struggle the historical struggle of the classes with social roots. We finish away with the demoralizing, in fact self-destroying, theory that everything would have been all right, but for the intervention of stalinist corruption.” (ibid.)

20 Shortly before his own death, Glaberman edited a collection of James’s writings: C.L.R. James. Marxism for Our Times: C.L.R. James on Revolution Organization. Jackson, 1999. 21 Walter Reuther was a leader of the UAW from its inception in 1936, and undisputed leader after 1945 until his death in 1970. (James somewere called the UAW under Reuther an “American one-party state in the wings”.) For an excessively laudatory biography of Reuther, cf. Nelson Lichtenstein, Walter Reuther. The Most Dangerous Man in Detroit (Urbana 1997). One corrective to Lichtenstein is Glaberman’s review of the book, “Walter Reuther: ‘Social Unionist’” in Monthly Review, vol. 48, no. 6, available on-line at http://www.monthlyreview/1196glab.htm

22 An account of Pablo’s impact on international Trotskyism is in Christophe Nick, Les trotskystes, Paris 2001.

23 This period ended with the worker upsurges in Portugal and Spain in 1974-1976, and with the “creeping May” in Italy through 1977. On the latter, cf. Nanni Balestrini, L’orda d’oro, Milan 1997.

24 Castoriadis was apparently quite angry that his contribution to the book was changed without his consent. For details on this, cf. Kent Worcester’s 1996 political biography of James, pp. 139-142.

Voir aussi:

Guerre d’Algérie et manuels algériens de langue arabe

10 décembre 2007

Un article de Benjamin Stora paru dans Outre-terre n°12 (mars 2005) désormais disponible gratuitement en ligne sur Cairn.info: ici.

Depuis le début des années 1990, moment de la guerre civile algérienne entre l’État et les groupes islamiques armés qui a fait plus de 150 000 morts, le débat sur le passé en Algérie a connu une nette évolution. Le retour dans l’espace public algérien de figures longtemps mises au secret par l’histoire officielle, comme Messali Hadj ou Ferhat Abbas, marque la volonté d’inscrire des épisodes peu glorieux de l’histoire contemporaine algérienne dans un patrimoine commun. Désormais, l’aéroport de Tlemcen porte pour nom celui de Messali Hadj, et l’université de Sétif a été baptisée du nom de Ferhat Abbas… [suite]